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arrivé de nuit, on se réveille par une belle journée, on quitte la ville vers les gorges du Hrazdan, on lève là tête et il est là. Ils sont là devrait on dire tant c'est leur duo qui fait leur singularité, le grand Massis et le petit Sis, de près de 2000 m son cadet, mais d'une telle élégance. Et bien 2 semaines plus tards (des années plus tard m'a-t-on dit) on lève à nouveau là tête et on reste béat...encore.
ans Martin | parcelles
Nans Martin | Cie les laboratoires animés
Vendredi 19 février à 18 h
Nans Martin
parcelles 1 h
CDC - Les Hivernales
Création - Première en Région
Nans Martin fait partie de ces jeunes chorégraphes qui prennent leur place dans le paysage chorégraphique français. A 30 ans à peine, son parcours laisse songeur : l’Opéra de Paris à 11 ans, diplômé du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, interprète pour William Forsythe notamment puis des expériences en Egypte et en Inde qui font naître en lui l’envie de créer. En 2012, il établit à Grasse la compagnie les laboratoires animés avec la volonté de faire du corps le nouveau territoire in situ de son écriture. L’influence de ce qui nous entoure sur notre mouvement, de la relation entre les hommes et de son impact sur les corps est au coeur de sa recherche. Pour parcelles, Nans Martin a imaginé trois duos distincts dans lesquels les corps se confrontent à leurs propres contraintes mettant à nu leur singularité. Mais le jeu des duos révèle aussi un langage chorégraphique qui naît de la présence de l’autre et des frontières à respecter ou à franchir : le plateau devient le lieu d’un huis clos perméable au monde.
Nans Martin est ne´ a` Grasse en 1984. Il commence a` danser tre`s jeune et sait rapidement qu’il veut en faire son me´tier. En 2005 il sort diplo^me´ du Conservatoire National Supe´rieur de Musique et de Danse de Paris en danse classique et en danse contemporaine. Apre`s une formation pre´-professionnelle (DANCE) dirige´e par William Forsythe, Angelin Preljocaj, Fre´de´ric Flamand et Wayne Mac Gregor, il participe avec The Forsythe Company a` la performance Human Writes en 2006 a` Dresde. A` 22 ans, Nans Martin s’installe au Caire pour travailler a` l’Opera House comme assistant chore´graphe et enseigne e´galement a` l’Egyptian Modern Dance Company ainsi qu’a` la Modern Dance School. En 2008, il part en Inde transmettre son expe´rience en tant que professeur de danse contemporaine et de composition chore´graphique aux danseurs de l’Attakkalari Dance Centre for Movements Arts de Bangalore. Tout cela fait nai^tre en lui l’envie de cre´er, afin d’exprimer par l’art ce qui le touche, ce qu’il parcourt, et enfin pouvoir le partager. Apre`s 3 ans de collaboration avec la danseuse Mathilde Rondet avec laquelle il se spe´cialise en cre´ation chore´graphique en milieu naturel et la cre´ation d’une Plateforme Artistique de Recherche Chore´graphique qui donnera lieu a` une pie`ce collective en 2012 (Echoes) il cre´e sa propre compagnie les laboratoires anime´s. En janvier 2014, co-produit par le The´a^tre de Grasse, il signe seul sa premie`re pie`ce, muo^. Il obtient le Prix Incandescences Beaumarchais- SACD pour cette cre´ation programme´e au Festival Les Incandescences. Suivra le projet parcelles en 2015 co-produit par Micadanses pour le Festival Faits d’Hiver.
Depuis le mois de septembre, Nans Martin et toute son e´quipe travaillent a` la cre´ation de
D’oeil et d’oubli dont la première aura au CDC - Les Hivernales en 2017.
A premiere opens in Provence
Nans Martin is one of the young choreographers who have made a name for themselves on the French dance scene. Just reaching 30, his career is already a dream: the Paris Opera at the age of 11, graduate of the National Conservatory for Music and Dance in Paris, performer for William Forsythe, and experiences in Egypt and India that have left him with a drive to create. In 2012, he set up Les laboratoires animés, with the firm intention of making the body the new territory where his writing would take root. The core of his research examines how our surroundings affect our movements and relationships between people, as well as their impact on the body. For parcelles, Nans Martin imagined three distinct duos where bodies are confronted with their own constraints, revealing their singularity. As these duos play out, they also reveal a choreographic language born from the presence of the Other, and borders that may or may not be crossed: the stage becomes a meeting place behind closed doors that is nonetheless permeable to the world.
Choreography created and written by Nans Martin Collaboration and performance by Guillaume Barre, Nans Martin, Martin Barré, Tatanka Gombaud, Claire Malchrowicz, Joan Vercoutere Live music by Sylvain Ollivier
Traduction Deborah Wirick
Mémoire2cité - A l'état initiale MONTREYNAUD devait etre Gigantesque , le projet complet ne çe fera pas ^^ c'etait la même chose pour Bergson du gigantisme à tout va , le saviez vous? moi oui ;) La tour plein ciel à Montreynaud va être détruite jeudi. Les habitants de Montreynaud parlent de leur quartier et de cette destruction entre nostalgie et soulagement içi en video www.dailymotion.com/video/xmiwfk
À partir de l’analyse de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne, Rachid Kaddour montre que certaines tours de grands ensembles peuvent faire l’objet d’un système de représentations plus complexes que celui, dévalorisant, présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine. L’image de la tour est en France encore fortement attachée à celle du logement populaire, du fait notamment de la présence de ce type d’édifice dans les grands ensembles. Or, si l’on parle des tours d’habitat populaire depuis 2003, c’est essentiellement à propos des démolitions : l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) incite les bailleurs à détruire prioritairement dans les zones urbaines sensibles les immeubles les plus imposants, dont les tours les plus hautes. Mais l’image négative du « problème des banlieues » et de ses dysfonctionnements est-elle la seule associée aux tours d’habitat populaire ? Ne tend-elle pas à laisser dans l’ombre d’autres représentations attachées à ces édifices ?
Une réflexion sur la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne est, sur ces points, riche d’enseignements. Tenant une place prépondérante dans le paysage stéphanois, emblématique de l’image des grands ensembles, cette tour édifiée en 1972 est démolie en 2011. La constitution et l’analyse d’un corpus d’une dizaine d’images promotionnelles et artistiques (films, photographies de communication) la mettant en scène permet d’en établir une chronique. Cette dernière met en évidence un système de représentations complexe : tout au long de ses quarante ans d’histoire, l’édifice est en effet perçu comme symbole de modernité, emblème de grand ensemble en difficulté et monument dans le paysage stéphanois. Ces deux dernières représentations, l’une stigmatisée, l’autre valorisée, coexistent même lors des dernières années de la vie de l’édifice. Dans toutes ces représentations différenciées et concurrentes, la verticalité de l’édifice tient un rôle essentiel.
Acte 1 : la tour Plein-Ciel, symbole de modernité
L’image la plus ancienne identifiée date de 1970. Il s’agit d’un cliché de la maquette de la zone à urbaniser en priorité (ZUP) de Montreynaud, pris sur le stand de l’exposition « Saint-Étienne demain » de la Foire économique. Cette exposition vante les grandes opérations d’urbanisme en cours dans la ville, et vise à montrer « les transformations de la cité et son nouveau visage », afin de rompre avec la « légende de ville noire, industrielle et fixée dans le XIXe siècle » [1]. L’exposition fait partie d’une communication orchestrée par le maire Michel Durafour (1964‑1977). À partir de 1973, les reportages photographiques ou les films [2] mettent à l’honneur Montreynaud (jusqu’à 4 400 logements prévus) et en particulier sa tour Plein-Ciel (par l’architecte Raymond Martin), avec sa verticalité (18 niveaux), le château d’eau qui la coiffe et sa situation en rupture avec la ville ancienne. À Saint-Étienne comme ailleurs, les raisons de la réalisation de constructions si modernes durant les Trente Glorieuses relèvent en partie de la réponse donnée à la crise du logement et de la réorganisation industrielle du pays (fixation de la main-d’œuvre, industrialisation du BTP). Mais il faut aussi y voir la traduction physique d’un projet sociopolitique moderne porté par un État centralisateur et des pouvoirs publics puissants (Tomas et al. 2003 ; Dufaux et Fourcaut 2004 ; Veschambre 2011). Le pays est alors dans une période où les aspirations et idéologies portent vers la construction d’une nouvelle ère urbaine, avec ses ambitions (le bien-être, l’hygiène…), et en rupture avec les difficultés d’alors (le taudis, la maladie, l’individualisme…). Le logement, jusqu’ici inconfortable et insuffisant, devient l’un des axes majeurs d’intervention : plus de huit millions d’unités sont construites durant la période.
La forme de ces logements se doit d’être aussi moderne que le projet. De grands noms et une nouvelle génération d’architectes sont mobilisés. Ceux-ci dessinent des formes géométriques épurées et, dans les opérations importantes, les évolutions techniques leur permettent de multiplier les signaux que sont les longues barres ou hautes tours autour desquelles se structurent les autres immeubles.
Saint-Étienne, ville industrielle durement frappée par la crise du logement, est exemplaire du mouvement. Les grands ensembles s’y multiplient. Implantés sur des sommets de collines aux entrées de la ville, ils doivent signifier le renouveau. Montreynaud, « nouvelle petite ville à part entière » [3], joue de ce point de vue un rôle clé. Sa tour, en sommet de colline et dont le château d’eau est illuminé la nuit, en est l’emblème, un « symbole de la modernité » [4]. La tour doit son nom au fait de proposer « des appartements en plein-ciel » [5], et l’on peut voir dans cette dénomination une valorisation de la verticalité, à la fois comme source d’oxygène et de lumière, mais aussi comme signal urbain.
Acte 2 : la tour Plein-Ciel, symbole d’un grand ensemble en difficulté
Si l’on classe chronologiquement le corpus d’images identifiées, la tour Plein-Ciel ressurgit significativement dans les champs de la communication institutionnelle et des arts au tournant des années 2000‑2010. Dans la littérature, l’intrigue de la saga Les Sauvages de Sabri Louatah débute à Saint-Étienne, et la tour Plein-Ciel en est un cadre important :
« La tour Plein-Ciel se dressait avec une majesté sinistre au sommet de la colline de Montreynaud […]. À l’aube du XXIe siècle, sa démolition avait été plébiscitée par les riverains […]. La célèbre tour au bol était visible depuis la gare en arrivant de Lyon, et beaucoup de Stéphanois la considéraient […] comme le point doublement culminant de la ville : du haut de ses soixante-quatre mètres qui dominaient les six autres collines mais aussi en tant qu’emblème, d’un désastre urbain éclatant et d’une ville résignée à la désindustrialisation » (Louatah 2011, p. 89).
Cette description exprime bien la situation dans laquelle la tour se trouve à la rédaction du roman : en attente de démolition. En 2011, les photographies de Pierre Grasset (voir un exemple ci-dessous), missionné par la ville, montrent l’édifice moribond. Comment la tour Plein-Ciel a-t-elle pu passer de symbole de modernité à « emblème d’un désastre urbain » condamné à la démolition ? Tout d’abord, une partie des équipements de la ZUP et la moitié seulement des logements sont réalisés, du fait de prévisions démographiques non atteintes (Vant 1981 ; Tomas et al. 2003). L’inachèvement accentue les désagréments de la situation à six kilomètres du centre, derrière des infrastructures lourdes. Ensuite, tout au long des années 1980 et 1990, la population de Montreynaud se paupérise (départ des plus aisés vers la propriété, montée du chômage) et « s’ethnicise », avec pour effet, suivant des mécanismes analysés ailleurs (Tissot 2003 ; Masclet 2005), que le regard porté sur elle change : dans les discours politiques et la presse, Montreynaud acquiert l’image d’un quartier dangereux. Dès lors, le quartier entre dans les réhabilitations puis la rénovation [6], mais sans effet important sur la vacance, la pauvreté, l’échec scolaire, la délinquance ou les discriminations. Pour de nombreux Stéphanois, il devient un « là‑haut » [7] relégué.
La tour devient le symptôme visible de cette dégradation. Des rumeurs se diffusent dès les années 1970 sur sa stabilité et l’isolation du château d’eau [8]. Dix ans après sa livraison, seuls 50 des 90 appartements sont vendus. Cette vacance conduit à l’aménagement d’un « foyer de logements » pour personnes dépendantes psychiatriques qui accentue l’image d’un quartier de relégation. La gestion difficile du foyer et les problèmes financiers d’une partie des propriétaires amènent à classer la copropriété comme « fragile » en 2002. Une étude indique que la démolition « aurait un impact positif sur la requalification du parc de logements du quartier et permettrait également de promouvoir un changement d’image du site » [9]. Le dernier habitant est relogé fin 2008.
Acte 3 : la tour Plein-Ciel, monument symbole de Saint-Étienne
D’autres images du corpus indiquent toutefois que, à partir des années 2000, l’image stigmatisée de la tour Plein-Ciel comme emblème d’un grand ensemble en difficulté entre en tension avec une autre image plus valorisante d’édifice symbole de Saint-Étienne. En en faisant l’un des théâtres stéphanois de sa saga, Sabri Louatah reconnaît à la tour Plein-Ciel une place particulière dans la ville. Cette représentation se retrouve, de manière beaucoup plus consciente et militante, dans d’autres productions artistiques durant les années 2000. La tour est notamment représentée sur les affiches du festival Gaga Jazz. Si le festival se veut d’ampleur régionale, son nom montre un ancrage stéphanois – le « gaga » désigne le parler local. Le choix d’identité visuelle va dans le même sens : il s’agit « d’utiliser l’image d’un bâtiment symbole à Saint-Étienne » [10]. Pour les graphistes, la tour s’impose, parce qu’elle est « un monument connu de tous les Stéphanois ». Un monument qui a les honneurs d’une carte postale en 1987 [11], et qui, comme il se doit, est abondamment photographié. Jacques Prud’homme, par exemple, la montre sur plusieurs sténopés visibles sur son blog [12]. Pour lui aussi, la tour est l’un des « symboles de Saint-Étienne ». Pourquoi la tour Plein-Ciel a-t-elle pu être ainsi considérée comme « un monument ancré dans le paysage stéphanois » [13] ? La combinaison peut-être unique en France d’une tour d’habitation à un château d’eau en fait un édifice singulier. Couplée avec son implantation en sommet de colline, cette singularité fait de la tour un point de repère important pour les Stéphanois, mais aussi pour les nombreux supporters de l’AS Saint-Étienne qui se rendent au stade, dont elle est voisine. D’ailleurs, la tour est utilisée comme édifice emblème de la ville sur au moins un autocollant et un tifo de supporters, aux côtés des symboles miniers (chevalement, « crassiers ») et du stade Geoffroy-Guichard.
Cette représentation faisant de la tour un « monument » aurait pu sauver l’édifice, suivant un mécanisme, classique dans l’histoire du patrimoine, de défense devant une menace de démolition. De nombreux Stéphanois réagissent, et, pour l’association Gaga Jazz, « les affiches et flyers invitant les Stéphanois aux concerts de jazz font aussi office d’actes de revendication pour la conservation ». La nouvelle équipe municipale socialiste de Maurice Vincent, élue en 2008, reconnaît que la tour « représente un symbole » [14]. Elle soumet en 2010 au vote des habitants de Montreynaud deux possibilités : développer la valeur et la fonction de repère de la tour en la transformant en « symbole artistique de la ville de Saint-Étienne » [15] via l’intervention d’un plasticien, ou bien la démolir et aménager un parc : 71 % des votants se prononcent pour la démolition, soit 230 personnes sur les 318 votants. Les défenseurs de la conservation expriment un double regret : l’ouverture du vote aux seuls habitants de Montreynaud, et la très faible mobilisation de ces derniers.
La démolition de la tour a lieu le 24 novembre 2011. Son foudroyage la met une dernière fois sous les projecteurs des nombreux appareils audiovisuels présents. Les images produites s’ajoutent à celles existantes, et constituent autant de traces d’un immeuble dont il n’en reste plus aucune sur le terrain.
Cette fin dramatique donne à cette chronique des allures de représentation théâtrale, en trois actes : naissance puis mort de l’édifice, avec un ultime soubresaut sous la forme d’une tentative vaine de sauvetage au nom du patrimoine. C’est une troisième définition du terme de représentation qui est mobilisée dans cette conclusion. Ce sont en effet des représentations, en images et en mots, qui ont permis de constituer cette chronique de la tour. Cette dernière révèle que trois représentations mentales sont associées à l’édifice et à sa verticalité : pour la puissance publique ayant commandé sa réalisation et pour les premiers résidents, la tour est un symbole de modernité ; pour une partie des Stéphanois, mais aussi pour les acteurs ayant décidé sa démolition, elle est l’emblème d’un grand ensemble stigmatisé ; et enfin, pour d’autres Stéphanois, habitants de Montreynaud ou artistes entre autres, la tour est un objet phare et patrimonial dans le paysage de Saint-Étienne.
Aux côtés, par exemple, de la Tour panoramique à la Duchère (à Lyon), qui a été profondément rénovée, cette mise en évidence de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel permet d’expliciter que la verticalité dont nos villes ont hérité, tout du moins celle présente dans les grands ensembles, fait l’objet d’un système de représentations complexe et en tout cas plus varié que celui présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine.
Bibliographie Dufaux, F. et Fourcaut A. (dir.). 2004. Le Monde des grands ensembles, Paris : Créaphis.
Louatah, S. 2011. Les Sauvages, tome 1, Paris : Flammarion–Versilio. Masclet, O. 2005. « Du “bastion” au “ghetto”, le communisme municipal en butte à l’immigration », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 159, p. 10‑25.
Tissot, S. 2003. « De l’emblème au “problème”, histoire des grands ensembles dans une ville communiste », Les Annales de la recherche urbaines, n° 93, p. 123‑129.
Tomas, F., Blanc, J.-N. et Bonilla, M. 2003. Les Grands Ensembles, une histoire qui continue, Saint-Étienne : Publications de l’université de Saint-Étienne.
Vant, A. 1981. Imagerie et urbanisation, recherches sur l’exemple stéphanois, Saint-Étienne : Centre d’études foréziennes. Veschambre, V. 2011. « La rénovation urbaine dans les grands ensembles : de la monumentalité à la banalité ? », in Iosa, I. et Gravari-Barbas, M. (dir.), Monumentalité(s) urbaine(s) aux XIXe et XXe siècles. Sens, formes et enjeux urbains, Paris : L’Harmattan, p. 193‑206.
Notes [1] Extraits tirés du film Saint-Étienne, on en parle (Atlantic Film, 1970) associé à l’exposition. [2] Dont Les grands travaux à Saint-Étienne, ville de Saint-Étienne, 1974.[3] Brochure publicitaire Montreynaud, Saint-Étienne, résidence les Hellènes, non daté. [4] Propos tenus par un habitant installé dès l’époque. [5] Brochure publicitaire Des appartements en plein-ciel. La tour de Montreynaud, non daté. [6] Avec, dans un premier temps, le grand projet de ville (GPV) en 2001, puis la convention avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) en 2005. [7] Expression régulièrement entendue lors des entretiens. 8] « Le château d’eau : mille m³ qui ne fuiront pas », La Tribune, 17 novembre 1978, p. 14. [9] Lettre d’information aux habitants de Montreynaud, ville de Saint-Étienne, mai 2003. [10] Entretien avec Damien et Sébastien Murat (DMS photo), graphistes.
[11] « Saint-Étienne – le quartier de Montreynaud », en dépôt aux archives municipales de Saint-Étienne, réf. : 2FI icono 4401. [12] Voir aussi le blog participatif 42 Yeux : 42yeux.over-blog.com/categorie-11117393.html. [13] Source : « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », La Tribune–Le Progrès, 4 février 2009, p. 11. [14] Propos de l’adjoint à l’urbanisme, « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », op. cit., p. 11.
@ FOREZ INFOS : Le 24 novembre 2011, à 10h45, le célèbre immeuble "Plein Ciel" de Montreynaud, qualifié tour à tour de tour-signal, phare de Saint-Etienne, tour de Babel et tour infernale a été foudroyé. Trois points d'observation étaient proposés pour ne rien manquer du "pestacle": rue Gounod, rue Bizet et sur le parking du centre commercial où une foule considérable s'était pressée, armée de portables et d'appareils photos pour immortaliser cet événement "exceptionnel". De nombreux policiers, pompiers, CRS et volontaires de la Sécurité Civile avaient été déployés pour sécuriser le périmètre. Au total, environ 300 personnes. Un hélicoptère survolait la colline. Un premier coup de sirène, à 10 minutes du tir, a retenti puis trois autres, brefs, et enfin le compte à rebours de cinq secondes suivi d'un grand "boom" et d'un nuage de poussière. Le chantier de démolition, confié au groupement GINGER CEBTP Démolition / Arnaud Démolition, avait débuté en juin 2010. Après la phase de désamiantage, les matériaux de l'immeuble (bois, béton, ferraille...) avaient été recyclés puis les murs porteurs affaiblis et percés pour accueillir les charges explosives. Le jour du tir, des bâches de protection avaient été disposées, ainsi que des boudins remplis d'eau pour atténuer la dispersion des poussières. A l'espace Gounod, qui accueillait les personnes évacuées dès 8h du périmètre de sécurité, la régie de quartier, l'AGEF, le collège Marc Seguin proposaient des expositions et diverses animations. L'ambiance était folklorique. Maurice Vincent, accompagné de la préfète de la Loire, Fabienne Buccio, et Pascal Martin-Gousset, Directeur Général Adjoint de l'ANRU, s'est exprimé devant un mur de graffitis haut en couleur sur lequel on pouvait lire "Morice tu vas trop loin" (sic), "Moreno en force" (sic) ou encore "Morice tu nous enlève une partie de notre enfance (sic)".
" Je suis parfaitement conscient que cette destruction renvoie à l'enfance, à la jeunesse pour certains des habitants et que ce n'est pas forcément un moment gai", a déclaré le sénateur-maire. Mais de souligner: "C'est de la responsabilité politique que j'assume que d'indiquer la direction de ce qui nous paraît être l'intérêt général."
A la place, il est prévu un espace vert avec des jeux pour enfants et un belvédère. Les premières esquisses du projet doivent être présentées au premier semestre 2012. Rappelons que les habitants du quartier - et seulement eux - avaient été invités le 27 juin 2009 à se prononcer sur le devenir de la tour. L'option de la démolition avait été retenue par 73% des 319 votants. " L'espace public à créer le sera avec la participation des usagers", soulignaient à l'époque M. Vincent et F. Pigeon, son adjoint à l'urbanisme. Ce vieux sage venu en bus, qui regrettait d'avoir manqué la démolition de la Muraille de Chine, nous avait dit simplement: " Il vaut mieux voir ça qu'un tremblement de terre." Et une jeune fille du quartier, inénarrable : " La vérité ! ça fait un trou maintenant. On dirait qu'ils nous ont enlevé une dent !"
L' architecte de l'immeuble "Plein Ciel" fut Raymond Martin, également architecte en chef de la Zone à Urbaniser en Priorité de Montreynaud/Nord-Est et Stéphanois . Celle-ci avait été créée par un arrêté ministériel le 11 mars 1966. Sur 138 hectares, afin de rééquilibrer la ville au nord et prendre le relais du grand ensemble Beaulieu-La Métare, il était prévu initialement d'y accueillir de 13 à 15 000 habitants. Le programme portait sur la création de 3300 logements dont 300 à 500 maisons individuelles. Les logements restants, collectifs, étant composés d'immeubles en copropriété et, pour les deux tiers, d'HLM. voir sur la toile d'un tifo, stade Geoffroy Guichard.
L'aménagement fut concédé fin 1967 à la Société d'Economie Mixte d'Aménagement de Saint-Etienne (SEMASET), initiée en 1963 (municipalité Fraissinette) et constituée en 1965 (municipalité Durafour). En 1970, la SEMSET ajoutait d'abord 600 logements supplémentaires. Peu à peu, le programme de la ZUP fut porté à 4400 logements. Il prévoit aussi de nombreux équipements tels que crèche et halte-garderies, gymnases, centre social et centres commerciaux, deux collèges, huit groupes scolaires. Dans un entretien accordé au Dauphiné Libéré (7 août 1967), Martin expliquait vouloir créer à Montreynaud "une sorte de petite ville agréable à habiter, plutôt qu'un quartier excentré sans âme", avec des "magasins littéralement noyés dans la verdure" et des "voitures qui rouleront sur des rampes souterraines" ! Il indiquait que les travaux allaient débuter en 68 et durer 6 six ans. " Nous commencerons par le plateau central qui comportera 1800 logements répartis dans des immeubles relativement peu élevés, la plupart de 5 ou 6 étages, et une tour pour donner la ligne verticale."
S'agit-il de LA tour ou de cet autre immeuble, baptisé "Les Héllènes" sur un prospectus de l'époque, futur "Le Palatin", près d'un forum digne de l'Atlantide ? Les travaux, en tout cas, ne débutèrent vraiment, semble-t-il, qu'en 1970 d'après un mémoire consultable aux archives municipales (fonds de l'association "Vitrine du quartier" de Montreynaud). On y lit aussi, à travers le témoignage d'un ouvrier qui travailla sur les premiers immeubles, que le premier en date aurait été la tour "Plein Ciel" elle -même. Ce qui lui vaudrait bien son appellation de "tour-signal" qu'on retrouve dans divers documents. Mais qui interroge. D'après la brochure publiée par la Ville de Saint-Etienne à l'occasion de la démolition, sa construction n'aurait démarré qu'en 1972. Le problème, c'est que s'il existe une masse considérable de documentation sur la ZUP, on a trouvé à ce jour peu de choses sur la tour elle-même, à moins d'avoir mal cherché. Elle aurait été inaugurée en 1974 par la CIVSE, le promoteur, mais sans avoir la date exacte, nos recherches dans la presse locale, au hasard, n'ont rien donné. Il y a peut-être une explication. Le château d'eau aurait été construit d'abord et les habitations ensuite.
voir les Flyers de l'association "Gaga Jazz"
Le mémoire en question précise que Montreynaud devait bénéficier d'une "révolution technologique", à savoir la construction par éléments, le préfabriqué, plus rapide et rentable, les éléments d'immeuble étant désormais construits en usine à Andrézieux... Reste que d'après François Tomas, fin 1972, 1897 logements seulement, pour n'en rester qu'aux logements, avaient été construits, et 2839 en 1977 (La création de la ZUP de Montreynaud, chronique d'un échec, in Les grands ensembles, une histoire qui continue, PUSE 2003). On renvoie le lecteur qui voudrait en savoir plus sur l'histoire de la ZUP, ses déboires, la crise économique, l'aménagement de Saint-Saens et Chabrier (1981), à cet ouvrage, à André Vant (La politique urbaine stéphanoise), aux archives, de la SEMASET notamment, et à la presse, de l'année 74 en particulier.
Ce qui nous intéresse, c'est la tour, photographiée un nombre incalculable de fois. Le mémoire, toujours (le nom de l'auteur et l'année de rédaction nous sont inconnus), évoque des rumeurs, à son sujet, dès ses premières années : "On sait que le côté spectaculaire des travaux de Montreynaud alimente les rumeurs, voire les peurs collectives.... La Tour Arc-en-Ciel (sic) s'enfonce... La vasque fuit et inonde les habitants... Face à ces bruits, certains disent que ce n'est vrai, d'autres que c'est faux et qu'il ne faut pas y croire. Mais il y a parfois des vérités intermédiaires, du moins des indices réels qui donnent à penser... Ainsi, il y a bien eu des infiltrations mais seulement à proximité des réservoirs intermédiaires à édifiés au pied de la tour. De l'eau de ruissellement risquait d'atteindre les conteneurs d'eau potable et les transformateurs électriques. La Ville assigne les entreprises en malfaçon devant le tribunal administratif de Lyon en octobre 1975. Des experts sont désignés et l'affaire se termine par un procès-verbal de conciliation prévoyant le partage des travaux de remise en état, qui s'élèvent à 66000 francs, entre l'entreprise générale et l'entreprise de maçonnerie."
voir le Graffiti, Restos du coeur, Chavanelle
Un article de 1978, paru dans La Tribune-Le Progrès, évoque le château d'eau, "cette belle oeuvre de la technique humaine (...) objet depuis sa naissance de la risée des gens". " Soixante-cinq mètres, 1000 m3 de contenance, le château d'eau de Montreynaud coiffant la tour de son dôme renversé s'élance orgueilleusement tout en haut de la colline, superbe perspective des temps modernes. Il rassemble à ses pieds, aux quatre points cardinaux le vaste océan de béton de toute la ZUP dont il est devenu un symbole face à l'agglomération stéphanoise. Le soir, illuminé, il brille tel un phare dans la nuit, accrochant les regards à plusieurs km à la ronde."
On tour, "Montreynaud la folie", sac de collégien (Terrenoire)
L'article se fait l'écho des rumeurs. On dit qu'il oscille par grand vent, géant aux pieds d'argile, que son réservoir fuit. Et l'article d'expliquer que l'oscillation (qui pour certains prendrait des allures inquiétantes) "est tout à fait normale en raison de la hauteur de l'édifice" mais que son pied est fiché à huit mètres dans un sol rocheux. Quant au réservoir, il ne fuit pas. "Si l'eau en coule parfois, c'est tout simplement de l'eau de pluie qui s'écoule paisiblement par des gargouillis". L'alimentation de la ZUP provient d'un réservoir de 10 000 m3 situé au Jardin des plantes et dont l'eau est amenée, par une conduite de 600 mm, dans des réservoirs de 2000 m3 au pied de la colline. Une station de pompage refoule ensuite l'eau au château de la tour qui alimente à son tour la ZUP. Ce château, en béton armé, n'est pas collé à la tour mais en est désolidarisé. Son fût a 3,50 mètres de tour de taille et la vasque, à laquelle on peut accéder aussi par une échelle de 300 barreaux, 21 mètres de diamètre. Par la suite, une antenne, l'antenne de M'Radio, y sera plantée. Haute d'une dizaine de mètres, elle était fixée par des haubans. Différents émetteurs d'entreprises de télécommunication viendront la rejoindre.
Concernant les appartements, dès 1974, évoquant une "psychose de la tour", Loire Matin écrit que seulement 20 logements ont trouvé preneur. " Avec les difficultés sociales qui apparaissent dans les grands ensembles au début des années 80, la commercialisation devient difficile: 40 logements restent invendus", indique la Ville de Saint-Etienne. Loire Matin encore, dans un article de 1987 - la CIVSE ayant depuis déposé le bilan - revient sur le cas de cette "tour infernale (...) droite comme un i (...) symbole de tout un quartier" et l' "une des premières visions que l'on a de Saint-Etienne". Les prix sont certes attractifs mais "de plus en plus de gens désirent, s'ils doivent acheter, posséder une maison bien à eux". Ils fuient les grands ensembles. Qui plus est au coeur d'un quartier qui jouit d'une mauvaise réputation.
voir le Projet de Marc Chopy youtu.be/OoIP7yLHOQM
Un autre article, de 1995, indique qu'une dizaine d'appartements sont en vente et qu'un F3 coûte moins de 100 000 francs. Quelques années auparavant, un nombre important d'appartements inoccupés avaient été rachetés et transformés en studios. Gérés par une SCI, ils furent loués à des personnes âgées, accompagnée par une association, "Age France", à une population en proie à des problèmes sociaux ou de santé mais dont l'état ne nécessitait pas d'hospitalisation totale. " La présence de ces locataires ne semble pas du meilleur goût aux yeux de certains copropriétaires", relevait le journaliste. On retrouve ces locataires cinq ans plus tard dans un article intitulé "Les oubliés de la tour". Une soixantaine d'hommes et de femmes "de tous âges, soit handicapés mentaux, soit physique (...) certains placés ici par l'hôpital de Saint-Jean-Bonnefonds" et secourus par le Secours catholique, vivent alors dans la tour. C'est aussi à cette époque que l'artiste Albert-Louis Chanut avait son atelier au pied de l'immeuble.
Le sort de la tour se joua dans les années 2000. A l'aube du XXIe siècle, le 30 décembre 2000, un incendie se déclare dans un de ses étages, mettant en évidence des problèmes de sécurité. De 2001 à 2003, une commission de plan de sauvegarde valide le scénario de démolition, inscrit dans la convention ANRU en avril 2005. Le rachat des logements et le relogement des locataires débute cette même année, pour s'achever en 2009. Il restait deux familles en 2008
En février 2009, lors d'un conseil municipal, l'adjoint à l'urbanisme déclarait: " La destruction de la fonction d'habitation de la tour est un point acté sur lequel nous ne reviendrons pas. Cette tour n'a plus vocation à être habitée. Cela passe donc forcément par une démolition au moins partielle. Ce principe étant posé, faut-il détruire la structure de la tour ou, au contraire, essayer de trouver une solution pour intégrer sa silhouette dans le paysage urbain ? J'ai déjà abordé la question à l'occasion d'un conseil municipal au mois de juin. Nous avions précisé que la tour de Montreynaud constitue un édifice marquant dans le paysage urbain de Saint-Etienne. C'est un point de repère pour celles et ceux qui habitent Montreynaud, mais aussi pour celles et ceux qui passent à Saint-Etienne. Elle est donc remarquée et remarquable par l'ensemble des personnes que nous côtoyons, qu'il s'agisse de simples passants, d'habitants de Saint-Etienne ou d'urbanistes de renom. Il est important de préciser que nous ne prendrons pas seuls la décision. Nous allons sans doute aboutir à deux possibilités : une destruction totale de cet édifice ou une destruction partielle. Dans tous les cas, il sera mené un travail de concertation par M. Messad, en qualité d'élu référent du quartier, et par Mme Perroux, en qualité d'adjointe sur les questions de démocratie participative. C'est donc par une consultation des habitants de Montreynaud que nous trancherons sur la base de deux projets qui seront présentés et chiffrées.Toutes ces questions seront tranchées à l'été 2009. Par ailleurs, puisque vous citez mes propos, je voudrais les contextualiser et citer M. le Maire qui était intervenu au même moment et qui disait : « Nous pensons qu'il faut imaginer, à la place de la tour, un espace qui fasse le plus grand consensus avec les habitants, qui marque une évolution, un renouvellement du quartier ». C'est là un point extrêmement important. Il n'est pas contradictoire d'envisager une mutation du quartier et que cette tour ne soit plus habitée, avec l'idée consistant à en conserver une trace sous une forme ou sous une autre, en conservant sa silhouette ou en envisageant un oeuvre d'art se substituant à cet édifice..."Implosion Tour Plein Ciel Montreynaud Saint-Etienne
www.youtube.com/watch?v=6afw_e4s1-Y - www.forez-info.com/encyclopedie/traverses/21202-on-tour-m... -
La tour Plein Ciel à Montreynaud a été démolie le jeudi 24 novembre 2011 à 10h45. youtu.be/ietu6yPB5KQ - Mascovich & la tour de Montreynaud www.youtube.com/watch?v=p7Zmwn224XE -Travaux dalle du Forum à Montreynaud Saint-Etienne www.youtube.com/watch?v=0WaFbrBEfU4 & içi www.youtube.com/watch?v=aHnT_I5dEyI - et fr3 là www.youtube.com/watch?v=hCsXNOMRWW4 -
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St-Etienne-Montreynaud, Historique de la Zup,
1954 et 1965 : Saint-Etienne, ravagée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, et surnommée "capitale des taudis", est alors en manque de logements (50% de la population vit dans un logement de moins de 1 pièce !), tandis que sa population augmente d'année en année grâce aux activités industrielles. De ce fait, le premier projet (expérimental) de grands ensembles voit le jour : Beaulieu. Il fournit des dizaines de logements avec tout le confort moderne : c'est un succès.
En 1965, il faut toujours et encore plus de logements : le projet de la Muraille de Chine naît, avec 450 logements de créés (plus grande barre d'habitation d'Europe !). Cette barre est finalement dynamitée le 27 mai 2000 (voir vidéo sur YouTube).
Années 1970 : Saint-Etienne est toujours en manque de logements, certains des immeubles du XIXe siècle étant vétustes. Un énorme projet voit lui aussi le jour : Montreynaud, sur la colline éponyme du nord-est de la ville, encore vierge (on y chassait même !). 22 000 prsonnes peuvent alors être logées dans ces nouveaux grands ensembles. L'architecte Raymond Martin dessine les plans de la majorité des bâtiments, dont ceux de la tour Plein Ciel. La construction débute, la tour est achevée en 1972. Cette dernière surplombe désormais le bassin stéphanois du haut de ses 63 m (92 avec l'antenne). Les appartements sont plutôt grands, de nombreux cadres emménagent dedans. Néanmoins, le choc pétrolier de 1973 a un effet notoire : 45 % des logements ne sont pas vendus.
Au fil des années, le quartier prend mauvaise image, les habitants de la tour et des barres qui en ont les moyens quittent le quartier.
30 décembre 2000 : un incendie se déclare au 11e étage, les pompiers montreront par la suite certaines anomalies dans le bâtiment. La tour se dépeuple peu à peu.
2002 : première évocation de la possible démolition de la Tour, symbole du quartier, qui n'est plus rentable et vétuste.
La démolition est prévue pour 2008.
27 juin 2009 : la nouvelle municipalité décide d'un référendum auprès des habitants du quartier, pour décider de l'avenir de la Tour. De nombreux projets sont évoqués, bien sûr la démolition, mais aussi la transformation en oeuvre d'art, la création d'un restaurant panoramique et même d'un hôtel de police. 73% des personnes ayant voté décident de la démolir : le destin de la Tour Plein Ciel est désormais scellé ...
2009-2011 : la Tour est démantelée et surtout désamiantée.
24 novembre 2011 : à 10h47, la Tour Plein Ciel est foudroyée devant 1000 personnes environ (vidéo disponible sur YouTube). Elle s'effondre, avec sa célèbre coupole tout en élégance en quelques secondes. Puis, elle sert de terrain d'entraînement à 120 pompiers du département, comme lors d'un séisme. Maintenant, l'emplacement de la Tour est un espace vert.
Particularités de cette Tour :
- Visible de quasiment tout le territoire stéphanois
- Sa coupole sur le toit qui n'est ni une soucoupe volante ni un le lieu de tournage de Rencontres du 3e type ;)
Une matinée pour tourner une page, celle de quarante ans d'histoire. Une histoire pour la tour Plein Ciel et ses 18 étages perchés sur la colline de Montreynaud, à Saint-Etienne. Drôle d'histoire.
En 1970 elle est construite par l’architecte Raymond Martin comme une tour de Babel un peu pharaonique qui doit symboliser le renouveau de la ville noire. Mais l’édifice tombe rapidement en désuétude. Il faudra attendre 2009 et un référendum pour officialiser sa destruction. Des histoires pour les habitants de Montreynaud, qui pour certains sont nés et ont grandi à l’ombre de cette tour et de son château d’eau. « Un bol de couscous qui nous rappelait qu’ici c’était chez nous », témoigne joliment Sarah, agrippée au bras de son amie, qui ne cache pas son émotion alors que la tour est sur le point d’être démolie. Elles évoquent leurs souvenirs d’enfance. « Pour nous c’était plus qu’un monument. On passait tout notre temps dans cette tour quand on était petites. Le dentiste, le docteur, les chasses à l’homme… C’était aussi un point de repère, c’était le charme de Montreynaud. »
Pour Imane, 22 ans, « c’est le symbole de Montreynaud qui disparaît. Quand on était à Saint-Etienne, on se repérait grâce à la tour. C’était le seul quartier qui ait un symbole très visible. » A l’intérieur du gymnase Gounod, c’est l’effervescence. 650 personnes, habitant les bâtiments voisins, ont été évacuées le matin même. Elles regagneront leurs logements aux alentours de midi. En attendant, on boit un café, on mange des croissants, on échange sur ce qui apparaît à tous comme un « événement ». La démolition de la tour Plein Ciel n’est pas loin de concurrencer en termes de popularité une rencontre de l’ASSE, à tel point que la Ville a installé un écran géant dans le gymnase afin de savourer au plus près le spectacle. Les images sont rediffusées en boucle. Le film défile au ralenti. Celui de cette tour qui s’effondre en une poignée de secondes, laissant derrière elle un grand nuage de fumée et des tonnes de gravats.
Un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier
Plus loin un groupe de jeunes garçons s’emportent : « Pourquoi ils démolissent la tour, c’est pas bien ! C’est depuis qu’on est né qu’on la connaît, c’est notre emblème, notre symbole ! Elle est grande en plus, 65 m de haut ! Mais qu’est-ce qu’ils vont faire à la place ? Un parc ? Mais ils vont tout laisser pourrir. A Montreynaud, à chaque fois qu’ils mettent un parc il est pété ! ». Dans ce quartier à forte mixité sociale, où l’on ne manie pas la langue de bois, quelques rares habitants font figure d’exception, et se réjouissent : « Elle tombait en morceaux, c’était pitoyable, lâche G. Je ne comprends pas quand j’entends parler d’emblème, de symbole. Quel emblème ? C’était un immeuble insalubre. Depuis 29 ans, on a vue sur cette tour depuis notre salon. Je peux vous dire que ces derniers temps on ne se sentait pas en sécurité. » Pour G., la démolition de la tour Plein ciel peut participer d’un futur embellissement de Montreynaud.
C’est un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier, comme le souligne Pascal Martin Gousset, directeur général adjoint de l’Anru (Agence nationale de la rénovation urbaine). « L’enjeu ce n’est pas la démolition d’un bâtiment mais la reconstruction d’un quartier. Cette forme de bâtiment sur un site excentré n’était pas forcément adaptée à la demande. 40 logements n’ont jamais été vendus sur les 90. Or lorsqu’un immeuble ne correspond plus à une demande, il ne faut pas s’acharner. » Pour Pascal Martin Gousset, ni la transformation de la tour en objet d’art urbain ni sa rénovation n’ont été sérieusement envisagées. « Il y a un attachement psychologique qui est humain mais il faut vivre avec son temps. La rénovation aurait coûté trop cher. » La restructuration de Montreynaud devrait se poursuivre conformément aux plans de l’Anru. Le coût global de la rénovation urbaine sur le quartier se porte à 106 M€.
La chapelle est connue par le cycle de fresques « Histoires des Derniers Jours » (en italien : Storie degli Ultimi Giorni) commencé sur les voûtes par Fra Angelico et Benozzo Gozzoli (1447-1449), puis complété et terminé sur les parois cinquante ans plus tard par Luca Signorelli (1499-1502).
Par l'originalité spatiale et iconographique, et la singularité du thème, la chapelle est unique dans l'art
Mémoire2cité - A l'état initiale MONTREYNAUD devait etre Gigantesque , le projet complet ne çe fera pas ^^ c'etait la même chose pour Bergson du gigantisme à tout va , le saviez vous? moi oui ;) La tour plein ciel à Montreynaud va être détruite jeudi. Les habitants de Montreynaud parlent de leur quartier et de cette destruction entre nostalgie et soulagement içi en video www.dailymotion.com/video/xmiwfk
À partir de l’analyse de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne, Rachid Kaddour montre que certaines tours de grands ensembles peuvent faire l’objet d’un système de représentations plus complexes que celui, dévalorisant, présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine. L’image de la tour est en France encore fortement attachée à celle du logement populaire, du fait notamment de la présence de ce type d’édifice dans les grands ensembles. Or, si l’on parle des tours d’habitat populaire depuis 2003, c’est essentiellement à propos des démolitions : l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) incite les bailleurs à détruire prioritairement dans les zones urbaines sensibles les immeubles les plus imposants, dont les tours les plus hautes. Mais l’image négative du « problème des banlieues » et de ses dysfonctionnements est-elle la seule associée aux tours d’habitat populaire ? Ne tend-elle pas à laisser dans l’ombre d’autres représentations attachées à ces édifices ?
Une réflexion sur la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne est, sur ces points, riche d’enseignements. Tenant une place prépondérante dans le paysage stéphanois, emblématique de l’image des grands ensembles, cette tour édifiée en 1972 est démolie en 2011. La constitution et l’analyse d’un corpus d’une dizaine d’images promotionnelles et artistiques (films, photographies de communication) la mettant en scène permet d’en établir une chronique. Cette dernière met en évidence un système de représentations complexe : tout au long de ses quarante ans d’histoire, l’édifice est en effet perçu comme symbole de modernité, emblème de grand ensemble en difficulté et monument dans le paysage stéphanois. Ces deux dernières représentations, l’une stigmatisée, l’autre valorisée, coexistent même lors des dernières années de la vie de l’édifice. Dans toutes ces représentations différenciées et concurrentes, la verticalité de l’édifice tient un rôle essentiel.
Acte 1 : la tour Plein-Ciel, symbole de modernité
L’image la plus ancienne identifiée date de 1970. Il s’agit d’un cliché de la maquette de la zone à urbaniser en priorité (ZUP) de Montreynaud, pris sur le stand de l’exposition « Saint-Étienne demain » de la Foire économique. Cette exposition vante les grandes opérations d’urbanisme en cours dans la ville, et vise à montrer « les transformations de la cité et son nouveau visage », afin de rompre avec la « légende de ville noire, industrielle et fixée dans le XIXe siècle » [1]. L’exposition fait partie d’une communication orchestrée par le maire Michel Durafour (1964‑1977). À partir de 1973, les reportages photographiques ou les films [2] mettent à l’honneur Montreynaud (jusqu’à 4 400 logements prévus) et en particulier sa tour Plein-Ciel (par l’architecte Raymond Martin), avec sa verticalité (18 niveaux), le château d’eau qui la coiffe et sa situation en rupture avec la ville ancienne. À Saint-Étienne comme ailleurs, les raisons de la réalisation de constructions si modernes durant les Trente Glorieuses relèvent en partie de la réponse donnée à la crise du logement et de la réorganisation industrielle du pays (fixation de la main-d’œuvre, industrialisation du BTP). Mais il faut aussi y voir la traduction physique d’un projet sociopolitique moderne porté par un État centralisateur et des pouvoirs publics puissants (Tomas et al. 2003 ; Dufaux et Fourcaut 2004 ; Veschambre 2011). Le pays est alors dans une période où les aspirations et idéologies portent vers la construction d’une nouvelle ère urbaine, avec ses ambitions (le bien-être, l’hygiène…), et en rupture avec les difficultés d’alors (le taudis, la maladie, l’individualisme…). Le logement, jusqu’ici inconfortable et insuffisant, devient l’un des axes majeurs d’intervention : plus de huit millions d’unités sont construites durant la période.
La forme de ces logements se doit d’être aussi moderne que le projet. De grands noms et une nouvelle génération d’architectes sont mobilisés. Ceux-ci dessinent des formes géométriques épurées et, dans les opérations importantes, les évolutions techniques leur permettent de multiplier les signaux que sont les longues barres ou hautes tours autour desquelles se structurent les autres immeubles.
Saint-Étienne, ville industrielle durement frappée par la crise du logement, est exemplaire du mouvement. Les grands ensembles s’y multiplient. Implantés sur des sommets de collines aux entrées de la ville, ils doivent signifier le renouveau. Montreynaud, « nouvelle petite ville à part entière » [3], joue de ce point de vue un rôle clé. Sa tour, en sommet de colline et dont le château d’eau est illuminé la nuit, en est l’emblème, un « symbole de la modernité » [4]. La tour doit son nom au fait de proposer « des appartements en plein-ciel » [5], et l’on peut voir dans cette dénomination une valorisation de la verticalité, à la fois comme source d’oxygène et de lumière, mais aussi comme signal urbain.
Acte 2 : la tour Plein-Ciel, symbole d’un grand ensemble en difficulté
Si l’on classe chronologiquement le corpus d’images identifiées, la tour Plein-Ciel ressurgit significativement dans les champs de la communication institutionnelle et des arts au tournant des années 2000‑2010. Dans la littérature, l’intrigue de la saga Les Sauvages de Sabri Louatah débute à Saint-Étienne, et la tour Plein-Ciel en est un cadre important :
« La tour Plein-Ciel se dressait avec une majesté sinistre au sommet de la colline de Montreynaud […]. À l’aube du XXIe siècle, sa démolition avait été plébiscitée par les riverains […]. La célèbre tour au bol était visible depuis la gare en arrivant de Lyon, et beaucoup de Stéphanois la considéraient […] comme le point doublement culminant de la ville : du haut de ses soixante-quatre mètres qui dominaient les six autres collines mais aussi en tant qu’emblème, d’un désastre urbain éclatant et d’une ville résignée à la désindustrialisation » (Louatah 2011, p. 89).
Cette description exprime bien la situation dans laquelle la tour se trouve à la rédaction du roman : en attente de démolition. En 2011, les photographies de Pierre Grasset (voir un exemple ci-dessous), missionné par la ville, montrent l’édifice moribond. Comment la tour Plein-Ciel a-t-elle pu passer de symbole de modernité à « emblème d’un désastre urbain » condamné à la démolition ? Tout d’abord, une partie des équipements de la ZUP et la moitié seulement des logements sont réalisés, du fait de prévisions démographiques non atteintes (Vant 1981 ; Tomas et al. 2003). L’inachèvement accentue les désagréments de la situation à six kilomètres du centre, derrière des infrastructures lourdes. Ensuite, tout au long des années 1980 et 1990, la population de Montreynaud se paupérise (départ des plus aisés vers la propriété, montée du chômage) et « s’ethnicise », avec pour effet, suivant des mécanismes analysés ailleurs (Tissot 2003 ; Masclet 2005), que le regard porté sur elle change : dans les discours politiques et la presse, Montreynaud acquiert l’image d’un quartier dangereux. Dès lors, le quartier entre dans les réhabilitations puis la rénovation [6], mais sans effet important sur la vacance, la pauvreté, l’échec scolaire, la délinquance ou les discriminations. Pour de nombreux Stéphanois, il devient un « là‑haut » [7] relégué.
La tour devient le symptôme visible de cette dégradation. Des rumeurs se diffusent dès les années 1970 sur sa stabilité et l’isolation du château d’eau [8]. Dix ans après sa livraison, seuls 50 des 90 appartements sont vendus. Cette vacance conduit à l’aménagement d’un « foyer de logements » pour personnes dépendantes psychiatriques qui accentue l’image d’un quartier de relégation. La gestion difficile du foyer et les problèmes financiers d’une partie des propriétaires amènent à classer la copropriété comme « fragile » en 2002. Une étude indique que la démolition « aurait un impact positif sur la requalification du parc de logements du quartier et permettrait également de promouvoir un changement d’image du site » [9]. Le dernier habitant est relogé fin 2008.
Acte 3 : la tour Plein-Ciel, monument symbole de Saint-Étienne
D’autres images du corpus indiquent toutefois que, à partir des années 2000, l’image stigmatisée de la tour Plein-Ciel comme emblème d’un grand ensemble en difficulté entre en tension avec une autre image plus valorisante d’édifice symbole de Saint-Étienne. En en faisant l’un des théâtres stéphanois de sa saga, Sabri Louatah reconnaît à la tour Plein-Ciel une place particulière dans la ville. Cette représentation se retrouve, de manière beaucoup plus consciente et militante, dans d’autres productions artistiques durant les années 2000. La tour est notamment représentée sur les affiches du festival Gaga Jazz. Si le festival se veut d’ampleur régionale, son nom montre un ancrage stéphanois – le « gaga » désigne le parler local. Le choix d’identité visuelle va dans le même sens : il s’agit « d’utiliser l’image d’un bâtiment symbole à Saint-Étienne » [10]. Pour les graphistes, la tour s’impose, parce qu’elle est « un monument connu de tous les Stéphanois ». Un monument qui a les honneurs d’une carte postale en 1987 [11], et qui, comme il se doit, est abondamment photographié. Jacques Prud’homme, par exemple, la montre sur plusieurs sténopés visibles sur son blog [12]. Pour lui aussi, la tour est l’un des « symboles de Saint-Étienne ». Pourquoi la tour Plein-Ciel a-t-elle pu être ainsi considérée comme « un monument ancré dans le paysage stéphanois » [13] ? La combinaison peut-être unique en France d’une tour d’habitation à un château d’eau en fait un édifice singulier. Couplée avec son implantation en sommet de colline, cette singularité fait de la tour un point de repère important pour les Stéphanois, mais aussi pour les nombreux supporters de l’AS Saint-Étienne qui se rendent au stade, dont elle est voisine. D’ailleurs, la tour est utilisée comme édifice emblème de la ville sur au moins un autocollant et un tifo de supporters, aux côtés des symboles miniers (chevalement, « crassiers ») et du stade Geoffroy-Guichard.
Cette représentation faisant de la tour un « monument » aurait pu sauver l’édifice, suivant un mécanisme, classique dans l’histoire du patrimoine, de défense devant une menace de démolition. De nombreux Stéphanois réagissent, et, pour l’association Gaga Jazz, « les affiches et flyers invitant les Stéphanois aux concerts de jazz font aussi office d’actes de revendication pour la conservation ». La nouvelle équipe municipale socialiste de Maurice Vincent, élue en 2008, reconnaît que la tour « représente un symbole » [14]. Elle soumet en 2010 au vote des habitants de Montreynaud deux possibilités : développer la valeur et la fonction de repère de la tour en la transformant en « symbole artistique de la ville de Saint-Étienne » [15] via l’intervention d’un plasticien, ou bien la démolir et aménager un parc : 71 % des votants se prononcent pour la démolition, soit 230 personnes sur les 318 votants. Les défenseurs de la conservation expriment un double regret : l’ouverture du vote aux seuls habitants de Montreynaud, et la très faible mobilisation de ces derniers.
La démolition de la tour a lieu le 24 novembre 2011. Son foudroyage la met une dernière fois sous les projecteurs des nombreux appareils audiovisuels présents. Les images produites s’ajoutent à celles existantes, et constituent autant de traces d’un immeuble dont il n’en reste plus aucune sur le terrain.
Cette fin dramatique donne à cette chronique des allures de représentation théâtrale, en trois actes : naissance puis mort de l’édifice, avec un ultime soubresaut sous la forme d’une tentative vaine de sauvetage au nom du patrimoine. C’est une troisième définition du terme de représentation qui est mobilisée dans cette conclusion. Ce sont en effet des représentations, en images et en mots, qui ont permis de constituer cette chronique de la tour. Cette dernière révèle que trois représentations mentales sont associées à l’édifice et à sa verticalité : pour la puissance publique ayant commandé sa réalisation et pour les premiers résidents, la tour est un symbole de modernité ; pour une partie des Stéphanois, mais aussi pour les acteurs ayant décidé sa démolition, elle est l’emblème d’un grand ensemble stigmatisé ; et enfin, pour d’autres Stéphanois, habitants de Montreynaud ou artistes entre autres, la tour est un objet phare et patrimonial dans le paysage de Saint-Étienne.
Aux côtés, par exemple, de la Tour panoramique à la Duchère (à Lyon), qui a été profondément rénovée, cette mise en évidence de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel permet d’expliciter que la verticalité dont nos villes ont hérité, tout du moins celle présente dans les grands ensembles, fait l’objet d’un système de représentations complexe et en tout cas plus varié que celui présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine.
Bibliographie Dufaux, F. et Fourcaut A. (dir.). 2004. Le Monde des grands ensembles, Paris : Créaphis.
Louatah, S. 2011. Les Sauvages, tome 1, Paris : Flammarion–Versilio. Masclet, O. 2005. « Du “bastion” au “ghetto”, le communisme municipal en butte à l’immigration », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 159, p. 10‑25.
Tissot, S. 2003. « De l’emblème au “problème”, histoire des grands ensembles dans une ville communiste », Les Annales de la recherche urbaines, n° 93, p. 123‑129.
Tomas, F., Blanc, J.-N. et Bonilla, M. 2003. Les Grands Ensembles, une histoire qui continue, Saint-Étienne : Publications de l’université de Saint-Étienne.
Vant, A. 1981. Imagerie et urbanisation, recherches sur l’exemple stéphanois, Saint-Étienne : Centre d’études foréziennes. Veschambre, V. 2011. « La rénovation urbaine dans les grands ensembles : de la monumentalité à la banalité ? », in Iosa, I. et Gravari-Barbas, M. (dir.), Monumentalité(s) urbaine(s) aux XIXe et XXe siècles. Sens, formes et enjeux urbains, Paris : L’Harmattan, p. 193‑206.
Notes [1] Extraits tirés du film Saint-Étienne, on en parle (Atlantic Film, 1970) associé à l’exposition. [2] Dont Les grands travaux à Saint-Étienne, ville de Saint-Étienne, 1974.[3] Brochure publicitaire Montreynaud, Saint-Étienne, résidence les Hellènes, non daté. [4] Propos tenus par un habitant installé dès l’époque. [5] Brochure publicitaire Des appartements en plein-ciel. La tour de Montreynaud, non daté. [6] Avec, dans un premier temps, le grand projet de ville (GPV) en 2001, puis la convention avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) en 2005. [7] Expression régulièrement entendue lors des entretiens. 8] « Le château d’eau : mille m³ qui ne fuiront pas », La Tribune, 17 novembre 1978, p. 14. [9] Lettre d’information aux habitants de Montreynaud, ville de Saint-Étienne, mai 2003. [10] Entretien avec Damien et Sébastien Murat (DMS photo), graphistes.
[11] « Saint-Étienne – le quartier de Montreynaud », en dépôt aux archives municipales de Saint-Étienne, réf. : 2FI icono 4401. [12] Voir aussi le blog participatif 42 Yeux : 42yeux.over-blog.com/categorie-11117393.html. [13] Source : « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », La Tribune–Le Progrès, 4 février 2009, p. 11. [14] Propos de l’adjoint à l’urbanisme, « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », op. cit., p. 11.
@ FOREZ INFOS : Le 24 novembre 2011, à 10h45, le célèbre immeuble "Plein Ciel" de Montreynaud, qualifié tour à tour de tour-signal, phare de Saint-Etienne, tour de Babel et tour infernale a été foudroyé. Trois points d'observation étaient proposés pour ne rien manquer du "pestacle": rue Gounod, rue Bizet et sur le parking du centre commercial où une foule considérable s'était pressée, armée de portables et d'appareils photos pour immortaliser cet événement "exceptionnel". De nombreux policiers, pompiers, CRS et volontaires de la Sécurité Civile avaient été déployés pour sécuriser le périmètre. Au total, environ 300 personnes. Un hélicoptère survolait la colline. Un premier coup de sirène, à 10 minutes du tir, a retenti puis trois autres, brefs, et enfin le compte à rebours de cinq secondes suivi d'un grand "boom" et d'un nuage de poussière. Le chantier de démolition, confié au groupement GINGER CEBTP Démolition / Arnaud Démolition, avait débuté en juin 2010. Après la phase de désamiantage, les matériaux de l'immeuble (bois, béton, ferraille...) avaient été recyclés puis les murs porteurs affaiblis et percés pour accueillir les charges explosives. Le jour du tir, des bâches de protection avaient été disposées, ainsi que des boudins remplis d'eau pour atténuer la dispersion des poussières. A l'espace Gounod, qui accueillait les personnes évacuées dès 8h du périmètre de sécurité, la régie de quartier, l'AGEF, le collège Marc Seguin proposaient des expositions et diverses animations. L'ambiance était folklorique. Maurice Vincent, accompagné de la préfète de la Loire, Fabienne Buccio, et Pascal Martin-Gousset, Directeur Général Adjoint de l'ANRU, s'est exprimé devant un mur de graffitis haut en couleur sur lequel on pouvait lire "Morice tu vas trop loin" (sic), "Moreno en force" (sic) ou encore "Morice tu nous enlève une partie de notre enfance (sic)".
" Je suis parfaitement conscient que cette destruction renvoie à l'enfance, à la jeunesse pour certains des habitants et que ce n'est pas forcément un moment gai", a déclaré le sénateur-maire. Mais de souligner: "C'est de la responsabilité politique que j'assume que d'indiquer la direction de ce qui nous paraît être l'intérêt général."
A la place, il est prévu un espace vert avec des jeux pour enfants et un belvédère. Les premières esquisses du projet doivent être présentées au premier semestre 2012. Rappelons que les habitants du quartier - et seulement eux - avaient été invités le 27 juin 2009 à se prononcer sur le devenir de la tour. L'option de la démolition avait été retenue par 73% des 319 votants. " L'espace public à créer le sera avec la participation des usagers", soulignaient à l'époque M. Vincent et F. Pigeon, son adjoint à l'urbanisme. Ce vieux sage venu en bus, qui regrettait d'avoir manqué la démolition de la Muraille de Chine, nous avait dit simplement: " Il vaut mieux voir ça qu'un tremblement de terre." Et une jeune fille du quartier, inénarrable : " La vérité ! ça fait un trou maintenant. On dirait qu'ils nous ont enlevé une dent !"
L' architecte de l'immeuble "Plein Ciel" fut Raymond Martin, également architecte en chef de la Zone à Urbaniser en Priorité de Montreynaud/Nord-Est et Stéphanois . Celle-ci avait été créée par un arrêté ministériel le 11 mars 1966. Sur 138 hectares, afin de rééquilibrer la ville au nord et prendre le relais du grand ensemble Beaulieu-La Métare, il était prévu initialement d'y accueillir de 13 à 15 000 habitants. Le programme portait sur la création de 3300 logements dont 300 à 500 maisons individuelles. Les logements restants, collectifs, étant composés d'immeubles en copropriété et, pour les deux tiers, d'HLM. voir sur la toile d'un tifo, stade Geoffroy Guichard.
L'aménagement fut concédé fin 1967 à la Société d'Economie Mixte d'Aménagement de Saint-Etienne (SEMASET), initiée en 1963 (municipalité Fraissinette) et constituée en 1965 (municipalité Durafour). En 1970, la SEMSET ajoutait d'abord 600 logements supplémentaires. Peu à peu, le programme de la ZUP fut porté à 4400 logements. Il prévoit aussi de nombreux équipements tels que crèche et halte-garderies, gymnases, centre social et centres commerciaux, deux collèges, huit groupes scolaires. Dans un entretien accordé au Dauphiné Libéré (7 août 1967), Martin expliquait vouloir créer à Montreynaud "une sorte de petite ville agréable à habiter, plutôt qu'un quartier excentré sans âme", avec des "magasins littéralement noyés dans la verdure" et des "voitures qui rouleront sur des rampes souterraines" ! Il indiquait que les travaux allaient débuter en 68 et durer 6 six ans. " Nous commencerons par le plateau central qui comportera 1800 logements répartis dans des immeubles relativement peu élevés, la plupart de 5 ou 6 étages, et une tour pour donner la ligne verticale."
S'agit-il de LA tour ou de cet autre immeuble, baptisé "Les Héllènes" sur un prospectus de l'époque, futur "Le Palatin", près d'un forum digne de l'Atlantide ? Les travaux, en tout cas, ne débutèrent vraiment, semble-t-il, qu'en 1970 d'après un mémoire consultable aux archives municipales (fonds de l'association "Vitrine du quartier" de Montreynaud). On y lit aussi, à travers le témoignage d'un ouvrier qui travailla sur les premiers immeubles, que le premier en date aurait été la tour "Plein Ciel" elle -même. Ce qui lui vaudrait bien son appellation de "tour-signal" qu'on retrouve dans divers documents. Mais qui interroge. D'après la brochure publiée par la Ville de Saint-Etienne à l'occasion de la démolition, sa construction n'aurait démarré qu'en 1972. Le problème, c'est que s'il existe une masse considérable de documentation sur la ZUP, on a trouvé à ce jour peu de choses sur la tour elle-même, à moins d'avoir mal cherché. Elle aurait été inaugurée en 1974 par la CIVSE, le promoteur, mais sans avoir la date exacte, nos recherches dans la presse locale, au hasard, n'ont rien donné. Il y a peut-être une explication. Le château d'eau aurait été construit d'abord et les habitations ensuite.
voir les Flyers de l'association "Gaga Jazz"
Le mémoire en question précise que Montreynaud devait bénéficier d'une "révolution technologique", à savoir la construction par éléments, le préfabriqué, plus rapide et rentable, les éléments d'immeuble étant désormais construits en usine à Andrézieux... Reste que d'après François Tomas, fin 1972, 1897 logements seulement, pour n'en rester qu'aux logements, avaient été construits, et 2839 en 1977 (La création de la ZUP de Montreynaud, chronique d'un échec, in Les grands ensembles, une histoire qui continue, PUSE 2003). On renvoie le lecteur qui voudrait en savoir plus sur l'histoire de la ZUP, ses déboires, la crise économique, l'aménagement de Saint-Saens et Chabrier (1981), à cet ouvrage, à André Vant (La politique urbaine stéphanoise), aux archives, de la SEMASET notamment, et à la presse, de l'année 74 en particulier.
Ce qui nous intéresse, c'est la tour, photographiée un nombre incalculable de fois. Le mémoire, toujours (le nom de l'auteur et l'année de rédaction nous sont inconnus), évoque des rumeurs, à son sujet, dès ses premières années : "On sait que le côté spectaculaire des travaux de Montreynaud alimente les rumeurs, voire les peurs collectives.... La Tour Arc-en-Ciel (sic) s'enfonce... La vasque fuit et inonde les habitants... Face à ces bruits, certains disent que ce n'est vrai, d'autres que c'est faux et qu'il ne faut pas y croire. Mais il y a parfois des vérités intermédiaires, du moins des indices réels qui donnent à penser... Ainsi, il y a bien eu des infiltrations mais seulement à proximité des réservoirs intermédiaires à édifiés au pied de la tour. De l'eau de ruissellement risquait d'atteindre les conteneurs d'eau potable et les transformateurs électriques. La Ville assigne les entreprises en malfaçon devant le tribunal administratif de Lyon en octobre 1975. Des experts sont désignés et l'affaire se termine par un procès-verbal de conciliation prévoyant le partage des travaux de remise en état, qui s'élèvent à 66000 francs, entre l'entreprise générale et l'entreprise de maçonnerie."
voir le Graffiti, Restos du coeur, Chavanelle
Un article de 1978, paru dans La Tribune-Le Progrès, évoque le château d'eau, "cette belle oeuvre de la technique humaine (...) objet depuis sa naissance de la risée des gens". " Soixante-cinq mètres, 1000 m3 de contenance, le château d'eau de Montreynaud coiffant la tour de son dôme renversé s'élance orgueilleusement tout en haut de la colline, superbe perspective des temps modernes. Il rassemble à ses pieds, aux quatre points cardinaux le vaste océan de béton de toute la ZUP dont il est devenu un symbole face à l'agglomération stéphanoise. Le soir, illuminé, il brille tel un phare dans la nuit, accrochant les regards à plusieurs km à la ronde."
On tour, "Montreynaud la folie", sac de collégien (Terrenoire)
L'article se fait l'écho des rumeurs. On dit qu'il oscille par grand vent, géant aux pieds d'argile, que son réservoir fuit. Et l'article d'expliquer que l'oscillation (qui pour certains prendrait des allures inquiétantes) "est tout à fait normale en raison de la hauteur de l'édifice" mais que son pied est fiché à huit mètres dans un sol rocheux. Quant au réservoir, il ne fuit pas. "Si l'eau en coule parfois, c'est tout simplement de l'eau de pluie qui s'écoule paisiblement par des gargouillis". L'alimentation de la ZUP provient d'un réservoir de 10 000 m3 situé au Jardin des plantes et dont l'eau est amenée, par une conduite de 600 mm, dans des réservoirs de 2000 m3 au pied de la colline. Une station de pompage refoule ensuite l'eau au château de la tour qui alimente à son tour la ZUP. Ce château, en béton armé, n'est pas collé à la tour mais en est désolidarisé. Son fût a 3,50 mètres de tour de taille et la vasque, à laquelle on peut accéder aussi par une échelle de 300 barreaux, 21 mètres de diamètre. Par la suite, une antenne, l'antenne de M'Radio, y sera plantée. Haute d'une dizaine de mètres, elle était fixée par des haubans. Différents émetteurs d'entreprises de télécommunication viendront la rejoindre.
Concernant les appartements, dès 1974, évoquant une "psychose de la tour", Loire Matin écrit que seulement 20 logements ont trouvé preneur. " Avec les difficultés sociales qui apparaissent dans les grands ensembles au début des années 80, la commercialisation devient difficile: 40 logements restent invendus", indique la Ville de Saint-Etienne. Loire Matin encore, dans un article de 1987 - la CIVSE ayant depuis déposé le bilan - revient sur le cas de cette "tour infernale (...) droite comme un i (...) symbole de tout un quartier" et l' "une des premières visions que l'on a de Saint-Etienne". Les prix sont certes attractifs mais "de plus en plus de gens désirent, s'ils doivent acheter, posséder une maison bien à eux". Ils fuient les grands ensembles. Qui plus est au coeur d'un quartier qui jouit d'une mauvaise réputation.
voir le Projet de Marc Chopy youtu.be/OoIP7yLHOQM
Un autre article, de 1995, indique qu'une dizaine d'appartements sont en vente et qu'un F3 coûte moins de 100 000 francs. Quelques années auparavant, un nombre important d'appartements inoccupés avaient été rachetés et transformés en studios. Gérés par une SCI, ils furent loués à des personnes âgées, accompagnée par une association, "Age France", à une population en proie à des problèmes sociaux ou de santé mais dont l'état ne nécessitait pas d'hospitalisation totale. " La présence de ces locataires ne semble pas du meilleur goût aux yeux de certains copropriétaires", relevait le journaliste. On retrouve ces locataires cinq ans plus tard dans un article intitulé "Les oubliés de la tour". Une soixantaine d'hommes et de femmes "de tous âges, soit handicapés mentaux, soit physique (...) certains placés ici par l'hôpital de Saint-Jean-Bonnefonds" et secourus par le Secours catholique, vivent alors dans la tour. C'est aussi à cette époque que l'artiste Albert-Louis Chanut avait son atelier au pied de l'immeuble.
Le sort de la tour se joua dans les années 2000. A l'aube du XXIe siècle, le 30 décembre 2000, un incendie se déclare dans un de ses étages, mettant en évidence des problèmes de sécurité. De 2001 à 2003, une commission de plan de sauvegarde valide le scénario de démolition, inscrit dans la convention ANRU en avril 2005. Le rachat des logements et le relogement des locataires débute cette même année, pour s'achever en 2009. Il restait deux familles en 2008
En février 2009, lors d'un conseil municipal, l'adjoint à l'urbanisme déclarait: " La destruction de la fonction d'habitation de la tour est un point acté sur lequel nous ne reviendrons pas. Cette tour n'a plus vocation à être habitée. Cela passe donc forcément par une démolition au moins partielle. Ce principe étant posé, faut-il détruire la structure de la tour ou, au contraire, essayer de trouver une solution pour intégrer sa silhouette dans le paysage urbain ? J'ai déjà abordé la question à l'occasion d'un conseil municipal au mois de juin. Nous avions précisé que la tour de Montreynaud constitue un édifice marquant dans le paysage urbain de Saint-Etienne. C'est un point de repère pour celles et ceux qui habitent Montreynaud, mais aussi pour celles et ceux qui passent à Saint-Etienne. Elle est donc remarquée et remarquable par l'ensemble des personnes que nous côtoyons, qu'il s'agisse de simples passants, d'habitants de Saint-Etienne ou d'urbanistes de renom. Il est important de préciser que nous ne prendrons pas seuls la décision. Nous allons sans doute aboutir à deux possibilités : une destruction totale de cet édifice ou une destruction partielle. Dans tous les cas, il sera mené un travail de concertation par M. Messad, en qualité d'élu référent du quartier, et par Mme Perroux, en qualité d'adjointe sur les questions de démocratie participative. C'est donc par une consultation des habitants de Montreynaud que nous trancherons sur la base de deux projets qui seront présentés et chiffrées.Toutes ces questions seront tranchées à l'été 2009. Par ailleurs, puisque vous citez mes propos, je voudrais les contextualiser et citer M. le Maire qui était intervenu au même moment et qui disait : « Nous pensons qu'il faut imaginer, à la place de la tour, un espace qui fasse le plus grand consensus avec les habitants, qui marque une évolution, un renouvellement du quartier ». C'est là un point extrêmement important. Il n'est pas contradictoire d'envisager une mutation du quartier et que cette tour ne soit plus habitée, avec l'idée consistant à en conserver une trace sous une forme ou sous une autre, en conservant sa silhouette ou en envisageant un oeuvre d'art se substituant à cet édifice..."Implosion Tour Plein Ciel Montreynaud Saint-Etienne
www.youtube.com/watch?v=6afw_e4s1-Y - www.forez-info.com/encyclopedie/traverses/21202-on-tour-m... -
La tour Plein Ciel à Montreynaud a été démolie le jeudi 24 novembre 2011 à 10h45. youtu.be/ietu6yPB5KQ - Mascovich & la tour de Montreynaud www.youtube.com/watch?v=p7Zmwn224XE -Travaux dalle du Forum à Montreynaud Saint-Etienne www.youtube.com/watch?v=0WaFbrBEfU4 & içi www.youtube.com/watch?v=aHnT_I5dEyI - et fr3 là www.youtube.com/watch?v=hCsXNOMRWW4 -
@ LES PRESSES
St-Etienne-Montreynaud, Historique de la Zup,
1954 et 1965 : Saint-Etienne, ravagée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, et surnommée "capitale des taudis", est alors en manque de logements (50% de la population vit dans un logement de moins de 1 pièce !), tandis que sa population augmente d'année en année grâce aux activités industrielles. De ce fait, le premier projet (expérimental) de grands ensembles voit le jour : Beaulieu. Il fournit des dizaines de logements avec tout le confort moderne : c'est un succès.
En 1965, il faut toujours et encore plus de logements : le projet de la Muraille de Chine naît, avec 450 logements de créés (plus grande barre d'habitation d'Europe !). Cette barre est finalement dynamitée le 27 mai 2000 (voir vidéo sur YouTube).
Années 1970 : Saint-Etienne est toujours en manque de logements, certains des immeubles du XIXe siècle étant vétustes. Un énorme projet voit lui aussi le jour : Montreynaud, sur la colline éponyme du nord-est de la ville, encore vierge (on y chassait même !). 22 000 prsonnes peuvent alors être logées dans ces nouveaux grands ensembles. L'architecte Raymond Martin dessine les plans de la majorité des bâtiments, dont ceux de la tour Plein Ciel. La construction débute, la tour est achevée en 1972. Cette dernière surplombe désormais le bassin stéphanois du haut de ses 63 m (92 avec l'antenne). Les appartements sont plutôt grands, de nombreux cadres emménagent dedans. Néanmoins, le choc pétrolier de 1973 a un effet notoire : 45 % des logements ne sont pas vendus.
Au fil des années, le quartier prend mauvaise image, les habitants de la tour et des barres qui en ont les moyens quittent le quartier.
30 décembre 2000 : un incendie se déclare au 11e étage, les pompiers montreront par la suite certaines anomalies dans le bâtiment. La tour se dépeuple peu à peu.
2002 : première évocation de la possible démolition de la Tour, symbole du quartier, qui n'est plus rentable et vétuste.
La démolition est prévue pour 2008.
27 juin 2009 : la nouvelle municipalité décide d'un référendum auprès des habitants du quartier, pour décider de l'avenir de la Tour. De nombreux projets sont évoqués, bien sûr la démolition, mais aussi la transformation en oeuvre d'art, la création d'un restaurant panoramique et même d'un hôtel de police. 73% des personnes ayant voté décident de la démolir : le destin de la Tour Plein Ciel est désormais scellé ...
2009-2011 : la Tour est démantelée et surtout désamiantée.
24 novembre 2011 : à 10h47, la Tour Plein Ciel est foudroyée devant 1000 personnes environ (vidéo disponible sur YouTube). Elle s'effondre, avec sa célèbre coupole tout en élégance en quelques secondes. Puis, elle sert de terrain d'entraînement à 120 pompiers du département, comme lors d'un séisme. Maintenant, l'emplacement de la Tour est un espace vert.
Particularités de cette Tour :
- Visible de quasiment tout le territoire stéphanois
- Sa coupole sur le toit qui n'est ni une soucoupe volante ni un le lieu de tournage de Rencontres du 3e type ;)
Une matinée pour tourner une page, celle de quarante ans d'histoire. Une histoire pour la tour Plein Ciel et ses 18 étages perchés sur la colline de Montreynaud, à Saint-Etienne. Drôle d'histoire.
En 1970 elle est construite par l’architecte Raymond Martin comme une tour de Babel un peu pharaonique qui doit symboliser le renouveau de la ville noire. Mais l’édifice tombe rapidement en désuétude. Il faudra attendre 2009 et un référendum pour officialiser sa destruction. Des histoires pour les habitants de Montreynaud, qui pour certains sont nés et ont grandi à l’ombre de cette tour et de son château d’eau. « Un bol de couscous qui nous rappelait qu’ici c’était chez nous », témoigne joliment Sarah, agrippée au bras de son amie, qui ne cache pas son émotion alors que la tour est sur le point d’être démolie. Elles évoquent leurs souvenirs d’enfance. « Pour nous c’était plus qu’un monument. On passait tout notre temps dans cette tour quand on était petites. Le dentiste, le docteur, les chasses à l’homme… C’était aussi un point de repère, c’était le charme de Montreynaud. »
Pour Imane, 22 ans, « c’est le symbole de Montreynaud qui disparaît. Quand on était à Saint-Etienne, on se repérait grâce à la tour. C’était le seul quartier qui ait un symbole très visible. » A l’intérieur du gymnase Gounod, c’est l’effervescence. 650 personnes, habitant les bâtiments voisins, ont été évacuées le matin même. Elles regagneront leurs logements aux alentours de midi. En attendant, on boit un café, on mange des croissants, on échange sur ce qui apparaît à tous comme un « événement ». La démolition de la tour Plein Ciel n’est pas loin de concurrencer en termes de popularité une rencontre de l’ASSE, à tel point que la Ville a installé un écran géant dans le gymnase afin de savourer au plus près le spectacle. Les images sont rediffusées en boucle. Le film défile au ralenti. Celui de cette tour qui s’effondre en une poignée de secondes, laissant derrière elle un grand nuage de fumée et des tonnes de gravats.
Un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier
Plus loin un groupe de jeunes garçons s’emportent : « Pourquoi ils démolissent la tour, c’est pas bien ! C’est depuis qu’on est né qu’on la connaît, c’est notre emblème, notre symbole ! Elle est grande en plus, 65 m de haut ! Mais qu’est-ce qu’ils vont faire à la place ? Un parc ? Mais ils vont tout laisser pourrir. A Montreynaud, à chaque fois qu’ils mettent un parc il est pété ! ». Dans ce quartier à forte mixité sociale, où l’on ne manie pas la langue de bois, quelques rares habitants font figure d’exception, et se réjouissent : « Elle tombait en morceaux, c’était pitoyable, lâche G. Je ne comprends pas quand j’entends parler d’emblème, de symbole. Quel emblème ? C’était un immeuble insalubre. Depuis 29 ans, on a vue sur cette tour depuis notre salon. Je peux vous dire que ces derniers temps on ne se sentait pas en sécurité. » Pour G., la démolition de la tour Plein ciel peut participer d’un futur embellissement de Montreynaud.
C’est un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier, comme le souligne Pascal Martin Gousset, directeur général adjoint de l’Anru (Agence nationale de la rénovation urbaine). « L’enjeu ce n’est pas la démolition d’un bâtiment mais la reconstruction d’un quartier. Cette forme de bâtiment sur un site excentré n’était pas forcément adaptée à la demande. 40 logements n’ont jamais été vendus sur les 90. Or lorsqu’un immeuble ne correspond plus à une demande, il ne faut pas s’acharner. » Pour Pascal Martin Gousset, ni la transformation de la tour en objet d’art urbain ni sa rénovation n’ont été sérieusement envisagées. « Il y a un attachement psychologique qui est humain mais il faut vivre avec son temps. La rénovation aurait coûté trop cher. » La restructuration de Montreynaud devrait se poursuivre conformément aux plans de l’Anru. Le coût global de la rénovation urbaine sur le quartier se porte à 106 M€.
Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
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Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
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Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
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Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
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Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
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Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
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Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
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Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
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Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Mémoire2cité - A l'état initiale MONTREYNAUD devait etre Gigantesque , le projet complet ne çe fera pas ^^ c'etait la même chose pour Bergson du gigantisme à tout va , le saviez vous? moi oui ;) La tour plein ciel à Montreynaud va être détruite jeudi. Les habitants de Montreynaud parlent de leur quartier et de cette destruction entre nostalgie et soulagement içi en video www.dailymotion.com/video/xmiwfk
À partir de l’analyse de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne, Rachid Kaddour montre que certaines tours de grands ensembles peuvent faire l’objet d’un système de représentations plus complexes que celui, dévalorisant, présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine. L’image de la tour est en France encore fortement attachée à celle du logement populaire, du fait notamment de la présence de ce type d’édifice dans les grands ensembles. Or, si l’on parle des tours d’habitat populaire depuis 2003, c’est essentiellement à propos des démolitions : l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) incite les bailleurs à détruire prioritairement dans les zones urbaines sensibles les immeubles les plus imposants, dont les tours les plus hautes. Mais l’image négative du « problème des banlieues » et de ses dysfonctionnements est-elle la seule associée aux tours d’habitat populaire ? Ne tend-elle pas à laisser dans l’ombre d’autres représentations attachées à ces édifices ?
Une réflexion sur la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne est, sur ces points, riche d’enseignements. Tenant une place prépondérante dans le paysage stéphanois, emblématique de l’image des grands ensembles, cette tour édifiée en 1972 est démolie en 2011. La constitution et l’analyse d’un corpus d’une dizaine d’images promotionnelles et artistiques (films, photographies de communication) la mettant en scène permet d’en établir une chronique. Cette dernière met en évidence un système de représentations complexe : tout au long de ses quarante ans d’histoire, l’édifice est en effet perçu comme symbole de modernité, emblème de grand ensemble en difficulté et monument dans le paysage stéphanois. Ces deux dernières représentations, l’une stigmatisée, l’autre valorisée, coexistent même lors des dernières années de la vie de l’édifice. Dans toutes ces représentations différenciées et concurrentes, la verticalité de l’édifice tient un rôle essentiel.
Acte 1 : la tour Plein-Ciel, symbole de modernité
L’image la plus ancienne identifiée date de 1970. Il s’agit d’un cliché de la maquette de la zone à urbaniser en priorité (ZUP) de Montreynaud, pris sur le stand de l’exposition « Saint-Étienne demain » de la Foire économique. Cette exposition vante les grandes opérations d’urbanisme en cours dans la ville, et vise à montrer « les transformations de la cité et son nouveau visage », afin de rompre avec la « légende de ville noire, industrielle et fixée dans le XIXe siècle » [1]. L’exposition fait partie d’une communication orchestrée par le maire Michel Durafour (1964‑1977). À partir de 1973, les reportages photographiques ou les films [2] mettent à l’honneur Montreynaud (jusqu’à 4 400 logements prévus) et en particulier sa tour Plein-Ciel (par l’architecte Raymond Martin), avec sa verticalité (18 niveaux), le château d’eau qui la coiffe et sa situation en rupture avec la ville ancienne. À Saint-Étienne comme ailleurs, les raisons de la réalisation de constructions si modernes durant les Trente Glorieuses relèvent en partie de la réponse donnée à la crise du logement et de la réorganisation industrielle du pays (fixation de la main-d’œuvre, industrialisation du BTP). Mais il faut aussi y voir la traduction physique d’un projet sociopolitique moderne porté par un État centralisateur et des pouvoirs publics puissants (Tomas et al. 2003 ; Dufaux et Fourcaut 2004 ; Veschambre 2011). Le pays est alors dans une période où les aspirations et idéologies portent vers la construction d’une nouvelle ère urbaine, avec ses ambitions (le bien-être, l’hygiène…), et en rupture avec les difficultés d’alors (le taudis, la maladie, l’individualisme…). Le logement, jusqu’ici inconfortable et insuffisant, devient l’un des axes majeurs d’intervention : plus de huit millions d’unités sont construites durant la période.
La forme de ces logements se doit d’être aussi moderne que le projet. De grands noms et une nouvelle génération d’architectes sont mobilisés. Ceux-ci dessinent des formes géométriques épurées et, dans les opérations importantes, les évolutions techniques leur permettent de multiplier les signaux que sont les longues barres ou hautes tours autour desquelles se structurent les autres immeubles.
Saint-Étienne, ville industrielle durement frappée par la crise du logement, est exemplaire du mouvement. Les grands ensembles s’y multiplient. Implantés sur des sommets de collines aux entrées de la ville, ils doivent signifier le renouveau. Montreynaud, « nouvelle petite ville à part entière » [3], joue de ce point de vue un rôle clé. Sa tour, en sommet de colline et dont le château d’eau est illuminé la nuit, en est l’emblème, un « symbole de la modernité » [4]. La tour doit son nom au fait de proposer « des appartements en plein-ciel » [5], et l’on peut voir dans cette dénomination une valorisation de la verticalité, à la fois comme source d’oxygène et de lumière, mais aussi comme signal urbain.
Acte 2 : la tour Plein-Ciel, symbole d’un grand ensemble en difficulté
Si l’on classe chronologiquement le corpus d’images identifiées, la tour Plein-Ciel ressurgit significativement dans les champs de la communication institutionnelle et des arts au tournant des années 2000‑2010. Dans la littérature, l’intrigue de la saga Les Sauvages de Sabri Louatah débute à Saint-Étienne, et la tour Plein-Ciel en est un cadre important :
« La tour Plein-Ciel se dressait avec une majesté sinistre au sommet de la colline de Montreynaud […]. À l’aube du XXIe siècle, sa démolition avait été plébiscitée par les riverains […]. La célèbre tour au bol était visible depuis la gare en arrivant de Lyon, et beaucoup de Stéphanois la considéraient […] comme le point doublement culminant de la ville : du haut de ses soixante-quatre mètres qui dominaient les six autres collines mais aussi en tant qu’emblème, d’un désastre urbain éclatant et d’une ville résignée à la désindustrialisation » (Louatah 2011, p. 89).
Cette description exprime bien la situation dans laquelle la tour se trouve à la rédaction du roman : en attente de démolition. En 2011, les photographies de Pierre Grasset (voir un exemple ci-dessous), missionné par la ville, montrent l’édifice moribond. Comment la tour Plein-Ciel a-t-elle pu passer de symbole de modernité à « emblème d’un désastre urbain » condamné à la démolition ? Tout d’abord, une partie des équipements de la ZUP et la moitié seulement des logements sont réalisés, du fait de prévisions démographiques non atteintes (Vant 1981 ; Tomas et al. 2003). L’inachèvement accentue les désagréments de la situation à six kilomètres du centre, derrière des infrastructures lourdes. Ensuite, tout au long des années 1980 et 1990, la population de Montreynaud se paupérise (départ des plus aisés vers la propriété, montée du chômage) et « s’ethnicise », avec pour effet, suivant des mécanismes analysés ailleurs (Tissot 2003 ; Masclet 2005), que le regard porté sur elle change : dans les discours politiques et la presse, Montreynaud acquiert l’image d’un quartier dangereux. Dès lors, le quartier entre dans les réhabilitations puis la rénovation [6], mais sans effet important sur la vacance, la pauvreté, l’échec scolaire, la délinquance ou les discriminations. Pour de nombreux Stéphanois, il devient un « là‑haut » [7] relégué.
La tour devient le symptôme visible de cette dégradation. Des rumeurs se diffusent dès les années 1970 sur sa stabilité et l’isolation du château d’eau [8]. Dix ans après sa livraison, seuls 50 des 90 appartements sont vendus. Cette vacance conduit à l’aménagement d’un « foyer de logements » pour personnes dépendantes psychiatriques qui accentue l’image d’un quartier de relégation. La gestion difficile du foyer et les problèmes financiers d’une partie des propriétaires amènent à classer la copropriété comme « fragile » en 2002. Une étude indique que la démolition « aurait un impact positif sur la requalification du parc de logements du quartier et permettrait également de promouvoir un changement d’image du site » [9]. Le dernier habitant est relogé fin 2008.
Acte 3 : la tour Plein-Ciel, monument symbole de Saint-Étienne
D’autres images du corpus indiquent toutefois que, à partir des années 2000, l’image stigmatisée de la tour Plein-Ciel comme emblème d’un grand ensemble en difficulté entre en tension avec une autre image plus valorisante d’édifice symbole de Saint-Étienne. En en faisant l’un des théâtres stéphanois de sa saga, Sabri Louatah reconnaît à la tour Plein-Ciel une place particulière dans la ville. Cette représentation se retrouve, de manière beaucoup plus consciente et militante, dans d’autres productions artistiques durant les années 2000. La tour est notamment représentée sur les affiches du festival Gaga Jazz. Si le festival se veut d’ampleur régionale, son nom montre un ancrage stéphanois – le « gaga » désigne le parler local. Le choix d’identité visuelle va dans le même sens : il s’agit « d’utiliser l’image d’un bâtiment symbole à Saint-Étienne » [10]. Pour les graphistes, la tour s’impose, parce qu’elle est « un monument connu de tous les Stéphanois ». Un monument qui a les honneurs d’une carte postale en 1987 [11], et qui, comme il se doit, est abondamment photographié. Jacques Prud’homme, par exemple, la montre sur plusieurs sténopés visibles sur son blog [12]. Pour lui aussi, la tour est l’un des « symboles de Saint-Étienne ». Pourquoi la tour Plein-Ciel a-t-elle pu être ainsi considérée comme « un monument ancré dans le paysage stéphanois » [13] ? La combinaison peut-être unique en France d’une tour d’habitation à un château d’eau en fait un édifice singulier. Couplée avec son implantation en sommet de colline, cette singularité fait de la tour un point de repère important pour les Stéphanois, mais aussi pour les nombreux supporters de l’AS Saint-Étienne qui se rendent au stade, dont elle est voisine. D’ailleurs, la tour est utilisée comme édifice emblème de la ville sur au moins un autocollant et un tifo de supporters, aux côtés des symboles miniers (chevalement, « crassiers ») et du stade Geoffroy-Guichard.
Cette représentation faisant de la tour un « monument » aurait pu sauver l’édifice, suivant un mécanisme, classique dans l’histoire du patrimoine, de défense devant une menace de démolition. De nombreux Stéphanois réagissent, et, pour l’association Gaga Jazz, « les affiches et flyers invitant les Stéphanois aux concerts de jazz font aussi office d’actes de revendication pour la conservation ». La nouvelle équipe municipale socialiste de Maurice Vincent, élue en 2008, reconnaît que la tour « représente un symbole » [14]. Elle soumet en 2010 au vote des habitants de Montreynaud deux possibilités : développer la valeur et la fonction de repère de la tour en la transformant en « symbole artistique de la ville de Saint-Étienne » [15] via l’intervention d’un plasticien, ou bien la démolir et aménager un parc : 71 % des votants se prononcent pour la démolition, soit 230 personnes sur les 318 votants. Les défenseurs de la conservation expriment un double regret : l’ouverture du vote aux seuls habitants de Montreynaud, et la très faible mobilisation de ces derniers.
La démolition de la tour a lieu le 24 novembre 2011. Son foudroyage la met une dernière fois sous les projecteurs des nombreux appareils audiovisuels présents. Les images produites s’ajoutent à celles existantes, et constituent autant de traces d’un immeuble dont il n’en reste plus aucune sur le terrain.
Cette fin dramatique donne à cette chronique des allures de représentation théâtrale, en trois actes : naissance puis mort de l’édifice, avec un ultime soubresaut sous la forme d’une tentative vaine de sauvetage au nom du patrimoine. C’est une troisième définition du terme de représentation qui est mobilisée dans cette conclusion. Ce sont en effet des représentations, en images et en mots, qui ont permis de constituer cette chronique de la tour. Cette dernière révèle que trois représentations mentales sont associées à l’édifice et à sa verticalité : pour la puissance publique ayant commandé sa réalisation et pour les premiers résidents, la tour est un symbole de modernité ; pour une partie des Stéphanois, mais aussi pour les acteurs ayant décidé sa démolition, elle est l’emblème d’un grand ensemble stigmatisé ; et enfin, pour d’autres Stéphanois, habitants de Montreynaud ou artistes entre autres, la tour est un objet phare et patrimonial dans le paysage de Saint-Étienne.
Aux côtés, par exemple, de la Tour panoramique à la Duchère (à Lyon), qui a été profondément rénovée, cette mise en évidence de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel permet d’expliciter que la verticalité dont nos villes ont hérité, tout du moins celle présente dans les grands ensembles, fait l’objet d’un système de représentations complexe et en tout cas plus varié que celui présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine.
Bibliographie
Dufaux, F. et Fourcaut A. (dir.). 2004. Le Monde des grands ensembles, Paris : Créaphis.
Louatah, S. 2011. Les Sauvages, tome 1, Paris : Flammarion–Versilio.
Masclet, O. 2005. « Du “bastion” au “ghetto”, le communisme municipal en butte à l’immigration », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 159, p. 10‑25.
Tissot, S. 2003. « De l’emblème au “problème”, histoire des grands ensembles dans une ville communiste », Les Annales de la recherche urbaines, n° 93, p. 123‑129.
Tomas, F., Blanc, J.-N. et Bonilla, M. 2003. Les Grands Ensembles, une histoire qui continue, Saint-Étienne : Publications de l’université de Saint-Étienne.
Vant, A. 1981. Imagerie et urbanisation, recherches sur l’exemple stéphanois, Saint-Étienne : Centre d’études foréziennes.
Veschambre, V. 2011. « La rénovation urbaine dans les grands ensembles : de la monumentalité à la banalité ? », in Iosa, I. et Gravari-Barbas, M. (dir.), Monumentalité(s) urbaine(s) aux XIXe et XXe siècles. Sens, formes et enjeux urbains, Paris : L’Harmattan, p. 193‑206.
Notes
[1] Extraits tirés du film Saint-Étienne, on en parle (Atlantic Film, 1970) associé à l’exposition.
[2] Dont Les grands travaux à Saint-Étienne, ville de Saint-Étienne, 1974.
[3] Brochure publicitaire Montreynaud, Saint-Étienne, résidence les Hellènes, non daté.
[4] Propos tenus par un habitant installé dès l’époque.
[5] Brochure publicitaire Des appartements en plein-ciel. La tour de Montreynaud, non daté.
[6] Avec, dans un premier temps, le grand projet de ville (GPV) en 2001, puis la convention avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) en 2005.
[7] Expression régulièrement entendue lors des entretiens.
[8] « Le château d’eau : mille m³ qui ne fuiront pas », La Tribune, 17 novembre 1978, p. 14.
[9] Lettre d’information aux habitants de Montreynaud, ville de Saint-Étienne, mai 2003.
[10] Entretien avec Damien et Sébastien Murat (DMS photo), graphistes.
[11] « Saint-Étienne – le quartier de Montreynaud », en dépôt aux archives municipales de Saint-Étienne, réf. : 2FI icono 4401.
[12] Voir aussi le blog participatif 42 Yeux : 42yeux.over-blog.com/categorie-11117393.html.
[13] Source : « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », La Tribune–Le Progrès, 4 février 2009, p. 11.
[14] Propos de l’adjoint à l’urbanisme, « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », op. cit., p. 11.
@ FOREZ INFOS : Le 24 novembre 2011, à 10h45, le célèbre immeuble "Plein Ciel" de Montreynaud, qualifié tour à tour de tour-signal, phare de Saint-Etienne, tour de Babel et tour infernale a été foudroyé. Trois points d'observation étaient proposés pour ne rien manquer du "pestacle": rue Gounod, rue Bizet et sur le parking du centre commercial où une foule considérable s'était pressée, armée de portables et d'appareils photos pour immortaliser cet événement "exceptionnel". De nombreux policiers, pompiers, CRS et volontaires de la Sécurité Civile avaient été déployés pour sécuriser le périmètre. Au total, environ 300 personnes. Un hélicoptère survolait la colline. Un premier coup de sirène, à 10 minutes du tir, a retenti puis trois autres, brefs, et enfin le compte à rebours de cinq secondes suivi d'un grand "boom" et d'un nuage de poussière. Le chantier de démolition, confié au groupement GINGER CEBTP Démolition / Arnaud Démolition, avait débuté en juin 2010. Après la phase de désamiantage, les matériaux de l'immeuble (bois, béton, ferraille...) avaient été recyclés puis les murs porteurs affaiblis et percés pour accueillir les charges explosives. Le jour du tir, des bâches de protection avaient été disposées, ainsi que des boudins remplis d'eau pour atténuer la dispersion des poussières. A l'espace Gounod, qui accueillait les personnes évacuées dès 8h du périmètre de sécurité, la régie de quartier, l'AGEF, le collège Marc Seguin proposaient des expositions et diverses animations. L'ambiance était folklorique. Maurice Vincent, accompagné de la préfète de la Loire, Fabienne Buccio, et Pascal Martin-Gousset, Directeur Général Adjoint de l'ANRU, s'est exprimé devant un mur de graffitis haut en couleur sur lequel on pouvait lire "Morice tu vas trop loin" (sic), "Moreno en force" (sic) ou encore "Morice tu nous enlève une partie de notre enfance (sic)".
" Je suis parfaitement conscient que cette destruction renvoie à l'enfance, à la jeunesse pour certains des habitants et que ce n'est pas forcément un moment gai", a déclaré le sénateur-maire. Mais de souligner: "C'est de la responsabilité politique que j'assume que d'indiquer la direction de ce qui nous paraît être l'intérêt général."
A la place, il est prévu un espace vert avec des jeux pour enfants et un belvédère. Les premières esquisses du projet doivent être présentées au premier semestre 2012. Rappelons que les habitants du quartier - et seulement eux - avaient été invités le 27 juin 2009 à se prononcer sur le devenir de la tour. L'option de la démolition avait été retenue par 73% des 319 votants. " L'espace public à créer le sera avec la participation des usagers", soulignaient à l'époque M. Vincent et F. Pigeon, son adjoint à l'urbanisme. Ce vieux sage venu en bus, qui regrettait d'avoir manqué la démolition de la Muraille de Chine, nous avait dit simplement: " Il vaut mieux voir ça qu'un tremblement de terre." Et une jeune fille du quartier, inénarrable : " La vérité ! ça fait un trou maintenant. On dirait qu'ils nous ont enlevé une dent !"
L' architecte de l'immeuble "Plein Ciel" fut Raymond Martin, également architecte en chef de la Zone à Urbaniser en Priorité de Montreynaud/Nord-Est et Stéphanois . Celle-ci avait été créée par un arrêté ministériel le 11 mars 1966. Sur 138 hectares, afin de rééquilibrer la ville au nord et prendre le relais du grand ensemble Beaulieu-La Métare, il était prévu initialement d'y accueillir de 13 à 15 000 habitants. Le programme portait sur la création de 3300 logements dont 300 à 500 maisons individuelles. Les logements restants, collectifs, étant composés d'immeubles en copropriété et, pour les deux tiers, d'HLM. voir sur la toile d'un tifo, stade Geoffroy Guichard.
L'aménagement fut concédé fin 1967 à la Société d'Economie Mixte d'Aménagement de Saint-Etienne (SEMASET), initiée en 1963 (municipalité Fraissinette) et constituée en 1965 (municipalité Durafour). En 1970, la SEMSET ajoutait d'abord 600 logements supplémentaires. Peu à peu, le programme de la ZUP fut porté à 4400 logements. Il prévoit aussi de nombreux équipements tels que crèche et halte-garderies, gymnases, centre social et centres commerciaux, deux collèges, huit groupes scolaires. Dans un entretien accordé au Dauphiné Libéré (7 août 1967), Martin expliquait vouloir créer à Montreynaud "une sorte de petite ville agréable à habiter, plutôt qu'un quartier excentré sans âme", avec des "magasins littéralement noyés dans la verdure" et des "voitures qui rouleront sur des rampes souterraines" ! Il indiquait que les travaux allaient débuter en 68 et durer 6 six ans. " Nous commencerons par le plateau central qui comportera 1800 logements répartis dans des immeubles relativement peu élevés, la plupart de 5 ou 6 étages, et une tour pour donner la ligne verticale."
S'agit-il de LA tour ou de cet autre immeuble, baptisé "Les Héllènes" sur un prospectus de l'époque, futur "Le Palatin", près d'un forum digne de l'Atlantide ? Les travaux, en tout cas, ne débutèrent vraiment, semble-t-il, qu'en 1970 d'après un mémoire consultable aux archives municipales (fonds de l'association "Vitrine du quartier" de Montreynaud). On y lit aussi, à travers le témoignage d'un ouvrier qui travailla sur les premiers immeubles, que le premier en date aurait été la tour "Plein Ciel" elle -même. Ce qui lui vaudrait bien son appellation de "tour-signal" qu'on retrouve dans divers documents. Mais qui interroge. D'après la brochure publiée par la Ville de Saint-Etienne à l'occasion de la démolition, sa construction n'aurait démarré qu'en 1972. Le problème, c'est que s'il existe une masse considérable de documentation sur la ZUP, on a trouvé à ce jour peu de choses sur la tour elle-même, à moins d'avoir mal cherché. Elle aurait été inaugurée en 1974 par la CIVSE, le promoteur, mais sans avoir la date exacte, nos recherches dans la presse locale, au hasard, n'ont rien donné. Il y a peut-être une explication. Le château d'eau aurait été construit d'abord et les habitations ensuite.
voir les Flyers de l'association "Gaga Jazz"
Le mémoire en question précise que Montreynaud devait bénéficier d'une "révolution technologique", à savoir la construction par éléments, le préfabriqué, plus rapide et rentable, les éléments d'immeuble étant désormais construits en usine à Andrézieux... Reste que d'après François Tomas, fin 1972, 1897 logements seulement, pour n'en rester qu'aux logements, avaient été construits, et 2839 en 1977 (La création de la ZUP de Montreynaud, chronique d'un échec, in Les grands ensembles, une histoire qui continue, PUSE 2003). On renvoie le lecteur qui voudrait en savoir plus sur l'histoire de la ZUP, ses déboires, la crise économique, l'aménagement de Saint-Saens et Chabrier (1981), à cet ouvrage, à André Vant (La politique urbaine stéphanoise), aux archives, de la SEMASET notamment, et à la presse, de l'année 74 en particulier.
Ce qui nous intéresse, c'est la tour, photographiée un nombre incalculable de fois. Le mémoire, toujours (le nom de l'auteur et l'année de rédaction nous sont inconnus), évoque des rumeurs, à son sujet, dès ses premières années : "On sait que le côté spectaculaire des travaux de Montreynaud alimente les rumeurs, voire les peurs collectives.... La Tour Arc-en-Ciel (sic) s'enfonce... La vasque fuit et inonde les habitants... Face à ces bruits, certains disent que ce n'est vrai, d'autres que c'est faux et qu'il ne faut pas y croire. Mais il y a parfois des vérités intermédiaires, du moins des indices réels qui donnent à penser... Ainsi, il y a bien eu des infiltrations mais seulement à proximité des réservoirs intermédiaires à édifiés au pied de la tour. De l'eau de ruissellement risquait d'atteindre les conteneurs d'eau potable et les transformateurs électriques. La Ville assigne les entreprises en malfaçon devant le tribunal administratif de Lyon en octobre 1975. Des experts sont désignés et l'affaire se termine par un procès-verbal de conciliation prévoyant le partage des travaux de remise en état, qui s'élèvent à 66000 francs, entre l'entreprise générale et l'entreprise de maçonnerie."
voir le Graffiti, Restos du coeur, Chavanelle
Un article de 1978, paru dans La Tribune-Le Progrès, évoque le château d'eau, "cette belle oeuvre de la technique humaine (...) objet depuis sa naissance de la risée des gens". " Soixante-cinq mètres, 1000 m3 de contenance, le château d'eau de Montreynaud coiffant la tour de son dôme renversé s'élance orgueilleusement tout en haut de la colline, superbe perspective des temps modernes. Il rassemble à ses pieds, aux quatre points cardinaux le vaste océan de béton de toute la ZUP dont il est devenu un symbole face à l'agglomération stéphanoise. Le soir, illuminé, il brille tel un phare dans la nuit, accrochant les regards à plusieurs km à la ronde."
On tour, "Montreynaud la folie", sac de collégien (Terrenoire)
L'article se fait l'écho des rumeurs. On dit qu'il oscille par grand vent, géant aux pieds d'argile, que son réservoir fuit. Et l'article d'expliquer que l'oscillation (qui pour certains prendrait des allures inquiétantes) "est tout à fait normale en raison de la hauteur de l'édifice" mais que son pied est fiché à huit mètres dans un sol rocheux. Quant au réservoir, il ne fuit pas. "Si l'eau en coule parfois, c'est tout simplement de l'eau de pluie qui s'écoule paisiblement par des gargouillis". L'alimentation de la ZUP provient d'un réservoir de 10 000 m3 situé au Jardin des plantes et dont l'eau est amenée, par une conduite de 600 mm, dans des réservoirs de 2000 m3 au pied de la colline. Une station de pompage refoule ensuite l'eau au château de la tour qui alimente à son tour la ZUP. Ce château, en béton armé, n'est pas collé à la tour mais en est désolidarisé. Son fût a 3,50 mètres de tour de taille et la vasque, à laquelle on peut accéder aussi par une échelle de 300 barreaux, 21 mètres de diamètre. Par la suite, une antenne, l'antenne de M'Radio, y sera plantée. Haute d'une dizaine de mètres, elle était fixée par des haubans. Différents émetteurs d'entreprises de télécommunication viendront la rejoindre.
Concernant les appartements, dès 1974, évoquant une "psychose de la tour", Loire Matin écrit que seulement 20 logements ont trouvé preneur. " Avec les difficultés sociales qui apparaissent dans les grands ensembles au début des années 80, la commercialisation devient difficile: 40 logements restent invendus", indique la Ville de Saint-Etienne. Loire Matin encore, dans un article de 1987 - la CIVSE ayant depuis déposé le bilan - revient sur le cas de cette "tour infernale (...) droite comme un i (...) symbole de tout un quartier" et l' "une des premières visions que l'on a de Saint-Etienne". Les prix sont certes attractifs mais "de plus en plus de gens désirent, s'ils doivent acheter, posséder une maison bien à eux". Ils fuient les grands ensembles. Qui plus est au coeur d'un quartier qui jouit d'une mauvaise réputation.
voir le Projet de Marc Chopy youtu.be/OoIP7yLHOQM
Un autre article, de 1995, indique qu'une dizaine d'appartements sont en vente et qu'un F3 coûte moins de 100 000 francs. Quelques années auparavant, un nombre important d'appartements inoccupés avaient été rachetés et transformés en studios. Gérés par une SCI, ils furent loués à des personnes âgées, accompagnée par une association, "Age France", à une population en proie à des problèmes sociaux ou de santé mais dont l'état ne nécessitait pas d'hospitalisation totale. " La présence de ces locataires ne semble pas du meilleur goût aux yeux de certains copropriétaires", relevait le journaliste. On retrouve ces locataires cinq ans plus tard dans un article intitulé "Les oubliés de la tour". Une soixantaine d'hommes et de femmes "de tous âges, soit handicapés mentaux, soit physique (...) certains placés ici par l'hôpital de Saint-Jean-Bonnefonds" et secourus par le Secours catholique, vivent alors dans la tour. C'est aussi à cette époque que l'artiste Albert-Louis Chanut avait son atelier au pied de l'immeuble.
Le sort de la tour se joua dans les années 2000. A l'aube du XXIe siècle, le 30 décembre 2000, un incendie se déclare dans un de ses étages, mettant en évidence des problèmes de sécurité. De 2001 à 2003, une commission de plan de sauvegarde valide le scénario de démolition, inscrit dans la convention ANRU en avril 2005. Le rachat des logements et le relogement des locataires débute cette même année, pour s'achever en 2009. Il restait deux familles en 2008
En février 2009, lors d'un conseil municipal, l'adjoint à l'urbanisme déclarait: " La destruction de la fonction d'habitation de la tour est un point acté sur lequel nous ne reviendrons pas. Cette tour n'a plus vocation à être habitée. Cela passe donc forcément par une démolition au moins partielle. Ce principe étant posé, faut-il détruire la structure de la tour ou, au contraire, essayer de trouver une solution pour intégrer sa silhouette dans le paysage urbain ? J'ai déjà abordé la question à l'occasion d'un conseil municipal au mois de juin. Nous avions précisé que la tour de Montreynaud constitue un édifice marquant dans le paysage urbain de Saint-Etienne. C'est un point de repère pour celles et ceux qui habitent Montreynaud, mais aussi pour celles et ceux qui passent à Saint-Etienne. Elle est donc remarquée et remarquable par l'ensemble des personnes que nous côtoyons, qu'il s'agisse de simples passants, d'habitants de Saint-Etienne ou d'urbanistes de renom. Il est important de préciser que nous ne prendrons pas seuls la décision. Nous allons sans doute aboutir à deux possibilités : une destruction totale de cet édifice ou une destruction partielle. Dans tous les cas, il sera mené un travail de concertation par M. Messad, en qualité d'élu référent du quartier, et par Mme Perroux, en qualité d'adjointe sur les questions de démocratie participative. C'est donc par une consultation des habitants de Montreynaud que nous trancherons sur la base de deux projets qui seront présentés et chiffrées.Toutes ces questions seront tranchées à l'été 2009. Par ailleurs, puisque vous citez mes propos, je voudrais les contextualiser et citer M. le Maire qui était intervenu au même moment et qui disait : « Nous pensons qu'il faut imaginer, à la place de la tour, un espace qui fasse le plus grand consensus avec les habitants, qui marque une évolution, un renouvellement du quartier ». C'est là un point extrêmement important. Il n'est pas contradictoire d'envisager une mutation du quartier et que cette tour ne soit plus habitée, avec l'idée consistant à en conserver une trace sous une forme ou sous une autre, en conservant sa silhouette ou en envisageant un oeuvre d'art se substituant à cet édifice..."Implosion Tour Plein Ciel Montreynaud Saint-Etienne
www.youtube.com/watch?v=6afw_e4s1-Y - www.forez-info.com/encyclopedie/traverses/21202-on-tour-m... -
La tour Plein Ciel à Montreynaud a été démolie le jeudi 24 novembre 2011 à 10h45. youtu.be/ietu6yPB5KQ - Mascovich & la tour de Montreynaud www.youtube.com/watch?v=p7Zmwn224XE -Travaux dalle du Forum à Montreynaud Saint-Etienne www.youtube.com/watch?v=0WaFbrBEfU4 & içi www.youtube.com/watch?v=aHnT_I5dEyI - et fr3 là www.youtube.com/watch?v=hCsXNOMRWW4 -
@ LES PRESSES
St-Etienne-Montreynaud, Historique de la Zup,
1954 et 1965 : Saint-Etienne, ravagée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, et surnommée "capitale des taudis", est alors en manque de logements (50% de la population vit dans un logement de moins de 1 pièce !), tandis que sa population augmente d'année en année grâce aux activités industrielles. De ce fait, le premier projet (expérimental) de grands ensembles voit le jour : Beaulieu. Il fournit des dizaines de logements avec tout le confort moderne : c'est un succès.
En 1965, il faut toujours et encore plus de logements : le projet de la Muraille de Chine naît, avec 450 logements de créés (plus grande barre d'habitation d'Europe !). Cette barre est finalement dynamitée le 27 mai 2000 (voir vidéo sur YouTube).
Années 1970 : Saint-Etienne est toujours en manque de logements, certains des immeubles du XIXe siècle étant vétustes. Un énorme projet voit lui aussi le jour : Montreynaud, sur la colline éponyme du nord-est de la ville, encore vierge (on y chassait même !). 22 000 prsonnes peuvent alors être logées dans ces nouveaux grands ensembles. L'architecte Raymond Martin dessine les plans de la majorité des bâtiments, dont ceux de la tour Plein Ciel. La construction débute, la tour est achevée en 1972. Cette dernière surplombe désormais le bassin stéphanois du haut de ses 63 m (92 avec l'antenne). Les appartements sont plutôt grands, de nombreux cadres emménagent dedans. Néanmoins, le choc pétrolier de 1973 a un effet notoire : 45 % des logements ne sont pas vendus.
Au fil des années, le quartier prend mauvaise image, les habitants de la tour et des barres qui en ont les moyens quittent le quartier.
30 décembre 2000 : un incendie se déclare au 11e étage, les pompiers montreront par la suite certaines anomalies dans le bâtiment. La tour se dépeuple peu à peu.
2002 : première évocation de la possible démolition de la Tour, symbole du quartier, qui n'est plus rentable et vétuste.
La démolition est prévue pour 2008.
27 juin 2009 : la nouvelle municipalité décide d'un référendum auprès des habitants du quartier, pour décider de l'avenir de la Tour. De nombreux projets sont évoqués, bien sûr la démolition, mais aussi la transformation en oeuvre d'art, la création d'un restaurant panoramique et même d'un hôtel de police. 73% des personnes ayant voté décident de la démolir : le destin de la Tour Plein Ciel est désormais scellé ...
2009-2011 : la Tour est démantelée et surtout désamiantée.
24 novembre 2011 : à 10h47, la Tour Plein Ciel est foudroyée devant 1000 personnes environ (vidéo disponible sur YouTube). Elle s'effondre, avec sa célèbre coupole tout en élégance en quelques secondes. Puis, elle sert de terrain d'entraînement à 120 pompiers du département, comme lors d'un séisme. Maintenant, l'emplacement de la Tour est un espace vert.
Particularités de cette Tour :
- Visible de quasiment tout le territoire stéphanois
- Sa coupole sur le toit qui n'est ni une soucoupe volante ni un le lieu de tournage de Rencontres du 3e type ;)
Une matinée pour tourner une page, celle de quarante ans d'histoire. Une histoire pour la tour Plein Ciel et ses 18 étages perchés sur la colline de Montreynaud, à Saint-Etienne. Drôle d'histoire.
En 1970 elle est construite par l’architecte Raymond Martin comme une tour de Babel un peu pharaonique qui doit symboliser le renouveau de la ville noire. Mais l’édifice tombe rapidement en désuétude. Il faudra attendre 2009 et un référendum pour officialiser sa destruction. Des histoires pour les habitants de Montreynaud, qui pour certains sont nés et ont grandi à l’ombre de cette tour et de son château d’eau. « Un bol de couscous qui nous rappelait qu’ici c’était chez nous », témoigne joliment Sarah, agrippée au bras de son amie, qui ne cache pas son émotion alors que la tour est sur le point d’être démolie. Elles évoquent leurs souvenirs d’enfance. « Pour nous c’était plus qu’un monument. On passait tout notre temps dans cette tour quand on était petites. Le dentiste, le docteur, les chasses à l’homme… C’était aussi un point de repère, c’était le charme de Montreynaud. »
Pour Imane, 22 ans, « c’est le symbole de Montreynaud qui disparaît. Quand on était à Saint-Etienne, on se repérait grâce à la tour. C’était le seul quartier qui ait un symbole très visible. » A l’intérieur du gymnase Gounod, c’est l’effervescence. 650 personnes, habitant les bâtiments voisins, ont été évacuées le matin même. Elles regagneront leurs logements aux alentours de midi. En attendant, on boit un café, on mange des croissants, on échange sur ce qui apparaît à tous comme un « événement ». La démolition de la tour Plein Ciel n’est pas loin de concurrencer en termes de popularité une rencontre de l’ASSE, à tel point que la Ville a installé un écran géant dans le gymnase afin de savourer au plus près le spectacle. Les images sont rediffusées en boucle. Le film défile au ralenti. Celui de cette tour qui s’effondre en une poignée de secondes, laissant derrière elle un grand nuage de fumée et des tonnes de gravats.
Un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier
Plus loin un groupe de jeunes garçons s’emportent : « Pourquoi ils démolissent la tour, c’est pas bien ! C’est depuis qu’on est né qu’on la connaît, c’est notre emblème, notre symbole ! Elle est grande en plus, 65 m de haut ! Mais qu’est-ce qu’ils vont faire à la place ? Un parc ? Mais ils vont tout laisser pourrir. A Montreynaud, à chaque fois qu’ils mettent un parc il est pété ! ». Dans ce quartier à forte mixité sociale, où l’on ne manie pas la langue de bois, quelques rares habitants font figure d’exception, et se réjouissent : « Elle tombait en morceaux, c’était pitoyable, lâche G. Je ne comprends pas quand j’entends parler d’emblème, de symbole. Quel emblème ? C’était un immeuble insalubre. Depuis 29 ans, on a vue sur cette tour depuis notre salon. Je peux vous dire que ces derniers temps on ne se sentait pas en sécurité. » Pour G., la démolition de la tour Plein ciel peut participer d’un futur embellissement de Montreynaud.
C’est un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier, comme le souligne Pascal Martin Gousset, directeur général adjoint de l’Anru (Agence nationale de la rénovation urbaine). « L’enjeu ce n’est pas la démolition d’un bâtiment mais la reconstruction d’un quartier. Cette forme de bâtiment sur un site excentré n’était pas forcément adaptée à la demande. 40 logements n’ont jamais été vendus sur les 90. Or lorsqu’un immeuble ne correspond plus à une demande, il ne faut pas s’acharner. » Pour Pascal Martin Gousset, ni la transformation de la tour en objet d’art urbain ni sa rénovation n’ont été sérieusement envisagées. « Il y a un attachement psychologique qui est humain mais il faut vivre avec son temps. La rénovation aurait coûté trop cher. » La restructuration de Montreynaud devrait se poursuivre conformément aux plans de l’Anru. Le coût global de la rénovation urbaine sur le quartier se porte à 106 M€.
Mémoire2cité - A l'état initiale MONTREYNAUD devait etre Gigantesque , le projet complet ne çe fera pas ^^ c'etait la même chose pour Bergson du gigantisme à tout va , le saviez vous? moi oui ;) La tour plein ciel à Montreynaud va être détruite jeudi. Les habitants de Montreynaud parlent de leur quartier et de cette destruction entre nostalgie et soulagement içi en video www.dailymotion.com/video/xmiwfk
À partir de l’analyse de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne, Rachid Kaddour montre que certaines tours de grands ensembles peuvent faire l’objet d’un système de représentations plus complexes que celui, dévalorisant, présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine. L’image de la tour est en France encore fortement attachée à celle du logement populaire, du fait notamment de la présence de ce type d’édifice dans les grands ensembles. Or, si l’on parle des tours d’habitat populaire depuis 2003, c’est essentiellement à propos des démolitions : l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) incite les bailleurs à détruire prioritairement dans les zones urbaines sensibles les immeubles les plus imposants, dont les tours les plus hautes. Mais l’image négative du « problème des banlieues » et de ses dysfonctionnements est-elle la seule associée aux tours d’habitat populaire ? Ne tend-elle pas à laisser dans l’ombre d’autres représentations attachées à ces édifices ?
Une réflexion sur la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne est, sur ces points, riche d’enseignements. Tenant une place prépondérante dans le paysage stéphanois, emblématique de l’image des grands ensembles, cette tour édifiée en 1972 est démolie en 2011. La constitution et l’analyse d’un corpus d’une dizaine d’images promotionnelles et artistiques (films, photographies de communication) la mettant en scène permet d’en établir une chronique. Cette dernière met en évidence un système de représentations complexe : tout au long de ses quarante ans d’histoire, l’édifice est en effet perçu comme symbole de modernité, emblème de grand ensemble en difficulté et monument dans le paysage stéphanois. Ces deux dernières représentations, l’une stigmatisée, l’autre valorisée, coexistent même lors des dernières années de la vie de l’édifice. Dans toutes ces représentations différenciées et concurrentes, la verticalité de l’édifice tient un rôle essentiel.
Acte 1 : la tour Plein-Ciel, symbole de modernité
L’image la plus ancienne identifiée date de 1970. Il s’agit d’un cliché de la maquette de la zone à urbaniser en priorité (ZUP) de Montreynaud, pris sur le stand de l’exposition « Saint-Étienne demain » de la Foire économique. Cette exposition vante les grandes opérations d’urbanisme en cours dans la ville, et vise à montrer « les transformations de la cité et son nouveau visage », afin de rompre avec la « légende de ville noire, industrielle et fixée dans le XIXe siècle » [1]. L’exposition fait partie d’une communication orchestrée par le maire Michel Durafour (1964‑1977). À partir de 1973, les reportages photographiques ou les films [2] mettent à l’honneur Montreynaud (jusqu’à 4 400 logements prévus) et en particulier sa tour Plein-Ciel (par l’architecte Raymond Martin), avec sa verticalité (18 niveaux), le château d’eau qui la coiffe et sa situation en rupture avec la ville ancienne. À Saint-Étienne comme ailleurs, les raisons de la réalisation de constructions si modernes durant les Trente Glorieuses relèvent en partie de la réponse donnée à la crise du logement et de la réorganisation industrielle du pays (fixation de la main-d’œuvre, industrialisation du BTP). Mais il faut aussi y voir la traduction physique d’un projet sociopolitique moderne porté par un État centralisateur et des pouvoirs publics puissants (Tomas et al. 2003 ; Dufaux et Fourcaut 2004 ; Veschambre 2011). Le pays est alors dans une période où les aspirations et idéologies portent vers la construction d’une nouvelle ère urbaine, avec ses ambitions (le bien-être, l’hygiène…), et en rupture avec les difficultés d’alors (le taudis, la maladie, l’individualisme…). Le logement, jusqu’ici inconfortable et insuffisant, devient l’un des axes majeurs d’intervention : plus de huit millions d’unités sont construites durant la période.
La forme de ces logements se doit d’être aussi moderne que le projet. De grands noms et une nouvelle génération d’architectes sont mobilisés. Ceux-ci dessinent des formes géométriques épurées et, dans les opérations importantes, les évolutions techniques leur permettent de multiplier les signaux que sont les longues barres ou hautes tours autour desquelles se structurent les autres immeubles.
Saint-Étienne, ville industrielle durement frappée par la crise du logement, est exemplaire du mouvement. Les grands ensembles s’y multiplient. Implantés sur des sommets de collines aux entrées de la ville, ils doivent signifier le renouveau. Montreynaud, « nouvelle petite ville à part entière » [3], joue de ce point de vue un rôle clé. Sa tour, en sommet de colline et dont le château d’eau est illuminé la nuit, en est l’emblème, un « symbole de la modernité » [4]. La tour doit son nom au fait de proposer « des appartements en plein-ciel » [5], et l’on peut voir dans cette dénomination une valorisation de la verticalité, à la fois comme source d’oxygène et de lumière, mais aussi comme signal urbain.
Acte 2 : la tour Plein-Ciel, symbole d’un grand ensemble en difficulté
Si l’on classe chronologiquement le corpus d’images identifiées, la tour Plein-Ciel ressurgit significativement dans les champs de la communication institutionnelle et des arts au tournant des années 2000‑2010. Dans la littérature, l’intrigue de la saga Les Sauvages de Sabri Louatah débute à Saint-Étienne, et la tour Plein-Ciel en est un cadre important :
« La tour Plein-Ciel se dressait avec une majesté sinistre au sommet de la colline de Montreynaud […]. À l’aube du XXIe siècle, sa démolition avait été plébiscitée par les riverains […]. La célèbre tour au bol était visible depuis la gare en arrivant de Lyon, et beaucoup de Stéphanois la considéraient […] comme le point doublement culminant de la ville : du haut de ses soixante-quatre mètres qui dominaient les six autres collines mais aussi en tant qu’emblème, d’un désastre urbain éclatant et d’une ville résignée à la désindustrialisation » (Louatah 2011, p. 89).
Cette description exprime bien la situation dans laquelle la tour se trouve à la rédaction du roman : en attente de démolition. En 2011, les photographies de Pierre Grasset (voir un exemple ci-dessous), missionné par la ville, montrent l’édifice moribond. Comment la tour Plein-Ciel a-t-elle pu passer de symbole de modernité à « emblème d’un désastre urbain » condamné à la démolition ? Tout d’abord, une partie des équipements de la ZUP et la moitié seulement des logements sont réalisés, du fait de prévisions démographiques non atteintes (Vant 1981 ; Tomas et al. 2003). L’inachèvement accentue les désagréments de la situation à six kilomètres du centre, derrière des infrastructures lourdes. Ensuite, tout au long des années 1980 et 1990, la population de Montreynaud se paupérise (départ des plus aisés vers la propriété, montée du chômage) et « s’ethnicise », avec pour effet, suivant des mécanismes analysés ailleurs (Tissot 2003 ; Masclet 2005), que le regard porté sur elle change : dans les discours politiques et la presse, Montreynaud acquiert l’image d’un quartier dangereux. Dès lors, le quartier entre dans les réhabilitations puis la rénovation [6], mais sans effet important sur la vacance, la pauvreté, l’échec scolaire, la délinquance ou les discriminations. Pour de nombreux Stéphanois, il devient un « là‑haut » [7] relégué.
La tour devient le symptôme visible de cette dégradation. Des rumeurs se diffusent dès les années 1970 sur sa stabilité et l’isolation du château d’eau [8]. Dix ans après sa livraison, seuls 50 des 90 appartements sont vendus. Cette vacance conduit à l’aménagement d’un « foyer de logements » pour personnes dépendantes psychiatriques qui accentue l’image d’un quartier de relégation. La gestion difficile du foyer et les problèmes financiers d’une partie des propriétaires amènent à classer la copropriété comme « fragile » en 2002. Une étude indique que la démolition « aurait un impact positif sur la requalification du parc de logements du quartier et permettrait également de promouvoir un changement d’image du site » [9]. Le dernier habitant est relogé fin 2008.
Acte 3 : la tour Plein-Ciel, monument symbole de Saint-Étienne
D’autres images du corpus indiquent toutefois que, à partir des années 2000, l’image stigmatisée de la tour Plein-Ciel comme emblème d’un grand ensemble en difficulté entre en tension avec une autre image plus valorisante d’édifice symbole de Saint-Étienne. En en faisant l’un des théâtres stéphanois de sa saga, Sabri Louatah reconnaît à la tour Plein-Ciel une place particulière dans la ville. Cette représentation se retrouve, de manière beaucoup plus consciente et militante, dans d’autres productions artistiques durant les années 2000. La tour est notamment représentée sur les affiches du festival Gaga Jazz. Si le festival se veut d’ampleur régionale, son nom montre un ancrage stéphanois – le « gaga » désigne le parler local. Le choix d’identité visuelle va dans le même sens : il s’agit « d’utiliser l’image d’un bâtiment symbole à Saint-Étienne » [10]. Pour les graphistes, la tour s’impose, parce qu’elle est « un monument connu de tous les Stéphanois ». Un monument qui a les honneurs d’une carte postale en 1987 [11], et qui, comme il se doit, est abondamment photographié. Jacques Prud’homme, par exemple, la montre sur plusieurs sténopés visibles sur son blog [12]. Pour lui aussi, la tour est l’un des « symboles de Saint-Étienne ». Pourquoi la tour Plein-Ciel a-t-elle pu être ainsi considérée comme « un monument ancré dans le paysage stéphanois » [13] ? La combinaison peut-être unique en France d’une tour d’habitation à un château d’eau en fait un édifice singulier. Couplée avec son implantation en sommet de colline, cette singularité fait de la tour un point de repère important pour les Stéphanois, mais aussi pour les nombreux supporters de l’AS Saint-Étienne qui se rendent au stade, dont elle est voisine. D’ailleurs, la tour est utilisée comme édifice emblème de la ville sur au moins un autocollant et un tifo de supporters, aux côtés des symboles miniers (chevalement, « crassiers ») et du stade Geoffroy-Guichard.
Cette représentation faisant de la tour un « monument » aurait pu sauver l’édifice, suivant un mécanisme, classique dans l’histoire du patrimoine, de défense devant une menace de démolition. De nombreux Stéphanois réagissent, et, pour l’association Gaga Jazz, « les affiches et flyers invitant les Stéphanois aux concerts de jazz font aussi office d’actes de revendication pour la conservation ». La nouvelle équipe municipale socialiste de Maurice Vincent, élue en 2008, reconnaît que la tour « représente un symbole » [14]. Elle soumet en 2010 au vote des habitants de Montreynaud deux possibilités : développer la valeur et la fonction de repère de la tour en la transformant en « symbole artistique de la ville de Saint-Étienne » [15] via l’intervention d’un plasticien, ou bien la démolir et aménager un parc : 71 % des votants se prononcent pour la démolition, soit 230 personnes sur les 318 votants. Les défenseurs de la conservation expriment un double regret : l’ouverture du vote aux seuls habitants de Montreynaud, et la très faible mobilisation de ces derniers.
La démolition de la tour a lieu le 24 novembre 2011. Son foudroyage la met une dernière fois sous les projecteurs des nombreux appareils audiovisuels présents. Les images produites s’ajoutent à celles existantes, et constituent autant de traces d’un immeuble dont il n’en reste plus aucune sur le terrain.
Cette fin dramatique donne à cette chronique des allures de représentation théâtrale, en trois actes : naissance puis mort de l’édifice, avec un ultime soubresaut sous la forme d’une tentative vaine de sauvetage au nom du patrimoine. C’est une troisième définition du terme de représentation qui est mobilisée dans cette conclusion. Ce sont en effet des représentations, en images et en mots, qui ont permis de constituer cette chronique de la tour. Cette dernière révèle que trois représentations mentales sont associées à l’édifice et à sa verticalité : pour la puissance publique ayant commandé sa réalisation et pour les premiers résidents, la tour est un symbole de modernité ; pour une partie des Stéphanois, mais aussi pour les acteurs ayant décidé sa démolition, elle est l’emblème d’un grand ensemble stigmatisé ; et enfin, pour d’autres Stéphanois, habitants de Montreynaud ou artistes entre autres, la tour est un objet phare et patrimonial dans le paysage de Saint-Étienne.
Aux côtés, par exemple, de la Tour panoramique à la Duchère (à Lyon), qui a été profondément rénovée, cette mise en évidence de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel permet d’expliciter que la verticalité dont nos villes ont hérité, tout du moins celle présente dans les grands ensembles, fait l’objet d’un système de représentations complexe et en tout cas plus varié que celui présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine.
Bibliographie Dufaux, F. et Fourcaut A. (dir.). 2004. Le Monde des grands ensembles, Paris : Créaphis.
Louatah, S. 2011. Les Sauvages, tome 1, Paris : Flammarion–Versilio. Masclet, O. 2005. « Du “bastion” au “ghetto”, le communisme municipal en butte à l’immigration », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 159, p. 10‑25.
Tissot, S. 2003. « De l’emblème au “problème”, histoire des grands ensembles dans une ville communiste », Les Annales de la recherche urbaines, n° 93, p. 123‑129.
Tomas, F., Blanc, J.-N. et Bonilla, M. 2003. Les Grands Ensembles, une histoire qui continue, Saint-Étienne : Publications de l’université de Saint-Étienne.
Vant, A. 1981. Imagerie et urbanisation, recherches sur l’exemple stéphanois, Saint-Étienne : Centre d’études foréziennes. Veschambre, V. 2011. « La rénovation urbaine dans les grands ensembles : de la monumentalité à la banalité ? », in Iosa, I. et Gravari-Barbas, M. (dir.), Monumentalité(s) urbaine(s) aux XIXe et XXe siècles. Sens, formes et enjeux urbains, Paris : L’Harmattan, p. 193‑206.
Notes [1] Extraits tirés du film Saint-Étienne, on en parle (Atlantic Film, 1970) associé à l’exposition. [2] Dont Les grands travaux à Saint-Étienne, ville de Saint-Étienne, 1974.[3] Brochure publicitaire Montreynaud, Saint-Étienne, résidence les Hellènes, non daté. [4] Propos tenus par un habitant installé dès l’époque. [5] Brochure publicitaire Des appartements en plein-ciel. La tour de Montreynaud, non daté. [6] Avec, dans un premier temps, le grand projet de ville (GPV) en 2001, puis la convention avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) en 2005. [7] Expression régulièrement entendue lors des entretiens. 8] « Le château d’eau : mille m³ qui ne fuiront pas », La Tribune, 17 novembre 1978, p. 14. [9] Lettre d’information aux habitants de Montreynaud, ville de Saint-Étienne, mai 2003. [10] Entretien avec Damien et Sébastien Murat (DMS photo), graphistes.
[11] « Saint-Étienne – le quartier de Montreynaud », en dépôt aux archives municipales de Saint-Étienne, réf. : 2FI icono 4401. [12] Voir aussi le blog participatif 42 Yeux : 42yeux.over-blog.com/categorie-11117393.html. [13] Source : « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », La Tribune–Le Progrès, 4 février 2009, p. 11. [14] Propos de l’adjoint à l’urbanisme, « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », op. cit., p. 11.
@ FOREZ INFOS : Le 24 novembre 2011, à 10h45, le célèbre immeuble "Plein Ciel" de Montreynaud, qualifié tour à tour de tour-signal, phare de Saint-Etienne, tour de Babel et tour infernale a été foudroyé. Trois points d'observation étaient proposés pour ne rien manquer du "pestacle": rue Gounod, rue Bizet et sur le parking du centre commercial où une foule considérable s'était pressée, armée de portables et d'appareils photos pour immortaliser cet événement "exceptionnel". De nombreux policiers, pompiers, CRS et volontaires de la Sécurité Civile avaient été déployés pour sécuriser le périmètre. Au total, environ 300 personnes. Un hélicoptère survolait la colline. Un premier coup de sirène, à 10 minutes du tir, a retenti puis trois autres, brefs, et enfin le compte à rebours de cinq secondes suivi d'un grand "boom" et d'un nuage de poussière. Le chantier de démolition, confié au groupement GINGER CEBTP Démolition / Arnaud Démolition, avait débuté en juin 2010. Après la phase de désamiantage, les matériaux de l'immeuble (bois, béton, ferraille...) avaient été recyclés puis les murs porteurs affaiblis et percés pour accueillir les charges explosives. Le jour du tir, des bâches de protection avaient été disposées, ainsi que des boudins remplis d'eau pour atténuer la dispersion des poussières. A l'espace Gounod, qui accueillait les personnes évacuées dès 8h du périmètre de sécurité, la régie de quartier, l'AGEF, le collège Marc Seguin proposaient des expositions et diverses animations. L'ambiance était folklorique. Maurice Vincent, accompagné de la préfète de la Loire, Fabienne Buccio, et Pascal Martin-Gousset, Directeur Général Adjoint de l'ANRU, s'est exprimé devant un mur de graffitis haut en couleur sur lequel on pouvait lire "Morice tu vas trop loin" (sic), "Moreno en force" (sic) ou encore "Morice tu nous enlève une partie de notre enfance (sic)".
" Je suis parfaitement conscient que cette destruction renvoie à l'enfance, à la jeunesse pour certains des habitants et que ce n'est pas forcément un moment gai", a déclaré le sénateur-maire. Mais de souligner: "C'est de la responsabilité politique que j'assume que d'indiquer la direction de ce qui nous paraît être l'intérêt général."
A la place, il est prévu un espace vert avec des jeux pour enfants et un belvédère. Les premières esquisses du projet doivent être présentées au premier semestre 2012. Rappelons que les habitants du quartier - et seulement eux - avaient été invités le 27 juin 2009 à se prononcer sur le devenir de la tour. L'option de la démolition avait été retenue par 73% des 319 votants. " L'espace public à créer le sera avec la participation des usagers", soulignaient à l'époque M. Vincent et F. Pigeon, son adjoint à l'urbanisme. Ce vieux sage venu en bus, qui regrettait d'avoir manqué la démolition de la Muraille de Chine, nous avait dit simplement: " Il vaut mieux voir ça qu'un tremblement de terre." Et une jeune fille du quartier, inénarrable : " La vérité ! ça fait un trou maintenant. On dirait qu'ils nous ont enlevé une dent !"
L' architecte de l'immeuble "Plein Ciel" fut Raymond Martin, également architecte en chef de la Zone à Urbaniser en Priorité de Montreynaud/Nord-Est et Stéphanois . Celle-ci avait été créée par un arrêté ministériel le 11 mars 1966. Sur 138 hectares, afin de rééquilibrer la ville au nord et prendre le relais du grand ensemble Beaulieu-La Métare, il était prévu initialement d'y accueillir de 13 à 15 000 habitants. Le programme portait sur la création de 3300 logements dont 300 à 500 maisons individuelles. Les logements restants, collectifs, étant composés d'immeubles en copropriété et, pour les deux tiers, d'HLM. voir sur la toile d'un tifo, stade Geoffroy Guichard.
L'aménagement fut concédé fin 1967 à la Société d'Economie Mixte d'Aménagement de Saint-Etienne (SEMASET), initiée en 1963 (municipalité Fraissinette) et constituée en 1965 (municipalité Durafour). En 1970, la SEMSET ajoutait d'abord 600 logements supplémentaires. Peu à peu, le programme de la ZUP fut porté à 4400 logements. Il prévoit aussi de nombreux équipements tels que crèche et halte-garderies, gymnases, centre social et centres commerciaux, deux collèges, huit groupes scolaires. Dans un entretien accordé au Dauphiné Libéré (7 août 1967), Martin expliquait vouloir créer à Montreynaud "une sorte de petite ville agréable à habiter, plutôt qu'un quartier excentré sans âme", avec des "magasins littéralement noyés dans la verdure" et des "voitures qui rouleront sur des rampes souterraines" ! Il indiquait que les travaux allaient débuter en 68 et durer 6 six ans. " Nous commencerons par le plateau central qui comportera 1800 logements répartis dans des immeubles relativement peu élevés, la plupart de 5 ou 6 étages, et une tour pour donner la ligne verticale."
S'agit-il de LA tour ou de cet autre immeuble, baptisé "Les Héllènes" sur un prospectus de l'époque, futur "Le Palatin", près d'un forum digne de l'Atlantide ? Les travaux, en tout cas, ne débutèrent vraiment, semble-t-il, qu'en 1970 d'après un mémoire consultable aux archives municipales (fonds de l'association "Vitrine du quartier" de Montreynaud). On y lit aussi, à travers le témoignage d'un ouvrier qui travailla sur les premiers immeubles, que le premier en date aurait été la tour "Plein Ciel" elle -même. Ce qui lui vaudrait bien son appellation de "tour-signal" qu'on retrouve dans divers documents. Mais qui interroge. D'après la brochure publiée par la Ville de Saint-Etienne à l'occasion de la démolition, sa construction n'aurait démarré qu'en 1972. Le problème, c'est que s'il existe une masse considérable de documentation sur la ZUP, on a trouvé à ce jour peu de choses sur la tour elle-même, à moins d'avoir mal cherché. Elle aurait été inaugurée en 1974 par la CIVSE, le promoteur, mais sans avoir la date exacte, nos recherches dans la presse locale, au hasard, n'ont rien donné. Il y a peut-être une explication. Le château d'eau aurait été construit d'abord et les habitations ensuite.
voir les Flyers de l'association "Gaga Jazz"
Le mémoire en question précise que Montreynaud devait bénéficier d'une "révolution technologique", à savoir la construction par éléments, le préfabriqué, plus rapide et rentable, les éléments d'immeuble étant désormais construits en usine à Andrézieux... Reste que d'après François Tomas, fin 1972, 1897 logements seulement, pour n'en rester qu'aux logements, avaient été construits, et 2839 en 1977 (La création de la ZUP de Montreynaud, chronique d'un échec, in Les grands ensembles, une histoire qui continue, PUSE 2003). On renvoie le lecteur qui voudrait en savoir plus sur l'histoire de la ZUP, ses déboires, la crise économique, l'aménagement de Saint-Saens et Chabrier (1981), à cet ouvrage, à André Vant (La politique urbaine stéphanoise), aux archives, de la SEMASET notamment, et à la presse, de l'année 74 en particulier.
Ce qui nous intéresse, c'est la tour, photographiée un nombre incalculable de fois. Le mémoire, toujours (le nom de l'auteur et l'année de rédaction nous sont inconnus), évoque des rumeurs, à son sujet, dès ses premières années : "On sait que le côté spectaculaire des travaux de Montreynaud alimente les rumeurs, voire les peurs collectives.... La Tour Arc-en-Ciel (sic) s'enfonce... La vasque fuit et inonde les habitants... Face à ces bruits, certains disent que ce n'est vrai, d'autres que c'est faux et qu'il ne faut pas y croire. Mais il y a parfois des vérités intermédiaires, du moins des indices réels qui donnent à penser... Ainsi, il y a bien eu des infiltrations mais seulement à proximité des réservoirs intermédiaires à édifiés au pied de la tour. De l'eau de ruissellement risquait d'atteindre les conteneurs d'eau potable et les transformateurs électriques. La Ville assigne les entreprises en malfaçon devant le tribunal administratif de Lyon en octobre 1975. Des experts sont désignés et l'affaire se termine par un procès-verbal de conciliation prévoyant le partage des travaux de remise en état, qui s'élèvent à 66000 francs, entre l'entreprise générale et l'entreprise de maçonnerie."
voir le Graffiti, Restos du coeur, Chavanelle
Un article de 1978, paru dans La Tribune-Le Progrès, évoque le château d'eau, "cette belle oeuvre de la technique humaine (...) objet depuis sa naissance de la risée des gens". " Soixante-cinq mètres, 1000 m3 de contenance, le château d'eau de Montreynaud coiffant la tour de son dôme renversé s'élance orgueilleusement tout en haut de la colline, superbe perspective des temps modernes. Il rassemble à ses pieds, aux quatre points cardinaux le vaste océan de béton de toute la ZUP dont il est devenu un symbole face à l'agglomération stéphanoise. Le soir, illuminé, il brille tel un phare dans la nuit, accrochant les regards à plusieurs km à la ronde."
On tour, "Montreynaud la folie", sac de collégien (Terrenoire)
L'article se fait l'écho des rumeurs. On dit qu'il oscille par grand vent, géant aux pieds d'argile, que son réservoir fuit. Et l'article d'expliquer que l'oscillation (qui pour certains prendrait des allures inquiétantes) "est tout à fait normale en raison de la hauteur de l'édifice" mais que son pied est fiché à huit mètres dans un sol rocheux. Quant au réservoir, il ne fuit pas. "Si l'eau en coule parfois, c'est tout simplement de l'eau de pluie qui s'écoule paisiblement par des gargouillis". L'alimentation de la ZUP provient d'un réservoir de 10 000 m3 situé au Jardin des plantes et dont l'eau est amenée, par une conduite de 600 mm, dans des réservoirs de 2000 m3 au pied de la colline. Une station de pompage refoule ensuite l'eau au château de la tour qui alimente à son tour la ZUP. Ce château, en béton armé, n'est pas collé à la tour mais en est désolidarisé. Son fût a 3,50 mètres de tour de taille et la vasque, à laquelle on peut accéder aussi par une échelle de 300 barreaux, 21 mètres de diamètre. Par la suite, une antenne, l'antenne de M'Radio, y sera plantée. Haute d'une dizaine de mètres, elle était fixée par des haubans. Différents émetteurs d'entreprises de télécommunication viendront la rejoindre.
Concernant les appartements, dès 1974, évoquant une "psychose de la tour", Loire Matin écrit que seulement 20 logements ont trouvé preneur. " Avec les difficultés sociales qui apparaissent dans les grands ensembles au début des années 80, la commercialisation devient difficile: 40 logements restent invendus", indique la Ville de Saint-Etienne. Loire Matin encore, dans un article de 1987 - la CIVSE ayant depuis déposé le bilan - revient sur le cas de cette "tour infernale (...) droite comme un i (...) symbole de tout un quartier" et l' "une des premières visions que l'on a de Saint-Etienne". Les prix sont certes attractifs mais "de plus en plus de gens désirent, s'ils doivent acheter, posséder une maison bien à eux". Ils fuient les grands ensembles. Qui plus est au coeur d'un quartier qui jouit d'une mauvaise réputation.
voir le Projet de Marc Chopy youtu.be/OoIP7yLHOQM
Un autre article, de 1995, indique qu'une dizaine d'appartements sont en vente et qu'un F3 coûte moins de 100 000 francs. Quelques années auparavant, un nombre important d'appartements inoccupés avaient été rachetés et transformés en studios. Gérés par une SCI, ils furent loués à des personnes âgées, accompagnée par une association, "Age France", à une population en proie à des problèmes sociaux ou de santé mais dont l'état ne nécessitait pas d'hospitalisation totale. " La présence de ces locataires ne semble pas du meilleur goût aux yeux de certains copropriétaires", relevait le journaliste. On retrouve ces locataires cinq ans plus tard dans un article intitulé "Les oubliés de la tour". Une soixantaine d'hommes et de femmes "de tous âges, soit handicapés mentaux, soit physique (...) certains placés ici par l'hôpital de Saint-Jean-Bonnefonds" et secourus par le Secours catholique, vivent alors dans la tour. C'est aussi à cette époque que l'artiste Albert-Louis Chanut avait son atelier au pied de l'immeuble.
Le sort de la tour se joua dans les années 2000. A l'aube du XXIe siècle, le 30 décembre 2000, un incendie se déclare dans un de ses étages, mettant en évidence des problèmes de sécurité. De 2001 à 2003, une commission de plan de sauvegarde valide le scénario de démolition, inscrit dans la convention ANRU en avril 2005. Le rachat des logements et le relogement des locataires débute cette même année, pour s'achever en 2009. Il restait deux familles en 2008
En février 2009, lors d'un conseil municipal, l'adjoint à l'urbanisme déclarait: " La destruction de la fonction d'habitation de la tour est un point acté sur lequel nous ne reviendrons pas. Cette tour n'a plus vocation à être habitée. Cela passe donc forcément par une démolition au moins partielle. Ce principe étant posé, faut-il détruire la structure de la tour ou, au contraire, essayer de trouver une solution pour intégrer sa silhouette dans le paysage urbain ? J'ai déjà abordé la question à l'occasion d'un conseil municipal au mois de juin. Nous avions précisé que la tour de Montreynaud constitue un édifice marquant dans le paysage urbain de Saint-Etienne. C'est un point de repère pour celles et ceux qui habitent Montreynaud, mais aussi pour celles et ceux qui passent à Saint-Etienne. Elle est donc remarquée et remarquable par l'ensemble des personnes que nous côtoyons, qu'il s'agisse de simples passants, d'habitants de Saint-Etienne ou d'urbanistes de renom. Il est important de préciser que nous ne prendrons pas seuls la décision. Nous allons sans doute aboutir à deux possibilités : une destruction totale de cet édifice ou une destruction partielle. Dans tous les cas, il sera mené un travail de concertation par M. Messad, en qualité d'élu référent du quartier, et par Mme Perroux, en qualité d'adjointe sur les questions de démocratie participative. C'est donc par une consultation des habitants de Montreynaud que nous trancherons sur la base de deux projets qui seront présentés et chiffrées.Toutes ces questions seront tranchées à l'été 2009. Par ailleurs, puisque vous citez mes propos, je voudrais les contextualiser et citer M. le Maire qui était intervenu au même moment et qui disait : « Nous pensons qu'il faut imaginer, à la place de la tour, un espace qui fasse le plus grand consensus avec les habitants, qui marque une évolution, un renouvellement du quartier ». C'est là un point extrêmement important. Il n'est pas contradictoire d'envisager une mutation du quartier et que cette tour ne soit plus habitée, avec l'idée consistant à en conserver une trace sous une forme ou sous une autre, en conservant sa silhouette ou en envisageant un oeuvre d'art se substituant à cet édifice..."Implosion Tour Plein Ciel Montreynaud Saint-Etienne
www.youtube.com/watch?v=6afw_e4s1-Y - www.forez-info.com/encyclopedie/traverses/21202-on-tour-m... -
La tour Plein Ciel à Montreynaud a été démolie le jeudi 24 novembre 2011 à 10h45. youtu.be/ietu6yPB5KQ - Mascovich & la tour de Montreynaud www.youtube.com/watch?v=p7Zmwn224XE -Travaux dalle du Forum à Montreynaud Saint-Etienne www.youtube.com/watch?v=0WaFbrBEfU4 & içi www.youtube.com/watch?v=aHnT_I5dEyI - et fr3 là www.youtube.com/watch?v=hCsXNOMRWW4 -
@ LES PRESSES
St-Etienne-Montreynaud, Historique de la Zup,
1954 et 1965 : Saint-Etienne, ravagée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, et surnommée "capitale des taudis", est alors en manque de logements (50% de la population vit dans un logement de moins de 1 pièce !), tandis que sa population augmente d'année en année grâce aux activités industrielles. De ce fait, le premier projet (expérimental) de grands ensembles voit le jour : Beaulieu. Il fournit des dizaines de logements avec tout le confort moderne : c'est un succès.
En 1965, il faut toujours et encore plus de logements : le projet de la Muraille de Chine naît, avec 450 logements de créés (plus grande barre d'habitation d'Europe !). Cette barre est finalement dynamitée le 27 mai 2000 (voir vidéo sur YouTube).
Années 1970 : Saint-Etienne est toujours en manque de logements, certains des immeubles du XIXe siècle étant vétustes. Un énorme projet voit lui aussi le jour : Montreynaud, sur la colline éponyme du nord-est de la ville, encore vierge (on y chassait même !). 22 000 prsonnes peuvent alors être logées dans ces nouveaux grands ensembles. L'architecte Raymond Martin dessine les plans de la majorité des bâtiments, dont ceux de la tour Plein Ciel. La construction débute, la tour est achevée en 1972. Cette dernière surplombe désormais le bassin stéphanois du haut de ses 63 m (92 avec l'antenne). Les appartements sont plutôt grands, de nombreux cadres emménagent dedans. Néanmoins, le choc pétrolier de 1973 a un effet notoire : 45 % des logements ne sont pas vendus.
Au fil des années, le quartier prend mauvaise image, les habitants de la tour et des barres qui en ont les moyens quittent le quartier.
30 décembre 2000 : un incendie se déclare au 11e étage, les pompiers montreront par la suite certaines anomalies dans le bâtiment. La tour se dépeuple peu à peu.
2002 : première évocation de la possible démolition de la Tour, symbole du quartier, qui n'est plus rentable et vétuste.
La démolition est prévue pour 2008.
27 juin 2009 : la nouvelle municipalité décide d'un référendum auprès des habitants du quartier, pour décider de l'avenir de la Tour. De nombreux projets sont évoqués, bien sûr la démolition, mais aussi la transformation en oeuvre d'art, la création d'un restaurant panoramique et même d'un hôtel de police. 73% des personnes ayant voté décident de la démolir : le destin de la Tour Plein Ciel est désormais scellé ...
2009-2011 : la Tour est démantelée et surtout désamiantée.
24 novembre 2011 : à 10h47, la Tour Plein Ciel est foudroyée devant 1000 personnes environ (vidéo disponible sur YouTube). Elle s'effondre, avec sa célèbre coupole tout en élégance en quelques secondes. Puis, elle sert de terrain d'entraînement à 120 pompiers du département, comme lors d'un séisme. Maintenant, l'emplacement de la Tour est un espace vert.
Particularités de cette Tour :
- Visible de quasiment tout le territoire stéphanois
- Sa coupole sur le toit qui n'est ni une soucoupe volante ni un le lieu de tournage de Rencontres du 3e type ;)
Une matinée pour tourner une page, celle de quarante ans d'histoire. Une histoire pour la tour Plein Ciel et ses 18 étages perchés sur la colline de Montreynaud, à Saint-Etienne. Drôle d'histoire.
En 1970 elle est construite par l’architecte Raymond Martin comme une tour de Babel un peu pharaonique qui doit symboliser le renouveau de la ville noire. Mais l’édifice tombe rapidement en désuétude. Il faudra attendre 2009 et un référendum pour officialiser sa destruction. Des histoires pour les habitants de Montreynaud, qui pour certains sont nés et ont grandi à l’ombre de cette tour et de son château d’eau. « Un bol de couscous qui nous rappelait qu’ici c’était chez nous », témoigne joliment Sarah, agrippée au bras de son amie, qui ne cache pas son émotion alors que la tour est sur le point d’être démolie. Elles évoquent leurs souvenirs d’enfance. « Pour nous c’était plus qu’un monument. On passait tout notre temps dans cette tour quand on était petites. Le dentiste, le docteur, les chasses à l’homme… C’était aussi un point de repère, c’était le charme de Montreynaud. »
Pour Imane, 22 ans, « c’est le symbole de Montreynaud qui disparaît. Quand on était à Saint-Etienne, on se repérait grâce à la tour. C’était le seul quartier qui ait un symbole très visible. » A l’intérieur du gymnase Gounod, c’est l’effervescence. 650 personnes, habitant les bâtiments voisins, ont été évacuées le matin même. Elles regagneront leurs logements aux alentours de midi. En attendant, on boit un café, on mange des croissants, on échange sur ce qui apparaît à tous comme un « événement ». La démolition de la tour Plein Ciel n’est pas loin de concurrencer en termes de popularité une rencontre de l’ASSE, à tel point que la Ville a installé un écran géant dans le gymnase afin de savourer au plus près le spectacle. Les images sont rediffusées en boucle. Le film défile au ralenti. Celui de cette tour qui s’effondre en une poignée de secondes, laissant derrière elle un grand nuage de fumée et des tonnes de gravats.
Un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier
Plus loin un groupe de jeunes garçons s’emportent : « Pourquoi ils démolissent la tour, c’est pas bien ! C’est depuis qu’on est né qu’on la connaît, c’est notre emblème, notre symbole ! Elle est grande en plus, 65 m de haut ! Mais qu’est-ce qu’ils vont faire à la place ? Un parc ? Mais ils vont tout laisser pourrir. A Montreynaud, à chaque fois qu’ils mettent un parc il est pété ! ». Dans ce quartier à forte mixité sociale, où l’on ne manie pas la langue de bois, quelques rares habitants font figure d’exception, et se réjouissent : « Elle tombait en morceaux, c’était pitoyable, lâche G. Je ne comprends pas quand j’entends parler d’emblème, de symbole. Quel emblème ? C’était un immeuble insalubre. Depuis 29 ans, on a vue sur cette tour depuis notre salon. Je peux vous dire que ces derniers temps on ne se sentait pas en sécurité. » Pour G., la démolition de la tour Plein ciel peut participer d’un futur embellissement de Montreynaud.
C’est un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier, comme le souligne Pascal Martin Gousset, directeur général adjoint de l’Anru (Agence nationale de la rénovation urbaine). « L’enjeu ce n’est pas la démolition d’un bâtiment mais la reconstruction d’un quartier. Cette forme de bâtiment sur un site excentré n’était pas forcément adaptée à la demande. 40 logements n’ont jamais été vendus sur les 90. Or lorsqu’un immeuble ne correspond plus à une demande, il ne faut pas s’acharner. » Pour Pascal Martin Gousset, ni la transformation de la tour en objet d’art urbain ni sa rénovation n’ont été sérieusement envisagées. « Il y a un attachement psychologique qui est humain mais il faut vivre avec son temps. La rénovation aurait coûté trop cher. » La restructuration de Montreynaud devrait se poursuivre conformément aux plans de l’Anru. Le coût global de la rénovation urbaine sur le quartier se porte à 106 M€.
Coin Alma et Bellechasse, Montréal
« L’installation vidéo interactive «Façade» prend vie tous les soirs dans Rosemont–Petite-Patrie
De l’art pour mieux vivre le confinement
Le collectif artistique multidisciplinaire Slacheurs vous présente sa première création intitulée Façade. Créée en collaboration avec HUB Studio et Elevation IT, Façade est une installation vidéo interactive qui nous plonge au cœur d’un étrange récit dans lequel des personnages nous interpellent avec leurs regards, leurs gestes et leur singularité. Pensée pendant le confinement, Façade offre au spectateur une réflexion sur le décalage entre ce qu’il aspire être et ce qu’il n’arrive pas à atteindre.
Le public est invité à découvrir les personnages de Façade, qui habiteront la devanture du 200 rue Bellechasse Est, dans l’arrondissement de Rosemont–Petite-Patrie, tous les soirs entre 18 h et 23 h, et ce, jusqu’au 1er novembre 2020.
Utilisant la façade d’un édifice, l’histoire se révèle à travers l’apparence trompeuse, maquillée et « chirurgiée » des personnages de l’artiste internationale LouRie (Marie-Lou Desmeules). À travers un processus de transformation qui imite la chirurgie plastique, Lourie explore l’ambiguïté entre la beauté et la laideur qui participe à la complexité de la perception de soi. Utilisant de vraies personnes comme canevas, Lourie applique différents matériaux bruts et de la peinture pour sculpter de nouvelles personnalités archétypales qui ressemblent parfois à des icônes populaires connues.
Ce projet s'inscrit dans la programmation culturelle des Voies actives sécuritaires, financée dans le cadre de l’Entente sur le développement culturel de Montréal et de l’Entente Réflexe Montréal conclues entre la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec.
À propos du collectif Slacheurs
Slacheurs est un collectif d’artistes issus de différentes disciplines dont les membres fondateurs sont Frédéric Baune, Stéphanie Dubeau, Marie-Lou Desmeules, Miguel Legault, David Lobjoie et Nathalie Pelletier. Le concept interactif, consistant à animer la vidéo lorsqu’il y a du mouvement dans la rue, est une création de Gonzalo Soldi de Hub Studio »
www.journeesdelaculture.qc.ca/activites/facade-installati...
Coin Alma et Bellechasse, Montréal
« L’installation vidéo interactive «Façade» prend vie tous les soirs dans Rosemont–Petite-Patrie
De l’art pour mieux vivre le confinement
Le collectif artistique multidisciplinaire Slacheurs vous présente sa première création intitulée Façade. Créée en collaboration avec HUB Studio et Elevation IT, Façade est une installation vidéo interactive qui nous plonge au cœur d’un étrange récit dans lequel des personnages nous interpellent avec leurs regards, leurs gestes et leur singularité. Pensée pendant le confinement, Façade offre au spectateur une réflexion sur le décalage entre ce qu’il aspire être et ce qu’il n’arrive pas à atteindre.
Le public est invité à découvrir les personnages de Façade, qui habiteront la devanture du 200 rue Bellechasse Est, dans l’arrondissement de Rosemont–Petite-Patrie, tous les soirs entre 18 h et 23 h, et ce, jusqu’au 1er novembre 2020.
Utilisant la façade d’un édifice, l’histoire se révèle à travers l’apparence trompeuse, maquillée et « chirurgiée » des personnages de l’artiste internationale LouRie (Marie-Lou Desmeules). À travers un processus de transformation qui imite la chirurgie plastique, Lourie explore l’ambiguïté entre la beauté et la laideur qui participe à la complexité de la perception de soi. Utilisant de vraies personnes comme canevas, Lourie applique différents matériaux bruts et de la peinture pour sculpter de nouvelles personnalités archétypales qui ressemblent parfois à des icônes populaires connues.
Ce projet s'inscrit dans la programmation culturelle des Voies actives sécuritaires, financée dans le cadre de l’Entente sur le développement culturel de Montréal et de l’Entente Réflexe Montréal conclues entre la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec.
À propos du collectif Slacheurs
Slacheurs est un collectif d’artistes issus de différentes disciplines dont les membres fondateurs sont Frédéric Baune, Stéphanie Dubeau, Marie-Lou Desmeules, Miguel Legault, David Lobjoie et Nathalie Pelletier. Le concept interactif, consistant à animer la vidéo lorsqu’il y a du mouvement dans la rue, est une création de Gonzalo Soldi de Hub Studio »
www.journeesdelaculture.qc.ca/activites/facade-installati...
ans Martin | parcelles
Nans Martin | Cie les laboratoires animés
Vendredi 19 février à 18 h
Nans Martin
parcelles 1 h
CDC - Les Hivernales
Création - Première en Région
Nans Martin fait partie de ces jeunes chorégraphes qui prennent leur place dans le paysage chorégraphique français. A 30 ans à peine, son parcours laisse songeur : l’Opéra de Paris à 11 ans, diplômé du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, interprète pour William Forsythe notamment puis des expériences en Egypte et en Inde qui font naître en lui l’envie de créer. En 2012, il établit à Grasse la compagnie les laboratoires animés avec la volonté de faire du corps le nouveau territoire in situ de son écriture. L’influence de ce qui nous entoure sur notre mouvement, de la relation entre les hommes et de son impact sur les corps est au coeur de sa recherche. Pour parcelles, Nans Martin a imaginé trois duos distincts dans lesquels les corps se confrontent à leurs propres contraintes mettant à nu leur singularité. Mais le jeu des duos révèle aussi un langage chorégraphique qui naît de la présence de l’autre et des frontières à respecter ou à franchir : le plateau devient le lieu d’un huis clos perméable au monde.
Nans Martin est ne´ a` Grasse en 1984. Il commence a` danser tre`s jeune et sait rapidement qu’il veut en faire son me´tier. En 2005 il sort diplo^me´ du Conservatoire National Supe´rieur de Musique et de Danse de Paris en danse classique et en danse contemporaine. Apre`s une formation pre´-professionnelle (DANCE) dirige´e par William Forsythe, Angelin Preljocaj, Fre´de´ric Flamand et Wayne Mac Gregor, il participe avec The Forsythe Company a` la performance Human Writes en 2006 a` Dresde. A` 22 ans, Nans Martin s’installe au Caire pour travailler a` l’Opera House comme assistant chore´graphe et enseigne e´galement a` l’Egyptian Modern Dance Company ainsi qu’a` la Modern Dance School. En 2008, il part en Inde transmettre son expe´rience en tant que professeur de danse contemporaine et de composition chore´graphique aux danseurs de l’Attakkalari Dance Centre for Movements Arts de Bangalore. Tout cela fait nai^tre en lui l’envie de cre´er, afin d’exprimer par l’art ce qui le touche, ce qu’il parcourt, et enfin pouvoir le partager. Apre`s 3 ans de collaboration avec la danseuse Mathilde Rondet avec laquelle il se spe´cialise en cre´ation chore´graphique en milieu naturel et la cre´ation d’une Plateforme Artistique de Recherche Chore´graphique qui donnera lieu a` une pie`ce collective en 2012 (Echoes) il cre´e sa propre compagnie les laboratoires anime´s. En janvier 2014, co-produit par le The´a^tre de Grasse, il signe seul sa premie`re pie`ce, muo^. Il obtient le Prix Incandescences Beaumarchais- SACD pour cette cre´ation programme´e au Festival Les Incandescences. Suivra le projet parcelles en 2015 co-produit par Micadanses pour le Festival Faits d’Hiver.
Depuis le mois de septembre, Nans Martin et toute son e´quipe travaillent a` la cre´ation de
D’oeil et d’oubli dont la première aura au CDC - Les Hivernales en 2017.
A premiere opens in Provence
Nans Martin is one of the young choreographers who have made a name for themselves on the French dance scene. Just reaching 30, his career is already a dream: the Paris Opera at the age of 11, graduate of the National Conservatory for Music and Dance in Paris, performer for William Forsythe, and experiences in Egypt and India that have left him with a drive to create. In 2012, he set up Les laboratoires animés, with the firm intention of making the body the new territory where his writing would take root. The core of his research examines how our surroundings affect our movements and relationships between people, as well as their impact on the body. For parcelles, Nans Martin imagined three distinct duos where bodies are confronted with their own constraints, revealing their singularity. As these duos play out, they also reveal a choreographic language born from the presence of the Other, and borders that may or may not be crossed: the stage becomes a meeting place behind closed doors that is nonetheless permeable to the world.
Choreography created and written by Nans Martin Collaboration and performance by Guillaume Barre, Nans Martin, Martin Barré, Tatanka Gombaud, Claire Malchrowicz, Joan Vercoutere Live music by Sylvain Ollivier
Traduction Deborah Wirick
Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
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Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
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Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
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Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
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Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
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Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
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Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
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Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
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Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
La singularité du bâtiment de Jacques Ferrier se fonde sur le lien que le nouveau siège communautaire crée avec le paysage de Rouen.
Son architecture facettée et transparente est conçue pour jouer des variations de lumière du ciel normand, des reflets de l’eau et des couleurs du climat. Le bâtiment est revêtu d’une façade d’écailles de verre colorées. Irisant et diffractant la lumière solaire, elles parent le bâtiment de touches de couleur qui se démultiplient avec les reflets du fleuve. Ce registre poétique est inspiré de l’impressionnisme et de Claude Monet. Le verre est revêtu d’une couche d’oxydes métalliques qui, de l’extérieur crée un reflet iridescent coloré, et s’efface vu de l’intérieur, n’altérant pas la vision des espaces de travail.
Coin Alma et Bellechasse, Montréal
« L’installation vidéo interactive «Façade» prend vie tous les soirs dans Rosemont–Petite-Patrie
De l’art pour mieux vivre le confinement
Le collectif artistique multidisciplinaire Slacheurs vous présente sa première création intitulée Façade. Créée en collaboration avec HUB Studio et Elevation IT, Façade est une installation vidéo interactive qui nous plonge au cœur d’un étrange récit dans lequel des personnages nous interpellent avec leurs regards, leurs gestes et leur singularité. Pensée pendant le confinement, Façade offre au spectateur une réflexion sur le décalage entre ce qu’il aspire être et ce qu’il n’arrive pas à atteindre.
Le public est invité à découvrir les personnages de Façade, qui habiteront la devanture du 200 rue Bellechasse Est, dans l’arrondissement de Rosemont–Petite-Patrie, tous les soirs entre 18 h et 23 h, et ce, jusqu’au 1er novembre 2020.
Utilisant la façade d’un édifice, l’histoire se révèle à travers l’apparence trompeuse, maquillée et « chirurgiée » des personnages de l’artiste internationale LouRie (Marie-Lou Desmeules). À travers un processus de transformation qui imite la chirurgie plastique, Lourie explore l’ambiguïté entre la beauté et la laideur qui participe à la complexité de la perception de soi. Utilisant de vraies personnes comme canevas, Lourie applique différents matériaux bruts et de la peinture pour sculpter de nouvelles personnalités archétypales qui ressemblent parfois à des icônes populaires connues.
Ce projet s'inscrit dans la programmation culturelle des Voies actives sécuritaires, financée dans le cadre de l’Entente sur le développement culturel de Montréal et de l’Entente Réflexe Montréal conclues entre la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec.
À propos du collectif Slacheurs
Slacheurs est un collectif d’artistes issus de différentes disciplines dont les membres fondateurs sont Frédéric Baune, Stéphanie Dubeau, Marie-Lou Desmeules, Miguel Legault, David Lobjoie et Nathalie Pelletier. Le concept interactif, consistant à animer la vidéo lorsqu’il y a du mouvement dans la rue, est une création de Gonzalo Soldi de Hub Studio »
www.journeesdelaculture.qc.ca/activites/facade-installati...
ans Martin | parcelles
Nans Martin | Cie les laboratoires animés
Vendredi 19 février à 18 h
Nans Martin
parcelles 1 h
CDC - Les Hivernales
Création - Première en Région
Nans Martin fait partie de ces jeunes chorégraphes qui prennent leur place dans le paysage chorégraphique français. A 30 ans à peine, son parcours laisse songeur : l’Opéra de Paris à 11 ans, diplômé du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, interprète pour William Forsythe notamment puis des expériences en Egypte et en Inde qui font naître en lui l’envie de créer. En 2012, il établit à Grasse la compagnie les laboratoires animés avec la volonté de faire du corps le nouveau territoire in situ de son écriture. L’influence de ce qui nous entoure sur notre mouvement, de la relation entre les hommes et de son impact sur les corps est au coeur de sa recherche. Pour parcelles, Nans Martin a imaginé trois duos distincts dans lesquels les corps se confrontent à leurs propres contraintes mettant à nu leur singularité. Mais le jeu des duos révèle aussi un langage chorégraphique qui naît de la présence de l’autre et des frontières à respecter ou à franchir : le plateau devient le lieu d’un huis clos perméable au monde.
Nans Martin est ne´ a` Grasse en 1984. Il commence a` danser tre`s jeune et sait rapidement qu’il veut en faire son me´tier. En 2005 il sort diplo^me´ du Conservatoire National Supe´rieur de Musique et de Danse de Paris en danse classique et en danse contemporaine. Apre`s une formation pre´-professionnelle (DANCE) dirige´e par William Forsythe, Angelin Preljocaj, Fre´de´ric Flamand et Wayne Mac Gregor, il participe avec The Forsythe Company a` la performance Human Writes en 2006 a` Dresde. A` 22 ans, Nans Martin s’installe au Caire pour travailler a` l’Opera House comme assistant chore´graphe et enseigne e´galement a` l’Egyptian Modern Dance Company ainsi qu’a` la Modern Dance School. En 2008, il part en Inde transmettre son expe´rience en tant que professeur de danse contemporaine et de composition chore´graphique aux danseurs de l’Attakkalari Dance Centre for Movements Arts de Bangalore. Tout cela fait nai^tre en lui l’envie de cre´er, afin d’exprimer par l’art ce qui le touche, ce qu’il parcourt, et enfin pouvoir le partager. Apre`s 3 ans de collaboration avec la danseuse Mathilde Rondet avec laquelle il se spe´cialise en cre´ation chore´graphique en milieu naturel et la cre´ation d’une Plateforme Artistique de Recherche Chore´graphique qui donnera lieu a` une pie`ce collective en 2012 (Echoes) il cre´e sa propre compagnie les laboratoires anime´s. En janvier 2014, co-produit par le The´a^tre de Grasse, il signe seul sa premie`re pie`ce, muo^. Il obtient le Prix Incandescences Beaumarchais- SACD pour cette cre´ation programme´e au Festival Les Incandescences. Suivra le projet parcelles en 2015 co-produit par Micadanses pour le Festival Faits d’Hiver.
Depuis le mois de septembre, Nans Martin et toute son e´quipe travaillent a` la cre´ation de
D’oeil et d’oubli dont la première aura au CDC - Les Hivernales en 2017.
A premiere opens in Provence
Nans Martin is one of the young choreographers who have made a name for themselves on the French dance scene. Just reaching 30, his career is already a dream: the Paris Opera at the age of 11, graduate of the National Conservatory for Music and Dance in Paris, performer for William Forsythe, and experiences in Egypt and India that have left him with a drive to create. In 2012, he set up Les laboratoires animés, with the firm intention of making the body the new territory where his writing would take root. The core of his research examines how our surroundings affect our movements and relationships between people, as well as their impact on the body. For parcelles, Nans Martin imagined three distinct duos where bodies are confronted with their own constraints, revealing their singularity. As these duos play out, they also reveal a choreographic language born from the presence of the Other, and borders that may or may not be crossed: the stage becomes a meeting place behind closed doors that is nonetheless permeable to the world.
Choreography created and written by Nans Martin Collaboration and performance by Guillaume Barre, Nans Martin, Martin Barré, Tatanka Gombaud, Claire Malchrowicz, Joan Vercoutere Live music by Sylvain Ollivier
Traduction Deborah Wirick
Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
…
Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
…
Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
.
Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
…
Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
…
Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
…
Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
…
Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
…
Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
…
Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
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Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
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Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
…
Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
…
Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
…
Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
…
Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
…
Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
…
Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
…
Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
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Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
…
Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
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Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
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Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
…
Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
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Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Ensemble d'églises romanes Santo Stefano ; commune de Bologna, province de Bologne, région d'Emilie-Romagne, Italie
Saint-Étienne qui, à l'époque paléochrétienne, se trouvait hors les murs, est maintenant au plein centre de la ville, à moins de 300 m du carrefour des Torri Pendenti (tours penchées). La rue Santo Stefano est l'une des plus grandes artères urbaines, conduisant à l'angle Sud-Ouest des murailles du xvie siècle; peu après son départ, la rue s'élargit en une place triangulaire sur laquelle donne le monastère ainsi que la façade des trois églises qui lui sont adjointes. La plus marquante est celle du Crucifix, par où l'on accède actuellement à l'ensemble de Saint-Étienne et où commence la visite. ... La façade à deux rampants a des proportions proches du carré; elle est divisée en trois par deux paires de contreforts, deux aux angles, et deux médians adossés au mur. La division en trois est purement décorative et ne correspond pas à une division analogue à l'intérieur, fait d'une seule salle. Le portail a un encadrement en brique et est surmonté d'un pignon. A mi-hauteur s'ouvre une rangée de quatre fenêtres simples à l'arc brisé; plus haut, au milieu, un oculus à la bordure de brique. La corniche sous l'égout du toit est soulignée d'une frise d'arceaux. Sur l'arête de gauche enfin se greffe une chaire cylindrique, petit balcon d'angle arrondi qui frappe la vue dès l'abord, note coquette reconnais sable de loin; elle se développe sur trois quarts de cercle de la façade à la face latérale, et elle est supportée par trois consoles que quatre arcs raccordent entre elles et avec les murs. A l'arrière de l'église, à une distance approximativement égale aux deux tiers de sa longueur, domine une masse volumineuse et bien visible presque deux fois plus haute : c'est le sanctuaire surélevé en 1637, début d'un agrandissement plus étendu qui était destiné à se poursuivre encore, comme le révèle la façade inachevée. Derrière la surélévation, le long du flanc droit (méridional) de la nef, s'élève le clocher roman de section carrée, avec des pilastres d'angle en saillie et une étroite lésène au milieu de chaque face, sans ouverture, sauf celle de l'étage campanaire. Partant de l'angle de gauche de la façade, une clôture délimite l'espace herbeux triangulaire (inaccessible, mais visible) sur lequel donne l'église octogonale et la petite basilique des saints Vital et Agricol. Son niveau est encore plus bas que celui du parvis dallé de l'église du Crucifix. ... La rotonde du Calvaire (jadis Saint-Étienne) est bien visible dans sa géométrie rigoureuse : prisme octogonal sur lequel s'élève le corps dodécagonal qui abrite la coupole. Trois côtés de l'octogone donnent sur le parvis herbeux; celui du milieu joue le rôle de façade et contient le portail (la Porte sainte dans la symbolique de Jérusalem) entouré d'une bordure à trois moulures ; au-dessus s'ouvre une fenêtre double. Cette façade est animée par trois arcs aveugles sur consoles de pierre, qui se retrouvent (deux de chaque côté) sur les deux autres faces visibles. Le parement, dans tout le registre inférieur qui comprend les arcs aveugles, est enrichi d'un jeu de couleur par de larges assises en pierre (plus semblables à des bandeaux encastrés qu'à de véritables blocs portants) alternant avec de minces assises de brique. Un grand nombre d'autres pierres encastrées composent un décor géométrique simple et vivant sous les arcs aveugles et dans les écoinçons; on y reconnaît de nombreux fragments de marbres antiques, paléochrétiens ou byzantins, encastrés au hasard mais gardant le même pouvoir évocateur. En particulier, il vaut la peine de remarquer la corniche aux belles volutes de feuillage qui sert de limite d'étage au-dessus des arcs aveugles, et la fausse fenêtre à gauche du portail, composée de cinq paires de plaques de marbre avec de beaux reliefs d'entrelacs. Le décor qui couronne l'octogone sous l'égout du toit se compose d'une frise d'arceaux entrecroisés, surmontée d'une corniche en dents d'engrenage. Plus singulière est la corniche qui couronne la tour à douze pans sous l'égout du toit, dont les arceaux sont en mitre. Le parement de cette tour est fort intéressant car il est fait de briques carrées placées en diagonale comme dans F« opus reticulatum » des Romains. De tout l'ensemble, c'est l'extérieur de la rotonde du Calvaire qui conserve le mieux son aspect d'authentique ancienneté, surtout si on le compare aux deux façades qui la flanquent où l'œuvre des restaurateurs est bien plus apparente. La basilique des saints Vital et Agricol est adjacente à la rotonde du Calvaire, sa façade se greffant à l'une des arêtes de l'octogone, c'est-à-dire dans un plan vertical plus en arrière. La façade apparaît comme une œuvre de totale reconstruction plutôt que de restauration. ... Décrivons brièvement la façade actuelle, pour demeurer un chroniqueur fidèle, tout en ne croyant guère à sa valeur en tant que document d'architecture médiévale. Elle présente une silhouette à rampants interrompus et est divisée en trois par deux paires de contreforts à section triangulaire en forte saillie. Le long des rampants, sous l'égout du toit, court une corniche trop haute, soulignée par des arceaux. Dans le pignon est encastrée une « croix de Malte » en pierre, sans style ; au-dessous s'ouvre une petite fenêtre double. Il existe un unique portail central, tandis que dans chacun des panneaux latéraux se trouve une fenêtre simple. Dans le flanc Nord, scandé du même type de contreforts triangulaires qu'en façade, s'ouvre un second portail. Les sculptures sont incontestablement les éléments les plus intéressants à l'extérieur de notre basilique : celles des deux portails - pièces authentiques en soi, même si les portails paraissent avoir été remontés de façon assez arbitraire - et une plaque encastrée au centre de la façade entre le portail et la fenêtre double. La plaque représente un Christ bénissant qui tient une croix processionnelle, flanquée des deux protomartyrs bolonais, comme le précisent leurs noms gravés : s. vitalis et s. agricola. Sur le portail de façade, notons une archivolte sculptée de rinceaux insérée à l'intérieur d'une baie plus large (dont on a dû rétrécir l'ouverture) et deux chapiteaux figuratifs surmontés d'un tailloir de feuillage. Les figures représentent, de gauche à droite : un génie nu qui chevauche un dragon à deux têtes; la Visitation; un ensemble de douze petites têtes groupées trois par trois les unes au-dessus des autres (les Saints Innocents du massacre d'Hérode ?); un griffon monté en croupe sur un autre animal plus petit. Sur le portail latéral, nous trouvons une autre paire de chapiteaux de type et de formes semblables (prisme plus cylindrique) sculptés pour coiffer des piédroits rectangulaires flanqués d'une colonnette sur le côté interne. Les figures, toujours vues de gauche à droite, sont : un lion dressé sur ses pieds qui pose la patte sur l'épaule d'une femme; on ne sait s'il s'agit d'une agression ou s'il lui parle à l'oreille. La femme s'appuie sur les branches d'un arbre ; à ses pieds est posée une tête humaine. Vient ensuite un personnage, les bras croisés, qui est, dirait-on, un clerc en prière, mais on peut sans doute l'interpréter comme la Vierge de l'Annonciation, étant donné que, sur le chapiteau opposé, on voit un ange, peut-être Gabriel. Puis apparaissent une sirène à double queue et un oiseau aux ailes repliées. Sous la partie cylindrique de l'un et l'autre chapiteaux sont insérés deux petits chapiteaux de feuillage de type byzantin, probablement hors de leur place. Toutes ces sculptures sont de facture grossière et d'un style barbare, les plis raides et les visages inexpressifs. Elles sont cependant intéressantes en raison de l'interprétation que l'on peut donner des thèmes représentés ; ce sont, de toute façon, des œuvres attribuables à la reconstruction romane de la basilique vers la fin du XIe siècle. ...
Eglise du Crucifix
L'église par laquelle on commence est chronologiquement la plus tardive des trois, ... Elle portait à l'origine le nom de Saint-Jean-Baptiste puis celui de la Madeleine, puis celui du Crucifix, selon les exigences changeantes de la nouvelle Jérusalem. L'intérieur se compose de trois parties distinctes -nef, crypte, sanctuaire - comptées comme trois églises à des fins de dévotion pour arriver au nombre sacré de sept.
La nef, que l'on préférerait appeler une salle, est un grand espace rectangulaire couvert d'une charpente apparente; sur les murs blanchis à la chaux se profilent de hauts pilastres en maçonnerie qui reçoivent les arcs aveugles. Le tout est manifestement dû à la restauration, ou mieux à la reconstruction, et nous devons donc considérer comme authentiques les seules maçonneries externes et les dimensions. Cette salle sert comme de parterre à l'ensemble crypte-sanctuaire qui s'ouvre à la façon d'une scène de théâtre au-delà d'une arcature sur le mur du fond. Au bas de ce mur se trouvent cinq arcades, les deux extrêmes aveugles et les trois autres ouvertes sur l'escalier qui descend à la crypte. Au milieu un large escalier monte au sanctuaire. ... Du sanctuaire, construction entièrement baroque, on vante la luminosité et le caractère grandiose. Revenant à notre domaine, examinons la crypte qui est la partie la plus intéressante. Selon Montorsi, elle fut construite en 1019 par l'abbé Martin pour servir de nouveau sanctuaire aux reliques des protomartyrs, transférées de la basilique primitive dédiée maintenant à saint Isidore. Elle a un plan à peu près carré et ses voûtes soutenues par seize supports, quatre rangées de quatre. Les quatre de la première rangée sont des piliers composés qui reçoivent les arcs d'entrée; les douze autres - sauf une - sont de belles colonnes de marbre rouge de Vérone aux chapiteaux intéressants, certains de feuillage, l'un figuré, d'autres cubiques; la dernière rangée vers le fond a des chapiteaux Renaissance de l'ordre dorique. Une singularité difficile à expliquer est la présence en première position à droite de la seconde rangée d'un gros pilier de section quadrilobée, en brique (le « sauf un » signalé plus haut) qui contraste vivement avec les fines colonnes. Une fois revenus dans la nef-salle, une porte dans le mur de gauche nous donne accès à l'église du Calvaire.
Eglise du Calvaire
C'est la rotonde jadis dédiée à saint Etienne, appelée aussi du Saint-Sépulcre, c'est-à-dire l'ех-baptistère byzantin; à la place de la vasque baptismale se trouve - décentré cependant un peu vers l'Ouest - le mausolée de saint Pétrone qui tient lieu du sépulcre du Christ dans le symbolisme de la nouvelle Jérusalem. Lorsque l'on compare l'aspect actuel avec les photographies anciennes, on n'a pas envie, cette fois, de blâmer les restaurateurs qui ont supprimé les fresques maniérées du début du XIXe siècle aux murs et à la coupole. Nous savons que celles-ci, par contre, ont causé la perte d'anciennes fresques byzantines; de toute façon, la remise au jour de la maçonnerie nue en brique et la suppression de la clôture Renaissance placée entre les colonnes a restitué à ce noble monument de plan centré une grande partie de sa dignité. Unique note discordante : l'architecture du mausolée, hypertrophique et alourdie par une stupide balustrade à colonnes très rapprochées. L'architecture de la rotonde de Saint-Étienne dans sa forme actuelle est assignable à la seconde moitié du XIIe siècle, fruit d'une reconstruction radicale après le tremblement de terre de 1117. ... La rotonde de Saint-Étienne est faite d'une structure centrale de douze supports situés à égale distance sur une circonférence, recevant autant d'arcs en plein cintre, structure enfermée dans une maçonnerie extérieure octogonale. L'anneau compris entre l'octogone et le cercle est couvert de voûtes d'arêtes toutes de formes et de dimensions fort irrégulières, soit en raison de la nécessité d'adapter le dodécagone à l'octogone, soit du fait de l'irrégularité de l'octogone lui-même. Celle-ci est particulièrement évidente dans l'angle Nord-Est où se vérifie l'éloignement maximum entre le mur extérieur et la structure centrale, et une colonne isolée y est placée pour servir d'appui intermédiaire. ... Au-dessus de l'anneau périphérique se déploie une tribune annulaire qui donne sur l'espace central. Les douze supports sont constitués de sept paires de colonnes accouplées l'une en marbre et l'autre en brique, et de cinq piles rondes ou, si l'on veut, de colonnes plus grosses, toujours en brique. Cette bizarrerie s'explique facilement en admettant que les colonnes en marbre ont été reprises d'une version précédente de la rotonde où le corps central ... reposait sur huit piliers au lieu de douze. Dans la reconstruction après le tremblement de terre, le plan fut agrandi, la hauteur augmentée et l'on ajouta une tribune. Il fut donc nécessaire d'augmenter aussi bien le nombre des supports que leur section. Sept des huit colonnes originelles furent remployées dans la couronne mais la section portante étant devenue insuffisante, celle-ci fut doublée en flanquant chaque colonne d'une autre en brique de même dimension. La huitième colonne est la colonne isolée dite de la Flagellation. Au-dessus des arcs de la couronne s'élève un prisme dont les douze pans sont percés d'autant de fenêtres doubles communiquant avec la tribune, et séparées entre elles par de fines demi-colonnes en brique adossées aux arêtes. Ces demi-colonnes prennent appui sur le bord supérieur des chapiteaux des supports principaux et se terminent dans le haut par leurs propres chapiteaux qui reçoivent une corniche d'arceaux entrecroisés. Au-dessus de cette corniche démarre la coupole où nous suivons parfaitement sur la brique nue le raccordement progressif du dodécagone à la calotte sphérique. Abordons maintenant le mausolée de saint Pétrone, singulière construction en forme de chaire avec un escalier qui monte en s'enroulant autour d'elle sur les côtés; la chaire se termine par une plate-forme entourée d'une balustrade à colonnettes. Trois hauts-reliefs sont encastrés dans la face antérieure divisée par des colonnettes de marbre et surmontée d'un arc trilobé. Dans le bas, un emmarchement octogonal à trois degrés occupe le centre du pavement et à son niveau s'ouvre dans la chaire une petite fenestella d'accès aux reliques du saint. Sur le flanc gauche de la chaire se greffe, à la façon d'une prolongation et à une hauteur moindre, un ambon avec deux hauts-reliefs sur les faces visibles. Cet encombrant monument trouble - par sa masse excessive et son décor surabondant - l'harmonieuse architecture de la rotonde. Les parties sculptées présentent cependant un grand intérêt. Les deux hauts-reliefs de l'ambon portent les symboles des évangélistes : le taureau et l'aigle sur la face antérieure, l'ange et le lion sur la face latérale. Ce sont d'excellentes œuvres en stuc (mais à première vue on les prendrait pour du marbre) de la première moitié du XIIe siècle; d'après Montorsi, leur premier emplacement aurait été dans la basilique Saint-Vital. Les trois reliefs sur le devant de la chaire sont, par contre, des stucs du XIVe siècle qui représentent les Saintes Femmes au tombeau : à gauche les trois Maries, à droite les gardes endormis, au milieu l'ange assis sur le tombeau vide qui annonce la Résurrection. Les chapiteaux des supports principaux sont sobres et sans sculpture; ceux des fenêtres doubles de la tribune et des demi-colonnes d'angle du dodécagone sont plus élaborés et plus élégants. Dans le côté Nord de la rotonde, s'ouvre - à travers un mur d'une épaisseur exceptionnelle (plus de 2 m) - l'accès à la troisième église, c'est-à-dire à la petite basilique Saint-Vital. Remarquons en passant que la forte épaisseur du mur est la somme des deux murs distincts soudés plus tard en un seul.
Basilique des Saints Vital et Agricol
C'est la plus ancienne des trois églises. Comme on l'a dit, elle fut fondée à la fin du IVe siècle par saint Ambroise, ou au siècle suivant par saint Pétrone; elle fut plusieurs fois reconstruite, et ne trouva sa forme définitive qu'à la fin du XIIe siècle, après le tremblement de terre (Porter l'assigne à 1195). On en a déjà vu l'extérieur, où la main des restaurateurs se révèle particulièrement lourde. Par contre, l'intérieur est le mieux conservé de tout l'ensemble monumental, celui où les lignes romanes du XIIe siècle semblent les moins remaniées. La maçonnerie en brique apparente, les pavés du sol, la pierre des colonnes et des arcs révèlent toute leur ancienneté. Les voûtes sont couvertes d'un enduit neutre et discret. De gros cercles de fer semblables à des cicatrices entourent certaines colonnes, fissurées par les tremblements de terre ou par le poids des siècles; et la présence de pièces sculptées remployées, romanes ou byzantines, témoigne des vicissitudes de la basilique primitive. Le mobilier se limite à l'autel et aux sarcophages des saints titulaires, un dans chacune des absidioles. Le plan de la basilique est à trois nefs et trois absides, avec des travées en système alterné (c'est-à-dire d'amplitude double dans la nef centrale) couvertes de voûtes d'arêtes. Les travées sont au nombre de cinq dans les nefs latérales et de trois dans la nef centrale ; les supports sont des paires de piliers composés en brique alternant avec des paires de colonnes en pierre. Les piliers, de section quadrilobée, ont des chapiteaux cubiques en pierre dont la partie arrondie présente une forme spéciale qu'on retrouvera sur les piliers de la cour; les colonnes sont romaines pour la plupart, et les chapiteaux se révèlent aussi de remploi. Le chapiteau ionique de la dernière colonne de droite avant l'abside est nettement romain. D'autres fragments de marbres romains et byzantins sont utilisés dans les consoles des nefs latérales, dans les impostes de l'entrée de l'abside centrale et parfois ailleurs encore. ...
Cour de Pilate
Après être rentrés dans la rotonde, on sort par le côté Est dans le petit cloître dit cour de Pilate. Celui-ci occupe une position centrale dans l'ensemble monumental, étant adjacent au moins en partie à chacune des quatre églises et au grand cloître. Il a une forme rectangulaire. Les deux grands côtés sont à portique, les deux autres sont occupés à l'Ouest par la rotonde du Calvaire, sur trois des côtés de son octogone, à l'Est par la façade de l'église de la Trinité. Le sol est empierré. Les portiques sur les deux grands côtés se composent de vastes arcs de pierre en plein cintre retombant sur des piliers en brique de section quadrilobée; les chapiteaux en pierre sont cubiques, avec des lobes saillants et un évidement dans la partie chanfreinée, comme ceux de la basilique Saint-Vital. Dans le bas, les piliers se terminent par une doucine renversée et reposent sur de robustes socles carrés. La maçonnerie en brique au-dessus des arcs est scandée de pilastres en forte saillie qui reçoivent la corniche d'arceaux placée sous l'égout du toit. Les travées du portique sont délimitées par des arcs transversaux et couvertes de voûtes d'arêtes. Tout l'ensemble est bien proportionné et solidement construit dans la meilleure tradition romane (on pense à première vue au quadruple portique de Saint-Ambroise à Milan). Sous les portiques sont encastrées diverses inscriptions lapidaires et pierres tombales et s'ouvrent de nombreuses portes. Du côté Sud, on voit la face latérale surélevée de l'église du Crucifix et d'autres chapelles ; et au-delà surgit le clocher. L'octogone du Calvaire présente du côté de la cour une maçonnerie analogue à celle déjà vue à l'extérieur mais beaucoup plus élaborée, dans le style de Ravenne, semblable à celle de l'abbaye de Pomposa. Le décor se caractérise par des figures géométriques simples et par des oppositions de couleur, grâce à l'emploi judicieux du marbre, du grès et de la brique. Ce décor se présente sous la forme de larges bandes superposées qui, dans le haut, cèdent la place à la brique seule. La bande située sous l'égout du toit est celle que l'on a déjà vue de l'autre côté, corniche d'arceaux entrecroisés (tandis que les arceaux dans le haut des portiques sont simples). Le corps à douze pans ne présente pas non plus de différence sur ce côté par rapport à celui qu'on voit de l'extérieur.
Du côté Est apparaît la façade de l'église de la Trinité (qui, selon Porter, fut pendant un temps un bâtiment ouvert où le portique se prolongeait sur deux autres travées). Cette façade tout entière est une reconstitution de la fin du xixe siècle dans le style byzantin, et l'on doit donc la considérer comme étant en soi une œuvre composite. Par contre, le portail mérite qu'on s'y intéresse; encadré de piédroits et d'une archivolte élégamment sculptés de rinceaux, c'est une œuvre de la fin du xne siècle provenant d'une autre partie de l'ensemble monumental et placée ici par les restaurateurs. ...
Eglise de la Trinité
Cette quatrième église de l'ensemble monumental, jadis appelée de la Sainte-Croix, est, par certains côtés, la plus intéressante, mais elle est aussi la plus défigurée par les reconstructions. Sous son aspect actuel, elle se présente comme une œuvre entièrement moderne, sur laquelle il ne vaut pas la peine de s'attarder; les enduits sont tout récents, les maçonneries nouvelles, les marbres rutilants et les cuivres étincelants. ...
Le grand Cloitre
On peut attribuer à deux époques différentes ce délicieux cloître à portiques et à galeries, comme le montre clairement l'architecture des deux étages. Le portique fut probablement construit à l'époque du grand élan de construction à Saint-Étienne, c'est-à-dire entre 1117 et 1140; la galerie de l'étage supérieur fut ajoutée ultérieurement entre le milieu du xne siècle et les premières décennies du xme. Dans le portique apparaît à l'évidence l'utilisation hâtive d'éléments récupérés, colonnes et portions de colonnes recueillis dans les ruines causées par le tremblement de terre; dans la galerie, on se trouve en face d'une exécution plus soignée, très travaillée, répartie dans le temps. Les quatre côtés du portique sont identiques, formés chacun de cinq grandes arcades closes dans le bas par un muret; celui-ci s'ouvre sous l'arcade centrale de chacun des côtés pour donner accès au petit jardin (aujourd'hui pavé) et au puits. Les supports des arcs aux angles et dans les arcades centrales, sont faits de maçonneries massives en brique sans aucune moulure ; mais une fois sur deux, dans les paires d'arcades, de part et d'autre de l'arcade centrale, la maçonnerie s'interrompt pour laisser la place à des supports en marbre. Ceux-ci (huit en tout) sont constitués sur deux côtés de courts troncs de colonne, sur les deux autres de faisceaux de quatre colonnettes, faites manifestement de sections de colonnes plus longues. On s'est complètement passé de bases et de chapiteaux : les colonnettes prennent appui dans le bas sur le muret, et rejoignent dans le haut le sommier des deux arcs contigus. ... A l'étage supérieur s'ouvre la galerie, qui s'étend uniformément sur les quatre côtés, composée de quatorze arcs par côté retombant sur des colonnettes jumelées d'élégante facture. Les chapiteaux sont eux-mêmes ouvragés et élégants. La plupart sont sculptés de feuillage et de volutes, de style quasi gothique; sur l'un des côtés - à l'Ouest - nous avons par contre des chapiteaux à figures grotesques : hommes accroupis qui tiennent dans leurs mains le haut d'une colonne et entre leurs genoux le haut de l'autre, ou autres inventions analogues, pleines de verve et sculptées avec aisance. ...
(extrait de : Emilie romane ; Sergio Stocchi, Ed. Zodiaque, Coll. La nuit des Temps, 1984, pp. 313-365)
Coordonnées GPS : N44.492208 ; E11.348844
Ensemble d'églises romanes Santo Stefano ; commune de Bologna, province de Bologne, région d'Emilie-Romagne, Italie
Saint-Étienne qui, à l'époque paléochrétienne, se trouvait hors les murs, est maintenant au plein centre de la ville, à moins de 300 m du carrefour des Torri Pendenti (tours penchées). La rue Santo Stefano est l'une des plus grandes artères urbaines, conduisant à l'angle Sud-Ouest des murailles du xvie siècle; peu après son départ, la rue s'élargit en une place triangulaire sur laquelle donne le monastère ainsi que la façade des trois églises qui lui sont adjointes. La plus marquante est celle du Crucifix, par où l'on accède actuellement à l'ensemble de Saint-Étienne et où commence la visite. ... La façade à deux rampants a des proportions proches du carré; elle est divisée en trois par deux paires de contreforts, deux aux angles, et deux médians adossés au mur. La division en trois est purement décorative et ne correspond pas à une division analogue à l'intérieur, fait d'une seule salle. Le portail a un encadrement en brique et est surmonté d'un pignon. A mi-hauteur s'ouvre une rangée de quatre fenêtres simples à l'arc brisé; plus haut, au milieu, un oculus à la bordure de brique. La corniche sous l'égout du toit est soulignée d'une frise d'arceaux. Sur l'arête de gauche enfin se greffe une chaire cylindrique, petit balcon d'angle arrondi qui frappe la vue dès l'abord, note coquette reconnais sable de loin; elle se développe sur trois quarts de cercle de la façade à la face latérale, et elle est supportée par trois consoles que quatre arcs raccordent entre elles et avec les murs. A l'arrière de l'église, à une distance approximativement égale aux deux tiers de sa longueur, domine une masse volumineuse et bien visible presque deux fois plus haute : c'est le sanctuaire surélevé en 1637, début d'un agrandissement plus étendu qui était destiné à se poursuivre encore, comme le révèle la façade inachevée. Derrière la surélévation, le long du flanc droit (méridional) de la nef, s'élève le clocher roman de section carrée, avec des pilastres d'angle en saillie et une étroite lésène au milieu de chaque face, sans ouverture, sauf celle de l'étage campanaire. Partant de l'angle de gauche de la façade, une clôture délimite l'espace herbeux triangulaire (inaccessible, mais visible) sur lequel donne l'église octogonale et la petite basilique des saints Vital et Agricol. Son niveau est encore plus bas que celui du parvis dallé de l'église du Crucifix. ... La rotonde du Calvaire (jadis Saint-Étienne) est bien visible dans sa géométrie rigoureuse : prisme octogonal sur lequel s'élève le corps dodécagonal qui abrite la coupole. Trois côtés de l'octogone donnent sur le parvis herbeux; celui du milieu joue le rôle de façade et contient le portail (la Porte sainte dans la symbolique de Jérusalem) entouré d'une bordure à trois moulures ; au-dessus s'ouvre une fenêtre double. Cette façade est animée par trois arcs aveugles sur consoles de pierre, qui se retrouvent (deux de chaque côté) sur les deux autres faces visibles. Le parement, dans tout le registre inférieur qui comprend les arcs aveugles, est enrichi d'un jeu de couleur par de larges assises en pierre (plus semblables à des bandeaux encastrés qu'à de véritables blocs portants) alternant avec de minces assises de brique. Un grand nombre d'autres pierres encastrées composent un décor géométrique simple et vivant sous les arcs aveugles et dans les écoinçons; on y reconnaît de nombreux fragments de marbres antiques, paléochrétiens ou byzantins, encastrés au hasard mais gardant le même pouvoir évocateur. En particulier, il vaut la peine de remarquer la corniche aux belles volutes de feuillage qui sert de limite d'étage au-dessus des arcs aveugles, et la fausse fenêtre à gauche du portail, composée de cinq paires de plaques de marbre avec de beaux reliefs d'entrelacs. Le décor qui couronne l'octogone sous l'égout du toit se compose d'une frise d'arceaux entrecroisés, surmontée d'une corniche en dents d'engrenage. Plus singulière est la corniche qui couronne la tour à douze pans sous l'égout du toit, dont les arceaux sont en mitre. Le parement de cette tour est fort intéressant car il est fait de briques carrées placées en diagonale comme dans F« opus reticulatum » des Romains. De tout l'ensemble, c'est l'extérieur de la rotonde du Calvaire qui conserve le mieux son aspect d'authentique ancienneté, surtout si on le compare aux deux façades qui la flanquent où l'œuvre des restaurateurs est bien plus apparente. La basilique des saints Vital et Agricol est adjacente à la rotonde du Calvaire, sa façade se greffant à l'une des arêtes de l'octogone, c'est-à-dire dans un plan vertical plus en arrière. La façade apparaît comme une œuvre de totale reconstruction plutôt que de restauration. ... Décrivons brièvement la façade actuelle, pour demeurer un chroniqueur fidèle, tout en ne croyant guère à sa valeur en tant que document d'architecture médiévale. Elle présente une silhouette à rampants interrompus et est divisée en trois par deux paires de contreforts à section triangulaire en forte saillie. Le long des rampants, sous l'égout du toit, court une corniche trop haute, soulignée par des arceaux. Dans le pignon est encastrée une « croix de Malte » en pierre, sans style ; au-dessous s'ouvre une petite fenêtre double. Il existe un unique portail central, tandis que dans chacun des panneaux latéraux se trouve une fenêtre simple. Dans le flanc Nord, scandé du même type de contreforts triangulaires qu'en façade, s'ouvre un second portail. Les sculptures sont incontestablement les éléments les plus intéressants à l'extérieur de notre basilique : celles des deux portails - pièces authentiques en soi, même si les portails paraissent avoir été remontés de façon assez arbitraire - et une plaque encastrée au centre de la façade entre le portail et la fenêtre double. La plaque représente un Christ bénissant qui tient une croix processionnelle, flanquée des deux protomartyrs bolonais, comme le précisent leurs noms gravés : s. vitalis et s. agricola. Sur le portail de façade, notons une archivolte sculptée de rinceaux insérée à l'intérieur d'une baie plus large (dont on a dû rétrécir l'ouverture) et deux chapiteaux figuratifs surmontés d'un tailloir de feuillage. Les figures représentent, de gauche à droite : un génie nu qui chevauche un dragon à deux têtes; la Visitation; un ensemble de douze petites têtes groupées trois par trois les unes au-dessus des autres (les Saints Innocents du massacre d'Hérode ?); un griffon monté en croupe sur un autre animal plus petit. Sur le portail latéral, nous trouvons une autre paire de chapiteaux de type et de formes semblables (prisme plus cylindrique) sculptés pour coiffer des piédroits rectangulaires flanqués d'une colonnette sur le côté interne. Les figures, toujours vues de gauche à droite, sont : un lion dressé sur ses pieds qui pose la patte sur l'épaule d'une femme; on ne sait s'il s'agit d'une agression ou s'il lui parle à l'oreille. La femme s'appuie sur les branches d'un arbre ; à ses pieds est posée une tête humaine. Vient ensuite un personnage, les bras croisés, qui est, dirait-on, un clerc en prière, mais on peut sans doute l'interpréter comme la Vierge de l'Annonciation, étant donné que, sur le chapiteau opposé, on voit un ange, peut-être Gabriel. Puis apparaissent une sirène à double queue et un oiseau aux ailes repliées. Sous la partie cylindrique de l'un et l'autre chapiteaux sont insérés deux petits chapiteaux de feuillage de type byzantin, probablement hors de leur place. Toutes ces sculptures sont de facture grossière et d'un style barbare, les plis raides et les visages inexpressifs. Elles sont cependant intéressantes en raison de l'interprétation que l'on peut donner des thèmes représentés ; ce sont, de toute façon, des œuvres attribuables à la reconstruction romane de la basilique vers la fin du XIe siècle. ...
Eglise du Crucifix
L'église par laquelle on commence est chronologiquement la plus tardive des trois, ... Elle portait à l'origine le nom de Saint-Jean-Baptiste puis celui de la Madeleine, puis celui du Crucifix, selon les exigences changeantes de la nouvelle Jérusalem. L'intérieur se compose de trois parties distinctes -nef, crypte, sanctuaire - comptées comme trois églises à des fins de dévotion pour arriver au nombre sacré de sept.
La nef, que l'on préférerait appeler une salle, est un grand espace rectangulaire couvert d'une charpente apparente; sur les murs blanchis à la chaux se profilent de hauts pilastres en maçonnerie qui reçoivent les arcs aveugles. Le tout est manifestement dû à la restauration, ou mieux à la reconstruction, et nous devons donc considérer comme authentiques les seules maçonneries externes et les dimensions. Cette salle sert comme de parterre à l'ensemble crypte-sanctuaire qui s'ouvre à la façon d'une scène de théâtre au-delà d'une arcature sur le mur du fond. Au bas de ce mur se trouvent cinq arcades, les deux extrêmes aveugles et les trois autres ouvertes sur l'escalier qui descend à la crypte. Au milieu un large escalier monte au sanctuaire. ... Du sanctuaire, construction entièrement baroque, on vante la luminosité et le caractère grandiose. Revenant à notre domaine, examinons la crypte qui est la partie la plus intéressante. Selon Montorsi, elle fut construite en 1019 par l'abbé Martin pour servir de nouveau sanctuaire aux reliques des protomartyrs, transférées de la basilique primitive dédiée maintenant à saint Isidore. Elle a un plan à peu près carré et ses voûtes soutenues par seize supports, quatre rangées de quatre. Les quatre de la première rangée sont des piliers composés qui reçoivent les arcs d'entrée; les douze autres - sauf une - sont de belles colonnes de marbre rouge de Vérone aux chapiteaux intéressants, certains de feuillage, l'un figuré, d'autres cubiques; la dernière rangée vers le fond a des chapiteaux Renaissance de l'ordre dorique. Une singularité difficile à expliquer est la présence en première position à droite de la seconde rangée d'un gros pilier de section quadrilobée, en brique (le « sauf un » signalé plus haut) qui contraste vivement avec les fines colonnes. Une fois revenus dans la nef-salle, une porte dans le mur de gauche nous donne accès à l'église du Calvaire.
Eglise du Calvaire
C'est la rotonde jadis dédiée à saint Etienne, appelée aussi du Saint-Sépulcre, c'est-à-dire l'ех-baptistère byzantin; à la place de la vasque baptismale se trouve - décentré cependant un peu vers l'Ouest - le mausolée de saint Pétrone qui tient lieu du sépulcre du Christ dans le symbolisme de la nouvelle Jérusalem. Lorsque l'on compare l'aspect actuel avec les photographies anciennes, on n'a pas envie, cette fois, de blâmer les restaurateurs qui ont supprimé les fresques maniérées du début du XIXe siècle aux murs et à la coupole. Nous savons que celles-ci, par contre, ont causé la perte d'anciennes fresques byzantines; de toute façon, la remise au jour de la maçonnerie nue en brique et la suppression de la clôture Renaissance placée entre les colonnes a restitué à ce noble monument de plan centré une grande partie de sa dignité. Unique note discordante : l'architecture du mausolée, hypertrophique et alourdie par une stupide balustrade à colonnes très rapprochées. L'architecture de la rotonde de Saint-Étienne dans sa forme actuelle est assignable à la seconde moitié du XIIe siècle, fruit d'une reconstruction radicale après le tremblement de terre de 1117. ... La rotonde de Saint-Étienne est faite d'une structure centrale de douze supports situés à égale distance sur une circonférence, recevant autant d'arcs en plein cintre, structure enfermée dans une maçonnerie extérieure octogonale. L'anneau compris entre l'octogone et le cercle est couvert de voûtes d'arêtes toutes de formes et de dimensions fort irrégulières, soit en raison de la nécessité d'adapter le dodécagone à l'octogone, soit du fait de l'irrégularité de l'octogone lui-même. Celle-ci est particulièrement évidente dans l'angle Nord-Est où se vérifie l'éloignement maximum entre le mur extérieur et la structure centrale, et une colonne isolée y est placée pour servir d'appui intermédiaire. ... Au-dessus de l'anneau périphérique se déploie une tribune annulaire qui donne sur l'espace central. Les douze supports sont constitués de sept paires de colonnes accouplées l'une en marbre et l'autre en brique, et de cinq piles rondes ou, si l'on veut, de colonnes plus grosses, toujours en brique. Cette bizarrerie s'explique facilement en admettant que les colonnes en marbre ont été reprises d'une version précédente de la rotonde où le corps central ... reposait sur huit piliers au lieu de douze. Dans la reconstruction après le tremblement de terre, le plan fut agrandi, la hauteur augmentée et l'on ajouta une tribune. Il fut donc nécessaire d'augmenter aussi bien le nombre des supports que leur section. Sept des huit colonnes originelles furent remployées dans la couronne mais la section portante étant devenue insuffisante, celle-ci fut doublée en flanquant chaque colonne d'une autre en brique de même dimension. La huitième colonne est la colonne isolée dite de la Flagellation. Au-dessus des arcs de la couronne s'élève un prisme dont les douze pans sont percés d'autant de fenêtres doubles communiquant avec la tribune, et séparées entre elles par de fines demi-colonnes en brique adossées aux arêtes. Ces demi-colonnes prennent appui sur le bord supérieur des chapiteaux des supports principaux et se terminent dans le haut par leurs propres chapiteaux qui reçoivent une corniche d'arceaux entrecroisés. Au-dessus de cette corniche démarre la coupole où nous suivons parfaitement sur la brique nue le raccordement progressif du dodécagone à la calotte sphérique. Abordons maintenant le mausolée de saint Pétrone, singulière construction en forme de chaire avec un escalier qui monte en s'enroulant autour d'elle sur les côtés; la chaire se termine par une plate-forme entourée d'une balustrade à colonnettes. Trois hauts-reliefs sont encastrés dans la face antérieure divisée par des colonnettes de marbre et surmontée d'un arc trilobé. Dans le bas, un emmarchement octogonal à trois degrés occupe le centre du pavement et à son niveau s'ouvre dans la chaire une petite fenestella d'accès aux reliques du saint. Sur le flanc gauche de la chaire se greffe, à la façon d'une prolongation et à une hauteur moindre, un ambon avec deux hauts-reliefs sur les faces visibles. Cet encombrant monument trouble - par sa masse excessive et son décor surabondant - l'harmonieuse architecture de la rotonde. Les parties sculptées présentent cependant un grand intérêt. Les deux hauts-reliefs de l'ambon portent les symboles des évangélistes : le taureau et l'aigle sur la face antérieure, l'ange et le lion sur la face latérale. Ce sont d'excellentes œuvres en stuc (mais à première vue on les prendrait pour du marbre) de la première moitié du XIIe siècle; d'après Montorsi, leur premier emplacement aurait été dans la basilique Saint-Vital. Les trois reliefs sur le devant de la chaire sont, par contre, des stucs du XIVe siècle qui représentent les Saintes Femmes au tombeau : à gauche les trois Maries, à droite les gardes endormis, au milieu l'ange assis sur le tombeau vide qui annonce la Résurrection. Les chapiteaux des supports principaux sont sobres et sans sculpture; ceux des fenêtres doubles de la tribune et des demi-colonnes d'angle du dodécagone sont plus élaborés et plus élégants. Dans le côté Nord de la rotonde, s'ouvre - à travers un mur d'une épaisseur exceptionnelle (plus de 2 m) - l'accès à la troisième église, c'est-à-dire à la petite basilique Saint-Vital. Remarquons en passant que la forte épaisseur du mur est la somme des deux murs distincts soudés plus tard en un seul.
Basilique des Saints Vital et Agricol
C'est la plus ancienne des trois églises. Comme on l'a dit, elle fut fondée à la fin du IVe siècle par saint Ambroise, ou au siècle suivant par saint Pétrone; elle fut plusieurs fois reconstruite, et ne trouva sa forme définitive qu'à la fin du XIIe siècle, après le tremblement de terre (Porter l'assigne à 1195). On en a déjà vu l'extérieur, où la main des restaurateurs se révèle particulièrement lourde. Par contre, l'intérieur est le mieux conservé de tout l'ensemble monumental, celui où les lignes romanes du XIIe siècle semblent les moins remaniées. La maçonnerie en brique apparente, les pavés du sol, la pierre des colonnes et des arcs révèlent toute leur ancienneté. Les voûtes sont couvertes d'un enduit neutre et discret. De gros cercles de fer semblables à des cicatrices entourent certaines colonnes, fissurées par les tremblements de terre ou par le poids des siècles; et la présence de pièces sculptées remployées, romanes ou byzantines, témoigne des vicissitudes de la basilique primitive. Le mobilier se limite à l'autel et aux sarcophages des saints titulaires, un dans chacune des absidioles. Le plan de la basilique est à trois nefs et trois absides, avec des travées en système alterné (c'est-à-dire d'amplitude double dans la nef centrale) couvertes de voûtes d'arêtes. Les travées sont au nombre de cinq dans les nefs latérales et de trois dans la nef centrale ; les supports sont des paires de piliers composés en brique alternant avec des paires de colonnes en pierre. Les piliers, de section quadrilobée, ont des chapiteaux cubiques en pierre dont la partie arrondie présente une forme spéciale qu'on retrouvera sur les piliers de la cour; les colonnes sont romaines pour la plupart, et les chapiteaux se révèlent aussi de remploi. Le chapiteau ionique de la dernière colonne de droite avant l'abside est nettement romain. D'autres fragments de marbres romains et byzantins sont utilisés dans les consoles des nefs latérales, dans les impostes de l'entrée de l'abside centrale et parfois ailleurs encore. ...
Cour de Pilate
Après être rentrés dans la rotonde, on sort par le côté Est dans le petit cloître dit cour de Pilate. Celui-ci occupe une position centrale dans l'ensemble monumental, étant adjacent au moins en partie à chacune des quatre églises et au grand cloître. Il a une forme rectangulaire. Les deux grands côtés sont à portique, les deux autres sont occupés à l'Ouest par la rotonde du Calvaire, sur trois des côtés de son octogone, à l'Est par la façade de l'église de la Trinité. Le sol est empierré. Les portiques sur les deux grands côtés se composent de vastes arcs de pierre en plein cintre retombant sur des piliers en brique de section quadrilobée; les chapiteaux en pierre sont cubiques, avec des lobes saillants et un évidement dans la partie chanfreinée, comme ceux de la basilique Saint-Vital. Dans le bas, les piliers se terminent par une doucine renversée et reposent sur de robustes socles carrés. La maçonnerie en brique au-dessus des arcs est scandée de pilastres en forte saillie qui reçoivent la corniche d'arceaux placée sous l'égout du toit. Les travées du portique sont délimitées par des arcs transversaux et couvertes de voûtes d'arêtes. Tout l'ensemble est bien proportionné et solidement construit dans la meilleure tradition romane (on pense à première vue au quadruple portique de Saint-Ambroise à Milan). Sous les portiques sont encastrées diverses inscriptions lapidaires et pierres tombales et s'ouvrent de nombreuses portes. Du côté Sud, on voit la face latérale surélevée de l'église du Crucifix et d'autres chapelles ; et au-delà surgit le clocher. L'octogone du Calvaire présente du côté de la cour une maçonnerie analogue à celle déjà vue à l'extérieur mais beaucoup plus élaborée, dans le style de Ravenne, semblable à celle de l'abbaye de Pomposa. Le décor se caractérise par des figures géométriques simples et par des oppositions de couleur, grâce à l'emploi judicieux du marbre, du grès et de la brique. Ce décor se présente sous la forme de larges bandes superposées qui, dans le haut, cèdent la place à la brique seule. La bande située sous l'égout du toit est celle que l'on a déjà vue de l'autre côté, corniche d'arceaux entrecroisés (tandis que les arceaux dans le haut des portiques sont simples). Le corps à douze pans ne présente pas non plus de différence sur ce côté par rapport à celui qu'on voit de l'extérieur.
Du côté Est apparaît la façade de l'église de la Trinité (qui, selon Porter, fut pendant un temps un bâtiment ouvert où le portique se prolongeait sur deux autres travées). Cette façade tout entière est une reconstitution de la fin du xixe siècle dans le style byzantin, et l'on doit donc la considérer comme étant en soi une œuvre composite. Par contre, le portail mérite qu'on s'y intéresse; encadré de piédroits et d'une archivolte élégamment sculptés de rinceaux, c'est une œuvre de la fin du xne siècle provenant d'une autre partie de l'ensemble monumental et placée ici par les restaurateurs. ...
Eglise de la Trinité
Cette quatrième église de l'ensemble monumental, jadis appelée de la Sainte-Croix, est, par certains côtés, la plus intéressante, mais elle est aussi la plus défigurée par les reconstructions. Sous son aspect actuel, elle se présente comme une œuvre entièrement moderne, sur laquelle il ne vaut pas la peine de s'attarder; les enduits sont tout récents, les maçonneries nouvelles, les marbres rutilants et les cuivres étincelants. ...
Le grand Cloitre
On peut attribuer à deux époques différentes ce délicieux cloître à portiques et à galeries, comme le montre clairement l'architecture des deux étages. Le portique fut probablement construit à l'époque du grand élan de construction à Saint-Étienne, c'est-à-dire entre 1117 et 1140; la galerie de l'étage supérieur fut ajoutée ultérieurement entre le milieu du xne siècle et les premières décennies du xme. Dans le portique apparaît à l'évidence l'utilisation hâtive d'éléments récupérés, colonnes et portions de colonnes recueillis dans les ruines causées par le tremblement de terre; dans la galerie, on se trouve en face d'une exécution plus soignée, très travaillée, répartie dans le temps. Les quatre côtés du portique sont identiques, formés chacun de cinq grandes arcades closes dans le bas par un muret; celui-ci s'ouvre sous l'arcade centrale de chacun des côtés pour donner accès au petit jardin (aujourd'hui pavé) et au puits. Les supports des arcs aux angles et dans les arcades centrales, sont faits de maçonneries massives en brique sans aucune moulure ; mais une fois sur deux, dans les paires d'arcades, de part et d'autre de l'arcade centrale, la maçonnerie s'interrompt pour laisser la place à des supports en marbre. Ceux-ci (huit en tout) sont constitués sur deux côtés de courts troncs de colonne, sur les deux autres de faisceaux de quatre colonnettes, faites manifestement de sections de colonnes plus longues. On s'est complètement passé de bases et de chapiteaux : les colonnettes prennent appui dans le bas sur le muret, et rejoignent dans le haut le sommier des deux arcs contigus. ... A l'étage supérieur s'ouvre la galerie, qui s'étend uniformément sur les quatre côtés, composée de quatorze arcs par côté retombant sur des colonnettes jumelées d'élégante facture. Les chapiteaux sont eux-mêmes ouvragés et élégants. La plupart sont sculptés de feuillage et de volutes, de style quasi gothique; sur l'un des côtés - à l'Ouest - nous avons par contre des chapiteaux à figures grotesques : hommes accroupis qui tiennent dans leurs mains le haut d'une colonne et entre leurs genoux le haut de l'autre, ou autres inventions analogues, pleines de verve et sculptées avec aisance. ...
(extrait de : Emilie romane ; Sergio Stocchi, Ed. Zodiaque, Coll. La nuit des Temps, 1984, pp. 313-365)
Coordonnées GPS : N44.492208 ; E11.348844
Ensemble d'églises romanes Santo Stefano ; commune de Bologna, province de Bologne, région d'Emilie-Romagne, Italie
Saint-Étienne qui, à l'époque paléochrétienne, se trouvait hors les murs, est maintenant au plein centre de la ville, à moins de 300 m du carrefour des Torri Pendenti (tours penchées). La rue Santo Stefano est l'une des plus grandes artères urbaines, conduisant à l'angle Sud-Ouest des murailles du xvie siècle; peu après son départ, la rue s'élargit en une place triangulaire sur laquelle donne le monastère ainsi que la façade des trois églises qui lui sont adjointes. La plus marquante est celle du Crucifix, par où l'on accède actuellement à l'ensemble de Saint-Étienne et où commence la visite. ... La façade à deux rampants a des proportions proches du carré; elle est divisée en trois par deux paires de contreforts, deux aux angles, et deux médians adossés au mur. La division en trois est purement décorative et ne correspond pas à une division analogue à l'intérieur, fait d'une seule salle. Le portail a un encadrement en brique et est surmonté d'un pignon. A mi-hauteur s'ouvre une rangée de quatre fenêtres simples à l'arc brisé; plus haut, au milieu, un oculus à la bordure de brique. La corniche sous l'égout du toit est soulignée d'une frise d'arceaux. Sur l'arête de gauche enfin se greffe une chaire cylindrique, petit balcon d'angle arrondi qui frappe la vue dès l'abord, note coquette reconnais sable de loin; elle se développe sur trois quarts de cercle de la façade à la face latérale, et elle est supportée par trois consoles que quatre arcs raccordent entre elles et avec les murs. A l'arrière de l'église, à une distance approximativement égale aux deux tiers de sa longueur, domine une masse volumineuse et bien visible presque deux fois plus haute : c'est le sanctuaire surélevé en 1637, début d'un agrandissement plus étendu qui était destiné à se poursuivre encore, comme le révèle la façade inachevée. Derrière la surélévation, le long du flanc droit (méridional) de la nef, s'élève le clocher roman de section carrée, avec des pilastres d'angle en saillie et une étroite lésène au milieu de chaque face, sans ouverture, sauf celle de l'étage campanaire. Partant de l'angle de gauche de la façade, une clôture délimite l'espace herbeux triangulaire (inaccessible, mais visible) sur lequel donne l'église octogonale et la petite basilique des saints Vital et Agricol. Son niveau est encore plus bas que celui du parvis dallé de l'église du Crucifix. ... La rotonde du Calvaire (jadis Saint-Étienne) est bien visible dans sa géométrie rigoureuse : prisme octogonal sur lequel s'élève le corps dodécagonal qui abrite la coupole. Trois côtés de l'octogone donnent sur le parvis herbeux; celui du milieu joue le rôle de façade et contient le portail (la Porte sainte dans la symbolique de Jérusalem) entouré d'une bordure à trois moulures ; au-dessus s'ouvre une fenêtre double. Cette façade est animée par trois arcs aveugles sur consoles de pierre, qui se retrouvent (deux de chaque côté) sur les deux autres faces visibles. Le parement, dans tout le registre inférieur qui comprend les arcs aveugles, est enrichi d'un jeu de couleur par de larges assises en pierre (plus semblables à des bandeaux encastrés qu'à de véritables blocs portants) alternant avec de minces assises de brique. Un grand nombre d'autres pierres encastrées composent un décor géométrique simple et vivant sous les arcs aveugles et dans les écoinçons; on y reconnaît de nombreux fragments de marbres antiques, paléochrétiens ou byzantins, encastrés au hasard mais gardant le même pouvoir évocateur. En particulier, il vaut la peine de remarquer la corniche aux belles volutes de feuillage qui sert de limite d'étage au-dessus des arcs aveugles, et la fausse fenêtre à gauche du portail, composée de cinq paires de plaques de marbre avec de beaux reliefs d'entrelacs. Le décor qui couronne l'octogone sous l'égout du toit se compose d'une frise d'arceaux entrecroisés, surmontée d'une corniche en dents d'engrenage. Plus singulière est la corniche qui couronne la tour à douze pans sous l'égout du toit, dont les arceaux sont en mitre. Le parement de cette tour est fort intéressant car il est fait de briques carrées placées en diagonale comme dans F« opus reticulatum » des Romains. De tout l'ensemble, c'est l'extérieur de la rotonde du Calvaire qui conserve le mieux son aspect d'authentique ancienneté, surtout si on le compare aux deux façades qui la flanquent où l'œuvre des restaurateurs est bien plus apparente. La basilique des saints Vital et Agricol est adjacente à la rotonde du Calvaire, sa façade se greffant à l'une des arêtes de l'octogone, c'est-à-dire dans un plan vertical plus en arrière. La façade apparaît comme une œuvre de totale reconstruction plutôt que de restauration. ... Décrivons brièvement la façade actuelle, pour demeurer un chroniqueur fidèle, tout en ne croyant guère à sa valeur en tant que document d'architecture médiévale. Elle présente une silhouette à rampants interrompus et est divisée en trois par deux paires de contreforts à section triangulaire en forte saillie. Le long des rampants, sous l'égout du toit, court une corniche trop haute, soulignée par des arceaux. Dans le pignon est encastrée une « croix de Malte » en pierre, sans style ; au-dessous s'ouvre une petite fenêtre double. Il existe un unique portail central, tandis que dans chacun des panneaux latéraux se trouve une fenêtre simple. Dans le flanc Nord, scandé du même type de contreforts triangulaires qu'en façade, s'ouvre un second portail. Les sculptures sont incontestablement les éléments les plus intéressants à l'extérieur de notre basilique : celles des deux portails - pièces authentiques en soi, même si les portails paraissent avoir été remontés de façon assez arbitraire - et une plaque encastrée au centre de la façade entre le portail et la fenêtre double. La plaque représente un Christ bénissant qui tient une croix processionnelle, flanquée des deux protomartyrs bolonais, comme le précisent leurs noms gravés : s. vitalis et s. agricola. Sur le portail de façade, notons une archivolte sculptée de rinceaux insérée à l'intérieur d'une baie plus large (dont on a dû rétrécir l'ouverture) et deux chapiteaux figuratifs surmontés d'un tailloir de feuillage. Les figures représentent, de gauche à droite : un génie nu qui chevauche un dragon à deux têtes; la Visitation; un ensemble de douze petites têtes groupées trois par trois les unes au-dessus des autres (les Saints Innocents du massacre d'Hérode ?); un griffon monté en croupe sur un autre animal plus petit. Sur le portail latéral, nous trouvons une autre paire de chapiteaux de type et de formes semblables (prisme plus cylindrique) sculptés pour coiffer des piédroits rectangulaires flanqués d'une colonnette sur le côté interne. Les figures, toujours vues de gauche à droite, sont : un lion dressé sur ses pieds qui pose la patte sur l'épaule d'une femme; on ne sait s'il s'agit d'une agression ou s'il lui parle à l'oreille. La femme s'appuie sur les branches d'un arbre ; à ses pieds est posée une tête humaine. Vient ensuite un personnage, les bras croisés, qui est, dirait-on, un clerc en prière, mais on peut sans doute l'interpréter comme la Vierge de l'Annonciation, étant donné que, sur le chapiteau opposé, on voit un ange, peut-être Gabriel. Puis apparaissent une sirène à double queue et un oiseau aux ailes repliées. Sous la partie cylindrique de l'un et l'autre chapiteaux sont insérés deux petits chapiteaux de feuillage de type byzantin, probablement hors de leur place. Toutes ces sculptures sont de facture grossière et d'un style barbare, les plis raides et les visages inexpressifs. Elles sont cependant intéressantes en raison de l'interprétation que l'on peut donner des thèmes représentés ; ce sont, de toute façon, des œuvres attribuables à la reconstruction romane de la basilique vers la fin du XIe siècle. ...
Eglise du Crucifix
L'église par laquelle on commence est chronologiquement la plus tardive des trois, ... Elle portait à l'origine le nom de Saint-Jean-Baptiste puis celui de la Madeleine, puis celui du Crucifix, selon les exigences changeantes de la nouvelle Jérusalem. L'intérieur se compose de trois parties distinctes -nef, crypte, sanctuaire - comptées comme trois églises à des fins de dévotion pour arriver au nombre sacré de sept.
La nef, que l'on préférerait appeler une salle, est un grand espace rectangulaire couvert d'une charpente apparente; sur les murs blanchis à la chaux se profilent de hauts pilastres en maçonnerie qui reçoivent les arcs aveugles. Le tout est manifestement dû à la restauration, ou mieux à la reconstruction, et nous devons donc considérer comme authentiques les seules maçonneries externes et les dimensions. Cette salle sert comme de parterre à l'ensemble crypte-sanctuaire qui s'ouvre à la façon d'une scène de théâtre au-delà d'une arcature sur le mur du fond. Au bas de ce mur se trouvent cinq arcades, les deux extrêmes aveugles et les trois autres ouvertes sur l'escalier qui descend à la crypte. Au milieu un large escalier monte au sanctuaire. ... Du sanctuaire, construction entièrement baroque, on vante la luminosité et le caractère grandiose. Revenant à notre domaine, examinons la crypte qui est la partie la plus intéressante. Selon Montorsi, elle fut construite en 1019 par l'abbé Martin pour servir de nouveau sanctuaire aux reliques des protomartyrs, transférées de la basilique primitive dédiée maintenant à saint Isidore. Elle a un plan à peu près carré et ses voûtes soutenues par seize supports, quatre rangées de quatre. Les quatre de la première rangée sont des piliers composés qui reçoivent les arcs d'entrée; les douze autres - sauf une - sont de belles colonnes de marbre rouge de Vérone aux chapiteaux intéressants, certains de feuillage, l'un figuré, d'autres cubiques; la dernière rangée vers le fond a des chapiteaux Renaissance de l'ordre dorique. Une singularité difficile à expliquer est la présence en première position à droite de la seconde rangée d'un gros pilier de section quadrilobée, en brique (le « sauf un » signalé plus haut) qui contraste vivement avec les fines colonnes. Une fois revenus dans la nef-salle, une porte dans le mur de gauche nous donne accès à l'église du Calvaire.
Eglise du Calvaire
C'est la rotonde jadis dédiée à saint Etienne, appelée aussi du Saint-Sépulcre, c'est-à-dire l'ех-baptistère byzantin; à la place de la vasque baptismale se trouve - décentré cependant un peu vers l'Ouest - le mausolée de saint Pétrone qui tient lieu du sépulcre du Christ dans le symbolisme de la nouvelle Jérusalem. Lorsque l'on compare l'aspect actuel avec les photographies anciennes, on n'a pas envie, cette fois, de blâmer les restaurateurs qui ont supprimé les fresques maniérées du début du XIXe siècle aux murs et à la coupole. Nous savons que celles-ci, par contre, ont causé la perte d'anciennes fresques byzantines; de toute façon, la remise au jour de la maçonnerie nue en brique et la suppression de la clôture Renaissance placée entre les colonnes a restitué à ce noble monument de plan centré une grande partie de sa dignité. Unique note discordante : l'architecture du mausolée, hypertrophique et alourdie par une stupide balustrade à colonnes très rapprochées. L'architecture de la rotonde de Saint-Étienne dans sa forme actuelle est assignable à la seconde moitié du XIIe siècle, fruit d'une reconstruction radicale après le tremblement de terre de 1117. ... La rotonde de Saint-Étienne est faite d'une structure centrale de douze supports situés à égale distance sur une circonférence, recevant autant d'arcs en plein cintre, structure enfermée dans une maçonnerie extérieure octogonale. L'anneau compris entre l'octogone et le cercle est couvert de voûtes d'arêtes toutes de formes et de dimensions fort irrégulières, soit en raison de la nécessité d'adapter le dodécagone à l'octogone, soit du fait de l'irrégularité de l'octogone lui-même. Celle-ci est particulièrement évidente dans l'angle Nord-Est où se vérifie l'éloignement maximum entre le mur extérieur et la structure centrale, et une colonne isolée y est placée pour servir d'appui intermédiaire. ... Au-dessus de l'anneau périphérique se déploie une tribune annulaire qui donne sur l'espace central. Les douze supports sont constitués de sept paires de colonnes accouplées l'une en marbre et l'autre en brique, et de cinq piles rondes ou, si l'on veut, de colonnes plus grosses, toujours en brique. Cette bizarrerie s'explique facilement en admettant que les colonnes en marbre ont été reprises d'une version précédente de la rotonde où le corps central ... reposait sur huit piliers au lieu de douze. Dans la reconstruction après le tremblement de terre, le plan fut agrandi, la hauteur augmentée et l'on ajouta une tribune. Il fut donc nécessaire d'augmenter aussi bien le nombre des supports que leur section. Sept des huit colonnes originelles furent remployées dans la couronne mais la section portante étant devenue insuffisante, celle-ci fut doublée en flanquant chaque colonne d'une autre en brique de même dimension. La huitième colonne est la colonne isolée dite de la Flagellation. Au-dessus des arcs de la couronne s'élève un prisme dont les douze pans sont percés d'autant de fenêtres doubles communiquant avec la tribune, et séparées entre elles par de fines demi-colonnes en brique adossées aux arêtes. Ces demi-colonnes prennent appui sur le bord supérieur des chapiteaux des supports principaux et se terminent dans le haut par leurs propres chapiteaux qui reçoivent une corniche d'arceaux entrecroisés. Au-dessus de cette corniche démarre la coupole où nous suivons parfaitement sur la brique nue le raccordement progressif du dodécagone à la calotte sphérique. Abordons maintenant le mausolée de saint Pétrone, singulière construction en forme de chaire avec un escalier qui monte en s'enroulant autour d'elle sur les côtés; la chaire se termine par une plate-forme entourée d'une balustrade à colonnettes. Trois hauts-reliefs sont encastrés dans la face antérieure divisée par des colonnettes de marbre et surmontée d'un arc trilobé. Dans le bas, un emmarchement octogonal à trois degrés occupe le centre du pavement et à son niveau s'ouvre dans la chaire une petite fenestella d'accès aux reliques du saint. Sur le flanc gauche de la chaire se greffe, à la façon d'une prolongation et à une hauteur moindre, un ambon avec deux hauts-reliefs sur les faces visibles. Cet encombrant monument trouble - par sa masse excessive et son décor surabondant - l'harmonieuse architecture de la rotonde. Les parties sculptées présentent cependant un grand intérêt. Les deux hauts-reliefs de l'ambon portent les symboles des évangélistes : le taureau et l'aigle sur la face antérieure, l'ange et le lion sur la face latérale. Ce sont d'excellentes œuvres en stuc (mais à première vue on les prendrait pour du marbre) de la première moitié du XIIe siècle; d'après Montorsi, leur premier emplacement aurait été dans la basilique Saint-Vital. Les trois reliefs sur le devant de la chaire sont, par contre, des stucs du XIVe siècle qui représentent les Saintes Femmes au tombeau : à gauche les trois Maries, à droite les gardes endormis, au milieu l'ange assis sur le tombeau vide qui annonce la Résurrection. Les chapiteaux des supports principaux sont sobres et sans sculpture; ceux des fenêtres doubles de la tribune et des demi-colonnes d'angle du dodécagone sont plus élaborés et plus élégants. Dans le côté Nord de la rotonde, s'ouvre - à travers un mur d'une épaisseur exceptionnelle (plus de 2 m) - l'accès à la troisième église, c'est-à-dire à la petite basilique Saint-Vital. Remarquons en passant que la forte épaisseur du mur est la somme des deux murs distincts soudés plus tard en un seul.
Basilique des Saints Vital et Agricol
C'est la plus ancienne des trois églises. Comme on l'a dit, elle fut fondée à la fin du IVe siècle par saint Ambroise, ou au siècle suivant par saint Pétrone; elle fut plusieurs fois reconstruite, et ne trouva sa forme définitive qu'à la fin du XIIe siècle, après le tremblement de terre (Porter l'assigne à 1195). On en a déjà vu l'extérieur, où la main des restaurateurs se révèle particulièrement lourde. Par contre, l'intérieur est le mieux conservé de tout l'ensemble monumental, celui où les lignes romanes du XIIe siècle semblent les moins remaniées. La maçonnerie en brique apparente, les pavés du sol, la pierre des colonnes et des arcs révèlent toute leur ancienneté. Les voûtes sont couvertes d'un enduit neutre et discret. De gros cercles de fer semblables à des cicatrices entourent certaines colonnes, fissurées par les tremblements de terre ou par le poids des siècles; et la présence de pièces sculptées remployées, romanes ou byzantines, témoigne des vicissitudes de la basilique primitive. Le mobilier se limite à l'autel et aux sarcophages des saints titulaires, un dans chacune des absidioles. Le plan de la basilique est à trois nefs et trois absides, avec des travées en système alterné (c'est-à-dire d'amplitude double dans la nef centrale) couvertes de voûtes d'arêtes. Les travées sont au nombre de cinq dans les nefs latérales et de trois dans la nef centrale ; les supports sont des paires de piliers composés en brique alternant avec des paires de colonnes en pierre. Les piliers, de section quadrilobée, ont des chapiteaux cubiques en pierre dont la partie arrondie présente une forme spéciale qu'on retrouvera sur les piliers de la cour; les colonnes sont romaines pour la plupart, et les chapiteaux se révèlent aussi de remploi. Le chapiteau ionique de la dernière colonne de droite avant l'abside est nettement romain. D'autres fragments de marbres romains et byzantins sont utilisés dans les consoles des nefs latérales, dans les impostes de l'entrée de l'abside centrale et parfois ailleurs encore. ...
Cour de Pilate
Après être rentrés dans la rotonde, on sort par le côté Est dans le petit cloître dit cour de Pilate. Celui-ci occupe une position centrale dans l'ensemble monumental, étant adjacent au moins en partie à chacune des quatre églises et au grand cloître. Il a une forme rectangulaire. Les deux grands côtés sont à portique, les deux autres sont occupés à l'Ouest par la rotonde du Calvaire, sur trois des côtés de son octogone, à l'Est par la façade de l'église de la Trinité. Le sol est empierré. Les portiques sur les deux grands côtés se composent de vastes arcs de pierre en plein cintre retombant sur des piliers en brique de section quadrilobée; les chapiteaux en pierre sont cubiques, avec des lobes saillants et un évidement dans la partie chanfreinée, comme ceux de la basilique Saint-Vital. Dans le bas, les piliers se terminent par une doucine renversée et reposent sur de robustes socles carrés. La maçonnerie en brique au-dessus des arcs est scandée de pilastres en forte saillie qui reçoivent la corniche d'arceaux placée sous l'égout du toit. Les travées du portique sont délimitées par des arcs transversaux et couvertes de voûtes d'arêtes. Tout l'ensemble est bien proportionné et solidement construit dans la meilleure tradition romane (on pense à première vue au quadruple portique de Saint-Ambroise à Milan). Sous les portiques sont encastrées diverses inscriptions lapidaires et pierres tombales et s'ouvrent de nombreuses portes. Du côté Sud, on voit la face latérale surélevée de l'église du Crucifix et d'autres chapelles ; et au-delà surgit le clocher. L'octogone du Calvaire présente du côté de la cour une maçonnerie analogue à celle déjà vue à l'extérieur mais beaucoup plus élaborée, dans le style de Ravenne, semblable à celle de l'abbaye de Pomposa. Le décor se caractérise par des figures géométriques simples et par des oppositions de couleur, grâce à l'emploi judicieux du marbre, du grès et de la brique. Ce décor se présente sous la forme de larges bandes superposées qui, dans le haut, cèdent la place à la brique seule. La bande située sous l'égout du toit est celle que l'on a déjà vue de l'autre côté, corniche d'arceaux entrecroisés (tandis que les arceaux dans le haut des portiques sont simples). Le corps à douze pans ne présente pas non plus de différence sur ce côté par rapport à celui qu'on voit de l'extérieur.
Du côté Est apparaît la façade de l'église de la Trinité (qui, selon Porter, fut pendant un temps un bâtiment ouvert où le portique se prolongeait sur deux autres travées). Cette façade tout entière est une reconstitution de la fin du xixe siècle dans le style byzantin, et l'on doit donc la considérer comme étant en soi une œuvre composite. Par contre, le portail mérite qu'on s'y intéresse; encadré de piédroits et d'une archivolte élégamment sculptés de rinceaux, c'est une œuvre de la fin du xne siècle provenant d'une autre partie de l'ensemble monumental et placée ici par les restaurateurs. ...
Eglise de la Trinité
Cette quatrième église de l'ensemble monumental, jadis appelée de la Sainte-Croix, est, par certains côtés, la plus intéressante, mais elle est aussi la plus défigurée par les reconstructions. Sous son aspect actuel, elle se présente comme une œuvre entièrement moderne, sur laquelle il ne vaut pas la peine de s'attarder; les enduits sont tout récents, les maçonneries nouvelles, les marbres rutilants et les cuivres étincelants. ...
Le grand Cloitre
On peut attribuer à deux époques différentes ce délicieux cloître à portiques et à galeries, comme le montre clairement l'architecture des deux étages. Le portique fut probablement construit à l'époque du grand élan de construction à Saint-Étienne, c'est-à-dire entre 1117 et 1140; la galerie de l'étage supérieur fut ajoutée ultérieurement entre le milieu du xne siècle et les premières décennies du xme. Dans le portique apparaît à l'évidence l'utilisation hâtive d'éléments récupérés, colonnes et portions de colonnes recueillis dans les ruines causées par le tremblement de terre; dans la galerie, on se trouve en face d'une exécution plus soignée, très travaillée, répartie dans le temps. Les quatre côtés du portique sont identiques, formés chacun de cinq grandes arcades closes dans le bas par un muret; celui-ci s'ouvre sous l'arcade centrale de chacun des côtés pour donner accès au petit jardin (aujourd'hui pavé) et au puits. Les supports des arcs aux angles et dans les arcades centrales, sont faits de maçonneries massives en brique sans aucune moulure ; mais une fois sur deux, dans les paires d'arcades, de part et d'autre de l'arcade centrale, la maçonnerie s'interrompt pour laisser la place à des supports en marbre. Ceux-ci (huit en tout) sont constitués sur deux côtés de courts troncs de colonne, sur les deux autres de faisceaux de quatre colonnettes, faites manifestement de sections de colonnes plus longues. On s'est complètement passé de bases et de chapiteaux : les colonnettes prennent appui dans le bas sur le muret, et rejoignent dans le haut le sommier des deux arcs contigus. ... A l'étage supérieur s'ouvre la galerie, qui s'étend uniformément sur les quatre côtés, composée de quatorze arcs par côté retombant sur des colonnettes jumelées d'élégante facture. Les chapiteaux sont eux-mêmes ouvragés et élégants. La plupart sont sculptés de feuillage et de volutes, de style quasi gothique; sur l'un des côtés - à l'Ouest - nous avons par contre des chapiteaux à figures grotesques : hommes accroupis qui tiennent dans leurs mains le haut d'une colonne et entre leurs genoux le haut de l'autre, ou autres inventions analogues, pleines de verve et sculptées avec aisance. ...
(extrait de : Emilie romane ; Sergio Stocchi, Ed. Zodiaque, Coll. La nuit des Temps, 1984, pp. 313-365)
Coordonnées GPS : N44.492208 ; E11.348844
Ensemble d'églises romanes Santo Stefano ; commune de Bologna, province de Bologne, région d'Emilie-Romagne, Italie
Saint-Étienne qui, à l'époque paléochrétienne, se trouvait hors les murs, est maintenant au plein centre de la ville, à moins de 300 m du carrefour des Torri Pendenti (tours penchées). La rue Santo Stefano est l'une des plus grandes artères urbaines, conduisant à l'angle Sud-Ouest des murailles du xvie siècle; peu après son départ, la rue s'élargit en une place triangulaire sur laquelle donne le monastère ainsi que la façade des trois églises qui lui sont adjointes. La plus marquante est celle du Crucifix, par où l'on accède actuellement à l'ensemble de Saint-Étienne et où commence la visite. ... La façade à deux rampants a des proportions proches du carré; elle est divisée en trois par deux paires de contreforts, deux aux angles, et deux médians adossés au mur. La division en trois est purement décorative et ne correspond pas à une division analogue à l'intérieur, fait d'une seule salle. Le portail a un encadrement en brique et est surmonté d'un pignon. A mi-hauteur s'ouvre une rangée de quatre fenêtres simples à l'arc brisé; plus haut, au milieu, un oculus à la bordure de brique. La corniche sous l'égout du toit est soulignée d'une frise d'arceaux. Sur l'arête de gauche enfin se greffe une chaire cylindrique, petit balcon d'angle arrondi qui frappe la vue dès l'abord, note coquette reconnais sable de loin; elle se développe sur trois quarts de cercle de la façade à la face latérale, et elle est supportée par trois consoles que quatre arcs raccordent entre elles et avec les murs. A l'arrière de l'église, à une distance approximativement égale aux deux tiers de sa longueur, domine une masse volumineuse et bien visible presque deux fois plus haute : c'est le sanctuaire surélevé en 1637, début d'un agrandissement plus étendu qui était destiné à se poursuivre encore, comme le révèle la façade inachevée. Derrière la surélévation, le long du flanc droit (méridional) de la nef, s'élève le clocher roman de section carrée, avec des pilastres d'angle en saillie et une étroite lésène au milieu de chaque face, sans ouverture, sauf celle de l'étage campanaire. Partant de l'angle de gauche de la façade, une clôture délimite l'espace herbeux triangulaire (inaccessible, mais visible) sur lequel donne l'église octogonale et la petite basilique des saints Vital et Agricol. Son niveau est encore plus bas que celui du parvis dallé de l'église du Crucifix. ... La rotonde du Calvaire (jadis Saint-Étienne) est bien visible dans sa géométrie rigoureuse : prisme octogonal sur lequel s'élève le corps dodécagonal qui abrite la coupole. Trois côtés de l'octogone donnent sur le parvis herbeux; celui du milieu joue le rôle de façade et contient le portail (la Porte sainte dans la symbolique de Jérusalem) entouré d'une bordure à trois moulures ; au-dessus s'ouvre une fenêtre double. Cette façade est animée par trois arcs aveugles sur consoles de pierre, qui se retrouvent (deux de chaque côté) sur les deux autres faces visibles. Le parement, dans tout le registre inférieur qui comprend les arcs aveugles, est enrichi d'un jeu de couleur par de larges assises en pierre (plus semblables à des bandeaux encastrés qu'à de véritables blocs portants) alternant avec de minces assises de brique. Un grand nombre d'autres pierres encastrées composent un décor géométrique simple et vivant sous les arcs aveugles et dans les écoinçons; on y reconnaît de nombreux fragments de marbres antiques, paléochrétiens ou byzantins, encastrés au hasard mais gardant le même pouvoir évocateur. En particulier, il vaut la peine de remarquer la corniche aux belles volutes de feuillage qui sert de limite d'étage au-dessus des arcs aveugles, et la fausse fenêtre à gauche du portail, composée de cinq paires de plaques de marbre avec de beaux reliefs d'entrelacs. Le décor qui couronne l'octogone sous l'égout du toit se compose d'une frise d'arceaux entrecroisés, surmontée d'une corniche en dents d'engrenage. Plus singulière est la corniche qui couronne la tour à douze pans sous l'égout du toit, dont les arceaux sont en mitre. Le parement de cette tour est fort intéressant car il est fait de briques carrées placées en diagonale comme dans F« opus reticulatum » des Romains. De tout l'ensemble, c'est l'extérieur de la rotonde du Calvaire qui conserve le mieux son aspect d'authentique ancienneté, surtout si on le compare aux deux façades qui la flanquent où l'œuvre des restaurateurs est bien plus apparente. La basilique des saints Vital et Agricol est adjacente à la rotonde du Calvaire, sa façade se greffant à l'une des arêtes de l'octogone, c'est-à-dire dans un plan vertical plus en arrière. La façade apparaît comme une œuvre de totale reconstruction plutôt que de restauration. ... Décrivons brièvement la façade actuelle, pour demeurer un chroniqueur fidèle, tout en ne croyant guère à sa valeur en tant que document d'architecture médiévale. Elle présente une silhouette à rampants interrompus et est divisée en trois par deux paires de contreforts à section triangulaire en forte saillie. Le long des rampants, sous l'égout du toit, court une corniche trop haute, soulignée par des arceaux. Dans le pignon est encastrée une « croix de Malte » en pierre, sans style ; au-dessous s'ouvre une petite fenêtre double. Il existe un unique portail central, tandis que dans chacun des panneaux latéraux se trouve une fenêtre simple. Dans le flanc Nord, scandé du même type de contreforts triangulaires qu'en façade, s'ouvre un second portail. Les sculptures sont incontestablement les éléments les plus intéressants à l'extérieur de notre basilique : celles des deux portails - pièces authentiques en soi, même si les portails paraissent avoir été remontés de façon assez arbitraire - et une plaque encastrée au centre de la façade entre le portail et la fenêtre double. La plaque représente un Christ bénissant qui tient une croix processionnelle, flanquée des deux protomartyrs bolonais, comme le précisent leurs noms gravés : s. vitalis et s. agricola. Sur le portail de façade, notons une archivolte sculptée de rinceaux insérée à l'intérieur d'une baie plus large (dont on a dû rétrécir l'ouverture) et deux chapiteaux figuratifs surmontés d'un tailloir de feuillage. Les figures représentent, de gauche à droite : un génie nu qui chevauche un dragon à deux têtes; la Visitation; un ensemble de douze petites têtes groupées trois par trois les unes au-dessus des autres (les Saints Innocents du massacre d'Hérode ?); un griffon monté en croupe sur un autre animal plus petit. Sur le portail latéral, nous trouvons une autre paire de chapiteaux de type et de formes semblables (prisme plus cylindrique) sculptés pour coiffer des piédroits rectangulaires flanqués d'une colonnette sur le côté interne. Les figures, toujours vues de gauche à droite, sont : un lion dressé sur ses pieds qui pose la patte sur l'épaule d'une femme; on ne sait s'il s'agit d'une agression ou s'il lui parle à l'oreille. La femme s'appuie sur les branches d'un arbre ; à ses pieds est posée une tête humaine. Vient ensuite un personnage, les bras croisés, qui est, dirait-on, un clerc en prière, mais on peut sans doute l'interpréter comme la Vierge de l'Annonciation, étant donné que, sur le chapiteau opposé, on voit un ange, peut-être Gabriel. Puis apparaissent une sirène à double queue et un oiseau aux ailes repliées. Sous la partie cylindrique de l'un et l'autre chapiteaux sont insérés deux petits chapiteaux de feuillage de type byzantin, probablement hors de leur place. Toutes ces sculptures sont de facture grossière et d'un style barbare, les plis raides et les visages inexpressifs. Elles sont cependant intéressantes en raison de l'interprétation que l'on peut donner des thèmes représentés ; ce sont, de toute façon, des œuvres attribuables à la reconstruction romane de la basilique vers la fin du XIe siècle. ...
Eglise du Crucifix
L'église par laquelle on commence est chronologiquement la plus tardive des trois, ... Elle portait à l'origine le nom de Saint-Jean-Baptiste puis celui de la Madeleine, puis celui du Crucifix, selon les exigences changeantes de la nouvelle Jérusalem. L'intérieur se compose de trois parties distinctes -nef, crypte, sanctuaire - comptées comme trois églises à des fins de dévotion pour arriver au nombre sacré de sept.
La nef, que l'on préférerait appeler une salle, est un grand espace rectangulaire couvert d'une charpente apparente; sur les murs blanchis à la chaux se profilent de hauts pilastres en maçonnerie qui reçoivent les arcs aveugles. Le tout est manifestement dû à la restauration, ou mieux à la reconstruction, et nous devons donc considérer comme authentiques les seules maçonneries externes et les dimensions. Cette salle sert comme de parterre à l'ensemble crypte-sanctuaire qui s'ouvre à la façon d'une scène de théâtre au-delà d'une arcature sur le mur du fond. Au bas de ce mur se trouvent cinq arcades, les deux extrêmes aveugles et les trois autres ouvertes sur l'escalier qui descend à la crypte. Au milieu un large escalier monte au sanctuaire. ... Du sanctuaire, construction entièrement baroque, on vante la luminosité et le caractère grandiose. Revenant à notre domaine, examinons la crypte qui est la partie la plus intéressante. Selon Montorsi, elle fut construite en 1019 par l'abbé Martin pour servir de nouveau sanctuaire aux reliques des protomartyrs, transférées de la basilique primitive dédiée maintenant à saint Isidore. Elle a un plan à peu près carré et ses voûtes soutenues par seize supports, quatre rangées de quatre. Les quatre de la première rangée sont des piliers composés qui reçoivent les arcs d'entrée; les douze autres - sauf une - sont de belles colonnes de marbre rouge de Vérone aux chapiteaux intéressants, certains de feuillage, l'un figuré, d'autres cubiques; la dernière rangée vers le fond a des chapiteaux Renaissance de l'ordre dorique. Une singularité difficile à expliquer est la présence en première position à droite de la seconde rangée d'un gros pilier de section quadrilobée, en brique (le « sauf un » signalé plus haut) qui contraste vivement avec les fines colonnes. Une fois revenus dans la nef-salle, une porte dans le mur de gauche nous donne accès à l'église du Calvaire.
Eglise du Calvaire
C'est la rotonde jadis dédiée à saint Etienne, appelée aussi du Saint-Sépulcre, c'est-à-dire l'ех-baptistère byzantin; à la place de la vasque baptismale se trouve - décentré cependant un peu vers l'Ouest - le mausolée de saint Pétrone qui tient lieu du sépulcre du Christ dans le symbolisme de la nouvelle Jérusalem. Lorsque l'on compare l'aspect actuel avec les photographies anciennes, on n'a pas envie, cette fois, de blâmer les restaurateurs qui ont supprimé les fresques maniérées du début du XIXe siècle aux murs et à la coupole. Nous savons que celles-ci, par contre, ont causé la perte d'anciennes fresques byzantines; de toute façon, la remise au jour de la maçonnerie nue en brique et la suppression de la clôture Renaissance placée entre les colonnes a restitué à ce noble monument de plan centré une grande partie de sa dignité. Unique note discordante : l'architecture du mausolée, hypertrophique et alourdie par une stupide balustrade à colonnes très rapprochées. L'architecture de la rotonde de Saint-Étienne dans sa forme actuelle est assignable à la seconde moitié du XIIe siècle, fruit d'une reconstruction radicale après le tremblement de terre de 1117. ... La rotonde de Saint-Étienne est faite d'une structure centrale de douze supports situés à égale distance sur une circonférence, recevant autant d'arcs en plein cintre, structure enfermée dans une maçonnerie extérieure octogonale. L'anneau compris entre l'octogone et le cercle est couvert de voûtes d'arêtes toutes de formes et de dimensions fort irrégulières, soit en raison de la nécessité d'adapter le dodécagone à l'octogone, soit du fait de l'irrégularité de l'octogone lui-même. Celle-ci est particulièrement évidente dans l'angle Nord-Est où se vérifie l'éloignement maximum entre le mur extérieur et la structure centrale, et une colonne isolée y est placée pour servir d'appui intermédiaire. ... Au-dessus de l'anneau périphérique se déploie une tribune annulaire qui donne sur l'espace central. Les douze supports sont constitués de sept paires de colonnes accouplées l'une en marbre et l'autre en brique, et de cinq piles rondes ou, si l'on veut, de colonnes plus grosses, toujours en brique. Cette bizarrerie s'explique facilement en admettant que les colonnes en marbre ont été reprises d'une version précédente de la rotonde où le corps central ... reposait sur huit piliers au lieu de douze. Dans la reconstruction après le tremblement de terre, le plan fut agrandi, la hauteur augmentée et l'on ajouta une tribune. Il fut donc nécessaire d'augmenter aussi bien le nombre des supports que leur section. Sept des huit colonnes originelles furent remployées dans la couronne mais la section portante étant devenue insuffisante, celle-ci fut doublée en flanquant chaque colonne d'une autre en brique de même dimension. La huitième colonne est la colonne isolée dite de la Flagellation. Au-dessus des arcs de la couronne s'élève un prisme dont les douze pans sont percés d'autant de fenêtres doubles communiquant avec la tribune, et séparées entre elles par de fines demi-colonnes en brique adossées aux arêtes. Ces demi-colonnes prennent appui sur le bord supérieur des chapiteaux des supports principaux et se terminent dans le haut par leurs propres chapiteaux qui reçoivent une corniche d'arceaux entrecroisés. Au-dessus de cette corniche démarre la coupole où nous suivons parfaitement sur la brique nue le raccordement progressif du dodécagone à la calotte sphérique. Abordons maintenant le mausolée de saint Pétrone, singulière construction en forme de chaire avec un escalier qui monte en s'enroulant autour d'elle sur les côtés; la chaire se termine par une plate-forme entourée d'une balustrade à colonnettes. Trois hauts-reliefs sont encastrés dans la face antérieure divisée par des colonnettes de marbre et surmontée d'un arc trilobé. Dans le bas, un emmarchement octogonal à trois degrés occupe le centre du pavement et à son niveau s'ouvre dans la chaire une petite fenestella d'accès aux reliques du saint. Sur le flanc gauche de la chaire se greffe, à la façon d'une prolongation et à une hauteur moindre, un ambon avec deux hauts-reliefs sur les faces visibles. Cet encombrant monument trouble - par sa masse excessive et son décor surabondant - l'harmonieuse architecture de la rotonde. Les parties sculptées présentent cependant un grand intérêt. Les deux hauts-reliefs de l'ambon portent les symboles des évangélistes : le taureau et l'aigle sur la face antérieure, l'ange et le lion sur la face latérale. Ce sont d'excellentes œuvres en stuc (mais à première vue on les prendrait pour du marbre) de la première moitié du XIIe siècle; d'après Montorsi, leur premier emplacement aurait été dans la basilique Saint-Vital. Les trois reliefs sur le devant de la chaire sont, par contre, des stucs du XIVe siècle qui représentent les Saintes Femmes au tombeau : à gauche les trois Maries, à droite les gardes endormis, au milieu l'ange assis sur le tombeau vide qui annonce la Résurrection. Les chapiteaux des supports principaux sont sobres et sans sculpture; ceux des fenêtres doubles de la tribune et des demi-colonnes d'angle du dodécagone sont plus élaborés et plus élégants. Dans le côté Nord de la rotonde, s'ouvre - à travers un mur d'une épaisseur exceptionnelle (plus de 2 m) - l'accès à la troisième église, c'est-à-dire à la petite basilique Saint-Vital. Remarquons en passant que la forte épaisseur du mur est la somme des deux murs distincts soudés plus tard en un seul.
Basilique des Saints Vital et Agricol
C'est la plus ancienne des trois églises. Comme on l'a dit, elle fut fondée à la fin du IVe siècle par saint Ambroise, ou au siècle suivant par saint Pétrone; elle fut plusieurs fois reconstruite, et ne trouva sa forme définitive qu'à la fin du XIIe siècle, après le tremblement de terre (Porter l'assigne à 1195). On en a déjà vu l'extérieur, où la main des restaurateurs se révèle particulièrement lourde. Par contre, l'intérieur est le mieux conservé de tout l'ensemble monumental, celui où les lignes romanes du XIIe siècle semblent les moins remaniées. La maçonnerie en brique apparente, les pavés du sol, la pierre des colonnes et des arcs révèlent toute leur ancienneté. Les voûtes sont couvertes d'un enduit neutre et discret. De gros cercles de fer semblables à des cicatrices entourent certaines colonnes, fissurées par les tremblements de terre ou par le poids des siècles; et la présence de pièces sculptées remployées, romanes ou byzantines, témoigne des vicissitudes de la basilique primitive. Le mobilier se limite à l'autel et aux sarcophages des saints titulaires, un dans chacune des absidioles. Le plan de la basilique est à trois nefs et trois absides, avec des travées en système alterné (c'est-à-dire d'amplitude double dans la nef centrale) couvertes de voûtes d'arêtes. Les travées sont au nombre de cinq dans les nefs latérales et de trois dans la nef centrale ; les supports sont des paires de piliers composés en brique alternant avec des paires de colonnes en pierre. Les piliers, de section quadrilobée, ont des chapiteaux cubiques en pierre dont la partie arrondie présente une forme spéciale qu'on retrouvera sur les piliers de la cour; les colonnes sont romaines pour la plupart, et les chapiteaux se révèlent aussi de remploi. Le chapiteau ionique de la dernière colonne de droite avant l'abside est nettement romain. D'autres fragments de marbres romains et byzantins sont utilisés dans les consoles des nefs latérales, dans les impostes de l'entrée de l'abside centrale et parfois ailleurs encore. ...
Cour de Pilate
Après être rentrés dans la rotonde, on sort par le côté Est dans le petit cloître dit cour de Pilate. Celui-ci occupe une position centrale dans l'ensemble monumental, étant adjacent au moins en partie à chacune des quatre églises et au grand cloître. Il a une forme rectangulaire. Les deux grands côtés sont à portique, les deux autres sont occupés à l'Ouest par la rotonde du Calvaire, sur trois des côtés de son octogone, à l'Est par la façade de l'église de la Trinité. Le sol est empierré. Les portiques sur les deux grands côtés se composent de vastes arcs de pierre en plein cintre retombant sur des piliers en brique de section quadrilobée; les chapiteaux en pierre sont cubiques, avec des lobes saillants et un évidement dans la partie chanfreinée, comme ceux de la basilique Saint-Vital. Dans le bas, les piliers se terminent par une doucine renversée et reposent sur de robustes socles carrés. La maçonnerie en brique au-dessus des arcs est scandée de pilastres en forte saillie qui reçoivent la corniche d'arceaux placée sous l'égout du toit. Les travées du portique sont délimitées par des arcs transversaux et couvertes de voûtes d'arêtes. Tout l'ensemble est bien proportionné et solidement construit dans la meilleure tradition romane (on pense à première vue au quadruple portique de Saint-Ambroise à Milan). Sous les portiques sont encastrées diverses inscriptions lapidaires et pierres tombales et s'ouvrent de nombreuses portes. Du côté Sud, on voit la face latérale surélevée de l'église du Crucifix et d'autres chapelles ; et au-delà surgit le clocher. L'octogone du Calvaire présente du côté de la cour une maçonnerie analogue à celle déjà vue à l'extérieur mais beaucoup plus élaborée, dans le style de Ravenne, semblable à celle de l'abbaye de Pomposa. Le décor se caractérise par des figures géométriques simples et par des oppositions de couleur, grâce à l'emploi judicieux du marbre, du grès et de la brique. Ce décor se présente sous la forme de larges bandes superposées qui, dans le haut, cèdent la place à la brique seule. La bande située sous l'égout du toit est celle que l'on a déjà vue de l'autre côté, corniche d'arceaux entrecroisés (tandis que les arceaux dans le haut des portiques sont simples). Le corps à douze pans ne présente pas non plus de différence sur ce côté par rapport à celui qu'on voit de l'extérieur.
Du côté Est apparaît la façade de l'église de la Trinité (qui, selon Porter, fut pendant un temps un bâtiment ouvert où le portique se prolongeait sur deux autres travées). Cette façade tout entière est une reconstitution de la fin du xixe siècle dans le style byzantin, et l'on doit donc la considérer comme étant en soi une œuvre composite. Par contre, le portail mérite qu'on s'y intéresse; encadré de piédroits et d'une archivolte élégamment sculptés de rinceaux, c'est une œuvre de la fin du xne siècle provenant d'une autre partie de l'ensemble monumental et placée ici par les restaurateurs. ...
Eglise de la Trinité
Cette quatrième église de l'ensemble monumental, jadis appelée de la Sainte-Croix, est, par certains côtés, la plus intéressante, mais elle est aussi la plus défigurée par les reconstructions. Sous son aspect actuel, elle se présente comme une œuvre entièrement moderne, sur laquelle il ne vaut pas la peine de s'attarder; les enduits sont tout récents, les maçonneries nouvelles, les marbres rutilants et les cuivres étincelants. ...
Le grand Cloitre
On peut attribuer à deux époques différentes ce délicieux cloître à portiques et à galeries, comme le montre clairement l'architecture des deux étages. Le portique fut probablement construit à l'époque du grand élan de construction à Saint-Étienne, c'est-à-dire entre 1117 et 1140; la galerie de l'étage supérieur fut ajoutée ultérieurement entre le milieu du xne siècle et les premières décennies du xme. Dans le portique apparaît à l'évidence l'utilisation hâtive d'éléments récupérés, colonnes et portions de colonnes recueillis dans les ruines causées par le tremblement de terre; dans la galerie, on se trouve en face d'une exécution plus soignée, très travaillée, répartie dans le temps. Les quatre côtés du portique sont identiques, formés chacun de cinq grandes arcades closes dans le bas par un muret; celui-ci s'ouvre sous l'arcade centrale de chacun des côtés pour donner accès au petit jardin (aujourd'hui pavé) et au puits. Les supports des arcs aux angles et dans les arcades centrales, sont faits de maçonneries massives en brique sans aucune moulure ; mais une fois sur deux, dans les paires d'arcades, de part et d'autre de l'arcade centrale, la maçonnerie s'interrompt pour laisser la place à des supports en marbre. Ceux-ci (huit en tout) sont constitués sur deux côtés de courts troncs de colonne, sur les deux autres de faisceaux de quatre colonnettes, faites manifestement de sections de colonnes plus longues. On s'est complètement passé de bases et de chapiteaux : les colonnettes prennent appui dans le bas sur le muret, et rejoignent dans le haut le sommier des deux arcs contigus. ... A l'étage supérieur s'ouvre la galerie, qui s'étend uniformément sur les quatre côtés, composée de quatorze arcs par côté retombant sur des colonnettes jumelées d'élégante facture. Les chapiteaux sont eux-mêmes ouvragés et élégants. La plupart sont sculptés de feuillage et de volutes, de style quasi gothique; sur l'un des côtés - à l'Ouest - nous avons par contre des chapiteaux à figures grotesques : hommes accroupis qui tiennent dans leurs mains le haut d'une colonne et entre leurs genoux le haut de l'autre, ou autres inventions analogues, pleines de verve et sculptées avec aisance. ...
(extrait de : Emilie romane ; Sergio Stocchi, Ed. Zodiaque, Coll. La nuit des Temps, 1984, pp. 313-365)
Coordonnées GPS : N44.492208 ; E11.348844
Coin Alma et Bellechasse, Montréal
« L’installation vidéo interactive «Façade» prend vie tous les soirs dans Rosemont–Petite-Patrie
De l’art pour mieux vivre le confinement
Le collectif artistique multidisciplinaire Slacheurs vous présente sa première création intitulée Façade. Créée en collaboration avec HUB Studio et Elevation IT, Façade est une installation vidéo interactive qui nous plonge au cœur d’un étrange récit dans lequel des personnages nous interpellent avec leurs regards, leurs gestes et leur singularité. Pensée pendant le confinement, Façade offre au spectateur une réflexion sur le décalage entre ce qu’il aspire être et ce qu’il n’arrive pas à atteindre.
Le public est invité à découvrir les personnages de Façade, qui habiteront la devanture du 200 rue Bellechasse Est, dans l’arrondissement de Rosemont–Petite-Patrie, tous les soirs entre 18 h et 23 h, et ce, jusqu’au 1er novembre 2020.
Utilisant la façade d’un édifice, l’histoire se révèle à travers l’apparence trompeuse, maquillée et « chirurgiée » des personnages de l’artiste internationale LouRie (Marie-Lou Desmeules). À travers un processus de transformation qui imite la chirurgie plastique, Lourie explore l’ambiguïté entre la beauté et la laideur qui participe à la complexité de la perception de soi. Utilisant de vraies personnes comme canevas, Lourie applique différents matériaux bruts et de la peinture pour sculpter de nouvelles personnalités archétypales qui ressemblent parfois à des icônes populaires connues.
Ce projet s'inscrit dans la programmation culturelle des Voies actives sécuritaires, financée dans le cadre de l’Entente sur le développement culturel de Montréal et de l’Entente Réflexe Montréal conclues entre la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec.
À propos du collectif Slacheurs
Slacheurs est un collectif d’artistes issus de différentes disciplines dont les membres fondateurs sont Frédéric Baune, Stéphanie Dubeau, Marie-Lou Desmeules, Miguel Legault, David Lobjoie et Nathalie Pelletier. Le concept interactif, consistant à animer la vidéo lorsqu’il y a du mouvement dans la rue, est une création de Gonzalo Soldi de Hub Studio »
www.journeesdelaculture.qc.ca/activites/facade-installati...
Les blousons noirs sont une sous-culture juvénile apparue en France dans les années 1950 et qui a connu son apogée entre 1958 et 1961. Issue de l'influence américaine, connotée à un code vestimentaire particulier et au rock'n roll, elle a été la matrice originelle du mouvement yéyé et de quasiment toutes les modes adolescentes ultérieures. Des sous-cultures similaires ont fleuri au même moment dans d'autres pays d'Europe.
La culture « blouson noir » s'est cristallisée autour d'importations américaines qui ont été autant de chocs culturels :
Le film L'Équipée sauvage (The Wild One), sorti en 1953 aux États-Unis mais popularisé courant 1955 en Europe, où le personnage interprété par Marlon Brando révèle d'un coup une façon d'être qui fait époque : cuir noir, moto, machisme, volonté de choquer, esprit de gang, violence à la limite de la criminalité.
Un autre film, La Fureur de vivre (Rebel Without a Cause) arrive en 1956 en France et fait de James Dean une icône définitive. Il introduit l'idée importante que le comportement des (futurs) blousons noirs n'est pas seulement un choix délibéré mais procède d'une fatalité générationnelle et de l'incompréhension des adultes.
L'arrivée au même moment du rock'n roll (Bill Haley et Elvis Presley en premier lieu, puis Gene Vincent, Eddie Cochran etc.) ajoute le son à l'image. Mais c'est une chanteuse française a priori non associée au rock'n roll qui apporte en 1956 une énorme visibilité médiatique au phénomène en formation, Édith Piaf, avec la chanson L'Homme à la moto, indirectement inspirée par L'Équipée sauvage.C'est durant l'été 1959 que l'appellation « blousons noirs » apparaît pour la première fois dans la presse, avec un article de France-Soir du 27 juillet 1959 relatant un affrontement entre bandes survenu au Square Saint-Lambert, dans le XVe arrondissement de Paris[1]. Cette désignation s'impose soudain comme synonyme de « jeunes voyous ». Les journaux se mettent alors à surenchérir en évoquant des bandes caractérisées par leur taille importante (il est question de groupes comptant jusqu'à une centaine de jeunes) et par leur violence. Les « blousons noirs » sont décrits comme des asociaux qui se battent à coups de chaînes de vélo (ou de moto), de coups de poing américains voire de couteaux à cran d'arrêt, qui cherchent la bagarre pour défendre leurs territoires urbains, particulièrement autour des portes de Paris, ou en faisant des descentes dans des bals ou des fêtes.Peu après, les journalistes forgèrent le terme « blousons dorés » pour désigner les jeunes fils de la bourgeoisie qui se faisaient remarquer dans les faits divers, par opposition aux « blousons noirs » qui étaient plutôt issus de milieux populaires.
Cette campagne de presse, qui tourne à la psychose collective, aura pour principal effet de mettre en vogue le genre blouson noir. Autour de 1960, dans tout le pays et dans tous les milieux sociaux, les jeunes gens à la mode aiment à s'habiller de cuir (mais le véritable Perfecto est encore rarissime), portent de grosses chemises à carreaux, se coiffent en arrière avec au sommet du front une large boucle asymétrique souvent brillantinée (la célèbre « banane »). À défaut d'une véritable moto, luxe accessible seulement aux plus fortunés, on roule sur des cyclomoteurs qui en ont à peu près l'aspect, de préférence une Flandria ou une Paloma, une mobylette à la rigueur. La petite délinquance est répandue dans ce milieu, sans être généralisée. Mais afin de choquer, les blousons noirs (qui se nomment eux-mêmes « loulous ») affectent de jouer les durs et de parler des argots empruntés au monde des truands.Ce milieu fournit la base sociale qui sera le marché initial du rock français. Il trouve ses héros en Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et spécialement Vince Taylor, avant que la vague yéyé ne relègue au second plan les blousons noirs, à partir de 1963, le tournant a lieu le 22 juin 1963, lors de la « folle nuit de la Nation » : un concert gratuit organisé par Salut les Copains à Paris sur la Place de la Nation attire une immense foule, des incidents graves ont lieu, attribués (à tort ou à raison) à des bandes de blousons noirs. La scène yéyé prend définitivement ses distances avec ces derniers.
Les sociologues qui se penchaient alors sur les origines du problème de la délinquance juvénile évoquaient un conflit de génération ou une révolte contre l'ordre établi, avant d'avancer des facteurs économiques.La thèse la plus courante suggère que les jeunes de tous les pays ayant connu les privations de l'après-guerre se sont lancés à corps perdu dans la recherche de la liberté et le plaisir, voulant jouir immédiatement des biens que la société de consommations leur proposait: musique, moto ou mode. Mais pas assez riche pour pouvoir se les procurer et s'apercevant que la société n'était pas disposée à modifier ses habitudes, ni à ne leur faire aucune concession, ils se révoltèrent et leur enthousiasme se transforma en violence.
D'autres enquêtes au début des années soixante contestent cette thèse en soulignant l'importance de l'urbanisation dans le malaise des jeunes en mettant l'accent sur la concentration de grands ensembles immobiliers dans les villes véritables fabrique de blousons noirs.
"Les cités industrielles sont surtout pathogènes parce qu'elles favorisent les rassemblements de jeunes gens sur un territoire restreint " (109)
Effectivement, les bandes urbaines profilent surtout dans les quartiers abritant des grands immeubles collectifs type HLM ou des groupes d'habitations à bon marché souvent insalubre. Si les blocs HLM marquent un progrès certain par rapport au taudis, l'essentiel y manque trop souvent. La plus part du temps, il n'y a ni jardins, ni espace, ni équipement sportif sans parler de l'absence totale de distraction. Les enfants et les adolescents ont le sentiment d'être en cage et la rue les attire comme un refuge mauvais.
"On ne sait pas quoi faire, racontent des adolescents. Alors on se retrouve et on s'ennuie ensemble "
Parmi les autres facteurs on évoque souvent la carence d'autorité, mais c'est surtout dans la carence du milieu familial qu'il faut rechercher l'origine du drame des blousons noirs ; famille désagrégée, séparations ou divorces, alcoolisme du père.
Pour Henri Joubrel ; la dissociation familiale est la cause essentielle de la conduite asociale d'un nombre grandissant de jeune. Les statistiques montrent que 80 % des jeunes inadaptés sociaux dont on connaît suffisamment l'histoire pour en établir un dossier approfondi sortent d'un foyer dissocié. (111)
Au foyer, ils se sentent mal aimés, les gosses souhaitent la chaleur, ils trouvent le chaos
" Un soir en rentrant chez ma mère elle m'a virée, elle avait un jules " raconte Momo de la bande des Batignolles, après avoir traîné quelques jours dans les rues, le tribunal lui trouvera une famille d'accueil. (112)
" A quatorze ans, je suis parti travailler. Plâtrier. Pourquoi ? Parce que mon père boit et ma mère aussi ". écrit Jean dans Rallye Jeunesse (113)
Ce qui fait dire à un éducateur lyonnais :
" Ce qui déboussole souvent les jeunes, c'est l'impossibilité de prendre leur père pour modèle"
(114)
Si la société cherche les causes du mal dont souffre la jeunesse un autre facteur souvent négligé réside certainement dans le fait qu'ils sont victime de l'incompréhension des adultes. L'emblématique film " La Fureur de Vivre " évoquait déjà ces relations difficiles entre parents et enfant. A la question "mentez--vous à vos parents" posé par un journaliste qui enquête pour un hebdomadaire sur les problèmes de la jeunesse, des jeunes répondent :
" On ne ment pas, on ne parle pas ".
Puis lorsqu'il leur demande : " Que leur reprochez-vous ? ",
ils répondent: " Ils font vraiment une trop sale gueule à table ! " 58 (47)
Dans la même logique , une jeune fille, Raymonde écrit à Rallye Jeunesse
" Ce dont on souffre, c'est de l'ambiance familiale, du manque de vérité, de l'injustice de ce que nous appelons la "vague des croulants" " (116)Dans le conflit adultes jeunes, on assiste même à des faits incroyables comme histoire révélé par l'Humanité ou des jeunes émules des blousons noirs qui pétaradaient la nuit en scooter troublant le sommeil des citoyens de deux patelins ont été tondues par quelques habitants.
" La tête base, le crâne soigneusement tondu, suivant leur chef de fil qui de surcroît avait été dépouillé de son pantalon, plusieurs jeunes gens ont et promené dans les rues de Charly et de Vernaison près de Lyon sous l'œil marqué de la population… " (117)
109 « Les blousons noirs : une société primitive ? » - H.Michel (Directeur du centre de Vaucresson) – J.Selosse (Chargé de recherche au CNRS), In Sciences Avenir N°211, septembre 1964.
110 – « Les blousons noirs : une société primitive ? »
111 – « Mauvais garçons de bonnes familles » Henri Joubrel, Aubier, Editions Montaigne,1959
112 – « Square des Batignoles », Cinq colonnes à la une, 04/11/1960
113 - « Vous avez la parole », in Rallye Jeunesse N°11, février 1960.
114 – « Les garçons sauvage, le blouson noir, une provocateur mais aussi un mal aimé » Le Progrès de Lyon,09/12/1962
115 - "Mauvais garçons de bonnes familles" Henri Joubrel
116 – « Vous avez la parole », in Rallye Jeunesse N°11, février 1960
117 – « Tondeuse pour porteur de blousons », L’humanité, 21 juillet 1961 Si la bande est sociale dans sa structure, elle est par contre anti -sociale par son activité et par sa fonction. Si à l'origine elle ne semble pas se constituer dans un but délinquant, la bande est perçue sous cette forme par la police et la société. En réalité beaucoup de jeunes blousons noirs adoptaient uniquement un mode de comportement sans verser dans la délinquance mais s'exposaient de part ce fait à la réprobation sociale et à la répression. La plupart du temps les actes délictueux ne sont pas prémédités et sont commis dans l'inconscience la plus complète. On cherche surtout à réaliser un coup pour se valoriser sans vraiment se rendre compte de la gravité du délit.
" Ils ne se préoccupent pas exagérément des ennuis qu'ils ont eux avec la justice et ne s'inquiètent pas à l'idée d'avoir un casier judiciaire "(93)
Les Coeurs verts Edouard Luntz (cahiers du cinéma)
Les deux tiers des délits reprochés aux adolescents délinquants sont commis contre la propriété, dont les formes essentielles sont : le vol, les délits visant les deux roues et les actes de vandalisme.
Exemple type de l'activité d'une bande ; celle d'Arpajon dont la police a arrêté le mois de décembre 1959 une vingtaine de membres. Ces garçons âgés de 14 à 18 ans qui suivaient la plupart des cours professionnels dans la région parisienne, se réunissaient chaque jour sur le pont de l'Orge pour y préparer leurs "coups".
" Ils essayaient des blousons en plastique noir et se sauvaient sans les payer. Ils chipaient des disques, pour les écouter ou les revendre. Ils volaient des scooters et des voitures qu'ils abandonnaient hors d'usage. Ils faisaient main basse sur le contenu des autos en stationnement. Ils crevaient les pneus, allumaient des incendies ". (94)
Des adolescents par manque d'argent de poche pratiquent le vol à la tire et certain n'hésitent pas à faire les sacs des veilles dame. Le vol à l'étalage sert des fois pour l'alimentation des surboums. Le vol a parfois l'aspect d'un jeu, d'un défi lancé aux règles sociales.
Les objets volés sont souvent considérés comme des trophées et planqués dans des repaires. C'était le cas pour une bande de Nancy dont les exploits consistaient à voler les objets les plus hétéroclites au cours de cambriolage pour les tenir stockés dans une cave. Le chef de la bande âgé de 16 ans n'a pas hésité à tirer avec une carabine sur les inspecteurs de police venue les arrêter. Ce qui vaudra les assises à trois mineurs. Dans la même région à Charleville, un groupe de six mineurs de 14 et 15 ans connus sous le nom de " La bande des blousons verts " dirigé par un garçon de 20 ans commet 24 vols et cambriolages, le plus souvent la nuit, par effraction. (95)
Dans la région bordelaise chaque membre du gang des As avait son casier dans le garage abandonné qui leur servait de Q.G. on y trouvait les objets les plus hétéroclites, sous-vêtements féminins, couteaux, fer à repasser, boîtes de conserve, appareils photos, jouets, chapelets, rasoirs, statue religieuse etc. Leurs plus beaux trophées; une plaque minéralogique de car de Police Secours qu'ils conservaient jalousement dans leur repaire (96)
Certaines bandes étaient spécialisées dans le casse, lors d'un interrogatoire un jeune raconte avec cynisme ses exploits :
" En pleine nuit, quand nos parents dormaient, on se sauvait et on se retrouvait là... Là, on buvait pour se donner du courage, on s'habillait, on emportait la matraque, et on y allait. On s'habillait tous pareil, avec un masque, pour ne pas être reconnus. Ca commençait par les vitrines des petites veilles. On fait le coup en quelques secondes, à grands coups de matraques. On se donne même pas la peine de voler, ça ne nous intéresse pas... juste une bricole en guise de souvenir. Après le casse on se sauvait en vitesse par des ruelles d'où on n'avait rien pu entendre. On revenait fêter ça et on allait se coucher " (97)
La forme la plus significative de la délinquance au tournant de la décennie est sans conteste le vol d'engins motorisés. La possession d'un tel engin est un symbole indéniable de virilité, de prestige (on compare souvent le deux roues au cheval du cow-boy). On l'emprunte pour tomber les filles ou pour s'amuser et s'exalter.
" On fonce la nuit en scooter sur les boulevards de ceinture jusqu'à épuisement de l'essence, le jour on fait peur aux passants sur les trottoirs "
Le plus souvent, après un emprunt à but ludique ou utilitaire, le véhicule est abandonné.
" Son usage répond à un besoin actualisé (retour tardif, fugue, infraction en vue, ou simple promenade le plus souvent) ; le besoin satisfait, le véhicule est abandonné "
" Il s'agit essentiellement de promenade à but ludique ou utilitaire. Ce n'est pas un vol d'appropriation ; sa dangerosité tient surtout au fait que les jeunes commettent des accidents. " (9
Accessoirement, on revend les pièces détachées ou le moteur d'un engin volé est utilisé pour être gonflé afin de faire des courses.
Pour gagner de la puissance sur leurs Flashs ou Flandria à selle bi-place recouverte de simili-cuir en peau de panthère, les lumières d'admission d'échappement sont limées au maximum, la culasse est rabotée. Le carburateur est remplacé, la pipe d'admission est polie intérieurement. Régulièrement lors de ces courses, il y a des accidents avec souvent de grave séquelle pour le conducteur. Un éducateur chargé d'infiltrer une bande à Pessac près de Bordeaux raconte :
" Le départ a lieu à deux kilomètres de là. Cinquante à soixante petits bolides prennent le départ dans un vacarme incroyable, la plupart ont sortit leur pot d'échappement; L'arrivée se fait à une centaine de mètre de la route du Cap- Ferret, mais pratiquement comme ils doivent freiner après la ligne d'arrivée, les engins sur la lancée les amènent à traverser la route en grillant tous les signaux... " (99) Si longtemps les deux roues jouaient chez nous le rôle de la voiture outre atlantique, le vol de voiture pris rapidement de l'importance avec l'augmentation du parc automobile. Le parc automobile est ainsi passé de moins de 1,5 millions de véhicules en 1950 à 5 millions en 1960. Ces vols étaient facilités par l'absence de clé de contact sur certaine voiture. Comme pour les deux roues, outre le sentiment de puissance la voiture est empruntée pour se griser de vitesse pendant quelques heures, puis abandonnée. A Paris un jeune qui réussi l'exploit de voler une ambulance était considéré à l'unanimité comme le chef de la bande.
93 - in "Les blousons noirs, page 114 Centre d'étude de la délinquance juvénile, N°14, Cujas, Bruxelles 1966
94 - "Les vieux , qu'ils crèvent !" in Faim &Soif Février 1960
95 - Maître Jean Hocquet, "Forme nouvelles de la délinquance juvénile" conférence 9 janvier 1960, juripole
96 - "Le gang des As" un Les Gangs d'Adolescents, pages 79,80 op.cit.
97 - Maître Jean Hocquet, op . cit40
98 - J.Sélosse , Vols et voleurs de véhicules à moteur, Cujas 1965
99 - Yves Charrier,Jacques Ellul, Jeunesse délinquante,des blousons noirs aux hippies, page 151, Mercure de France 1971
La forme la plus significative de la délinquance au tournant de la décennie est sans conteste le vol d'engins motorisés. La possession d'un tel engin est un symbole indéniable de virilité, de prestige (on compare souvent le deux roues au cheval du cow-boy). On l'emprunte pour tomber les filles ou pour s'amuser et s'exalter.
" On fonce la nuit en scooter sur les boulevards de ceinture jusqu'à épuisement de l'essence, le jour on fait peur aux passants sur les trottoirs "
Le plus souvent, après un emprunt à but ludique ou utilitaire, le véhicule est abandonné.
" Son usage répond à un besoin actualisé (retour tardif, fugue, infraction en vue, ou simple promenade le plus souvent) ; le besoin satisfait, le véhicule est abandonné "
" Il s'agit essentiellement de promenade à but ludique ou utilitaire. Ce n'est pas un vol d'appropriation ; sa dangerosité tient surtout au fait que les jeunes commettent des accidents. " (9
Accessoirement, on revend les pièces détachées ou le moteur d'un engin volé est utilisé pour être gonflé afin de faire des courses.
Pour gagner de la puissance sur leurs Flashs ou Flandria à selle bi-place recouverte de simili-cuir en peau de panthère, les lumières d'admission d'échappement sont limées au maximum, la culasse est rabotée. Le carburateur est remplacé, la pipe d'admission est polie intérieurement. Régulièrement lors de ces courses, il y a des accidents avec souvent de grave séquelle pour le conducteur. Un éducateur chargé d'infiltrer une bande à Pessac près de Bordeaux raconte :
" Le départ a lieu à deux kilomètres de là. Cinquante à soixante petits bolides prennent le départ dans un vacarme incroyable, la plupart ont sortit leur pot d'échappement; L'arrivée se fait à une centaine de mètre de la route du Cap- Ferret, mais pratiquement comme ils doivent freiner après la ligne d'arrivée, les engins sur la lancée les amènent à traverser la route en grillant tous les signaux... " (99)
Si longtemps les deux roues jouaient chez nous le rôle de la voiture outre atlantique, le vol de voiture pris rapidement de l'importance avec l'augmentation du parc automobile. Le parc automobile est ainsi passé de moins de 1,5 millions de véhicules en 1950 à 5 millions en 1960. Ces vols étaient facilités par l'absence de clé de contact sur certaine voiture. Comme pour les deux roues, outre le sentiment de puissance la voiture est empruntée pour se griser de vitesse pendant quelques heures, puis abandonnée. A Paris un jeune qui réussi l'exploit de voler une ambulance était considéré à l'unanimité comme le chef de la bande.
93 - in "Les blousons noirs, page 114 Centre d'étude de la délinquance juvénile, N°14, Cujas, Bruxelles 1966
94 - "Les vieux , qu'ils crèvent !" in Faim &Soif Février 1960
95 - Maître Jean Hocquet, "Forme nouvelles de la délinquance juvénile" conférence 9 janvier 1960, juripole
96 - "Le gang des As" un Les Gangs d'Adolescents, pages 79,80 op.cit.
97 - Maître Jean Hocquet, op . cit40
98 - J.Sélosse , Vols et voleurs de véhicules à moteur, Cujas 1965
99 - Yves Charrier,Jacques Ellul, Jeunesse délinquante,des blousons noirs aux hippies, page 151, Mercure de France 1971
« LA SOCIETE NOUS AIME PAS, NOUS LES JEUNES ! »
Serge de la bande du Square des Batignolles (Cinq colonnes à la une 1960)
« Ces adolescents effondrés contre les murs, à la manière des cow-boys des westerns le long des cloisons des saloons, sont capables brusquement de lever le cran d'arrêt de leur énergie. Une poussée irrésistible les portes à imiter le Marlo Brando de l'Equipée Sauvage ou le James Dean de la Fureur de vivre"
Henri Joubrel, Jeunesse en danger, Fayard,1960
Les blousons noirs sont un phénomène essentiellement urbain. A Paris chaque porte, chaque quartier prolo possède sa bande. Un article de presse daté de l'été 1959 fait état de six bandes principales à Paris et de 70 autres cliques de moindre importance. (76) Selon la préfecture de police 10000 jeunes fréquentent des bandes dans la capitale. (77)
A l'époque la bande la plus importante de la capitale était celle du Talus capable de regrouper 250 à 300 jeunes le samedi soir. Ceux de la porte de St -Ouen se distinguent par la parfaite maîtrise des diverses langues des voyous. La bande du square des Batignolles et leur chef Pilule sont le sujet d'un reportage de l'émission télé Cinq colonnes à la une en 1960. Tout aussi médiatisée, la bande de la Bastille, forte d'une centaine de membres qui parlait un argot forcé. Une enquête est publiée sur eux l'été 1961 par Christian Magret dans le magazine des têtes couronnées Point de Vue. Le chanteur Moustique membre de ce groupe déclare quelques années plus tard dans un entretien:
" A la fin des années 50, on attaquait un car de flics, on cassait les vitres et on piquait le car pour une virée " (7
La bande du Sactos (Sacré Cœur) tournait aussi autour de la centaine et était protégée par leur curé. Elle était très crainte par les autres bandes. Johnny Hallyday qui faisait partie de la bande du square de la Trinité raconte :
«On jouait les durs. On se battait, mais nous fermions notre gueule lorsque la bande du Sacré-Cœur descendait" (79)
La plupart des bandes se singularisaient en arborant le même signe distinctif, qui allait de la manière de se coiffer, aux différents accessoires ; médailles, voir une tête de mort ou un minuscule couteau retenu au cou par une chaîne, bagues, bracelets ou ceinturons incrustés de pièces de monnaie. Cette singularité se retrouve sur leurs engins à deux roues; mobylettes ou scooters : fanions à tête de mort, hélices en plastique de la même couleur gagnées à la fête foraine. La même décalcomanie collée sur le réservoir ou le garde boue ; photos de Tarzan ou de James Dean, vamp, tête d'indien, trèfle à 4 feuilles. L'accessoire peut donner son nom à la bande, ainsi la bande du Damier d'un port breton arborait un damier sur leurs véhicules.
En 1960, 53 % des jeunes qui fréquentaient les bandes sortaient de familles ouvrières, les fils d'employée représentaient 12%.
A noter que 18 % des effectifs des bandes seraient originaires des milieux sociaux supérieurs.
" La majorité de ces jeunes étaient issue des classes sociales défavorisées bien que la bourgeoisie eut ses blousons dorés. Les bandes constituent une configuration culturelle originale, articulée sur une culture de classe. La culture ouvrière en est le soubassement " (80)
Les adolescents de 15 à 17 ans en constituent le noyau le plus important (53, les plus jeunes de 13 à 14 ans représentent 14,8% des membres et ceux de 18 à 20 ans 18,1 % (81) Les blousons noirs des années 1959-1961 appartiennent à la génération des enfants de la guerre, ceux nées pendant la seconde guerre mondiale entre 1939 et 1945 et dans l'immédiate après guerre.
Les bandes tournent généralement autour de trois noyaux. Le noyau central composé de ceux qui étaient le plus en vue, quatre à cinq personnes souvent confrontées à la délinquance. Puis vient la bande proprement dite formée en moyenne d'une quinzaine à une vingtaine de membres qui cherchaient surtout à se faire remarquer. Le troisième noyau qui pouvait être plus important jusqu'à une centaine de jeunes était composé des sympathisants et des postulants qui formaient le halo de la bande présent lors des grandes occasions comme une bagarre entre bandes rivales. La bande forme un milieu homogène, l'embryon en est la "cour " où les enfants d'un même immeuble vivent et grandissent ensemble. Vers l'âge de 12 ans les enfants de plusieurs cours se groupent dans des lieux de rencontre plus vaste : places ou squares où ils se forment en bande. Dans la bande, les adolescents se retrouvent et ne s'expriment qu'en symbiose avec les autres.
Le dynamisme du groupe est contenu dans ses motivations qui portent le jeune à avoir en face de lui des interlocuteurs qui le comprennent, qui ont les même besoins et les mêmes soucis que lui et ne par conséquent être des adultes qu'ils haïssent.
" Les vieux ont s 'en fout, ils peuvent tous crever” répond spontanément un jeune blouson noir au juge d'instruction qui lui parlait de ses parents (82).
Pour son reportage dans l'Express, Jean Cau demande à Jojo de la bande de la Porte de Vanves. " Pourquoi "les vieux" à ton avis ne vous comprennent pas ? " réponse de Jojo : " Parce que qu'on voit la vie autrement ! " " Qu'est ce que tu veux dire ? " lui demande alors l'écrivain. Le blond répond à sa place : " Ils voudraient qu'on porte des gilets, qu'on ait des pantalons comme ça, qu'on soit comme eux ! " (83)
Ensemble, ils reconnaissent être différents des autres, mais cette différence, paradoxalement se manifeste par le maximum de conformité avec ceux du groupe. C'est pour cela que le vêtement, la coupe de cheveux, le langage ont une telle importance, ils manifestent une singularité collective. Mais si la panoplie marque la rupture avec le monde adulte, elle ne devait pas être usurpée. Il faut être reconnu par ses pairs, il y a des modèles, l'orgueil, l'honneur et l'exploit ont une grande place dans la vie des bandes. L'intégration dans une bande n'est pas une chose facile. La bande est une société tellement fermée qu'y pénétrer est incontestablement une victoire. Elle passe par deux étapes, celle de la reconnaissance puis celle de l'acceptation. Pour être accepté, il y a des rites d'admissions. Le postulant doit faire ses preuves en réalisant divers exploits qui pouvaient aller du combat au cran d'arrêt à la course de mobylettes dans les sens uniques ou sur les " fortifs " (Certains tronçons des fortifications de 1870 subsistaient encore dans la capitale à la fin des années 50 (84). Parmi les autres exploits couramment pratiqués ; se battre avec le chef ou piquer une nana dans une bande ennemie. Ces pratiques sont souvent associées avec le rituel du " frère de sang " Le chef du gang entaille avec son couteau l'avant bras du postulant, puis fait la même estafilade en forme de croix sur celui du dernier rentré dans le groupe. Il maintient leur deux bras ensemble, unis par le mélange de leur sang, les deux "frères" jurent que jamais ils ne trahiront leurs camarades. Une autre caractéristique de la bande est le vif sentiment de propriété vis à vis de son territoire. Elle a ses lieux de réunion, ses cafés et ses cinémas et n'en change pas et ne tolère pas qu'une autre bande vienne empiéter sa zone, sinon c'est la guerre. Le square, mini espace de verdure apparaît l'endroit idéal pour leurs rassemblements. Là, les garçons discutent ensemble, se racontent des histoires de filles ou de taules souvent exagérées. Ils s'échangent des idées, blaguent, s'amusent, se chamaillent entre eux tout en écoutant de la musique sur un transistor. Dans ce lieu, où ils traînent souvent tard le soir les adolescents éprouvent un sentiment de liberté.La fête foraine est un autre coin qui les attire, et ils aiment se regrouper autour des auto-tamponneuses. Il y règne une certaine ambiance, adossés à la balustrade, ils prennent plaisir à regarder tourner les voitures en écoutant les derniers disques à la mode ou draguer les filles. L'hiver on se met au chaud dans les salles de jeux avec une prédilection pour le flipper. Au Café, ils ne consomment pratiquement pas d'alcool, préférant le diabolo ou le café crème. Paris, connaît l'hiver 1959 la grande vogue du patin à glace. Les patinoires de Saint Didier ou de la " fédé " de Boulogne sont prises d'assaut par des hordes de gamins.
" La fédérale c'est la roue tournante de tous les blousons noirs, on retrouve les copains de tous les quartiers. Il y a des filles, ce n’est pas cher et on s'amuse bien " raconte Pilule chef de la bande des Batignolles (85). Quant au bal, ils y vont très rarement la plupart de ces garçons ne savent pas danser, mais sur place ils aiment bien provoquer des bagarres.
" Le soir d'une fête patronale une quarantaine de jeunes venus de Rouen à scooter, à cyclomoteur ou en taxi, avaient plusieurs fois tenté de pénétrer dans la salle de bal en refusant de payer. L'expulsion par les gendarmes de deux ivrognes leur fournit le prétexte recherché pour passer aux actes de violence. Toute la bande se rua alors sur les représentants de l'ordre et l'un des gendarmes fut roué de coups. Son collègue tira quelques coups en l'air. Ce geste décontenança un temps les agresseurs mais les gendarmes partis, les jeunes gens pénétrèrent en force dans la salle où il brutalisèrent plusieurs danseurs et plusieurs femmes "(86)
Les bandes importantes comportent parfois un tiers de filles. On y trouve souvent des filles garçons qui rêvent d'être des garçons et se conduisent comme tels. Elles revendiquent leur égalité dans les comportements antisociaux et le manifestent notamment par des attitudes de bravades vis à vis de la police lorsque celle-ci intervient. Le journal le Progrès de Lyon raconte le comportement de deux filles membres d'une bande du quartier de Perrache après leur arrestation :
"On reste confondu lorsque l'on sait que ce sont les deux filles qui tinrent tête avec le plus d'aplomb au commissaire et firent preuve d'une inconcevable impolitesse. L'une se contenta de dire : "Je me fous de la police, je me fous de la famille" L'autre, encore plus effronté, n'alla-t-elle pas jusqu'à déclarer : " Parlez moins fort. Vous me faites mal aux oreilles…" (87)Mais la majorité des adolescentes qui fréquentent les bandes peuvent être classées dans la catégorie des "filles-objets" guère respectée qui servent à l'initiation sexuelle des garçons. Elles vont d'un garçon à l'autre, et prennent une sorte de valeur marchande en se faisant échanger pour trois fois rien! Il y aussi les filles attitrées que possèdent les principaux membres de la bande, qui souvent par prudence sont rarement vues par les autres gars. Les filles participent rarement aux délits, mais en sont les complices indirectes en bénéficiant souvent en forme de cadeaux des produits dérobés. Elles aiment se faire conduire dans des véhicules volés, ce qui donne un certain prestige à l'auteur de l'acte délictueux. La délinquance est souvent un moyen de se poser en homme devant la femme pour obtenir ses faveurs. Si quelques séries B américaines de la fin des années cinquante ont fait des gangs de filles l'un de leurs thèmes favoris. L'existence de quelques bandes féminines en France a été confirmée par certains enquêteurs. Lorsque le journal La Montagne évoque une agression commise par une bande de jeunes filles à Caen, on emploie symboliquement le terme de "jupons noirs" : "Les jupons noirs de Caen rouent de coup un Nord-Africain" (8 On note surtout une délinquance féminine opérée en petit groupe dans les grands magasins. Une fille achète un produit pour occuper la vendeuse, une autre fait le guet, tandis que la troisième vole des vêtements ou des aliments. Comme dans l'histoire du film de Marcel Carné " Terrain Vague " on signale des gangs de garçons dirigés par une fille. Exemple, le gang des As une bande délinquante de la région bordelaise qui avait à sa tête Berthe une gamine de 16 ans. (89)
Terrain Vague
Le rapport au travail du blouson noir est complexe. Le gars qui à l'habitude de vivre en bande n'a pas envie de la quitter pour aller bosser, tandis que celui qui travaille de voir ses copains traîner toute la journée lui donne des mauvaises idées et il s'arrête de travailler. Le marché de l'emploi de l'époque le permettant, on travaille selon l'envie ou la nécessité.
" Si le gars travaille, un moment, pendant une semaine ou un ou deux mois, c'est qu'il a besoin d'argent pour s'habiller, pour manger, pour s'acheter une mobylette. Ou bien c'est qu'il s'est produit un renversement moral: son instinct est devenu faible et sa volonté lui a permis de travailler pendant ce temps là " (90)
" Je travaille quand j'ai besoin de fric. S'il me faut une paire de " groles ", je fais la plonge. Si c'est une nécessité plus grave, je me fais embaucher un mois ou deux dans mon métier" . Raconte Guy 18 ans (91)
Les contrats d'apprentissages sont la plupart du temps des contrats pour la forme. Les patrons en profitent pour mal payer les jeunes, mais ils les font travailler comme des ouvriers adultes. En plus, les jeunes apprentis supportent mal les ordres des chefs d'équipes, de ce fait, ils changent régulièrement de métier. Le plus souvent les jeunes des bandes qui travaillent exercent des métiers sans grande qualification comme: télégraphiste, plombier, graisseur. Des métiers où la main d'œuvre est variable qui leur permet de changer de patron, de lieu de travail à leur guise. Lorsqu'on demande à Moustique le benjamin de la bande de la Bastille qui ambitionne de trouver un boulot " pépère " quel genre de travail il aimerait faire, il répond: " Ben : aide routier, livreur en triporteur ou alors être le fils de taulier, avoir une carte de figurant de cinéma ".(92)
76 – Philippe Macaigne "Quelques réflexions sur la présentation de la presse écrite des "blousons noirs", in Annales de Vaucresson, N° 2,1964
77 - C.Freinet, « La formation de l’enfance et de la jeunesse », Edition l’école moderne, 1960
78 - Interview Moustique par Christian Victor in Juxe-Box Magazine N° 86, novembre 1994
79 - Interview Johnny Hallyday par Jacques Barsamian in Juke Box Magazine N° 42, novembre 1990
80 - Jean Charles Lagrée in "Les jeunes chantent leurs cultures", page 19,L’Harmattan , 1982
81 - Rapport annuel de l’Education surveillé pour 1960 in "Les bandes d’adolescents","Les classes d'age" page 3 Philippe Robert, Pierre Lascoumes Les éditions ouvrières,Paris 1974
82 - "Les vieux ? qu'ils crèvent ! « Le mal de la jeunesse » ,in Faim & Soif N°33, 7/02/1960
83 - Jean Cau, Les gosses révoltés, l'Express 30 juillet 1959
84 - Long Chris "Johnny", page 17,J'ai Lu N°2380,
85 - "Square des Batignoles" Reportage de Pierre Dumayet, Cinq colonnes à la une,4/11/1960
86 - « Quand la jeunesse faisait peur », Laurent Mucchielli, chercheur au CNRS
87 - "Des blousons noirs sont surpris dans leur repaire par les policier" in Le Progrès de Lyon, 22 mai 1962
88 - La Montagne, 18 juin 1960, Claire Bacher 3Le phénomème bmousons noirs vu par la presse Maitrise faculté de Clermont Ferrant 2000
89 -Philippe Parrot, Monique Gueneau "Le gang des As" in "Les gangs d’adolescents",PUF,1959
90 - in "Cri d'appel d'un blouson noir", page 47, Fayard, 1962
91 - In “tribune libre des jeunes” Cinémonde 16/10/62
92 - in "Les Blousons
Blousons noirs. Soixante ans après, l’expression a gardé toute sa force évocatrice, porteuse d’une mythologie cuir mêlant violence et rock’n’roll naissant sur fond de désœuvrement et de misère sociale (ça ne vous rappelle rien ?). Le festival Filmer la musique, que Poptronics suit quotidiennement, y consacre une journée entière avec deux films, une séance de documents d’actualité d’époque et un concert de Magnetix en clôture au Point Ephémère.
1955, « Graine de violence » (« Blackboard Jungle ») sort au cinéma. C’est l’émeute : la jeunesse française découvre en même temps les déhanchements de Presley et le « Rock Around The Clock » de Bill Haley. Les choses ne seront plus tout à fait pareilles : le rock’n’roll vient d’entrer dans la culture populaire hexagonale. Et avec lui, ceux qu’on appelle encore les « tricheurs », d’après le titre du film de Marcel Carné qui sort en 1958, ces jeunes banlieusards des cités qui sortent de terre. Il y a déjà eu quelques gros incidents : à l’été 1955, un concert de Louis Armstrong déclenche une bataille de trois jours dans les rues de Paris, en octobre 1958, le concert de Bill Haley à l’Olympia donne lieu à des débordements : des fauteuils sont détruits par centaines.
Mais c’est à l’été 1959 que la France découvre, tétanisée, les blousons noirs. Le 24 juillet, vingt-cinq jeunes de la Porte de Vanves déboulent dans le XVe arrondissement pour affronter la bande du square Saint-Lambert, vêtus de blousons de cuirs, de jeans, et armés de chaînes de vélo. Le lendemain, on se bagarre à Bandol pour une histoire de filles. Quelques jours plus tard, un policier est blessé à Cannes lors d’affrontements avec une bande de Courbevoie. L’affaire fait la Une (« Un agent de police a été sauvagement poignardé par une horde de tricheurs, de blousons noirs »). Les incidents se multiplient tellement (à la sortie de « Jailhouse Rock » en 1960, le cinéma Le Mac Mahon est littéralement pris d’assaut) que le sinistre Maurice Papon, préfet de police de Paris depuis 1958, songe très sérieusement à interdire le rock’n’roll pour préserver la « tranquillité publique ». Cette peur diffuse de la jeunesse, on la retrouve dans les reportages de l’ORTF,
Revenir en haut Aller en basDans quel contexte apparaissent les blousons noirs ?
C’est de la délinquance sur fond de rock’n’roll, de guerre d’Algérie et surtout de naissance des cités. A l’époque, face aux barres de Nanterre, La Défense est un immense terrain vague sur lequel seul le Cnit est construit. A peine sortie de terre, cette urbanisation est déjà porteuse de problèmes et provoque désœuvrement, ennui, marginalisation. Il ne fallait pas être visionnaire pour voir que ça allait être le bordel : l’environnement, c’est déjà celui de « Ma 6-t va crack-er ». Cette jeunesse ouvrière qui traîne en bas de ces grandes barres HLM nickel s’emmerde et se radicalise. Les blousons noirs terrorisent les gens, ils niquent toutes les nanas, qui toutes veulent être niquées par eux ! Ils n’ont pas de conscience politique, pas vraiment de conscience sociale non plus, ils sont dans l’énergie brute : ils foutent le bordel et c’est tout.
Quand le mouvement devient-il massif ?
Quand Hallyday débarque, en 1961. C’est un choc. Jusqu’alors, le business de la musique est aux mains de vieux qui se projettent sur les envies des jeunes et suivent les modes. On a affaire à des orchestres de bal qui jouent du twist, quelques mois plus tard ils font du cha-cha ou du calypso. Hallyday, lui, fait de la musique pour les jeunes sans une once de cynisme. Et ça, les kids, ça leur fait péter les plombs. Quand Johnny ou Vince Taylor jouent à l’Olympia au début des années 60, ils cassent tout, ça fait la Une des journaux, avec des slogans choc, ça fait flipper tout le monde car cette expression de la violence des jeunes en groupe est assez nouvelle. Les blousons noirs succèdent en quelque sorte aux apaches du début du siècle, qui eux étaient vraiment dans le banditisme. Là, ce sont des branleurs. C’est assez inédit.
C’est une esthétique aussi...
Oui, les blousons en cuir, les jeans, on est complètement dans le fantasme du motard, de « L’Equipée sauvage ». Brando, avant James Dean, devient une véritable icône de cette jeunesse. Il y a un côté désuet à les revoir aujourd’hui, un mélange de pathétique et de sublime. Le phénomène est assez européen, très présent en Suisse, en Allemagne, mais en France, c’est quelque chose de dur, le cuir, les chaînes, il y a une volonté d’effrayer le bourgeois, de faire peur, un vrai désir de choquer et de provoquer. Aux Etats-Unis, on ne trouve pas tous ces atours, tout cet apparat.
Les blousons noirs disparaissent peu à peu au cours des années 60. C’est la fin du rock’n’roll dans les cités ?
Difficile de dater la fin du mouvement, beaucoup rentrent dans le rang assez vite (selon quelques rares études, plus de la moitié des blousons noirs ont entre 14 et 17 ans, huit sur dix ont moins de vingt ans, ndlr), une petite frange tombe dans la vraie marginalité. Mais le rock ne disparaît pas pour autant du paysage banlieusard. Le rock’n’roll n’a quitté les cités qu’avec l’arrivée du rap. Jusqu’au début des année 80, tout le monde y écoute du rockabilly et du rock’n’roll, qu’on soit blanc, black ou arabe. Gene Vincent est une star des cités. D’ailleurs, ceux qui ont fondé les premiers labels de rap étaient tous d’anciens fans de rockabilly. La naissance des blousons noirs La bande de « Titine » au pied des HLM du Pré-Saint-Gervais. 'agression du jeune Yuriy, en janvier dans le X Ve arrondissement de Paris, a mis en lumière les affrontements entre bandes. Mais à la fin des années 1950 déjà les héritiers des Apaches de la Belle Epoque n’avaient peur de rien ni de personne. Ils aimaient la castagne, les Mobylette et le rock’n’roll. Immersion chez ces petits voyous du Pré-Saint-Gervais, avec le photographe André Lefebvre. La vague est partie des Etats-Unis. Leurs références sont James Dean et sa « Fureur de vivre », Brando dans « L’équipée sauvage ». Partout, ce sont les mêmes jeunes en proie au même mal du siècle. En Angleterre , on les appelle les « Teddy boys », en Allemagne les « Halbstarken », en Suède, les « shunna folke », en France ce sont « les blousons noirs ». L’expression est lancée par le journal « France-Soir », à l’été 1959, après un affrontement entre bandes, square Saint-Lambert, dans le XVe arrondissement de Paris. Avec leurs manteaux de cuir, leurs cheveux mi-longs gominés, leurs chaînes de vélo et leurs poings américains, ils se rassemblent au pied des tours ou des pavillons aux façades décrépies, dans les quartiers populaires des villes ou de leur périphérie. La plupart du temps, les blousons noirs appartiennent à la classe ouvrière, vivent de petits boulots et grandissent dans des familles éclatées. Ils sont les laissés-pour-compte des Trente Glorieuses marquées par l’essor économique et l’émergence de la classe moyenne. Dans le groupe du Pré-Saint-Gervais qu’ont suivi Jean Maquet et André Lefebvre, les journaliste et photographe de Match, la moyenne d’âge est de 16 ans. « Ces jeunes gens sont tout au plus égarés, ils ne sont pas vicieux. Ils vivent en bandes, certes, mais ce mot de bande est trompeur. On pense aux bandes de gangsters, écrit Jean Maquet [...]. Les membres des bandes de blousons noirs, dans l’immense majorité des cas, ne sont que des copains. Il faut insister sur ce point. Il serait on ne peut plus néfaste, et pour tout le monde, que le public se fasse du blouson noir une idée trop noire [...]. Le problème des blousons noirs est grave : il n’est pas encore tragique. » Des copains qui inventent leur propre culture, de nouveaux codes.
Selon les chiffres fournis à l’époque par le ministère de la Justice, en 1959 et 1960, 50 % des jeunes délinquants viennent de ces bandes @ Sur leurs postes de radio, ils écoutent le rock’n’roll d’Elvis Presley ou de Vince Taylor. Très loin des yéyés. « Ils ont besoin de se sentir virils », écrivait le journaliste de Match. « Cela donne la baston, c’est-à-dire le règlement de comptes à mains nues entre hommes, et, de temps en temps, la “frite”, c’est-à-dire la bagarre générale [...]. Bref, la violence. » Une violence gratuite, pour passer le temps, par exubérance juvénile, par désir de se montrer brave. On se bat pour s’imposer, prendre le pouvoir dans le quartier ou juste pour la gloire, on se tape des virées dans des voitures volées… Ils commettent des larcins, pillent ou cassent plus par défi que par besoin ou conviction. Et, s’ils brandissent leur haine des « flics » et de l’ordre bourgeois, ils ne défendent aucune cause. Leur conscience politique ne ressemble en rien à celle des étudiants de Mai 1968 qui crieront leur révolte quelques années plus tard. Malgré leur rejet de l’autorité, les bandes sont hiérarchisées autour du chef et de ses lieutenants, qui ont tous un surnom. Pour en être, il faut respecter certains rituels, être initié, savoir se montrer téméraire, commettre un vol ou se mesurer à un rival. La presse, qui s’est emparée du phénomène, en fait un mythe. Un congrès sur la délinquance juvénile est même organisé en Italie. Selon les chiffres fournis à l’époque par le ministère de la Justice, en 1959 et 1960, 50 % des jeunes délinquants viennent de ces bandes. Parmi eux, 45 000 ont moins de 18 ans. Comme les loubards ou les jeunes des cités après eux, ils veulent s’affirmer, interroger la société, la provoquer, mettre à l’épreuve sa capacité à les intégrer. En marge, cette jeunesse défavorisée est gangrenée par le désœuvrement. « Sur ce point, ils sont unanimes. Ils s’ennuient, écrivait Jean Maquet. Ils sont incapables de rester seuls. La bande, cette bande fluctuante, c’est ce qui les délivre de leur solitude, leur donne l’illusion d’une fraternité et sans doute, pour beaucoup d’entre eux, d’une famille. Ils ne lui en demandent pas plus. » 69 VENISSIEUX Les MJC 1959-1981 De l'été des blousons noirs à l'été des Minguettes Broché – 3 avril 2008 Les Maisons des jeunes et de la culture (MJC) font partie de ces institutions méconnues bien que souvent évoquées. Parfois confondues avec les Maisons de la culture d'André Malraux, parfois assimilées à de simples maisons de jeunes, elles sont victimes de l'ampleur de leur objectif : lier jeunesse et culture dans une perspective d'éducation populaire. Ce livre retrace leur histoire à leur apogée, entre 1959, lorsque la médiatisation du phénomène blousons noirs favorise une mobilisation en leur faveur, et 1981, quand l'apparition du " mal des banlieues " signalait un changement d'époque : l'insertion sociale des jeunes devenait une priorité tandis que le lien entre jeunesse, loisirs et action culturelle achevait de se dissoudre dans la crise du socio-culturel. Entre ces deux dates, le millier de MJC que comptait alors le territoire a connu une histoire aussi riche que mouvementée. La diversité des activités abritées dans leurs murs n'a d'ailleurs pu que contribuer à rendre les MJC difficilement saisissables : tour à tour foyers de jeunes et maisons pour tous, proposant expérimentations théâtrales et ateliers de bricolage, espaces de débats et sociabilité, elles furent aussi des pépinières pour la formation de militants culturels et politiques locaux. Lieux singuliers qui ont pu être présentés, parfois simultanément, comme des repaires de gauchistes, des centres de propagande communiste et des terreaux de la deuxième gauche, les MJC permettent de saisir la complexité de la vie associative, dans sa richesse mais aussi sa difficulté. Voilà un très beau livre de synthèse sur un sujet qui ne peut manquer d’intéresser les lecteurs de cette revue. Même si les MJC (Maisons des jeunes et de la culture) n’avaient pas pour finalité de contribuer à la lutte contre la délinquance, elles ont été parfois perçues par les municipalités comme un des outils efficaces de prévention, en particulier à l’époque des blousons noirs. Le sous-titre adopté par l’ouvrage rappelle d’ailleurs cet impact possible ou souhaité sur la prévention. Mais Laurent Besse a bien d’autres ambitions ici, et il analyse les MJC à l’aune de l’éducation populaire, et de ses grandes ambitions au lendemain de la Libération. Il les suit donc depuis la République des jeunes, dont l’idée est née au sein du gouvernement de la France libre à Alger (d’après leur fondateur André Philip), jusqu’à l’arrivée de la gauche au pouvoir. En fait, il commence surtout avec leur très forte expansion sous le régime gaulliste avec la nomination de Maurice Herzog, fin 1958, comme haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports. La préface d’Antoine Prost souligne d’ailleurs le paradoxe des MJC : ce sont des institutions de gauche surtout présentes dans les villes de droite et du centre, et Laurent Besse montre que les MJC bénéficient avec Herzog d’un appui essentiel. En 1965, lors de l’anniversaire de leurs vingt ans, la fédération des MJC compte trois fois plus de maisons qu’en 1959. Deux autres paradoxes, soulignés par Antoine Prost, caractérisent les MJC. Elles sont laïques, mais mal vues de la Ligue de l’enseignement. Elles sont destinées aux jeunes, mais accueillent bien d’autres classes d’âge.
2Issu d’une thèse soutenue à Paris-I en 2004, ce livre repose sur une abondante documentation, permettant d’analyser les réactions du tissu local comme les enjeux nationaux, la sociologie des directeurs autant que la philosophie des fondateurs, les pratiques de loisirs autant que les ambitions culturelles. Si les archives de la fédération FFMJC (Fédération française des maisons de jeunes et de la culture), et de la fédération concurrente UNIREG (Union des fédérations régionales de MJC) à partir de 1969, ont été essentielles, elles ont été heureusement complétées par celles des douze principales fédérations régionales, et celles des MJC de quelques grandes villes (Châtellerault, Grenoble, Orléans) ainsi que de fonds privés de militants. L’ouvrage est donc parfaitement étayé, foisonnant de précisions qui en rendent la lecture vivante, et qui n’effacent jamais le souci d’une réflexion synthétique.
3Le livre est bâti sur une chronologie fine, qui distingue trois périodes au cours de ces deux décennies, qui ont vu la multiplication des MJC et leur ouverture à un public élargi. Les 14-21 ans y sont majoritaires dans la décennie 1960 (cf. la première partie « Des maisons pour les jeunes - 1959-1965 »), recrutés parmi les « inorganisés », qui n’appartiennent à aucun mouvement, et dont on souhaite qu’ils viennent aussi bien du monde des ouvriers (les travailleurs manuels), que des étudiants (les lycéens). Le projet des initiateurs des MJC (et l’auteur insiste sur le portrait d’André Philip et de sa philosophie de laïcité ouverte) est d’ouvrir une maison de loisirs culturels et éducatifs pour cette classe d’âge, tous milieux sociaux confondus. Le pari est tenu, en particulier autour des activités de ping-pong et de judo.
4La deuxième partie (« Maisons contestées ? Maisons de la contestation ? 1966-1969 ») insiste sur le choc qu’a été pour la fédération des MJC le départ de Maurice Herzog et son remplacement par François Misoffe, devenu ministre de la Jeunesse et des Sports, hostile aux animateurs et décidé à étouffer ces maisons de la contestation et à les remplacer par « mille clubs » beaucoup plus légers. La fédération est déstabilisée et même si le projet ministériel de suppression de la FFMJC échoue, André Philip démissionne. La FFMJC a fait figure d’administration parallèle et cela ne pouvait pas laisser le pouvoir gaulliste indifférent. C’est le moment aussi où les MJC s’ouvrent aux débats et, sans être le fer de lance de la contestation en 1968, s’en font la caisse de résonance.
5L’interrogation sur « Des maisons pour tous (1970-1971) » qui structure la dernière partie, repose sur le fait que les MJC accueillent alors un public nouveau, de femmes et d’enfants, relativement inconnu jusqu’ici, que l’animateur militant laisse la place peu à peu aux vacataires compétents. Elles deviennent des maisons de loisirs pour tous, et des lieux d’une autre culture, avec multiplication de débats sur les marges et les luttes de tous les peuples. Elles accueillent des chanteurs compositeurs débutants et créent des spectacles appelés à circuler. À la fin des années 1970, la mise en cause du socioculturel est l’enjeu de débats passionnés, et le développement de la crise amorce la réflexion sur l’insertion économique des jeunes autant que sur leur développement culturel. Mais les MJC ne sont pas les seules sur ce terrain…
6Tout au long de l’ouvrage est tenu le fil de la réflexion sur l’éducation populaire, sur ses objectifs, ses contenus, depuis l’ambition des origines, jusqu’aux crises mettant en cause la survie même des MJC, aux prises avec les politiques locales et nationales. Comment développer l’éducation populaire ? Comment intégrer ceux qui refusent la participation régulière aux ateliers, préférant les rencontres informelles du foyer autour du baby-foot ? Comment faire coexister les « intellectuels » avec les autres ? Comment, sans exclure, désamorcer les agressivités, les déprédations ? Le livre aborde l’émergence du métier d’éducateur, qui s’est faite précisément au sein des MJC, dans un milieu qui a longtemps préféré le terme de « directeur » (même en pleine affirmation de la non-directivité des années post 68) à celui d’animateur. Comment les recruter, comment les former ? Il insiste sur le fait que les MJC ont été des équipements discrets, à la différence des maisons de la culture, qui, par comparaison, s’affirmaient dans le paysage urbain comme temples de la culture.
7L’analyse culturelle est étroitement imbriquée dans l’analyse des politiques nationales de la jeunesse, mais aussi des politiques locales. La position originale des MJC qui sont des associations 1901 cogérées avec les municipalités, si elle fournit une initiation à la vie démocratique, est aussi source de conflits avec les municipalités. La place du parti communiste, souvent surestimée, fait des MJC des lieux inquiétants pour les élus de la droite, bien que certains, dans bien des villes, leur soient restés fidèles, sensibles à la qualité de leur travail. La comparaison avec les centres sociaux, beaucoup plus marqués par les militants JOC, en fait ressortir la spécificité essentielle dans une jolie formule. Pour Laurent Besse, le centre social, c’est « l’espace des poussettes », alors que la MJC est « l’espace des mobylettes ».
8La conclusion de Laurent Besse est sévère. Pour lui, l’action des MJC se solde par un relatif échec, dans la mesure où elles n’ont pas été capables de s’adresser en masse aux jeunes. Certes, elles ont été les fruits d’une très grande ambition qui aurait pu faire d’elles, sous la IVe République, ce que les maisons d’école avaient été à la IIIe, et des éducateurs populaires, les nouveaux instituteurs de la République. Certes, elles ont bénéficié de la crise des mouvements d’action catholique. Néanmoins, leur projet de devenir le banc d’essai de la citoyenneté, d’être écoles de la démocratie, n’a pas abouti. L’auteur souligne cependant l’offre qu’elles ont apportée à nombre de petites villes et de villes de banlieue, qui seraient restées des déserts culturels sans elles. Mais leur humanisme polyvalent, qui voulait que l’homme complet soit initié à toutes les disciplines, a cédé devant la spécialisation de la vie associative. En outre à la fin des années 1970, l’heure n’était plus à l’animation, mais à l’insertion professionnelle des jeunes. Et Laurent Besse de conclure sur les difficultés actuelles des MJC, à replacer dans « le contexte de déclin de la ferveur éducative, peut-être de l’utopie éducative ».
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Pour citer cet article
Référence papier
Dominique Dessertine, « Laurent Besse, Les MJC, de l'été des blousons noirs à l'été des Minguettes (1959-1981) », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière », 12 | 2010, 256-259.
Référence électronique
Dominique Dessertine, « Laurent Besse, Les MJC, de l'été des blousons noirs à l'été des Minguettes (1959-1981) », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière » [En ligne], 12 | 2010, mis en ligne le 21 juin 2012, consulté le 27 juin 2021. URL : journals.openedition.org/rhei/3212 ; DOI : doi.org/10.4000/rhei.3212
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Auteur
Dominique Dessertine
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Huile sur toile, 60 x 81 cm, 1874 (W 324).
Vue depuis la berge du Petit-Gennevilliers avec, en face, les arbres de la promenade d'Argenteuil et, à droite, le bout du pont routier.
P Renoir a peint un tableau du même motif :
www.flickr.com/photos/7208148@N02/4341265654/
Au lieu d'accumuler les voiliers comme le fait P Renoir, C Monet fait en sorte que l'étendue triangulaire de la voile à l'avant-plan remplisse le côté gauche du tableau où elle s'arrête judicieusement au dessous du rivage de l'arrière plan. Elle a ainsi une hauteur et une légéreté absentes du tableau de P Renoir.
Sur la droite, là où P Renoir isole un voilier solitaire, C Monet place un voilier contigu au foc du premier plan et l'ancre ainsi dans la composition. En réduisant la profondeur de champ, il donne à ce voilier une impression de mouvement.
Au dessous, là où P Renoir disposait une barque et un voilier à l'ancre ayant pour seule fonction de remplir l'espace pictural, C Monet installe deux canots parallèles, étroits et longs (évoquant l'aviron ?). S'ils remplissent aussi le tableau, ils contribuent plus subtilement à définir l'espace illusionniste par l'écho qu'ils font à d'autres horizontales : feuillage, rive et bôme du premier plan. Comme ils se déplacent en sens inverse des voiliers, ils introduisent de plus une note heureuse et contrastée.
C Monet met une distance entre le voilier du premier plan et le ponton, représente également deux personnages dans le bateau, soulignant ainsi la singularité de chacun de ces éléments.
Si on fait l'inventaire de tous ceux-ci, il apparaît que le tableau de C Monet est le plus réussi des deux, de propos plus délibéré et plus sélectif. La vue de P Renoir est plus animée et moins ordonnée mais plus fidèle à la réalité d'Argenteuil. Celle de C Monet est plus une transposition et une interprétation de cette réalité, caractéristiques du monde pictural de cet artiste (cf. P Tucker).
Merci Michelangelo pour la photo :
www.flickr.com/photos/47934977@N03/30335909331/in/datepos...
Coin Alma et Bellechasse, Montréal
« L’installation vidéo interactive «Façade» prend vie tous les soirs dans Rosemont–Petite-Patrie
De l’art pour mieux vivre le confinement
Le collectif artistique multidisciplinaire Slacheurs vous présente sa première création intitulée Façade. Créée en collaboration avec HUB Studio et Elevation IT, Façade est une installation vidéo interactive qui nous plonge au cœur d’un étrange récit dans lequel des personnages nous interpellent avec leurs regards, leurs gestes et leur singularité. Pensée pendant le confinement, Façade offre au spectateur une réflexion sur le décalage entre ce qu’il aspire être et ce qu’il n’arrive pas à atteindre.
Le public est invité à découvrir les personnages de Façade, qui habiteront la devanture du 200 rue Bellechasse Est, dans l’arrondissement de Rosemont–Petite-Patrie, tous les soirs entre 18 h et 23 h, et ce, jusqu’au 1er novembre 2020.
Utilisant la façade d’un édifice, l’histoire se révèle à travers l’apparence trompeuse, maquillée et « chirurgiée » des personnages de l’artiste internationale LouRie (Marie-Lou Desmeules). À travers un processus de transformation qui imite la chirurgie plastique, Lourie explore l’ambiguïté entre la beauté et la laideur qui participe à la complexité de la perception de soi. Utilisant de vraies personnes comme canevas, Lourie applique différents matériaux bruts et de la peinture pour sculpter de nouvelles personnalités archétypales qui ressemblent parfois à des icônes populaires connues.
Ce projet s'inscrit dans la programmation culturelle des Voies actives sécuritaires, financée dans le cadre de l’Entente sur le développement culturel de Montréal et de l’Entente Réflexe Montréal conclues entre la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec.
À propos du collectif Slacheurs
Slacheurs est un collectif d’artistes issus de différentes disciplines dont les membres fondateurs sont Frédéric Baune, Stéphanie Dubeau, Marie-Lou Desmeules, Miguel Legault, David Lobjoie et Nathalie Pelletier. Le concept interactif, consistant à animer la vidéo lorsqu’il y a du mouvement dans la rue, est une création de Gonzalo Soldi de Hub Studio »
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Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
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Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
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Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
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Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
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Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
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Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
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Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
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Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
…
Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
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Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
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Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
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Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
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Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
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Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
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Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
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Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
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Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
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Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
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Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
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Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
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Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
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Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
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Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
…
Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
…
Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Les blousons noirs sont une sous-culture juvénile apparue en France dans les années 1950 et qui a connu son apogée entre 1958 et 1961. Issue de l'influence américaine, connotée à un code vestimentaire particulier et au rock'n roll, elle a été la matrice originelle du mouvement yéyé et de quasiment toutes les modes adolescentes ultérieures. Des sous-cultures similaires ont fleuri au même moment dans d'autres pays d'Europe.
La culture « blouson noir » s'est cristallisée autour d'importations américaines qui ont été autant de chocs culturels :
Le film L'Équipée sauvage (The Wild One), sorti en 1953 aux États-Unis mais popularisé courant 1955 en Europe, où le personnage interprété par Marlon Brando révèle d'un coup une façon d'être qui fait époque : cuir noir, moto, machisme, volonté de choquer, esprit de gang, violence à la limite de la criminalité.
Un autre film, La Fureur de vivre (Rebel Without a Cause) arrive en 1956 en France et fait de James Dean une icône définitive. Il introduit l'idée importante que le comportement des (futurs) blousons noirs n'est pas seulement un choix délibéré mais procède d'une fatalité générationnelle et de l'incompréhension des adultes.
L'arrivée au même moment du rock'n roll (Bill Haley et Elvis Presley en premier lieu, puis Gene Vincent, Eddie Cochran etc.) ajoute le son à l'image. Mais c'est une chanteuse française a priori non associée au rock'n roll qui apporte en 1956 une énorme visibilité médiatique au phénomène en formation, Édith Piaf, avec la chanson L'Homme à la moto, indirectement inspirée par L'Équipée sauvage.C'est durant l'été 1959 que l'appellation « blousons noirs » apparaît pour la première fois dans la presse, avec un article de France-Soir du 27 juillet 1959 relatant un affrontement entre bandes survenu au Square Saint-Lambert, dans le XVe arrondissement de Paris[1]. Cette désignation s'impose soudain comme synonyme de « jeunes voyous ». Les journaux se mettent alors à surenchérir en évoquant des bandes caractérisées par leur taille importante (il est question de groupes comptant jusqu'à une centaine de jeunes) et par leur violence. Les « blousons noirs » sont décrits comme des asociaux qui se battent à coups de chaînes de vélo (ou de moto), de coups de poing américains voire de couteaux à cran d'arrêt, qui cherchent la bagarre pour défendre leurs territoires urbains, particulièrement autour des portes de Paris, ou en faisant des descentes dans des bals ou des fêtes.Peu après, les journalistes forgèrent le terme « blousons dorés » pour désigner les jeunes fils de la bourgeoisie qui se faisaient remarquer dans les faits divers, par opposition aux « blousons noirs » qui étaient plutôt issus de milieux populaires.
Cette campagne de presse, qui tourne à la psychose collective, aura pour principal effet de mettre en vogue le genre blouson noir. Autour de 1960, dans tout le pays et dans tous les milieux sociaux, les jeunes gens à la mode aiment à s'habiller de cuir (mais le véritable Perfecto est encore rarissime), portent de grosses chemises à carreaux, se coiffent en arrière avec au sommet du front une large boucle asymétrique souvent brillantinée (la célèbre « banane »). À défaut d'une véritable moto, luxe accessible seulement aux plus fortunés, on roule sur des cyclomoteurs qui en ont à peu près l'aspect, de préférence une Flandria ou une Paloma, une mobylette à la rigueur. La petite délinquance est répandue dans ce milieu, sans être généralisée. Mais afin de choquer, les blousons noirs (qui se nomment eux-mêmes « loulous ») affectent de jouer les durs et de parler des argots empruntés au monde des truands.Ce milieu fournit la base sociale qui sera le marché initial du rock français. Il trouve ses héros en Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et spécialement Vince Taylor, avant que la vague yéyé ne relègue au second plan les blousons noirs, à partir de 1963, le tournant a lieu le 22 juin 1963, lors de la « folle nuit de la Nation » : un concert gratuit organisé par Salut les Copains à Paris sur la Place de la Nation attire une immense foule, des incidents graves ont lieu, attribués (à tort ou à raison) à des bandes de blousons noirs. La scène yéyé prend définitivement ses distances avec ces derniers.
Les sociologues qui se penchaient alors sur les origines du problème de la délinquance juvénile évoquaient un conflit de génération ou une révolte contre l'ordre établi, avant d'avancer des facteurs économiques.La thèse la plus courante suggère que les jeunes de tous les pays ayant connu les privations de l'après-guerre se sont lancés à corps perdu dans la recherche de la liberté et le plaisir, voulant jouir immédiatement des biens que la société de consommations leur proposait: musique, moto ou mode. Mais pas assez riche pour pouvoir se les procurer et s'apercevant que la société n'était pas disposée à modifier ses habitudes, ni à ne leur faire aucune concession, ils se révoltèrent et leur enthousiasme se transforma en violence.
D'autres enquêtes au début des années soixante contestent cette thèse en soulignant l'importance de l'urbanisation dans le malaise des jeunes en mettant l'accent sur la concentration de grands ensembles immobiliers dans les villes véritables fabrique de blousons noirs.
"Les cités industrielles sont surtout pathogènes parce qu'elles favorisent les rassemblements de jeunes gens sur un territoire restreint " (109)
Effectivement, les bandes urbaines profilent surtout dans les quartiers abritant des grands immeubles collectifs type HLM ou des groupes d'habitations à bon marché souvent insalubre. Si les blocs HLM marquent un progrès certain par rapport au taudis, l'essentiel y manque trop souvent. La plus part du temps, il n'y a ni jardins, ni espace, ni équipement sportif sans parler de l'absence totale de distraction. Les enfants et les adolescents ont le sentiment d'être en cage et la rue les attire comme un refuge mauvais.
"On ne sait pas quoi faire, racontent des adolescents. Alors on se retrouve et on s'ennuie ensemble "
Parmi les autres facteurs on évoque souvent la carence d'autorité, mais c'est surtout dans la carence du milieu familial qu'il faut rechercher l'origine du drame des blousons noirs ; famille désagrégée, séparations ou divorces, alcoolisme du père.
Pour Henri Joubrel ; la dissociation familiale est la cause essentielle de la conduite asociale d'un nombre grandissant de jeune. Les statistiques montrent que 80 % des jeunes inadaptés sociaux dont on connaît suffisamment l'histoire pour en établir un dossier approfondi sortent d'un foyer dissocié. (111)
Au foyer, ils se sentent mal aimés, les gosses souhaitent la chaleur, ils trouvent le chaos
" Un soir en rentrant chez ma mère elle m'a virée, elle avait un jules " raconte Momo de la bande des Batignolles, après avoir traîné quelques jours dans les rues, le tribunal lui trouvera une famille d'accueil. (112)
" A quatorze ans, je suis parti travailler. Plâtrier. Pourquoi ? Parce que mon père boit et ma mère aussi ". écrit Jean dans Rallye Jeunesse (113)
Ce qui fait dire à un éducateur lyonnais :
" Ce qui déboussole souvent les jeunes, c'est l'impossibilité de prendre leur père pour modèle"
(114)
Si la société cherche les causes du mal dont souffre la jeunesse un autre facteur souvent négligé réside certainement dans le fait qu'ils sont victime de l'incompréhension des adultes. L'emblématique film " La Fureur de Vivre " évoquait déjà ces relations difficiles entre parents et enfant. A la question "mentez--vous à vos parents" posé par un journaliste qui enquête pour un hebdomadaire sur les problèmes de la jeunesse, des jeunes répondent :
" On ne ment pas, on ne parle pas ".
Puis lorsqu'il leur demande : " Que leur reprochez-vous ? ",
ils répondent: " Ils font vraiment une trop sale gueule à table ! " 58 (47)
Dans la même logique , une jeune fille, Raymonde écrit à Rallye Jeunesse
" Ce dont on souffre, c'est de l'ambiance familiale, du manque de vérité, de l'injustice de ce que nous appelons la "vague des croulants" " (116)Dans le conflit adultes jeunes, on assiste même à des faits incroyables comme histoire révélé par l'Humanité ou des jeunes émules des blousons noirs qui pétaradaient la nuit en scooter troublant le sommeil des citoyens de deux patelins ont été tondues par quelques habitants.
" La tête base, le crâne soigneusement tondu, suivant leur chef de fil qui de surcroît avait été dépouillé de son pantalon, plusieurs jeunes gens ont et promené dans les rues de Charly et de Vernaison près de Lyon sous l'œil marqué de la population… " (117)
109 « Les blousons noirs : une société primitive ? » - H.Michel (Directeur du centre de Vaucresson) – J.Selosse (Chargé de recherche au CNRS), In Sciences Avenir N°211, septembre 1964.
110 – « Les blousons noirs : une société primitive ? »
111 – « Mauvais garçons de bonnes familles » Henri Joubrel, Aubier, Editions Montaigne,1959
112 – « Square des Batignoles », Cinq colonnes à la une, 04/11/1960
113 - « Vous avez la parole », in Rallye Jeunesse N°11, février 1960.
114 – « Les garçons sauvage, le blouson noir, une provocateur mais aussi un mal aimé » Le Progrès de Lyon,09/12/1962
115 - "Mauvais garçons de bonnes familles" Henri Joubrel
116 – « Vous avez la parole », in Rallye Jeunesse N°11, février 1960
117 – « Tondeuse pour porteur de blousons », L’humanité, 21 juillet 1961 Si la bande est sociale dans sa structure, elle est par contre anti -sociale par son activité et par sa fonction. Si à l'origine elle ne semble pas se constituer dans un but délinquant, la bande est perçue sous cette forme par la police et la société. En réalité beaucoup de jeunes blousons noirs adoptaient uniquement un mode de comportement sans verser dans la délinquance mais s'exposaient de part ce fait à la réprobation sociale et à la répression. La plupart du temps les actes délictueux ne sont pas prémédités et sont commis dans l'inconscience la plus complète. On cherche surtout à réaliser un coup pour se valoriser sans vraiment se rendre compte de la gravité du délit.
" Ils ne se préoccupent pas exagérément des ennuis qu'ils ont eux avec la justice et ne s'inquiètent pas à l'idée d'avoir un casier judiciaire "(93)
Les Coeurs verts Edouard Luntz (cahiers du cinéma)
Les deux tiers des délits reprochés aux adolescents délinquants sont commis contre la propriété, dont les formes essentielles sont : le vol, les délits visant les deux roues et les actes de vandalisme.
Exemple type de l'activité d'une bande ; celle d'Arpajon dont la police a arrêté le mois de décembre 1959 une vingtaine de membres. Ces garçons âgés de 14 à 18 ans qui suivaient la plupart des cours professionnels dans la région parisienne, se réunissaient chaque jour sur le pont de l'Orge pour y préparer leurs "coups".
" Ils essayaient des blousons en plastique noir et se sauvaient sans les payer. Ils chipaient des disques, pour les écouter ou les revendre. Ils volaient des scooters et des voitures qu'ils abandonnaient hors d'usage. Ils faisaient main basse sur le contenu des autos en stationnement. Ils crevaient les pneus, allumaient des incendies ". (94)
Des adolescents par manque d'argent de poche pratiquent le vol à la tire et certain n'hésitent pas à faire les sacs des veilles dame. Le vol à l'étalage sert des fois pour l'alimentation des surboums. Le vol a parfois l'aspect d'un jeu, d'un défi lancé aux règles sociales.
Les objets volés sont souvent considérés comme des trophées et planqués dans des repaires. C'était le cas pour une bande de Nancy dont les exploits consistaient à voler les objets les plus hétéroclites au cours de cambriolage pour les tenir stockés dans une cave. Le chef de la bande âgé de 16 ans n'a pas hésité à tirer avec une carabine sur les inspecteurs de police venue les arrêter. Ce qui vaudra les assises à trois mineurs. Dans la même région à Charleville, un groupe de six mineurs de 14 et 15 ans connus sous le nom de " La bande des blousons verts " dirigé par un garçon de 20 ans commet 24 vols et cambriolages, le plus souvent la nuit, par effraction. (95)
Dans la région bordelaise chaque membre du gang des As avait son casier dans le garage abandonné qui leur servait de Q.G. on y trouvait les objets les plus hétéroclites, sous-vêtements féminins, couteaux, fer à repasser, boîtes de conserve, appareils photos, jouets, chapelets, rasoirs, statue religieuse etc. Leurs plus beaux trophées; une plaque minéralogique de car de Police Secours qu'ils conservaient jalousement dans leur repaire (96)
Certaines bandes étaient spécialisées dans le casse, lors d'un interrogatoire un jeune raconte avec cynisme ses exploits :
" En pleine nuit, quand nos parents dormaient, on se sauvait et on se retrouvait là... Là, on buvait pour se donner du courage, on s'habillait, on emportait la matraque, et on y allait. On s'habillait tous pareil, avec un masque, pour ne pas être reconnus. Ca commençait par les vitrines des petites veilles. On fait le coup en quelques secondes, à grands coups de matraques. On se donne même pas la peine de voler, ça ne nous intéresse pas... juste une bricole en guise de souvenir. Après le casse on se sauvait en vitesse par des ruelles d'où on n'avait rien pu entendre. On revenait fêter ça et on allait se coucher " (97)
La forme la plus significative de la délinquance au tournant de la décennie est sans conteste le vol d'engins motorisés. La possession d'un tel engin est un symbole indéniable de virilité, de prestige (on compare souvent le deux roues au cheval du cow-boy). On l'emprunte pour tomber les filles ou pour s'amuser et s'exalter.
" On fonce la nuit en scooter sur les boulevards de ceinture jusqu'à épuisement de l'essence, le jour on fait peur aux passants sur les trottoirs "
Le plus souvent, après un emprunt à but ludique ou utilitaire, le véhicule est abandonné.
" Son usage répond à un besoin actualisé (retour tardif, fugue, infraction en vue, ou simple promenade le plus souvent) ; le besoin satisfait, le véhicule est abandonné "
" Il s'agit essentiellement de promenade à but ludique ou utilitaire. Ce n'est pas un vol d'appropriation ; sa dangerosité tient surtout au fait que les jeunes commettent des accidents. " (9
Accessoirement, on revend les pièces détachées ou le moteur d'un engin volé est utilisé pour être gonflé afin de faire des courses.
Pour gagner de la puissance sur leurs Flashs ou Flandria à selle bi-place recouverte de simili-cuir en peau de panthère, les lumières d'admission d'échappement sont limées au maximum, la culasse est rabotée. Le carburateur est remplacé, la pipe d'admission est polie intérieurement. Régulièrement lors de ces courses, il y a des accidents avec souvent de grave séquelle pour le conducteur. Un éducateur chargé d'infiltrer une bande à Pessac près de Bordeaux raconte :
" Le départ a lieu à deux kilomètres de là. Cinquante à soixante petits bolides prennent le départ dans un vacarme incroyable, la plupart ont sortit leur pot d'échappement; L'arrivée se fait à une centaine de mètre de la route du Cap- Ferret, mais pratiquement comme ils doivent freiner après la ligne d'arrivée, les engins sur la lancée les amènent à traverser la route en grillant tous les signaux... " (99) Si longtemps les deux roues jouaient chez nous le rôle de la voiture outre atlantique, le vol de voiture pris rapidement de l'importance avec l'augmentation du parc automobile. Le parc automobile est ainsi passé de moins de 1,5 millions de véhicules en 1950 à 5 millions en 1960. Ces vols étaient facilités par l'absence de clé de contact sur certaine voiture. Comme pour les deux roues, outre le sentiment de puissance la voiture est empruntée pour se griser de vitesse pendant quelques heures, puis abandonnée. A Paris un jeune qui réussi l'exploit de voler une ambulance était considéré à l'unanimité comme le chef de la bande.
93 - in "Les blousons noirs, page 114 Centre d'étude de la délinquance juvénile, N°14, Cujas, Bruxelles 1966
94 - "Les vieux , qu'ils crèvent !" in Faim &Soif Février 1960
95 - Maître Jean Hocquet, "Forme nouvelles de la délinquance juvénile" conférence 9 janvier 1960, juripole
96 - "Le gang des As" un Les Gangs d'Adolescents, pages 79,80 op.cit.
97 - Maître Jean Hocquet, op . cit40
98 - J.Sélosse , Vols et voleurs de véhicules à moteur, Cujas 1965
99 - Yves Charrier,Jacques Ellul, Jeunesse délinquante,des blousons noirs aux hippies, page 151, Mercure de France 1971
La forme la plus significative de la délinquance au tournant de la décennie est sans conteste le vol d'engins motorisés. La possession d'un tel engin est un symbole indéniable de virilité, de prestige (on compare souvent le deux roues au cheval du cow-boy). On l'emprunte pour tomber les filles ou pour s'amuser et s'exalter.
" On fonce la nuit en scooter sur les boulevards de ceinture jusqu'à épuisement de l'essence, le jour on fait peur aux passants sur les trottoirs "
Le plus souvent, après un emprunt à but ludique ou utilitaire, le véhicule est abandonné.
" Son usage répond à un besoin actualisé (retour tardif, fugue, infraction en vue, ou simple promenade le plus souvent) ; le besoin satisfait, le véhicule est abandonné "
" Il s'agit essentiellement de promenade à but ludique ou utilitaire. Ce n'est pas un vol d'appropriation ; sa dangerosité tient surtout au fait que les jeunes commettent des accidents. " (9
Accessoirement, on revend les pièces détachées ou le moteur d'un engin volé est utilisé pour être gonflé afin de faire des courses.
Pour gagner de la puissance sur leurs Flashs ou Flandria à selle bi-place recouverte de simili-cuir en peau de panthère, les lumières d'admission d'échappement sont limées au maximum, la culasse est rabotée. Le carburateur est remplacé, la pipe d'admission est polie intérieurement. Régulièrement lors de ces courses, il y a des accidents avec souvent de grave séquelle pour le conducteur. Un éducateur chargé d'infiltrer une bande à Pessac près de Bordeaux raconte :
" Le départ a lieu à deux kilomètres de là. Cinquante à soixante petits bolides prennent le départ dans un vacarme incroyable, la plupart ont sortit leur pot d'échappement; L'arrivée se fait à une centaine de mètre de la route du Cap- Ferret, mais pratiquement comme ils doivent freiner après la ligne d'arrivée, les engins sur la lancée les amènent à traverser la route en grillant tous les signaux... " (99)
Si longtemps les deux roues jouaient chez nous le rôle de la voiture outre atlantique, le vol de voiture pris rapidement de l'importance avec l'augmentation du parc automobile. Le parc automobile est ainsi passé de moins de 1,5 millions de véhicules en 1950 à 5 millions en 1960. Ces vols étaient facilités par l'absence de clé de contact sur certaine voiture. Comme pour les deux roues, outre le sentiment de puissance la voiture est empruntée pour se griser de vitesse pendant quelques heures, puis abandonnée. A Paris un jeune qui réussi l'exploit de voler une ambulance était considéré à l'unanimité comme le chef de la bande.
93 - in "Les blousons noirs, page 114 Centre d'étude de la délinquance juvénile, N°14, Cujas, Bruxelles 1966
94 - "Les vieux , qu'ils crèvent !" in Faim &Soif Février 1960
95 - Maître Jean Hocquet, "Forme nouvelles de la délinquance juvénile" conférence 9 janvier 1960, juripole
96 - "Le gang des As" un Les Gangs d'Adolescents, pages 79,80 op.cit.
97 - Maître Jean Hocquet, op . cit40
98 - J.Sélosse , Vols et voleurs de véhicules à moteur, Cujas 1965
99 - Yves Charrier,Jacques Ellul, Jeunesse délinquante,des blousons noirs aux hippies, page 151, Mercure de France 1971
« LA SOCIETE NOUS AIME PAS, NOUS LES JEUNES ! »
Serge de la bande du Square des Batignolles (Cinq colonnes à la une 1960)
« Ces adolescents effondrés contre les murs, à la manière des cow-boys des westerns le long des cloisons des saloons, sont capables brusquement de lever le cran d'arrêt de leur énergie. Une poussée irrésistible les portes à imiter le Marlo Brando de l'Equipée Sauvage ou le James Dean de la Fureur de vivre"
Henri Joubrel, Jeunesse en danger, Fayard,1960
Les blousons noirs sont un phénomène essentiellement urbain. A Paris chaque porte, chaque quartier prolo possède sa bande. Un article de presse daté de l'été 1959 fait état de six bandes principales à Paris et de 70 autres cliques de moindre importance. (76) Selon la préfecture de police 10000 jeunes fréquentent des bandes dans la capitale. (77)
A l'époque la bande la plus importante de la capitale était celle du Talus capable de regrouper 250 à 300 jeunes le samedi soir. Ceux de la porte de St -Ouen se distinguent par la parfaite maîtrise des diverses langues des voyous. La bande du square des Batignolles et leur chef Pilule sont le sujet d'un reportage de l'émission télé Cinq colonnes à la une en 1960. Tout aussi médiatisée, la bande de la Bastille, forte d'une centaine de membres qui parlait un argot forcé. Une enquête est publiée sur eux l'été 1961 par Christian Magret dans le magazine des têtes couronnées Point de Vue. Le chanteur Moustique membre de ce groupe déclare quelques années plus tard dans un entretien:
" A la fin des années 50, on attaquait un car de flics, on cassait les vitres et on piquait le car pour une virée " (7
La bande du Sactos (Sacré Cœur) tournait aussi autour de la centaine et était protégée par leur curé. Elle était très crainte par les autres bandes. Johnny Hallyday qui faisait partie de la bande du square de la Trinité raconte :
«On jouait les durs. On se battait, mais nous fermions notre gueule lorsque la bande du Sacré-Cœur descendait" (79)
La plupart des bandes se singularisaient en arborant le même signe distinctif, qui allait de la manière de se coiffer, aux différents accessoires ; médailles, voir une tête de mort ou un minuscule couteau retenu au cou par une chaîne, bagues, bracelets ou ceinturons incrustés de pièces de monnaie. Cette singularité se retrouve sur leurs engins à deux roues; mobylettes ou scooters : fanions à tête de mort, hélices en plastique de la même couleur gagnées à la fête foraine. La même décalcomanie collée sur le réservoir ou le garde boue ; photos de Tarzan ou de James Dean, vamp, tête d'indien, trèfle à 4 feuilles. L'accessoire peut donner son nom à la bande, ainsi la bande du Damier d'un port breton arborait un damier sur leurs véhicules.
En 1960, 53 % des jeunes qui fréquentaient les bandes sortaient de familles ouvrières, les fils d'employée représentaient 12%.
A noter que 18 % des effectifs des bandes seraient originaires des milieux sociaux supérieurs.
" La majorité de ces jeunes étaient issue des classes sociales défavorisées bien que la bourgeoisie eut ses blousons dorés. Les bandes constituent une configuration culturelle originale, articulée sur une culture de classe. La culture ouvrière en est le soubassement " (80)
Les adolescents de 15 à 17 ans en constituent le noyau le plus important (53, les plus jeunes de 13 à 14 ans représentent 14,8% des membres et ceux de 18 à 20 ans 18,1 % (81) Les blousons noirs des années 1959-1961 appartiennent à la génération des enfants de la guerre, ceux nées pendant la seconde guerre mondiale entre 1939 et 1945 et dans l'immédiate après guerre.
Les bandes tournent généralement autour de trois noyaux. Le noyau central composé de ceux qui étaient le plus en vue, quatre à cinq personnes souvent confrontées à la délinquance. Puis vient la bande proprement dite formée en moyenne d'une quinzaine à une vingtaine de membres qui cherchaient surtout à se faire remarquer. Le troisième noyau qui pouvait être plus important jusqu'à une centaine de jeunes était composé des sympathisants et des postulants qui formaient le halo de la bande présent lors des grandes occasions comme une bagarre entre bandes rivales. La bande forme un milieu homogène, l'embryon en est la "cour " où les enfants d'un même immeuble vivent et grandissent ensemble. Vers l'âge de 12 ans les enfants de plusieurs cours se groupent dans des lieux de rencontre plus vaste : places ou squares où ils se forment en bande. Dans la bande, les adolescents se retrouvent et ne s'expriment qu'en symbiose avec les autres.
Le dynamisme du groupe est contenu dans ses motivations qui portent le jeune à avoir en face de lui des interlocuteurs qui le comprennent, qui ont les même besoins et les mêmes soucis que lui et ne par conséquent être des adultes qu'ils haïssent.
" Les vieux ont s 'en fout, ils peuvent tous crever” répond spontanément un jeune blouson noir au juge d'instruction qui lui parlait de ses parents (82).
Pour son reportage dans l'Express, Jean Cau demande à Jojo de la bande de la Porte de Vanves. " Pourquoi "les vieux" à ton avis ne vous comprennent pas ? " réponse de Jojo : " Parce que qu'on voit la vie autrement ! " " Qu'est ce que tu veux dire ? " lui demande alors l'écrivain. Le blond répond à sa place : " Ils voudraient qu'on porte des gilets, qu'on ait des pantalons comme ça, qu'on soit comme eux ! " (83)
Ensemble, ils reconnaissent être différents des autres, mais cette différence, paradoxalement se manifeste par le maximum de conformité avec ceux du groupe. C'est pour cela que le vêtement, la coupe de cheveux, le langage ont une telle importance, ils manifestent une singularité collective. Mais si la panoplie marque la rupture avec le monde adulte, elle ne devait pas être usurpée. Il faut être reconnu par ses pairs, il y a des modèles, l'orgueil, l'honneur et l'exploit ont une grande place dans la vie des bandes. L'intégration dans une bande n'est pas une chose facile. La bande est une société tellement fermée qu'y pénétrer est incontestablement une victoire. Elle passe par deux étapes, celle de la reconnaissance puis celle de l'acceptation. Pour être accepté, il y a des rites d'admissions. Le postulant doit faire ses preuves en réalisant divers exploits qui pouvaient aller du combat au cran d'arrêt à la course de mobylettes dans les sens uniques ou sur les " fortifs " (Certains tronçons des fortifications de 1870 subsistaient encore dans la capitale à la fin des années 50 (84). Parmi les autres exploits couramment pratiqués ; se battre avec le chef ou piquer une nana dans une bande ennemie. Ces pratiques sont souvent associées avec le rituel du " frère de sang " Le chef du gang entaille avec son couteau l'avant bras du postulant, puis fait la même estafilade en forme de croix sur celui du dernier rentré dans le groupe. Il maintient leur deux bras ensemble, unis par le mélange de leur sang, les deux "frères" jurent que jamais ils ne trahiront leurs camarades. Une autre caractéristique de la bande est le vif sentiment de propriété vis à vis de son territoire. Elle a ses lieux de réunion, ses cafés et ses cinémas et n'en change pas et ne tolère pas qu'une autre bande vienne empiéter sa zone, sinon c'est la guerre. Le square, mini espace de verdure apparaît l'endroit idéal pour leurs rassemblements. Là, les garçons discutent ensemble, se racontent des histoires de filles ou de taules souvent exagérées. Ils s'échangent des idées, blaguent, s'amusent, se chamaillent entre eux tout en écoutant de la musique sur un transistor. Dans ce lieu, où ils traînent souvent tard le soir les adolescents éprouvent un sentiment de liberté.La fête foraine est un autre coin qui les attire, et ils aiment se regrouper autour des auto-tamponneuses. Il y règne une certaine ambiance, adossés à la balustrade, ils prennent plaisir à regarder tourner les voitures en écoutant les derniers disques à la mode ou draguer les filles. L'hiver on se met au chaud dans les salles de jeux avec une prédilection pour le flipper. Au Café, ils ne consomment pratiquement pas d'alcool, préférant le diabolo ou le café crème. Paris, connaît l'hiver 1959 la grande vogue du patin à glace. Les patinoires de Saint Didier ou de la " fédé " de Boulogne sont prises d'assaut par des hordes de gamins.
" La fédérale c'est la roue tournante de tous les blousons noirs, on retrouve les copains de tous les quartiers. Il y a des filles, ce n’est pas cher et on s'amuse bien " raconte Pilule chef de la bande des Batignolles (85). Quant au bal, ils y vont très rarement la plupart de ces garçons ne savent pas danser, mais sur place ils aiment bien provoquer des bagarres.
" Le soir d'une fête patronale une quarantaine de jeunes venus de Rouen à scooter, à cyclomoteur ou en taxi, avaient plusieurs fois tenté de pénétrer dans la salle de bal en refusant de payer. L'expulsion par les gendarmes de deux ivrognes leur fournit le prétexte recherché pour passer aux actes de violence. Toute la bande se rua alors sur les représentants de l'ordre et l'un des gendarmes fut roué de coups. Son collègue tira quelques coups en l'air. Ce geste décontenança un temps les agresseurs mais les gendarmes partis, les jeunes gens pénétrèrent en force dans la salle où il brutalisèrent plusieurs danseurs et plusieurs femmes "(86)
Les bandes importantes comportent parfois un tiers de filles. On y trouve souvent des filles garçons qui rêvent d'être des garçons et se conduisent comme tels. Elles revendiquent leur égalité dans les comportements antisociaux et le manifestent notamment par des attitudes de bravades vis à vis de la police lorsque celle-ci intervient. Le journal le Progrès de Lyon raconte le comportement de deux filles membres d'une bande du quartier de Perrache après leur arrestation :
"On reste confondu lorsque l'on sait que ce sont les deux filles qui tinrent tête avec le plus d'aplomb au commissaire et firent preuve d'une inconcevable impolitesse. L'une se contenta de dire : "Je me fous de la police, je me fous de la famille" L'autre, encore plus effronté, n'alla-t-elle pas jusqu'à déclarer : " Parlez moins fort. Vous me faites mal aux oreilles…" (87)Mais la majorité des adolescentes qui fréquentent les bandes peuvent être classées dans la catégorie des "filles-objets" guère respectée qui servent à l'initiation sexuelle des garçons. Elles vont d'un garçon à l'autre, et prennent une sorte de valeur marchande en se faisant échanger pour trois fois rien! Il y aussi les filles attitrées que possèdent les principaux membres de la bande, qui souvent par prudence sont rarement vues par les autres gars. Les filles participent rarement aux délits, mais en sont les complices indirectes en bénéficiant souvent en forme de cadeaux des produits dérobés. Elles aiment se faire conduire dans des véhicules volés, ce qui donne un certain prestige à l'auteur de l'acte délictueux. La délinquance est souvent un moyen de se poser en homme devant la femme pour obtenir ses faveurs. Si quelques séries B américaines de la fin des années cinquante ont fait des gangs de filles l'un de leurs thèmes favoris. L'existence de quelques bandes féminines en France a été confirmée par certains enquêteurs. Lorsque le journal La Montagne évoque une agression commise par une bande de jeunes filles à Caen, on emploie symboliquement le terme de "jupons noirs" : "Les jupons noirs de Caen rouent de coup un Nord-Africain" (8 On note surtout une délinquance féminine opérée en petit groupe dans les grands magasins. Une fille achète un produit pour occuper la vendeuse, une autre fait le guet, tandis que la troisième vole des vêtements ou des aliments. Comme dans l'histoire du film de Marcel Carné " Terrain Vague " on signale des gangs de garçons dirigés par une fille. Exemple, le gang des As une bande délinquante de la région bordelaise qui avait à sa tête Berthe une gamine de 16 ans. (89)
Terrain Vague
Le rapport au travail du blouson noir est complexe. Le gars qui à l'habitude de vivre en bande n'a pas envie de la quitter pour aller bosser, tandis que celui qui travaille de voir ses copains traîner toute la journée lui donne des mauvaises idées et il s'arrête de travailler. Le marché de l'emploi de l'époque le permettant, on travaille selon l'envie ou la nécessité.
" Si le gars travaille, un moment, pendant une semaine ou un ou deux mois, c'est qu'il a besoin d'argent pour s'habiller, pour manger, pour s'acheter une mobylette. Ou bien c'est qu'il s'est produit un renversement moral: son instinct est devenu faible et sa volonté lui a permis de travailler pendant ce temps là " (90)
" Je travaille quand j'ai besoin de fric. S'il me faut une paire de " groles ", je fais la plonge. Si c'est une nécessité plus grave, je me fais embaucher un mois ou deux dans mon métier" . Raconte Guy 18 ans (91)
Les contrats d'apprentissages sont la plupart du temps des contrats pour la forme. Les patrons en profitent pour mal payer les jeunes, mais ils les font travailler comme des ouvriers adultes. En plus, les jeunes apprentis supportent mal les ordres des chefs d'équipes, de ce fait, ils changent régulièrement de métier. Le plus souvent les jeunes des bandes qui travaillent exercent des métiers sans grande qualification comme: télégraphiste, plombier, graisseur. Des métiers où la main d'œuvre est variable qui leur permet de changer de patron, de lieu de travail à leur guise. Lorsqu'on demande à Moustique le benjamin de la bande de la Bastille qui ambitionne de trouver un boulot " pépère " quel genre de travail il aimerait faire, il répond: " Ben : aide routier, livreur en triporteur ou alors être le fils de taulier, avoir une carte de figurant de cinéma ".(92)
76 – Philippe Macaigne "Quelques réflexions sur la présentation de la presse écrite des "blousons noirs", in Annales de Vaucresson, N° 2,1964
77 - C.Freinet, « La formation de l’enfance et de la jeunesse », Edition l’école moderne, 1960
78 - Interview Moustique par Christian Victor in Juxe-Box Magazine N° 86, novembre 1994
79 - Interview Johnny Hallyday par Jacques Barsamian in Juke Box Magazine N° 42, novembre 1990
80 - Jean Charles Lagrée in "Les jeunes chantent leurs cultures", page 19,L’Harmattan , 1982
81 - Rapport annuel de l’Education surveillé pour 1960 in "Les bandes d’adolescents","Les classes d'age" page 3 Philippe Robert, Pierre Lascoumes Les éditions ouvrières,Paris 1974
82 - "Les vieux ? qu'ils crèvent ! « Le mal de la jeunesse » ,in Faim & Soif N°33, 7/02/1960
83 - Jean Cau, Les gosses révoltés, l'Express 30 juillet 1959
84 - Long Chris "Johnny", page 17,J'ai Lu N°2380,
85 - "Square des Batignoles" Reportage de Pierre Dumayet, Cinq colonnes à la une,4/11/1960
86 - « Quand la jeunesse faisait peur », Laurent Mucchielli, chercheur au CNRS
87 - "Des blousons noirs sont surpris dans leur repaire par les policier" in Le Progrès de Lyon, 22 mai 1962
88 - La Montagne, 18 juin 1960, Claire Bacher 3Le phénomème bmousons noirs vu par la presse Maitrise faculté de Clermont Ferrant 2000
89 -Philippe Parrot, Monique Gueneau "Le gang des As" in "Les gangs d’adolescents",PUF,1959
90 - in "Cri d'appel d'un blouson noir", page 47, Fayard, 1962
91 - In “tribune libre des jeunes” Cinémonde 16/10/62
92 - in "Les Blousons
Blousons noirs. Soixante ans après, l’expression a gardé toute sa force évocatrice, porteuse d’une mythologie cuir mêlant violence et rock’n’roll naissant sur fond de désœuvrement et de misère sociale (ça ne vous rappelle rien ?). Le festival Filmer la musique, que Poptronics suit quotidiennement, y consacre une journée entière avec deux films, une séance de documents d’actualité d’époque et un concert de Magnetix en clôture au Point Ephémère.
1955, « Graine de violence » (« Blackboard Jungle ») sort au cinéma. C’est l’émeute : la jeunesse française découvre en même temps les déhanchements de Presley et le « Rock Around The Clock » de Bill Haley. Les choses ne seront plus tout à fait pareilles : le rock’n’roll vient d’entrer dans la culture populaire hexagonale. Et avec lui, ceux qu’on appelle encore les « tricheurs », d’après le titre du film de Marcel Carné qui sort en 1958, ces jeunes banlieusards des cités qui sortent de terre. Il y a déjà eu quelques gros incidents : à l’été 1955, un concert de Louis Armstrong déclenche une bataille de trois jours dans les rues de Paris, en octobre 1958, le concert de Bill Haley à l’Olympia donne lieu à des débordements : des fauteuils sont détruits par centaines.
Mais c’est à l’été 1959 que la France découvre, tétanisée, les blousons noirs. Le 24 juillet, vingt-cinq jeunes de la Porte de Vanves déboulent dans le XVe arrondissement pour affronter la bande du square Saint-Lambert, vêtus de blousons de cuirs, de jeans, et armés de chaînes de vélo. Le lendemain, on se bagarre à Bandol pour une histoire de filles. Quelques jours plus tard, un policier est blessé à Cannes lors d’affrontements avec une bande de Courbevoie. L’affaire fait la Une (« Un agent de police a été sauvagement poignardé par une horde de tricheurs, de blousons noirs »). Les incidents se multiplient tellement (à la sortie de « Jailhouse Rock » en 1960, le cinéma Le Mac Mahon est littéralement pris d’assaut) que le sinistre Maurice Papon, préfet de police de Paris depuis 1958, songe très sérieusement à interdire le rock’n’roll pour préserver la « tranquillité publique ». Cette peur diffuse de la jeunesse, on la retrouve dans les reportages de l’ORTF,
Revenir en haut Aller en basDans quel contexte apparaissent les blousons noirs ?
C’est de la délinquance sur fond de rock’n’roll, de guerre d’Algérie et surtout de naissance des cités. A l’époque, face aux barres de Nanterre, La Défense est un immense terrain vague sur lequel seul le Cnit est construit. A peine sortie de terre, cette urbanisation est déjà porteuse de problèmes et provoque désœuvrement, ennui, marginalisation. Il ne fallait pas être visionnaire pour voir que ça allait être le bordel : l’environnement, c’est déjà celui de « Ma 6-t va crack-er ». Cette jeunesse ouvrière qui traîne en bas de ces grandes barres HLM nickel s’emmerde et se radicalise. Les blousons noirs terrorisent les gens, ils niquent toutes les nanas, qui toutes veulent être niquées par eux ! Ils n’ont pas de conscience politique, pas vraiment de conscience sociale non plus, ils sont dans l’énergie brute : ils foutent le bordel et c’est tout.
Quand le mouvement devient-il massif ?
Quand Hallyday débarque, en 1961. C’est un choc. Jusqu’alors, le business de la musique est aux mains de vieux qui se projettent sur les envies des jeunes et suivent les modes. On a affaire à des orchestres de bal qui jouent du twist, quelques mois plus tard ils font du cha-cha ou du calypso. Hallyday, lui, fait de la musique pour les jeunes sans une once de cynisme. Et ça, les kids, ça leur fait péter les plombs. Quand Johnny ou Vince Taylor jouent à l’Olympia au début des années 60, ils cassent tout, ça fait la Une des journaux, avec des slogans choc, ça fait flipper tout le monde car cette expression de la violence des jeunes en groupe est assez nouvelle. Les blousons noirs succèdent en quelque sorte aux apaches du début du siècle, qui eux étaient vraiment dans le banditisme. Là, ce sont des branleurs. C’est assez inédit.
C’est une esthétique aussi...
Oui, les blousons en cuir, les jeans, on est complètement dans le fantasme du motard, de « L’Equipée sauvage ». Brando, avant James Dean, devient une véritable icône de cette jeunesse. Il y a un côté désuet à les revoir aujourd’hui, un mélange de pathétique et de sublime. Le phénomène est assez européen, très présent en Suisse, en Allemagne, mais en France, c’est quelque chose de dur, le cuir, les chaînes, il y a une volonté d’effrayer le bourgeois, de faire peur, un vrai désir de choquer et de provoquer. Aux Etats-Unis, on ne trouve pas tous ces atours, tout cet apparat.
Les blousons noirs disparaissent peu à peu au cours des années 60. C’est la fin du rock’n’roll dans les cités ?
Difficile de dater la fin du mouvement, beaucoup rentrent dans le rang assez vite (selon quelques rares études, plus de la moitié des blousons noirs ont entre 14 et 17 ans, huit sur dix ont moins de vingt ans, ndlr), une petite frange tombe dans la vraie marginalité. Mais le rock ne disparaît pas pour autant du paysage banlieusard. Le rock’n’roll n’a quitté les cités qu’avec l’arrivée du rap. Jusqu’au début des année 80, tout le monde y écoute du rockabilly et du rock’n’roll, qu’on soit blanc, black ou arabe. Gene Vincent est une star des cités. D’ailleurs, ceux qui ont fondé les premiers labels de rap étaient tous d’anciens fans de rockabilly. La naissance des blousons noirs La bande de « Titine » au pied des HLM du Pré-Saint-Gervais. 'agression du jeune Yuriy, en janvier dans le X Ve arrondissement de Paris, a mis en lumière les affrontements entre bandes. Mais à la fin des années 1950 déjà les héritiers des Apaches de la Belle Epoque n’avaient peur de rien ni de personne. Ils aimaient la castagne, les Mobylette et le rock’n’roll. Immersion chez ces petits voyous du Pré-Saint-Gervais, avec le photographe André Lefebvre. La vague est partie des Etats-Unis. Leurs références sont James Dean et sa « Fureur de vivre », Brando dans « L’équipée sauvage ». Partout, ce sont les mêmes jeunes en proie au même mal du siècle. En Angleterre , on les appelle les « Teddy boys », en Allemagne les « Halbstarken », en Suède, les « shunna folke », en France ce sont « les blousons noirs ». L’expression est lancée par le journal « France-Soir », à l’été 1959, après un affrontement entre bandes, square Saint-Lambert, dans le XVe arrondissement de Paris. Avec leurs manteaux de cuir, leurs cheveux mi-longs gominés, leurs chaînes de vélo et leurs poings américains, ils se rassemblent au pied des tours ou des pavillons aux façades décrépies, dans les quartiers populaires des villes ou de leur périphérie. La plupart du temps, les blousons noirs appartiennent à la classe ouvrière, vivent de petits boulots et grandissent dans des familles éclatées. Ils sont les laissés-pour-compte des Trente Glorieuses marquées par l’essor économique et l’émergence de la classe moyenne. Dans le groupe du Pré-Saint-Gervais qu’ont suivi Jean Maquet et André Lefebvre, les journaliste et photographe de Match, la moyenne d’âge est de 16 ans. « Ces jeunes gens sont tout au plus égarés, ils ne sont pas vicieux. Ils vivent en bandes, certes, mais ce mot de bande est trompeur. On pense aux bandes de gangsters, écrit Jean Maquet [...]. Les membres des bandes de blousons noirs, dans l’immense majorité des cas, ne sont que des copains. Il faut insister sur ce point. Il serait on ne peut plus néfaste, et pour tout le monde, que le public se fasse du blouson noir une idée trop noire [...]. Le problème des blousons noirs est grave : il n’est pas encore tragique. » Des copains qui inventent leur propre culture, de nouveaux codes.
Selon les chiffres fournis à l’époque par le ministère de la Justice, en 1959 et 1960, 50 % des jeunes délinquants viennent de ces bandes @ Sur leurs postes de radio, ils écoutent le rock’n’roll d’Elvis Presley ou de Vince Taylor. Très loin des yéyés. « Ils ont besoin de se sentir virils », écrivait le journaliste de Match. « Cela donne la baston, c’est-à-dire le règlement de comptes à mains nues entre hommes, et, de temps en temps, la “frite”, c’est-à-dire la bagarre générale [...]. Bref, la violence. » Une violence gratuite, pour passer le temps, par exubérance juvénile, par désir de se montrer brave. On se bat pour s’imposer, prendre le pouvoir dans le quartier ou juste pour la gloire, on se tape des virées dans des voitures volées… Ils commettent des larcins, pillent ou cassent plus par défi que par besoin ou conviction. Et, s’ils brandissent leur haine des « flics » et de l’ordre bourgeois, ils ne défendent aucune cause. Leur conscience politique ne ressemble en rien à celle des étudiants de Mai 1968 qui crieront leur révolte quelques années plus tard. Malgré leur rejet de l’autorité, les bandes sont hiérarchisées autour du chef et de ses lieutenants, qui ont tous un surnom. Pour en être, il faut respecter certains rituels, être initié, savoir se montrer téméraire, commettre un vol ou se mesurer à un rival. La presse, qui s’est emparée du phénomène, en fait un mythe. Un congrès sur la délinquance juvénile est même organisé en Italie. Selon les chiffres fournis à l’époque par le ministère de la Justice, en 1959 et 1960, 50 % des jeunes délinquants viennent de ces bandes. Parmi eux, 45 000 ont moins de 18 ans. Comme les loubards ou les jeunes des cités après eux, ils veulent s’affirmer, interroger la société, la provoquer, mettre à l’épreuve sa capacité à les intégrer. En marge, cette jeunesse défavorisée est gangrenée par le désœuvrement. « Sur ce point, ils sont unanimes. Ils s’ennuient, écrivait Jean Maquet. Ils sont incapables de rester seuls. La bande, cette bande fluctuante, c’est ce qui les délivre de leur solitude, leur donne l’illusion d’une fraternité et sans doute, pour beaucoup d’entre eux, d’une famille. Ils ne lui en demandent pas plus. » 69 VENISSIEUX Les MJC 1959-1981 De l'été des blousons noirs à l'été des Minguettes Broché – 3 avril 2008 Les Maisons des jeunes et de la culture (MJC) font partie de ces institutions méconnues bien que souvent évoquées. Parfois confondues avec les Maisons de la culture d'André Malraux, parfois assimilées à de simples maisons de jeunes, elles sont victimes de l'ampleur de leur objectif : lier jeunesse et culture dans une perspective d'éducation populaire. Ce livre retrace leur histoire à leur apogée, entre 1959, lorsque la médiatisation du phénomène blousons noirs favorise une mobilisation en leur faveur, et 1981, quand l'apparition du " mal des banlieues " signalait un changement d'époque : l'insertion sociale des jeunes devenait une priorité tandis que le lien entre jeunesse, loisirs et action culturelle achevait de se dissoudre dans la crise du socio-culturel. Entre ces deux dates, le millier de MJC que comptait alors le territoire a connu une histoire aussi riche que mouvementée. La diversité des activités abritées dans leurs murs n'a d'ailleurs pu que contribuer à rendre les MJC difficilement saisissables : tour à tour foyers de jeunes et maisons pour tous, proposant expérimentations théâtrales et ateliers de bricolage, espaces de débats et sociabilité, elles furent aussi des pépinières pour la formation de militants culturels et politiques locaux. Lieux singuliers qui ont pu être présentés, parfois simultanément, comme des repaires de gauchistes, des centres de propagande communiste et des terreaux de la deuxième gauche, les MJC permettent de saisir la complexité de la vie associative, dans sa richesse mais aussi sa difficulté. Voilà un très beau livre de synthèse sur un sujet qui ne peut manquer d’intéresser les lecteurs de cette revue. Même si les MJC (Maisons des jeunes et de la culture) n’avaient pas pour finalité de contribuer à la lutte contre la délinquance, elles ont été parfois perçues par les municipalités comme un des outils efficaces de prévention, en particulier à l’époque des blousons noirs. Le sous-titre adopté par l’ouvrage rappelle d’ailleurs cet impact possible ou souhaité sur la prévention. Mais Laurent Besse a bien d’autres ambitions ici, et il analyse les MJC à l’aune de l’éducation populaire, et de ses grandes ambitions au lendemain de la Libération. Il les suit donc depuis la République des jeunes, dont l’idée est née au sein du gouvernement de la France libre à Alger (d’après leur fondateur André Philip), jusqu’à l’arrivée de la gauche au pouvoir. En fait, il commence surtout avec leur très forte expansion sous le régime gaulliste avec la nomination de Maurice Herzog, fin 1958, comme haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports. La préface d’Antoine Prost souligne d’ailleurs le paradoxe des MJC : ce sont des institutions de gauche surtout présentes dans les villes de droite et du centre, et Laurent Besse montre que les MJC bénéficient avec Herzog d’un appui essentiel. En 1965, lors de l’anniversaire de leurs vingt ans, la fédération des MJC compte trois fois plus de maisons qu’en 1959. Deux autres paradoxes, soulignés par Antoine Prost, caractérisent les MJC. Elles sont laïques, mais mal vues de la Ligue de l’enseignement. Elles sont destinées aux jeunes, mais accueillent bien d’autres classes d’âge.
2Issu d’une thèse soutenue à Paris-I en 2004, ce livre repose sur une abondante documentation, permettant d’analyser les réactions du tissu local comme les enjeux nationaux, la sociologie des directeurs autant que la philosophie des fondateurs, les pratiques de loisirs autant que les ambitions culturelles. Si les archives de la fédération FFMJC (Fédération française des maisons de jeunes et de la culture), et de la fédération concurrente UNIREG (Union des fédérations régionales de MJC) à partir de 1969, ont été essentielles, elles ont été heureusement complétées par celles des douze principales fédérations régionales, et celles des MJC de quelques grandes villes (Châtellerault, Grenoble, Orléans) ainsi que de fonds privés de militants. L’ouvrage est donc parfaitement étayé, foisonnant de précisions qui en rendent la lecture vivante, et qui n’effacent jamais le souci d’une réflexion synthétique.
3Le livre est bâti sur une chronologie fine, qui distingue trois périodes au cours de ces deux décennies, qui ont vu la multiplication des MJC et leur ouverture à un public élargi. Les 14-21 ans y sont majoritaires dans la décennie 1960 (cf. la première partie « Des maisons pour les jeunes - 1959-1965 »), recrutés parmi les « inorganisés », qui n’appartiennent à aucun mouvement, et dont on souhaite qu’ils viennent aussi bien du monde des ouvriers (les travailleurs manuels), que des étudiants (les lycéens). Le projet des initiateurs des MJC (et l’auteur insiste sur le portrait d’André Philip et de sa philosophie de laïcité ouverte) est d’ouvrir une maison de loisirs culturels et éducatifs pour cette classe d’âge, tous milieux sociaux confondus. Le pari est tenu, en particulier autour des activités de ping-pong et de judo.
4La deuxième partie (« Maisons contestées ? Maisons de la contestation ? 1966-1969 ») insiste sur le choc qu’a été pour la fédération des MJC le départ de Maurice Herzog et son remplacement par François Misoffe, devenu ministre de la Jeunesse et des Sports, hostile aux animateurs et décidé à étouffer ces maisons de la contestation et à les remplacer par « mille clubs » beaucoup plus légers. La fédération est déstabilisée et même si le projet ministériel de suppression de la FFMJC échoue, André Philip démissionne. La FFMJC a fait figure d’administration parallèle et cela ne pouvait pas laisser le pouvoir gaulliste indifférent. C’est le moment aussi où les MJC s’ouvrent aux débats et, sans être le fer de lance de la contestation en 1968, s’en font la caisse de résonance.
5L’interrogation sur « Des maisons pour tous (1970-1971) » qui structure la dernière partie, repose sur le fait que les MJC accueillent alors un public nouveau, de femmes et d’enfants, relativement inconnu jusqu’ici, que l’animateur militant laisse la place peu à peu aux vacataires compétents. Elles deviennent des maisons de loisirs pour tous, et des lieux d’une autre culture, avec multiplication de débats sur les marges et les luttes de tous les peuples. Elles accueillent des chanteurs compositeurs débutants et créent des spectacles appelés à circuler. À la fin des années 1970, la mise en cause du socioculturel est l’enjeu de débats passionnés, et le développement de la crise amorce la réflexion sur l’insertion économique des jeunes autant que sur leur développement culturel. Mais les MJC ne sont pas les seules sur ce terrain…
6Tout au long de l’ouvrage est tenu le fil de la réflexion sur l’éducation populaire, sur ses objectifs, ses contenus, depuis l’ambition des origines, jusqu’aux crises mettant en cause la survie même des MJC, aux prises avec les politiques locales et nationales. Comment développer l’éducation populaire ? Comment intégrer ceux qui refusent la participation régulière aux ateliers, préférant les rencontres informelles du foyer autour du baby-foot ? Comment faire coexister les « intellectuels » avec les autres ? Comment, sans exclure, désamorcer les agressivités, les déprédations ? Le livre aborde l’émergence du métier d’éducateur, qui s’est faite précisément au sein des MJC, dans un milieu qui a longtemps préféré le terme de « directeur » (même en pleine affirmation de la non-directivité des années post 68) à celui d’animateur. Comment les recruter, comment les former ? Il insiste sur le fait que les MJC ont été des équipements discrets, à la différence des maisons de la culture, qui, par comparaison, s’affirmaient dans le paysage urbain comme temples de la culture.
7L’analyse culturelle est étroitement imbriquée dans l’analyse des politiques nationales de la jeunesse, mais aussi des politiques locales. La position originale des MJC qui sont des associations 1901 cogérées avec les municipalités, si elle fournit une initiation à la vie démocratique, est aussi source de conflits avec les municipalités. La place du parti communiste, souvent surestimée, fait des MJC des lieux inquiétants pour les élus de la droite, bien que certains, dans bien des villes, leur soient restés fidèles, sensibles à la qualité de leur travail. La comparaison avec les centres sociaux, beaucoup plus marqués par les militants JOC, en fait ressortir la spécificité essentielle dans une jolie formule. Pour Laurent Besse, le centre social, c’est « l’espace des poussettes », alors que la MJC est « l’espace des mobylettes ».
8La conclusion de Laurent Besse est sévère. Pour lui, l’action des MJC se solde par un relatif échec, dans la mesure où elles n’ont pas été capables de s’adresser en masse aux jeunes. Certes, elles ont été les fruits d’une très grande ambition qui aurait pu faire d’elles, sous la IVe République, ce que les maisons d’école avaient été à la IIIe, et des éducateurs populaires, les nouveaux instituteurs de la République. Certes, elles ont bénéficié de la crise des mouvements d’action catholique. Néanmoins, leur projet de devenir le banc d’essai de la citoyenneté, d’être écoles de la démocratie, n’a pas abouti. L’auteur souligne cependant l’offre qu’elles ont apportée à nombre de petites villes et de villes de banlieue, qui seraient restées des déserts culturels sans elles. Mais leur humanisme polyvalent, qui voulait que l’homme complet soit initié à toutes les disciplines, a cédé devant la spécialisation de la vie associative. En outre à la fin des années 1970, l’heure n’était plus à l’animation, mais à l’insertion professionnelle des jeunes. Et Laurent Besse de conclure sur les difficultés actuelles des MJC, à replacer dans « le contexte de déclin de la ferveur éducative, peut-être de l’utopie éducative ».
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Pour citer cet article
Référence papier
Dominique Dessertine, « Laurent Besse, Les MJC, de l'été des blousons noirs à l'été des Minguettes (1959-1981) », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière », 12 | 2010, 256-259.
Référence électronique
Dominique Dessertine, « Laurent Besse, Les MJC, de l'été des blousons noirs à l'été des Minguettes (1959-1981) », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière » [En ligne], 12 | 2010, mis en ligne le 21 juin 2012, consulté le 27 juin 2021. URL : journals.openedition.org/rhei/3212 ; DOI : doi.org/10.4000/rhei.3212
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Auteur
Dominique Dessertine
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Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
…
Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
…
Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
.
Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
…
Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
…
Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
…
Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
…
Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
…
Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
…
Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
…
Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
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Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
…
Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
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Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
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Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
…
Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
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Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Les blousons noirs sont une sous-culture juvénile apparue en France dans les années 1950 et qui a connu son apogée entre 1958 et 1961. Issue de l'influence américaine, connotée à un code vestimentaire particulier et au rock'n roll, elle a été la matrice originelle du mouvement yéyé et de quasiment toutes les modes adolescentes ultérieures. Des sous-cultures similaires ont fleuri au même moment dans d'autres pays d'Europe.
La culture « blouson noir » s'est cristallisée autour d'importations américaines qui ont été autant de chocs culturels :
Le film L'Équipée sauvage (The Wild One), sorti en 1953 aux États-Unis mais popularisé courant 1955 en Europe, où le personnage interprété par Marlon Brando révèle d'un coup une façon d'être qui fait époque : cuir noir, moto, machisme, volonté de choquer, esprit de gang, violence à la limite de la criminalité.
Un autre film, La Fureur de vivre (Rebel Without a Cause) arrive en 1956 en France et fait de James Dean une icône définitive. Il introduit l'idée importante que le comportement des (futurs) blousons noirs n'est pas seulement un choix délibéré mais procède d'une fatalité générationnelle et de l'incompréhension des adultes.
L'arrivée au même moment du rock'n roll (Bill Haley et Elvis Presley en premier lieu, puis Gene Vincent, Eddie Cochran etc.) ajoute le son à l'image. Mais c'est une chanteuse française a priori non associée au rock'n roll qui apporte en 1956 une énorme visibilité médiatique au phénomène en formation, Édith Piaf, avec la chanson L'Homme à la moto, indirectement inspirée par L'Équipée sauvage.C'est durant l'été 1959 que l'appellation « blousons noirs » apparaît pour la première fois dans la presse, avec un article de France-Soir du 27 juillet 1959 relatant un affrontement entre bandes survenu au Square Saint-Lambert, dans le XVe arrondissement de Paris[1]. Cette désignation s'impose soudain comme synonyme de « jeunes voyous ». Les journaux se mettent alors à surenchérir en évoquant des bandes caractérisées par leur taille importante (il est question de groupes comptant jusqu'à une centaine de jeunes) et par leur violence. Les « blousons noirs » sont décrits comme des asociaux qui se battent à coups de chaînes de vélo (ou de moto), de coups de poing américains voire de couteaux à cran d'arrêt, qui cherchent la bagarre pour défendre leurs territoires urbains, particulièrement autour des portes de Paris, ou en faisant des descentes dans des bals ou des fêtes.Peu après, les journalistes forgèrent le terme « blousons dorés » pour désigner les jeunes fils de la bourgeoisie qui se faisaient remarquer dans les faits divers, par opposition aux « blousons noirs » qui étaient plutôt issus de milieux populaires.
Cette campagne de presse, qui tourne à la psychose collective, aura pour principal effet de mettre en vogue le genre blouson noir. Autour de 1960, dans tout le pays et dans tous les milieux sociaux, les jeunes gens à la mode aiment à s'habiller de cuir (mais le véritable Perfecto est encore rarissime), portent de grosses chemises à carreaux, se coiffent en arrière avec au sommet du front une large boucle asymétrique souvent brillantinée (la célèbre « banane »). À défaut d'une véritable moto, luxe accessible seulement aux plus fortunés, on roule sur des cyclomoteurs qui en ont à peu près l'aspect, de préférence une Flandria ou une Paloma, une mobylette à la rigueur. La petite délinquance est répandue dans ce milieu, sans être généralisée. Mais afin de choquer, les blousons noirs (qui se nomment eux-mêmes « loulous ») affectent de jouer les durs et de parler des argots empruntés au monde des truands.Ce milieu fournit la base sociale qui sera le marché initial du rock français. Il trouve ses héros en Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et spécialement Vince Taylor, avant que la vague yéyé ne relègue au second plan les blousons noirs, à partir de 1963, le tournant a lieu le 22 juin 1963, lors de la « folle nuit de la Nation » : un concert gratuit organisé par Salut les Copains à Paris sur la Place de la Nation attire une immense foule, des incidents graves ont lieu, attribués (à tort ou à raison) à des bandes de blousons noirs. La scène yéyé prend définitivement ses distances avec ces derniers.
Les sociologues qui se penchaient alors sur les origines du problème de la délinquance juvénile évoquaient un conflit de génération ou une révolte contre l'ordre établi, avant d'avancer des facteurs économiques.La thèse la plus courante suggère que les jeunes de tous les pays ayant connu les privations de l'après-guerre se sont lancés à corps perdu dans la recherche de la liberté et le plaisir, voulant jouir immédiatement des biens que la société de consommations leur proposait: musique, moto ou mode. Mais pas assez riche pour pouvoir se les procurer et s'apercevant que la société n'était pas disposée à modifier ses habitudes, ni à ne leur faire aucune concession, ils se révoltèrent et leur enthousiasme se transforma en violence.
D'autres enquêtes au début des années soixante contestent cette thèse en soulignant l'importance de l'urbanisation dans le malaise des jeunes en mettant l'accent sur la concentration de grands ensembles immobiliers dans les villes véritables fabrique de blousons noirs.
"Les cités industrielles sont surtout pathogènes parce qu'elles favorisent les rassemblements de jeunes gens sur un territoire restreint " (109)
Effectivement, les bandes urbaines profilent surtout dans les quartiers abritant des grands immeubles collectifs type HLM ou des groupes d'habitations à bon marché souvent insalubre. Si les blocs HLM marquent un progrès certain par rapport au taudis, l'essentiel y manque trop souvent. La plus part du temps, il n'y a ni jardins, ni espace, ni équipement sportif sans parler de l'absence totale de distraction. Les enfants et les adolescents ont le sentiment d'être en cage et la rue les attire comme un refuge mauvais.
"On ne sait pas quoi faire, racontent des adolescents. Alors on se retrouve et on s'ennuie ensemble "
Parmi les autres facteurs on évoque souvent la carence d'autorité, mais c'est surtout dans la carence du milieu familial qu'il faut rechercher l'origine du drame des blousons noirs ; famille désagrégée, séparations ou divorces, alcoolisme du père.
Pour Henri Joubrel ; la dissociation familiale est la cause essentielle de la conduite asociale d'un nombre grandissant de jeune. Les statistiques montrent que 80 % des jeunes inadaptés sociaux dont on connaît suffisamment l'histoire pour en établir un dossier approfondi sortent d'un foyer dissocié. (111)
Au foyer, ils se sentent mal aimés, les gosses souhaitent la chaleur, ils trouvent le chaos
" Un soir en rentrant chez ma mère elle m'a virée, elle avait un jules " raconte Momo de la bande des Batignolles, après avoir traîné quelques jours dans les rues, le tribunal lui trouvera une famille d'accueil. (112)
" A quatorze ans, je suis parti travailler. Plâtrier. Pourquoi ? Parce que mon père boit et ma mère aussi ". écrit Jean dans Rallye Jeunesse (113)
Ce qui fait dire à un éducateur lyonnais :
" Ce qui déboussole souvent les jeunes, c'est l'impossibilité de prendre leur père pour modèle"
(114)
Si la société cherche les causes du mal dont souffre la jeunesse un autre facteur souvent négligé réside certainement dans le fait qu'ils sont victime de l'incompréhension des adultes. L'emblématique film " La Fureur de Vivre " évoquait déjà ces relations difficiles entre parents et enfant. A la question "mentez--vous à vos parents" posé par un journaliste qui enquête pour un hebdomadaire sur les problèmes de la jeunesse, des jeunes répondent :
" On ne ment pas, on ne parle pas ".
Puis lorsqu'il leur demande : " Que leur reprochez-vous ? ",
ils répondent: " Ils font vraiment une trop sale gueule à table ! " 58 (47)
Dans la même logique , une jeune fille, Raymonde écrit à Rallye Jeunesse
" Ce dont on souffre, c'est de l'ambiance familiale, du manque de vérité, de l'injustice de ce que nous appelons la "vague des croulants" " (116)Dans le conflit adultes jeunes, on assiste même à des faits incroyables comme histoire révélé par l'Humanité ou des jeunes émules des blousons noirs qui pétaradaient la nuit en scooter troublant le sommeil des citoyens de deux patelins ont été tondues par quelques habitants.
" La tête base, le crâne soigneusement tondu, suivant leur chef de fil qui de surcroît avait été dépouillé de son pantalon, plusieurs jeunes gens ont et promené dans les rues de Charly et de Vernaison près de Lyon sous l'œil marqué de la population… " (117)
109 « Les blousons noirs : une société primitive ? » - H.Michel (Directeur du centre de Vaucresson) – J.Selosse (Chargé de recherche au CNRS), In Sciences Avenir N°211, septembre 1964.
110 – « Les blousons noirs : une société primitive ? »
111 – « Mauvais garçons de bonnes familles » Henri Joubrel, Aubier, Editions Montaigne,1959
112 – « Square des Batignoles », Cinq colonnes à la une, 04/11/1960
113 - « Vous avez la parole », in Rallye Jeunesse N°11, février 1960.
114 – « Les garçons sauvage, le blouson noir, une provocateur mais aussi un mal aimé » Le Progrès de Lyon,09/12/1962
115 - "Mauvais garçons de bonnes familles" Henri Joubrel
116 – « Vous avez la parole », in Rallye Jeunesse N°11, février 1960
117 – « Tondeuse pour porteur de blousons », L’humanité, 21 juillet 1961 Si la bande est sociale dans sa structure, elle est par contre anti -sociale par son activité et par sa fonction. Si à l'origine elle ne semble pas se constituer dans un but délinquant, la bande est perçue sous cette forme par la police et la société. En réalité beaucoup de jeunes blousons noirs adoptaient uniquement un mode de comportement sans verser dans la délinquance mais s'exposaient de part ce fait à la réprobation sociale et à la répression. La plupart du temps les actes délictueux ne sont pas prémédités et sont commis dans l'inconscience la plus complète. On cherche surtout à réaliser un coup pour se valoriser sans vraiment se rendre compte de la gravité du délit.
" Ils ne se préoccupent pas exagérément des ennuis qu'ils ont eux avec la justice et ne s'inquiètent pas à l'idée d'avoir un casier judiciaire "(93)
Les Coeurs verts Edouard Luntz (cahiers du cinéma)
Les deux tiers des délits reprochés aux adolescents délinquants sont commis contre la propriété, dont les formes essentielles sont : le vol, les délits visant les deux roues et les actes de vandalisme.
Exemple type de l'activité d'une bande ; celle d'Arpajon dont la police a arrêté le mois de décembre 1959 une vingtaine de membres. Ces garçons âgés de 14 à 18 ans qui suivaient la plupart des cours professionnels dans la région parisienne, se réunissaient chaque jour sur le pont de l'Orge pour y préparer leurs "coups".
" Ils essayaient des blousons en plastique noir et se sauvaient sans les payer. Ils chipaient des disques, pour les écouter ou les revendre. Ils volaient des scooters et des voitures qu'ils abandonnaient hors d'usage. Ils faisaient main basse sur le contenu des autos en stationnement. Ils crevaient les pneus, allumaient des incendies ". (94)
Des adolescents par manque d'argent de poche pratiquent le vol à la tire et certain n'hésitent pas à faire les sacs des veilles dame. Le vol à l'étalage sert des fois pour l'alimentation des surboums. Le vol a parfois l'aspect d'un jeu, d'un défi lancé aux règles sociales.
Les objets volés sont souvent considérés comme des trophées et planqués dans des repaires. C'était le cas pour une bande de Nancy dont les exploits consistaient à voler les objets les plus hétéroclites au cours de cambriolage pour les tenir stockés dans une cave. Le chef de la bande âgé de 16 ans n'a pas hésité à tirer avec une carabine sur les inspecteurs de police venue les arrêter. Ce qui vaudra les assises à trois mineurs. Dans la même région à Charleville, un groupe de six mineurs de 14 et 15 ans connus sous le nom de " La bande des blousons verts " dirigé par un garçon de 20 ans commet 24 vols et cambriolages, le plus souvent la nuit, par effraction. (95)
Dans la région bordelaise chaque membre du gang des As avait son casier dans le garage abandonné qui leur servait de Q.G. on y trouvait les objets les plus hétéroclites, sous-vêtements féminins, couteaux, fer à repasser, boîtes de conserve, appareils photos, jouets, chapelets, rasoirs, statue religieuse etc. Leurs plus beaux trophées; une plaque minéralogique de car de Police Secours qu'ils conservaient jalousement dans leur repaire (96)
Certaines bandes étaient spécialisées dans le casse, lors d'un interrogatoire un jeune raconte avec cynisme ses exploits :
" En pleine nuit, quand nos parents dormaient, on se sauvait et on se retrouvait là... Là, on buvait pour se donner du courage, on s'habillait, on emportait la matraque, et on y allait. On s'habillait tous pareil, avec un masque, pour ne pas être reconnus. Ca commençait par les vitrines des petites veilles. On fait le coup en quelques secondes, à grands coups de matraques. On se donne même pas la peine de voler, ça ne nous intéresse pas... juste une bricole en guise de souvenir. Après le casse on se sauvait en vitesse par des ruelles d'où on n'avait rien pu entendre. On revenait fêter ça et on allait se coucher " (97)
La forme la plus significative de la délinquance au tournant de la décennie est sans conteste le vol d'engins motorisés. La possession d'un tel engin est un symbole indéniable de virilité, de prestige (on compare souvent le deux roues au cheval du cow-boy). On l'emprunte pour tomber les filles ou pour s'amuser et s'exalter.
" On fonce la nuit en scooter sur les boulevards de ceinture jusqu'à épuisement de l'essence, le jour on fait peur aux passants sur les trottoirs "
Le plus souvent, après un emprunt à but ludique ou utilitaire, le véhicule est abandonné.
" Son usage répond à un besoin actualisé (retour tardif, fugue, infraction en vue, ou simple promenade le plus souvent) ; le besoin satisfait, le véhicule est abandonné "
" Il s'agit essentiellement de promenade à but ludique ou utilitaire. Ce n'est pas un vol d'appropriation ; sa dangerosité tient surtout au fait que les jeunes commettent des accidents. " (9
Accessoirement, on revend les pièces détachées ou le moteur d'un engin volé est utilisé pour être gonflé afin de faire des courses.
Pour gagner de la puissance sur leurs Flashs ou Flandria à selle bi-place recouverte de simili-cuir en peau de panthère, les lumières d'admission d'échappement sont limées au maximum, la culasse est rabotée. Le carburateur est remplacé, la pipe d'admission est polie intérieurement. Régulièrement lors de ces courses, il y a des accidents avec souvent de grave séquelle pour le conducteur. Un éducateur chargé d'infiltrer une bande à Pessac près de Bordeaux raconte :
" Le départ a lieu à deux kilomètres de là. Cinquante à soixante petits bolides prennent le départ dans un vacarme incroyable, la plupart ont sortit leur pot d'échappement; L'arrivée se fait à une centaine de mètre de la route du Cap- Ferret, mais pratiquement comme ils doivent freiner après la ligne d'arrivée, les engins sur la lancée les amènent à traverser la route en grillant tous les signaux... " (99) Si longtemps les deux roues jouaient chez nous le rôle de la voiture outre atlantique, le vol de voiture pris rapidement de l'importance avec l'augmentation du parc automobile. Le parc automobile est ainsi passé de moins de 1,5 millions de véhicules en 1950 à 5 millions en 1960. Ces vols étaient facilités par l'absence de clé de contact sur certaine voiture. Comme pour les deux roues, outre le sentiment de puissance la voiture est empruntée pour se griser de vitesse pendant quelques heures, puis abandonnée. A Paris un jeune qui réussi l'exploit de voler une ambulance était considéré à l'unanimité comme le chef de la bande.
93 - in "Les blousons noirs, page 114 Centre d'étude de la délinquance juvénile, N°14, Cujas, Bruxelles 1966
94 - "Les vieux , qu'ils crèvent !" in Faim &Soif Février 1960
95 - Maître Jean Hocquet, "Forme nouvelles de la délinquance juvénile" conférence 9 janvier 1960, juripole
96 - "Le gang des As" un Les Gangs d'Adolescents, pages 79,80 op.cit.
97 - Maître Jean Hocquet, op . cit40
98 - J.Sélosse , Vols et voleurs de véhicules à moteur, Cujas 1965
99 - Yves Charrier,Jacques Ellul, Jeunesse délinquante,des blousons noirs aux hippies, page 151, Mercure de France 1971
La forme la plus significative de la délinquance au tournant de la décennie est sans conteste le vol d'engins motorisés. La possession d'un tel engin est un symbole indéniable de virilité, de prestige (on compare souvent le deux roues au cheval du cow-boy). On l'emprunte pour tomber les filles ou pour s'amuser et s'exalter.
" On fonce la nuit en scooter sur les boulevards de ceinture jusqu'à épuisement de l'essence, le jour on fait peur aux passants sur les trottoirs "
Le plus souvent, après un emprunt à but ludique ou utilitaire, le véhicule est abandonné.
" Son usage répond à un besoin actualisé (retour tardif, fugue, infraction en vue, ou simple promenade le plus souvent) ; le besoin satisfait, le véhicule est abandonné "
" Il s'agit essentiellement de promenade à but ludique ou utilitaire. Ce n'est pas un vol d'appropriation ; sa dangerosité tient surtout au fait que les jeunes commettent des accidents. " (9
Accessoirement, on revend les pièces détachées ou le moteur d'un engin volé est utilisé pour être gonflé afin de faire des courses.
Pour gagner de la puissance sur leurs Flashs ou Flandria à selle bi-place recouverte de simili-cuir en peau de panthère, les lumières d'admission d'échappement sont limées au maximum, la culasse est rabotée. Le carburateur est remplacé, la pipe d'admission est polie intérieurement. Régulièrement lors de ces courses, il y a des accidents avec souvent de grave séquelle pour le conducteur. Un éducateur chargé d'infiltrer une bande à Pessac près de Bordeaux raconte :
" Le départ a lieu à deux kilomètres de là. Cinquante à soixante petits bolides prennent le départ dans un vacarme incroyable, la plupart ont sortit leur pot d'échappement; L'arrivée se fait à une centaine de mètre de la route du Cap- Ferret, mais pratiquement comme ils doivent freiner après la ligne d'arrivée, les engins sur la lancée les amènent à traverser la route en grillant tous les signaux... " (99)
Si longtemps les deux roues jouaient chez nous le rôle de la voiture outre atlantique, le vol de voiture pris rapidement de l'importance avec l'augmentation du parc automobile. Le parc automobile est ainsi passé de moins de 1,5 millions de véhicules en 1950 à 5 millions en 1960. Ces vols étaient facilités par l'absence de clé de contact sur certaine voiture. Comme pour les deux roues, outre le sentiment de puissance la voiture est empruntée pour se griser de vitesse pendant quelques heures, puis abandonnée. A Paris un jeune qui réussi l'exploit de voler une ambulance était considéré à l'unanimité comme le chef de la bande.
93 - in "Les blousons noirs, page 114 Centre d'étude de la délinquance juvénile, N°14, Cujas, Bruxelles 1966
94 - "Les vieux , qu'ils crèvent !" in Faim &Soif Février 1960
95 - Maître Jean Hocquet, "Forme nouvelles de la délinquance juvénile" conférence 9 janvier 1960, juripole
96 - "Le gang des As" un Les Gangs d'Adolescents, pages 79,80 op.cit.
97 - Maître Jean Hocquet, op . cit40
98 - J.Sélosse , Vols et voleurs de véhicules à moteur, Cujas 1965
99 - Yves Charrier,Jacques Ellul, Jeunesse délinquante,des blousons noirs aux hippies, page 151, Mercure de France 1971
« LA SOCIETE NOUS AIME PAS, NOUS LES JEUNES ! »
Serge de la bande du Square des Batignolles (Cinq colonnes à la une 1960)
« Ces adolescents effondrés contre les murs, à la manière des cow-boys des westerns le long des cloisons des saloons, sont capables brusquement de lever le cran d'arrêt de leur énergie. Une poussée irrésistible les portes à imiter le Marlo Brando de l'Equipée Sauvage ou le James Dean de la Fureur de vivre"
Henri Joubrel, Jeunesse en danger, Fayard,1960
Les blousons noirs sont un phénomène essentiellement urbain. A Paris chaque porte, chaque quartier prolo possède sa bande. Un article de presse daté de l'été 1959 fait état de six bandes principales à Paris et de 70 autres cliques de moindre importance. (76) Selon la préfecture de police 10000 jeunes fréquentent des bandes dans la capitale. (77)
A l'époque la bande la plus importante de la capitale était celle du Talus capable de regrouper 250 à 300 jeunes le samedi soir. Ceux de la porte de St -Ouen se distinguent par la parfaite maîtrise des diverses langues des voyous. La bande du square des Batignolles et leur chef Pilule sont le sujet d'un reportage de l'émission télé Cinq colonnes à la une en 1960. Tout aussi médiatisée, la bande de la Bastille, forte d'une centaine de membres qui parlait un argot forcé. Une enquête est publiée sur eux l'été 1961 par Christian Magret dans le magazine des têtes couronnées Point de Vue. Le chanteur Moustique membre de ce groupe déclare quelques années plus tard dans un entretien:
" A la fin des années 50, on attaquait un car de flics, on cassait les vitres et on piquait le car pour une virée " (7
La bande du Sactos (Sacré Cœur) tournait aussi autour de la centaine et était protégée par leur curé. Elle était très crainte par les autres bandes. Johnny Hallyday qui faisait partie de la bande du square de la Trinité raconte :
«On jouait les durs. On se battait, mais nous fermions notre gueule lorsque la bande du Sacré-Cœur descendait" (79)
La plupart des bandes se singularisaient en arborant le même signe distinctif, qui allait de la manière de se coiffer, aux différents accessoires ; médailles, voir une tête de mort ou un minuscule couteau retenu au cou par une chaîne, bagues, bracelets ou ceinturons incrustés de pièces de monnaie. Cette singularité se retrouve sur leurs engins à deux roues; mobylettes ou scooters : fanions à tête de mort, hélices en plastique de la même couleur gagnées à la fête foraine. La même décalcomanie collée sur le réservoir ou le garde boue ; photos de Tarzan ou de James Dean, vamp, tête d'indien, trèfle à 4 feuilles. L'accessoire peut donner son nom à la bande, ainsi la bande du Damier d'un port breton arborait un damier sur leurs véhicules.
En 1960, 53 % des jeunes qui fréquentaient les bandes sortaient de familles ouvrières, les fils d'employée représentaient 12%.
A noter que 18 % des effectifs des bandes seraient originaires des milieux sociaux supérieurs.
" La majorité de ces jeunes étaient issue des classes sociales défavorisées bien que la bourgeoisie eut ses blousons dorés. Les bandes constituent une configuration culturelle originale, articulée sur une culture de classe. La culture ouvrière en est le soubassement " (80)
Les adolescents de 15 à 17 ans en constituent le noyau le plus important (53, les plus jeunes de 13 à 14 ans représentent 14,8% des membres et ceux de 18 à 20 ans 18,1 % (81) Les blousons noirs des années 1959-1961 appartiennent à la génération des enfants de la guerre, ceux nées pendant la seconde guerre mondiale entre 1939 et 1945 et dans l'immédiate après guerre.
Les bandes tournent généralement autour de trois noyaux. Le noyau central composé de ceux qui étaient le plus en vue, quatre à cinq personnes souvent confrontées à la délinquance. Puis vient la bande proprement dite formée en moyenne d'une quinzaine à une vingtaine de membres qui cherchaient surtout à se faire remarquer. Le troisième noyau qui pouvait être plus important jusqu'à une centaine de jeunes était composé des sympathisants et des postulants qui formaient le halo de la bande présent lors des grandes occasions comme une bagarre entre bandes rivales. La bande forme un milieu homogène, l'embryon en est la "cour " où les enfants d'un même immeuble vivent et grandissent ensemble. Vers l'âge de 12 ans les enfants de plusieurs cours se groupent dans des lieux de rencontre plus vaste : places ou squares où ils se forment en bande. Dans la bande, les adolescents se retrouvent et ne s'expriment qu'en symbiose avec les autres.
Le dynamisme du groupe est contenu dans ses motivations qui portent le jeune à avoir en face de lui des interlocuteurs qui le comprennent, qui ont les même besoins et les mêmes soucis que lui et ne par conséquent être des adultes qu'ils haïssent.
" Les vieux ont s 'en fout, ils peuvent tous crever” répond spontanément un jeune blouson noir au juge d'instruction qui lui parlait de ses parents (82).
Pour son reportage dans l'Express, Jean Cau demande à Jojo de la bande de la Porte de Vanves. " Pourquoi "les vieux" à ton avis ne vous comprennent pas ? " réponse de Jojo : " Parce que qu'on voit la vie autrement ! " " Qu'est ce que tu veux dire ? " lui demande alors l'écrivain. Le blond répond à sa place : " Ils voudraient qu'on porte des gilets, qu'on ait des pantalons comme ça, qu'on soit comme eux ! " (83)
Ensemble, ils reconnaissent être différents des autres, mais cette différence, paradoxalement se manifeste par le maximum de conformité avec ceux du groupe. C'est pour cela que le vêtement, la coupe de cheveux, le langage ont une telle importance, ils manifestent une singularité collective. Mais si la panoplie marque la rupture avec le monde adulte, elle ne devait pas être usurpée. Il faut être reconnu par ses pairs, il y a des modèles, l'orgueil, l'honneur et l'exploit ont une grande place dans la vie des bandes. L'intégration dans une bande n'est pas une chose facile. La bande est une société tellement fermée qu'y pénétrer est incontestablement une victoire. Elle passe par deux étapes, celle de la reconnaissance puis celle de l'acceptation. Pour être accepté, il y a des rites d'admissions. Le postulant doit faire ses preuves en réalisant divers exploits qui pouvaient aller du combat au cran d'arrêt à la course de mobylettes dans les sens uniques ou sur les " fortifs " (Certains tronçons des fortifications de 1870 subsistaient encore dans la capitale à la fin des années 50 (84). Parmi les autres exploits couramment pratiqués ; se battre avec le chef ou piquer une nana dans une bande ennemie. Ces pratiques sont souvent associées avec le rituel du " frère de sang " Le chef du gang entaille avec son couteau l'avant bras du postulant, puis fait la même estafilade en forme de croix sur celui du dernier rentré dans le groupe. Il maintient leur deux bras ensemble, unis par le mélange de leur sang, les deux "frères" jurent que jamais ils ne trahiront leurs camarades. Une autre caractéristique de la bande est le vif sentiment de propriété vis à vis de son territoire. Elle a ses lieux de réunion, ses cafés et ses cinémas et n'en change pas et ne tolère pas qu'une autre bande vienne empiéter sa zone, sinon c'est la guerre. Le square, mini espace de verdure apparaît l'endroit idéal pour leurs rassemblements. Là, les garçons discutent ensemble, se racontent des histoires de filles ou de taules souvent exagérées. Ils s'échangent des idées, blaguent, s'amusent, se chamaillent entre eux tout en écoutant de la musique sur un transistor. Dans ce lieu, où ils traînent souvent tard le soir les adolescents éprouvent un sentiment de liberté.La fête foraine est un autre coin qui les attire, et ils aiment se regrouper autour des auto-tamponneuses. Il y règne une certaine ambiance, adossés à la balustrade, ils prennent plaisir à regarder tourner les voitures en écoutant les derniers disques à la mode ou draguer les filles. L'hiver on se met au chaud dans les salles de jeux avec une prédilection pour le flipper. Au Café, ils ne consomment pratiquement pas d'alcool, préférant le diabolo ou le café crème. Paris, connaît l'hiver 1959 la grande vogue du patin à glace. Les patinoires de Saint Didier ou de la " fédé " de Boulogne sont prises d'assaut par des hordes de gamins.
" La fédérale c'est la roue tournante de tous les blousons noirs, on retrouve les copains de tous les quartiers. Il y a des filles, ce n’est pas cher et on s'amuse bien " raconte Pilule chef de la bande des Batignolles (85). Quant au bal, ils y vont très rarement la plupart de ces garçons ne savent pas danser, mais sur place ils aiment bien provoquer des bagarres.
" Le soir d'une fête patronale une quarantaine de jeunes venus de Rouen à scooter, à cyclomoteur ou en taxi, avaient plusieurs fois tenté de pénétrer dans la salle de bal en refusant de payer. L'expulsion par les gendarmes de deux ivrognes leur fournit le prétexte recherché pour passer aux actes de violence. Toute la bande se rua alors sur les représentants de l'ordre et l'un des gendarmes fut roué de coups. Son collègue tira quelques coups en l'air. Ce geste décontenança un temps les agresseurs mais les gendarmes partis, les jeunes gens pénétrèrent en force dans la salle où il brutalisèrent plusieurs danseurs et plusieurs femmes "(86)
Les bandes importantes comportent parfois un tiers de filles. On y trouve souvent des filles garçons qui rêvent d'être des garçons et se conduisent comme tels. Elles revendiquent leur égalité dans les comportements antisociaux et le manifestent notamment par des attitudes de bravades vis à vis de la police lorsque celle-ci intervient. Le journal le Progrès de Lyon raconte le comportement de deux filles membres d'une bande du quartier de Perrache après leur arrestation :
"On reste confondu lorsque l'on sait que ce sont les deux filles qui tinrent tête avec le plus d'aplomb au commissaire et firent preuve d'une inconcevable impolitesse. L'une se contenta de dire : "Je me fous de la police, je me fous de la famille" L'autre, encore plus effronté, n'alla-t-elle pas jusqu'à déclarer : " Parlez moins fort. Vous me faites mal aux oreilles…" (87)Mais la majorité des adolescentes qui fréquentent les bandes peuvent être classées dans la catégorie des "filles-objets" guère respectée qui servent à l'initiation sexuelle des garçons. Elles vont d'un garçon à l'autre, et prennent une sorte de valeur marchande en se faisant échanger pour trois fois rien! Il y aussi les filles attitrées que possèdent les principaux membres de la bande, qui souvent par prudence sont rarement vues par les autres gars. Les filles participent rarement aux délits, mais en sont les complices indirectes en bénéficiant souvent en forme de cadeaux des produits dérobés. Elles aiment se faire conduire dans des véhicules volés, ce qui donne un certain prestige à l'auteur de l'acte délictueux. La délinquance est souvent un moyen de se poser en homme devant la femme pour obtenir ses faveurs. Si quelques séries B américaines de la fin des années cinquante ont fait des gangs de filles l'un de leurs thèmes favoris. L'existence de quelques bandes féminines en France a été confirmée par certains enquêteurs. Lorsque le journal La Montagne évoque une agression commise par une bande de jeunes filles à Caen, on emploie symboliquement le terme de "jupons noirs" : "Les jupons noirs de Caen rouent de coup un Nord-Africain" (8 On note surtout une délinquance féminine opérée en petit groupe dans les grands magasins. Une fille achète un produit pour occuper la vendeuse, une autre fait le guet, tandis que la troisième vole des vêtements ou des aliments. Comme dans l'histoire du film de Marcel Carné " Terrain Vague " on signale des gangs de garçons dirigés par une fille. Exemple, le gang des As une bande délinquante de la région bordelaise qui avait à sa tête Berthe une gamine de 16 ans. (89)
Terrain Vague
Le rapport au travail du blouson noir est complexe. Le gars qui à l'habitude de vivre en bande n'a pas envie de la quitter pour aller bosser, tandis que celui qui travaille de voir ses copains traîner toute la journée lui donne des mauvaises idées et il s'arrête de travailler. Le marché de l'emploi de l'époque le permettant, on travaille selon l'envie ou la nécessité.
" Si le gars travaille, un moment, pendant une semaine ou un ou deux mois, c'est qu'il a besoin d'argent pour s'habiller, pour manger, pour s'acheter une mobylette. Ou bien c'est qu'il s'est produit un renversement moral: son instinct est devenu faible et sa volonté lui a permis de travailler pendant ce temps là " (90)
" Je travaille quand j'ai besoin de fric. S'il me faut une paire de " groles ", je fais la plonge. Si c'est une nécessité plus grave, je me fais embaucher un mois ou deux dans mon métier" . Raconte Guy 18 ans (91)
Les contrats d'apprentissages sont la plupart du temps des contrats pour la forme. Les patrons en profitent pour mal payer les jeunes, mais ils les font travailler comme des ouvriers adultes. En plus, les jeunes apprentis supportent mal les ordres des chefs d'équipes, de ce fait, ils changent régulièrement de métier. Le plus souvent les jeunes des bandes qui travaillent exercent des métiers sans grande qualification comme: télégraphiste, plombier, graisseur. Des métiers où la main d'œuvre est variable qui leur permet de changer de patron, de lieu de travail à leur guise. Lorsqu'on demande à Moustique le benjamin de la bande de la Bastille qui ambitionne de trouver un boulot " pépère " quel genre de travail il aimerait faire, il répond: " Ben : aide routier, livreur en triporteur ou alors être le fils de taulier, avoir une carte de figurant de cinéma ".(92)
76 – Philippe Macaigne "Quelques réflexions sur la présentation de la presse écrite des "blousons noirs", in Annales de Vaucresson, N° 2,1964
77 - C.Freinet, « La formation de l’enfance et de la jeunesse », Edition l’école moderne, 1960
78 - Interview Moustique par Christian Victor in Juxe-Box Magazine N° 86, novembre 1994
79 - Interview Johnny Hallyday par Jacques Barsamian in Juke Box Magazine N° 42, novembre 1990
80 - Jean Charles Lagrée in "Les jeunes chantent leurs cultures", page 19,L’Harmattan , 1982
81 - Rapport annuel de l’Education surveillé pour 1960 in "Les bandes d’adolescents","Les classes d'age" page 3 Philippe Robert, Pierre Lascoumes Les éditions ouvrières,Paris 1974
82 - "Les vieux ? qu'ils crèvent ! « Le mal de la jeunesse » ,in Faim & Soif N°33, 7/02/1960
83 - Jean Cau, Les gosses révoltés, l'Express 30 juillet 1959
84 - Long Chris "Johnny", page 17,J'ai Lu N°2380,
85 - "Square des Batignoles" Reportage de Pierre Dumayet, Cinq colonnes à la une,4/11/1960
86 - « Quand la jeunesse faisait peur », Laurent Mucchielli, chercheur au CNRS
87 - "Des blousons noirs sont surpris dans leur repaire par les policier" in Le Progrès de Lyon, 22 mai 1962
88 - La Montagne, 18 juin 1960, Claire Bacher 3Le phénomème bmousons noirs vu par la presse Maitrise faculté de Clermont Ferrant 2000
89 -Philippe Parrot, Monique Gueneau "Le gang des As" in "Les gangs d’adolescents",PUF,1959
90 - in "Cri d'appel d'un blouson noir", page 47, Fayard, 1962
91 - In “tribune libre des jeunes” Cinémonde 16/10/62
92 - in "Les Blousons
Blousons noirs. Soixante ans après, l’expression a gardé toute sa force évocatrice, porteuse d’une mythologie cuir mêlant violence et rock’n’roll naissant sur fond de désœuvrement et de misère sociale (ça ne vous rappelle rien ?). Le festival Filmer la musique, que Poptronics suit quotidiennement, y consacre une journée entière avec deux films, une séance de documents d’actualité d’époque et un concert de Magnetix en clôture au Point Ephémère.
1955, « Graine de violence » (« Blackboard Jungle ») sort au cinéma. C’est l’émeute : la jeunesse française découvre en même temps les déhanchements de Presley et le « Rock Around The Clock » de Bill Haley. Les choses ne seront plus tout à fait pareilles : le rock’n’roll vient d’entrer dans la culture populaire hexagonale. Et avec lui, ceux qu’on appelle encore les « tricheurs », d’après le titre du film de Marcel Carné qui sort en 1958, ces jeunes banlieusards des cités qui sortent de terre. Il y a déjà eu quelques gros incidents : à l’été 1955, un concert de Louis Armstrong déclenche une bataille de trois jours dans les rues de Paris, en octobre 1958, le concert de Bill Haley à l’Olympia donne lieu à des débordements : des fauteuils sont détruits par centaines.
Mais c’est à l’été 1959 que la France découvre, tétanisée, les blousons noirs. Le 24 juillet, vingt-cinq jeunes de la Porte de Vanves déboulent dans le XVe arrondissement pour affronter la bande du square Saint-Lambert, vêtus de blousons de cuirs, de jeans, et armés de chaînes de vélo. Le lendemain, on se bagarre à Bandol pour une histoire de filles. Quelques jours plus tard, un policier est blessé à Cannes lors d’affrontements avec une bande de Courbevoie. L’affaire fait la Une (« Un agent de police a été sauvagement poignardé par une horde de tricheurs, de blousons noirs »). Les incidents se multiplient tellement (à la sortie de « Jailhouse Rock » en 1960, le cinéma Le Mac Mahon est littéralement pris d’assaut) que le sinistre Maurice Papon, préfet de police de Paris depuis 1958, songe très sérieusement à interdire le rock’n’roll pour préserver la « tranquillité publique ». Cette peur diffuse de la jeunesse, on la retrouve dans les reportages de l’ORTF,
Revenir en haut Aller en basDans quel contexte apparaissent les blousons noirs ?
C’est de la délinquance sur fond de rock’n’roll, de guerre d’Algérie et surtout de naissance des cités. A l’époque, face aux barres de Nanterre, La Défense est un immense terrain vague sur lequel seul le Cnit est construit. A peine sortie de terre, cette urbanisation est déjà porteuse de problèmes et provoque désœuvrement, ennui, marginalisation. Il ne fallait pas être visionnaire pour voir que ça allait être le bordel : l’environnement, c’est déjà celui de « Ma 6-t va crack-er ». Cette jeunesse ouvrière qui traîne en bas de ces grandes barres HLM nickel s’emmerde et se radicalise. Les blousons noirs terrorisent les gens, ils niquent toutes les nanas, qui toutes veulent être niquées par eux ! Ils n’ont pas de conscience politique, pas vraiment de conscience sociale non plus, ils sont dans l’énergie brute : ils foutent le bordel et c’est tout.
Quand le mouvement devient-il massif ?
Quand Hallyday débarque, en 1961. C’est un choc. Jusqu’alors, le business de la musique est aux mains de vieux qui se projettent sur les envies des jeunes et suivent les modes. On a affaire à des orchestres de bal qui jouent du twist, quelques mois plus tard ils font du cha-cha ou du calypso. Hallyday, lui, fait de la musique pour les jeunes sans une once de cynisme. Et ça, les kids, ça leur fait péter les plombs. Quand Johnny ou Vince Taylor jouent à l’Olympia au début des années 60, ils cassent tout, ça fait la Une des journaux, avec des slogans choc, ça fait flipper tout le monde car cette expression de la violence des jeunes en groupe est assez nouvelle. Les blousons noirs succèdent en quelque sorte aux apaches du début du siècle, qui eux étaient vraiment dans le banditisme. Là, ce sont des branleurs. C’est assez inédit.
C’est une esthétique aussi...
Oui, les blousons en cuir, les jeans, on est complètement dans le fantasme du motard, de « L’Equipée sauvage ». Brando, avant James Dean, devient une véritable icône de cette jeunesse. Il y a un côté désuet à les revoir aujourd’hui, un mélange de pathétique et de sublime. Le phénomène est assez européen, très présent en Suisse, en Allemagne, mais en France, c’est quelque chose de dur, le cuir, les chaînes, il y a une volonté d’effrayer le bourgeois, de faire peur, un vrai désir de choquer et de provoquer. Aux Etats-Unis, on ne trouve pas tous ces atours, tout cet apparat.
Les blousons noirs disparaissent peu à peu au cours des années 60. C’est la fin du rock’n’roll dans les cités ?
Difficile de dater la fin du mouvement, beaucoup rentrent dans le rang assez vite (selon quelques rares études, plus de la moitié des blousons noirs ont entre 14 et 17 ans, huit sur dix ont moins de vingt ans, ndlr), une petite frange tombe dans la vraie marginalité. Mais le rock ne disparaît pas pour autant du paysage banlieusard. Le rock’n’roll n’a quitté les cités qu’avec l’arrivée du rap. Jusqu’au début des année 80, tout le monde y écoute du rockabilly et du rock’n’roll, qu’on soit blanc, black ou arabe. Gene Vincent est une star des cités. D’ailleurs, ceux qui ont fondé les premiers labels de rap étaient tous d’anciens fans de rockabilly. La naissance des blousons noirs La bande de « Titine » au pied des HLM du Pré-Saint-Gervais. 'agression du jeune Yuriy, en janvier dans le X Ve arrondissement de Paris, a mis en lumière les affrontements entre bandes. Mais à la fin des années 1950 déjà les héritiers des Apaches de la Belle Epoque n’avaient peur de rien ni de personne. Ils aimaient la castagne, les Mobylette et le rock’n’roll. Immersion chez ces petits voyous du Pré-Saint-Gervais, avec le photographe André Lefebvre. La vague est partie des Etats-Unis. Leurs références sont James Dean et sa « Fureur de vivre », Brando dans « L’équipée sauvage ». Partout, ce sont les mêmes jeunes en proie au même mal du siècle. En Angleterre , on les appelle les « Teddy boys », en Allemagne les « Halbstarken », en Suède, les « shunna folke », en France ce sont « les blousons noirs ». L’expression est lancée par le journal « France-Soir », à l’été 1959, après un affrontement entre bandes, square Saint-Lambert, dans le XVe arrondissement de Paris. Avec leurs manteaux de cuir, leurs cheveux mi-longs gominés, leurs chaînes de vélo et leurs poings américains, ils se rassemblent au pied des tours ou des pavillons aux façades décrépies, dans les quartiers populaires des villes ou de leur périphérie. La plupart du temps, les blousons noirs appartiennent à la classe ouvrière, vivent de petits boulots et grandissent dans des familles éclatées. Ils sont les laissés-pour-compte des Trente Glorieuses marquées par l’essor économique et l’émergence de la classe moyenne. Dans le groupe du Pré-Saint-Gervais qu’ont suivi Jean Maquet et André Lefebvre, les journaliste et photographe de Match, la moyenne d’âge est de 16 ans. « Ces jeunes gens sont tout au plus égarés, ils ne sont pas vicieux. Ils vivent en bandes, certes, mais ce mot de bande est trompeur. On pense aux bandes de gangsters, écrit Jean Maquet [...]. Les membres des bandes de blousons noirs, dans l’immense majorité des cas, ne sont que des copains. Il faut insister sur ce point. Il serait on ne peut plus néfaste, et pour tout le monde, que le public se fasse du blouson noir une idée trop noire [...]. Le problème des blousons noirs est grave : il n’est pas encore tragique. » Des copains qui inventent leur propre culture, de nouveaux codes.
Selon les chiffres fournis à l’époque par le ministère de la Justice, en 1959 et 1960, 50 % des jeunes délinquants viennent de ces bandes @ Sur leurs postes de radio, ils écoutent le rock’n’roll d’Elvis Presley ou de Vince Taylor. Très loin des yéyés. « Ils ont besoin de se sentir virils », écrivait le journaliste de Match. « Cela donne la baston, c’est-à-dire le règlement de comptes à mains nues entre hommes, et, de temps en temps, la “frite”, c’est-à-dire la bagarre générale [...]. Bref, la violence. » Une violence gratuite, pour passer le temps, par exubérance juvénile, par désir de se montrer brave. On se bat pour s’imposer, prendre le pouvoir dans le quartier ou juste pour la gloire, on se tape des virées dans des voitures volées… Ils commettent des larcins, pillent ou cassent plus par défi que par besoin ou conviction. Et, s’ils brandissent leur haine des « flics » et de l’ordre bourgeois, ils ne défendent aucune cause. Leur conscience politique ne ressemble en rien à celle des étudiants de Mai 1968 qui crieront leur révolte quelques années plus tard. Malgré leur rejet de l’autorité, les bandes sont hiérarchisées autour du chef et de ses lieutenants, qui ont tous un surnom. Pour en être, il faut respecter certains rituels, être initié, savoir se montrer téméraire, commettre un vol ou se mesurer à un rival. La presse, qui s’est emparée du phénomène, en fait un mythe. Un congrès sur la délinquance juvénile est même organisé en Italie. Selon les chiffres fournis à l’époque par le ministère de la Justice, en 1959 et 1960, 50 % des jeunes délinquants viennent de ces bandes. Parmi eux, 45 000 ont moins de 18 ans. Comme les loubards ou les jeunes des cités après eux, ils veulent s’affirmer, interroger la société, la provoquer, mettre à l’épreuve sa capacité à les intégrer. En marge, cette jeunesse défavorisée est gangrenée par le désœuvrement. « Sur ce point, ils sont unanimes. Ils s’ennuient, écrivait Jean Maquet. Ils sont incapables de rester seuls. La bande, cette bande fluctuante, c’est ce qui les délivre de leur solitude, leur donne l’illusion d’une fraternité et sans doute, pour beaucoup d’entre eux, d’une famille. Ils ne lui en demandent pas plus. » 69 VENISSIEUX Les MJC 1959-1981 De l'été des blousons noirs à l'été des Minguettes Broché – 3 avril 2008 Les Maisons des jeunes et de la culture (MJC) font partie de ces institutions méconnues bien que souvent évoquées. Parfois confondues avec les Maisons de la culture d'André Malraux, parfois assimilées à de simples maisons de jeunes, elles sont victimes de l'ampleur de leur objectif : lier jeunesse et culture dans une perspective d'éducation populaire. Ce livre retrace leur histoire à leur apogée, entre 1959, lorsque la médiatisation du phénomène blousons noirs favorise une mobilisation en leur faveur, et 1981, quand l'apparition du " mal des banlieues " signalait un changement d'époque : l'insertion sociale des jeunes devenait une priorité tandis que le lien entre jeunesse, loisirs et action culturelle achevait de se dissoudre dans la crise du socio-culturel. Entre ces deux dates, le millier de MJC que comptait alors le territoire a connu une histoire aussi riche que mouvementée. La diversité des activités abritées dans leurs murs n'a d'ailleurs pu que contribuer à rendre les MJC difficilement saisissables : tour à tour foyers de jeunes et maisons pour tous, proposant expérimentations théâtrales et ateliers de bricolage, espaces de débats et sociabilité, elles furent aussi des pépinières pour la formation de militants culturels et politiques locaux. Lieux singuliers qui ont pu être présentés, parfois simultanément, comme des repaires de gauchistes, des centres de propagande communiste et des terreaux de la deuxième gauche, les MJC permettent de saisir la complexité de la vie associative, dans sa richesse mais aussi sa difficulté. Voilà un très beau livre de synthèse sur un sujet qui ne peut manquer d’intéresser les lecteurs de cette revue. Même si les MJC (Maisons des jeunes et de la culture) n’avaient pas pour finalité de contribuer à la lutte contre la délinquance, elles ont été parfois perçues par les municipalités comme un des outils efficaces de prévention, en particulier à l’époque des blousons noirs. Le sous-titre adopté par l’ouvrage rappelle d’ailleurs cet impact possible ou souhaité sur la prévention. Mais Laurent Besse a bien d’autres ambitions ici, et il analyse les MJC à l’aune de l’éducation populaire, et de ses grandes ambitions au lendemain de la Libération. Il les suit donc depuis la République des jeunes, dont l’idée est née au sein du gouvernement de la France libre à Alger (d’après leur fondateur André Philip), jusqu’à l’arrivée de la gauche au pouvoir. En fait, il commence surtout avec leur très forte expansion sous le régime gaulliste avec la nomination de Maurice Herzog, fin 1958, comme haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports. La préface d’Antoine Prost souligne d’ailleurs le paradoxe des MJC : ce sont des institutions de gauche surtout présentes dans les villes de droite et du centre, et Laurent Besse montre que les MJC bénéficient avec Herzog d’un appui essentiel. En 1965, lors de l’anniversaire de leurs vingt ans, la fédération des MJC compte trois fois plus de maisons qu’en 1959. Deux autres paradoxes, soulignés par Antoine Prost, caractérisent les MJC. Elles sont laïques, mais mal vues de la Ligue de l’enseignement. Elles sont destinées aux jeunes, mais accueillent bien d’autres classes d’âge.
2Issu d’une thèse soutenue à Paris-I en 2004, ce livre repose sur une abondante documentation, permettant d’analyser les réactions du tissu local comme les enjeux nationaux, la sociologie des directeurs autant que la philosophie des fondateurs, les pratiques de loisirs autant que les ambitions culturelles. Si les archives de la fédération FFMJC (Fédération française des maisons de jeunes et de la culture), et de la fédération concurrente UNIREG (Union des fédérations régionales de MJC) à partir de 1969, ont été essentielles, elles ont été heureusement complétées par celles des douze principales fédérations régionales, et celles des MJC de quelques grandes villes (Châtellerault, Grenoble, Orléans) ainsi que de fonds privés de militants. L’ouvrage est donc parfaitement étayé, foisonnant de précisions qui en rendent la lecture vivante, et qui n’effacent jamais le souci d’une réflexion synthétique.
3Le livre est bâti sur une chronologie fine, qui distingue trois périodes au cours de ces deux décennies, qui ont vu la multiplication des MJC et leur ouverture à un public élargi. Les 14-21 ans y sont majoritaires dans la décennie 1960 (cf. la première partie « Des maisons pour les jeunes - 1959-1965 »), recrutés parmi les « inorganisés », qui n’appartiennent à aucun mouvement, et dont on souhaite qu’ils viennent aussi bien du monde des ouvriers (les travailleurs manuels), que des étudiants (les lycéens). Le projet des initiateurs des MJC (et l’auteur insiste sur le portrait d’André Philip et de sa philosophie de laïcité ouverte) est d’ouvrir une maison de loisirs culturels et éducatifs pour cette classe d’âge, tous milieux sociaux confondus. Le pari est tenu, en particulier autour des activités de ping-pong et de judo.
4La deuxième partie (« Maisons contestées ? Maisons de la contestation ? 1966-1969 ») insiste sur le choc qu’a été pour la fédération des MJC le départ de Maurice Herzog et son remplacement par François Misoffe, devenu ministre de la Jeunesse et des Sports, hostile aux animateurs et décidé à étouffer ces maisons de la contestation et à les remplacer par « mille clubs » beaucoup plus légers. La fédération est déstabilisée et même si le projet ministériel de suppression de la FFMJC échoue, André Philip démissionne. La FFMJC a fait figure d’administration parallèle et cela ne pouvait pas laisser le pouvoir gaulliste indifférent. C’est le moment aussi où les MJC s’ouvrent aux débats et, sans être le fer de lance de la contestation en 1968, s’en font la caisse de résonance.
5L’interrogation sur « Des maisons pour tous (1970-1971) » qui structure la dernière partie, repose sur le fait que les MJC accueillent alors un public nouveau, de femmes et d’enfants, relativement inconnu jusqu’ici, que l’animateur militant laisse la place peu à peu aux vacataires compétents. Elles deviennent des maisons de loisirs pour tous, et des lieux d’une autre culture, avec multiplication de débats sur les marges et les luttes de tous les peuples. Elles accueillent des chanteurs compositeurs débutants et créent des spectacles appelés à circuler. À la fin des années 1970, la mise en cause du socioculturel est l’enjeu de débats passionnés, et le développement de la crise amorce la réflexion sur l’insertion économique des jeunes autant que sur leur développement culturel. Mais les MJC ne sont pas les seules sur ce terrain…
6Tout au long de l’ouvrage est tenu le fil de la réflexion sur l’éducation populaire, sur ses objectifs, ses contenus, depuis l’ambition des origines, jusqu’aux crises mettant en cause la survie même des MJC, aux prises avec les politiques locales et nationales. Comment développer l’éducation populaire ? Comment intégrer ceux qui refusent la participation régulière aux ateliers, préférant les rencontres informelles du foyer autour du baby-foot ? Comment faire coexister les « intellectuels » avec les autres ? Comment, sans exclure, désamorcer les agressivités, les déprédations ? Le livre aborde l’émergence du métier d’éducateur, qui s’est faite précisément au sein des MJC, dans un milieu qui a longtemps préféré le terme de « directeur » (même en pleine affirmation de la non-directivité des années post 68) à celui d’animateur. Comment les recruter, comment les former ? Il insiste sur le fait que les MJC ont été des équipements discrets, à la différence des maisons de la culture, qui, par comparaison, s’affirmaient dans le paysage urbain comme temples de la culture.
7L’analyse culturelle est étroitement imbriquée dans l’analyse des politiques nationales de la jeunesse, mais aussi des politiques locales. La position originale des MJC qui sont des associations 1901 cogérées avec les municipalités, si elle fournit une initiation à la vie démocratique, est aussi source de conflits avec les municipalités. La place du parti communiste, souvent surestimée, fait des MJC des lieux inquiétants pour les élus de la droite, bien que certains, dans bien des villes, leur soient restés fidèles, sensibles à la qualité de leur travail. La comparaison avec les centres sociaux, beaucoup plus marqués par les militants JOC, en fait ressortir la spécificité essentielle dans une jolie formule. Pour Laurent Besse, le centre social, c’est « l’espace des poussettes », alors que la MJC est « l’espace des mobylettes ».
8La conclusion de Laurent Besse est sévère. Pour lui, l’action des MJC se solde par un relatif échec, dans la mesure où elles n’ont pas été capables de s’adresser en masse aux jeunes. Certes, elles ont été les fruits d’une très grande ambition qui aurait pu faire d’elles, sous la IVe République, ce que les maisons d’école avaient été à la IIIe, et des éducateurs populaires, les nouveaux instituteurs de la République. Certes, elles ont bénéficié de la crise des mouvements d’action catholique. Néanmoins, leur projet de devenir le banc d’essai de la citoyenneté, d’être écoles de la démocratie, n’a pas abouti. L’auteur souligne cependant l’offre qu’elles ont apportée à nombre de petites villes et de villes de banlieue, qui seraient restées des déserts culturels sans elles. Mais leur humanisme polyvalent, qui voulait que l’homme complet soit initié à toutes les disciplines, a cédé devant la spécialisation de la vie associative. En outre à la fin des années 1970, l’heure n’était plus à l’animation, mais à l’insertion professionnelle des jeunes. Et Laurent Besse de conclure sur les difficultés actuelles des MJC, à replacer dans « le contexte de déclin de la ferveur éducative, peut-être de l’utopie éducative ».
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Pour citer cet article
Référence papier
Dominique Dessertine, « Laurent Besse, Les MJC, de l'été des blousons noirs à l'été des Minguettes (1959-1981) », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière », 12 | 2010, 256-259.
Référence électronique
Dominique Dessertine, « Laurent Besse, Les MJC, de l'été des blousons noirs à l'été des Minguettes (1959-1981) », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière » [En ligne], 12 | 2010, mis en ligne le 21 juin 2012, consulté le 27 juin 2021. URL : journals.openedition.org/rhei/3212 ; DOI : doi.org/10.4000/rhei.3212
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Auteur
Dominique Dessertine
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Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
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Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
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Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
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Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
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Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
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Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
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Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
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Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
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Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Coin Alma et Bellechasse, Montréal
« L’installation vidéo interactive «Façade» prend vie tous les soirs dans Rosemont–Petite-Patrie
De l’art pour mieux vivre le confinement
Le collectif artistique multidisciplinaire Slacheurs vous présente sa première création intitulée Façade. Créée en collaboration avec HUB Studio et Elevation IT, Façade est une installation vidéo interactive qui nous plonge au cœur d’un étrange récit dans lequel des personnages nous interpellent avec leurs regards, leurs gestes et leur singularité. Pensée pendant le confinement, Façade offre au spectateur une réflexion sur le décalage entre ce qu’il aspire être et ce qu’il n’arrive pas à atteindre.
Le public est invité à découvrir les personnages de Façade, qui habiteront la devanture du 200 rue Bellechasse Est, dans l’arrondissement de Rosemont–Petite-Patrie, tous les soirs entre 18 h et 23 h, et ce, jusqu’au 1er novembre 2020.
Utilisant la façade d’un édifice, l’histoire se révèle à travers l’apparence trompeuse, maquillée et « chirurgiée » des personnages de l’artiste internationale LouRie (Marie-Lou Desmeules). À travers un processus de transformation qui imite la chirurgie plastique, Lourie explore l’ambiguïté entre la beauté et la laideur qui participe à la complexité de la perception de soi. Utilisant de vraies personnes comme canevas, Lourie applique différents matériaux bruts et de la peinture pour sculpter de nouvelles personnalités archétypales qui ressemblent parfois à des icônes populaires connues.
Ce projet s'inscrit dans la programmation culturelle des Voies actives sécuritaires, financée dans le cadre de l’Entente sur le développement culturel de Montréal et de l’Entente Réflexe Montréal conclues entre la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec.
À propos du collectif Slacheurs
Slacheurs est un collectif d’artistes issus de différentes disciplines dont les membres fondateurs sont Frédéric Baune, Stéphanie Dubeau, Marie-Lou Desmeules, Miguel Legault, David Lobjoie et Nathalie Pelletier. Le concept interactif, consistant à animer la vidéo lorsqu’il y a du mouvement dans la rue, est une création de Gonzalo Soldi de Hub Studio »
www.journeesdelaculture.qc.ca/activites/facade-installati...
Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
…
Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
…
Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
.
Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
…
Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
…
Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
…
Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
…
Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
…
Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Source:
lundi.am/Un-moment-de-revolte-emeutiere
Un moment de révolte émeutière
[Temps Critiques]
paru dans lundimatin#392, le 20 juillet 2023
Dans la continuité des nombreux articles que nous avons publiés à propos des émeutes qui se sont propagées en France après la mort de Nahel M., la revue Temps Critiques nous a transmis cette analyse factuelle, historique et politique.
1) Tout d’abord, un point essentiel dans le glissement sémantique qui s’est produit entre 2005 et 2023, y compris dans Temps critiques. Ainsi, alors que dans notre article du n° 14 (« La part du feu ») nous faisions état d’une révolte des banlieues que nous étions à l’époque peu nombreux à saluer sans la mythifier, aujourd’hui, y compris donc au sein de la revue, si on en croit quelques courriers ou discussions orales, il semblerait que la question de la révolte soit passée au second plan ou même soit occultée par l’insistance nouvelle portée sur le phénomène « émeute », comme s’il surdéterminait ou concentrait tout ce qu’il y a à dire sur le sujet. Or, l’émeute n’est qu’une expression concrète, sous une forme particulière, de cette révolte première basée sur une colère et des émotions qui ne trouvent plus de transcription politique. Si on laisse de côté la situation américaine, la pratique émeutière s’origine en France dans de nouvelles formes de violences urbaines en provenance des « quartiers » ou banlieues dès la fin des années 1970 [1]
[1] Le pillage du quartier latin le 5 juin 1971 constitue...
. Mais leur caractère limité géographiquement, puis le développement de pratiques alternatives plus « politiques » comme la « marche pour l’égalité et contre le racisme » de 1983, qui a produit une reconnaissance politique de ce mouvement, au moins à gauche, n’ont pas constitué un terreau fertile au développement de nouvelles pratiques émeutières, malgré l’émergence de nouveaux courants « radicaux » faisant l’apologie de l’émeute [2]
[2] Par exemple de petits groupes comme Les fossoyeurs du...
. La surprise n’en a été que plus grande en 2005 quand la révolte a tout à coup signifié l’échec des différentes politiques de la ville et le décrochage progressif de certains territoires. Déjà à l’époque l’incompréhension a été grande du fait que les « émeutiers », en attaquant des bâtiments publics où des biens privés de leurs propres quartiers, creuseraient leur propre misère. Ce qui est sûr, c’est qu’ils sont restés isolés dans ce qui est devenu pour la postérité une « révolte des banlieues » (de certaines en fait) puisqu’elle ne s’est pas étendue aux villes et a fortiori aux centres-villes [3]
[3] L’existence ultérieure du Comité Adama n’a jamais...
. Or, la révolte de l’été 2023 n’est pas qu’une révolte des banlieues, puisque contrairement à 2005, elle concerne aussi les centres-villes. Elle n’est donc pas exclusivement le fait des jeunes des banlieues, mais de jeunes en général qui pratiquent des formes d’action directe déjà présentes dans la seconde phase de la lutte sur le dernier projet de retraite, à savoir après le passage en force de l’article 49.3. Une nouvelle donne pendant laquelle les débordements commis par des manifestants ou la « casse », au sein même de la manifestation et non pas seulement à sa tête, de cibles économiques et financières étaient déjà nombreux. Pourtant, personne n’y trouvait vraiment à redire ; cela fut encore moins jugé inadmissible par les autres manifestants. Après les grèves « par procuration » qui devinrent une habitude à partir de 1995 et semblaient ne poser de problème à personne, on eut droit à des affrontements avec la police (Black Bloc, autonomes ; membres du cortège de tête) et à de la « casse », par procuration là aussi ; a minima sous forme d’applaudissements, mais parfois aussi en faisant bloc pour ne pas isoler les manifestants les plus actifs et offensifs. Cela fut à vrai dire facilité d’une part par un service d’ordre syndical assez faible en nombre et peu déterminé, et d’autre part par une police recevant des ordres à géométrie variable et sans grande lisibilité ou cohérence, selon certains responsables du service d’ordre. Darmanin seul y vit alors la main de « black bourges » et « d’enfants de bonne famille » (24 mars 2023) avant de traiter les émeutiers de banlieues de « délinquants » (4 juillet 2023).
La carte des émeutes ne correspond pas à celle de 2005. À l’époque, elles avaient clairement lieu dans les quartiers les plus pauvres de France où régnait un sentiment d’abandon de la part de l’État et des pouvoirs publics. La carte des incidents actuels ne confirme pas cette caractéristique. On peut d’ailleurs noter que Nanterre n’avait pas connu de troubles en 2005. Paris intramuros y avait aussi été épargné alors que là on observe aujourd’hui un grand nombre de manifestations, d’affrontements et de casses dans le centre de Paris, de Lyon, Marseille, Rennes, Toulouse, Montpellier, etc. En effet, depuis 2017, il ne s’agit plus de l’équivalent d’un « Dix ans ça suffit » adressé par les manifestants de mai 1968 à de Gaulle, mais d’un sentiment de haine vis-à-vis de Macron ; un sentiment qui pousse à une sorte de solidarité basique contre des mesures gouvernementales et policières qui n’apparaissent plus comme des dysfonctionnements ou des bavures, mais, à tort ou à raison, comme un « système » ou plus justement qui semblent faire système [4]
[4] Cf. l’engrenage que représentent politique du chiffre,...
. Un contexte et une prise de conscience qui n’est pas toujours politique au sens strict de l’ancienne conscience politique de gauche ou de la conscience de classe, mais qui ne se réduit pourtant pas à un « ressenti », car cette tendance du pouvoir à privilégier la répression par rapport à la prévention s’est objectivée à partir des années 2000. En effet, cette « conscience » ne faisait que poindre dans les années 2005-2006 et surtout elle n’était pas autant partagée. La coupure entre révolte dans les banlieues d’une part et mouvement contre le CPE étudiant d’autre part était apparue comme totale, alors que moins d’un an séparait les deux phénomènes. Il est vrai que des tensions entre jeunes pendant des manifestations anti-CPE, avec pratiques de dépouille et affrontements physiques parfois, avaient de quoi désespérer.
Nous ne sommes plus dans cette situation. Un « alliage », et non pas la tarte à la crème du discours syndicalo-gauchiste sur la « convergence », s’est construit entre fractions diverses de la jeunesse et certaines couches ou catégories sociales engagées préalablement dans une lutte contre le pouvoir en place. Cet alliage qui semblait improbable s’est forgé progressivement dans une certaine exemplarité des luttes depuis 2017 et non pas sur la base d’intérêts à défendre. La présence d’une diversité sociologique, politique et générationnelle de manifestants plus importante qu’auparavant, le développement des cortèges de tête, les initiatives des Gilets jaunes et certaines actions directes contre les grands projets capitalistes (Notre-Dame des Landes, le TGV Lyon-Turin, Sivens et les grandes bassines) ou d’autres sur le climat témoignent de cet alliage où il n’est pas question non plus de chercher et trouver une quelconque « intersection » possible. Il s’est exprimé concrètement par une similitude des pratiques entre certaines des actions directes dans les centres-villes et les déambulations sauvages qui se sont produites pendant les nuits de la fin de la lutte contre le projet de retraite. Il y a eu une même volonté de prendre le contrôle de la rue et des axes de circulation. Pour les uns, c’est parce que, depuis les Gilets jaunes, ce contrôle est devenu un enjeu dépassant largement la question du lieu exact (cf. les ronds-points) puisque les trajets et même le droit à manifester sont de plus en plus remis en cause ; pour les autres, les sans-pouvoirs et sans-représentants, il s’agit de prouver son existence et éventuellement sa puissance potentielle ou latente, là où la puissance publique n’apparaît plus clairement que policière, et éventuellement de dépasser, comme les Gilets jaunes avant eux, cette territorialisation, parfois plus subie que choisie, en s’aventurant jusque dans le cœur des villes, lieux de pouvoir et de consommation.
L’embrasement est certes beaucoup plus général qu’en 2005 du point de vue géographique et du nombre de participants [5]
[5] Bien sûr, aucune comptabilité des manifestants n’a été...
. Mais la dimension émeutière reste minoritaire : beaucoup de protestataires subissant les mêmes conditions difficiles ou discriminations en restent à des pratiques plus défensives ou respectueuses de l’ordre comme les « marches blanches ». Ce sont pratiquement toutes les banlieues et aussi les derniers quartiers populaires des villes qui sont concernés [6]
[6] Par exemple à Lyon, les 7e, 8e et 3e arrondissements et...
, et dans toute la France des centaines de communes de taille diverse. Par ailleurs, comme pendant le mouvement des Gilets jaunes, les petites villes sont aussi touchées, mais comme nous le repérions déjà dans notre article du n° 14 et aussi dans l’analyse du mouvement des Gilets jaunes, si la révolte essaime ou se propage de partout, la révolte n’est toujours pas une révolte de masse ; même et sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles elle reste émeutière ou infra-politique. Cette dernière caractérisation n’est pas pour nous infâmante, d’autant qu’elle servit déjà, pour certains, à délégitimer la révolte des Gilets jaunes.
De cette focalisation sur les émeutes, il en ressort forcément une interprétation en termes soit insurrectionnistes (l’apologie pure de l’émeute même si elle n’a rien d’insurrectionnelle), soit spectaculaires et médiatiques avec l’idée d’une émeute pour l’émeute ou encore le discours sur une virtualité de l’émeute comme chez Macron, qui y voit une extension perverse des jeux vidéo pour se prémunir de toute accusation de responsabilité politique, personnelle ou gouvernementale.
2) De ce point, il s’ensuit un autre presque aussi important, consistant à ne pas considérer ce qui se passe comme une nouvelle émeute, une simple émeute supplémentaire. Il n’y a pas de raison pour que notre caractérisation de la révolte de 2005 ne soit plus valable en 2023. Il ne s’agit pas aujourd’hui d’un rituel tel celui du 31 décembre à divers endroits où se produit une sorte de concours annuel au plus grand nombre de voitures brulées, mais d’un niveau de réaction qu’on n’a pas connu depuis vingt ans, de la même façon qu’il s’était écoulé aussi une vingtaine d’années entre les « rodéos » de Vaulx-en-Velin et Vénissieux des années 1980 et la révolte de 2005. Il est vrai que ce moment de révolte émeutière fait lui-même partie d’un continuum de luttes, dont la fréquence depuis presque sept ans donne l’impression qu’elles arrivent ensemble. Chacune resterait en mémoire (projet de loi-travail, Gilets jaunes, retraites, Sainte-Soline, banlieues), avec une idée qui s’ancre, celle qu’on se trouve face à un État qui parle sans arrêt de réforme, mais dissout ses principales institutions en s’éloignant d’un « modèle républicain » qui devient imprésentable aussi bien au niveau intérieur, pour des fractions importantes de la population, qu’à l’étranger comme on a pu le voir récemment dans la presse anglaise [7]
[7] Dans The Guardian du 29 juin, on peut trouver ceci à...
ou la presse allemande (cf. infra).
Une fois ces institutions résorbées dans la société capitalisée, il ne reste que le squelette du modèle et pas grand-chose d’autre qui peut faire perdurer une « exception française » qui résiste mal à l’épreuve du temps. Ce sont finalement les forces de l’ordre qui représentent aujourd’hui le socle de cet État affaibli. Une situation qui explique aussi pourquoi la justice, une institution essentielle de l’ancien État dans sa forme nation, ne trouve rien de mieux aujourd’hui, alors qu’elle est en crise et le fait parfois savoir (par exemple à Sarkozy), que de ratifier la décision du pouvoir exécutif, de frapper fort sur des prévenus présumés émeutiers. Or ces derniers, pour la plupart, au récit des audiences, n’en ont aucunement l’envergure (révolutionnaire, insurrectionnelle, islamiste radicale ou même mafieuse). Progressivement, l’État français est ainsi passé de la croyance en un miracle d’une école méritocratique chargée de compenser la rigidité de son processus d’ascension sociale à l’idée d’une politique sécuritaire qui supplante en partie un discours et des politiques d’aide sociale. S’il y a déjà un certain temps que nous avons signalé le passage de la forme nation de l’État à sa forme réseau avec le phénomène subséquent d’une « résorption » des principales institutions de l’État, la tendance s’étend et s’accélère, mais sous une forme qui peut surprendre dans la mesure où cette résorption ne conduit pas forcément et unilatéralement à un affaiblissement de l’institution, comme dans l’Éducation nationale, mais à une réaction d’autonomisation plus ou moins offensive et effective. Il en avait été ainsi en Italie à la sortie des années 1970 dans les procédures d’exception menées contre les groupes de lutte armée et la mafia, puis avec l’opération Mani pulite des juges, qui sauva peut-être l’État mais pas les partis ; il en est peut-être ainsi aujourd’hui en France, avec la tendance à une autonomisation des forces de police via la montée en puissance de leur syndicalisme et sa radicalisation droitière très différente de la période des années 1960 à 1980, pendant laquelle Gérard Monatte, et son syndicat autonome de la police, joua la carte du rapprochement des policiers avec le syndicalisme ouvrier, par exemple en mai 1968.
De cette résorption des institutions républicaines, les Gilets jaunes ont bien été conscients, eux qui ont voulu réveiller positivement les souvenirs et slogans de la révolution française ; les jeunes des « quartiers » en sont aussi conscients, à leur manière, pour certains plus nihilistes, quand ils se réfugient dans une sorte d’« anti-France » parce qu’ils semblent dépossédés des idéaux de la république. Ainsi, sur les bâtiments publics attaqués et incendiés, des drapeaux ont été brûlés avec ostentation. C’est ce caractère nihiliste et finalement l’absence de revendication qui disqualifieraient d’entrée de jeu ces révoltés et ferait qu’ils ne peuvent bénéficier de la reconnaissance relative que l’État accordera finalement aux Gilets jaunes à partir de janvier 2019, après avoir cherché à les humilier verbalement et brutalement dans les premiers moments du mouvement.
Les médias se sont chargés de mettre en regard comme deux équivalents, deux types de violences qui seraient toutes les deux insupportables. D’un côté celle d’une police qui compte à son tableau de chasse récent trente mutilés du mouvement Gilets jaunes, six de celui contre la réforme des retraites plus ceux de Sainte-Soline, auxquels on doit ajouter la multiplication par six des tirs mortels sur les véhicules depuis la loi de 2017 [8]
[8] Cf. Sébastian Roché, auteur de La Nation inachevée. La...
. Le tout couvert par une justice qui leur permet de fait, en leur accordant la plupart du temps l’impunité, la violation de droits élémentaires jusqu’au droit à la vie ; de l’autre celle de jeunes qui seraient « ensauvagés » ou « décivilisés » selon les mots d’un gouvernement aux abois, reprenant des termes et thèmes chers à l’extrême droite classique [9]
[9] Ce même gouvernement qui n’a pas tenu compte des...
. Le moins qu’on puisse dire, si on admet qu’on a affaire à deux formes de violence, c’est qu’elles sont asymétriques.
En 2005, nous signalions l’erreur consistant à passer la révolte des banlieues au crible d’une analyse de classe ne pouvant que conduire à faire resurgir l’image menaçante d’un « lumpenprolétariat », alors que déjà l’image même de son contrepoint mythifié, le prolétariat, s’estompait. Aujourd’hui et ici il n’en est même plus question, ni dans la presse officielle ni même dans les officines gauchistes qui tardent à se prononcer hormis Mélenchon et quelques proches de LFI, qui pour le moment « enfourchent le tigre », mais en dehors d’une ligne de classe (le discours sur « les pauvres » ou les ségrégués).
3) C’est l’enchaînement des événements depuis 2017 qui crée comme une sédimentation des révoltes, même si elles n’ont pas les mêmes raisons de départ ni les mêmes objectifs. À ce niveau, s’il y a bien immédiateté de la révolte et un pathos qui va avec, il n’y a pas que de l’immédiat parce pour beaucoup la haine qui se personnalise dans l’anti-Macron est aussi une haine de l’État, qui se reporte sur ses forces de l’ordre traitées de keufs, bâtards, pigs ou autre milice d’État ou du capital par les plus politisés, qui s’attaquent plus globalement au capitalisme, bien souvent réduit aux banques et à la finance.
Ce que l’on peut dire, c’est que lorsqu’il se produit une succession de phases de révolte, cette succession produit une impression de dissolution de la singularité de chaque épisode, qui devient comme ordinaire ou à la limite comme attendu.
4) Comme nous le disions à l’époque, ce qui caractérise les révoltes du capitalisme tardif (et ses « émeutes »), ce n’est pas essentiellement leur caractère collectif, mais un mélange de réactions individuelles, subjectives et affinitaires, de bandes ou de quartiers qu’on retrouve aussi bien parmi les jeunes prolétaires de banlieue que parmi les Black Bloc, voire les milieux « antifa ». C’est aussi pour cela qu’elles ne peuvent être assimilées à des mouvements sociaux ni même à de nouveaux mouvements sociaux comme certains sociologues (Touraine, Dubet) caractérisèrent les mouvements des années 1980.
Elles n’existent que par l’expression d’une sorte de mainmise sur l’avant de la manifestation et sur des pratiques de « débordements » qui ne viennent pas se rajouter sur le mouvement comme pendant les Gilets jaunes, mais les constitue comme objectivité [10]
[10] Ce n’est pas pour cela qu’on peut adhérer à ou...
[10] Ce n’est pas pour cela qu’on peut adhérer à ou...
. À notre façon, nous avons abordé cette question dans la brochure « Les chemins de traverse de la question sociale » (Interventions n°20, octobre 2022), qui parlait de l’exclusion dans l’inclusion à travers l’inessentialisation de la force de travail, la fin de la nécessité d’une armée industrielle de réserve et la production accrue d’une population de surnuméraires plus que d’« actifs » au sein d’un État social en grande partie maintenu, même si ce n’est plus sur les bases d’un rapport entre capital et travail.
Tout cela n’est pas « attendu », au sens où, par exemple, l’était une probable opposition syndicale et par suite une lutte sur le projet de retraite. Cela est bien plutôt craint par un pouvoir central qui a eu tendance à abandonner une politique nationale (cf. l’abandon du plan Borloo) pour laisser la gestion à court terme de pans entiers du territoire à des maires qui ne sont guère tenus d’appliquer, par exemple, les réglementations sur le logement social, mais qui, par contre, prônent pour la plupart l’armement de leur police municipale.
Craint, disions-nous, car s’il n’y a pas de perspective insurrectionniste dans ces révoltes, il n’y a pas non plus de perspective à terme pour le pouvoir central en place. Du point de vue de ce dernier, il ne s’agit plus de croire à des solutions de type économique et sociale par l’emploi, le logement et l’extension du salariat comme source d’intégration ; ni de proposer une solution dans le cadre républicain et laïque « à la française », vu sa crise actuelle. En effet, pour l’État, il devient difficile d’insister sur les anciennes valeurs censées le définir — Liberté, égalité, fraternité —, alors qu’on assiste justement à un affaiblissement de la transcription effective de ces valeurs dans les rapports sociaux. Pour les jeunes révoltés, le manque se traduit en négation et produit en retour un effet boomerang.
Sans doute cette crainte existe, de la part d’un gouvernement qui aura concentré les difficultés et subit des oppositions et luttes à un point rarement égalé depuis 2016. C’est peut-être cette succession de phases délicates à gérer qui explique la prudence de départ du pouvoir, la condamnation formelle du policier mise en cause et une relative sous-médiatisation des réactions émeutières. C’est en tout cas ce qu’ont relevé certains « experts » en information et communication pendant la phase ascendante des deux ou trois premiers jours. Et ce... jusqu’à ce que les pillages et aussi leur mise en scène prennent une importance telle qu’elle puisse servir de contre-feu à l’État et plus précisément au gouvernement, en direction d’une opinion publique retrouvée ou reconstituée. Cette crainte de la part du pouvoir s’exprime aussi dans les décisions préfectorales autoritaires comme l’arrêt des transports publics le soir ; la suppression de la plupart des fêtes locales, concerts (Mylène Farmer à Lyon) et autres, y compris dans de petites villes comme Hyères où la fête des terrasses ouvrant la saison a été annulée ; jusqu’à l’interdiction de tout rassemblement ou manifestation aujourd’hui. Sans oublier des premières peines « à chaud » démesurées prononcées par des tribunaux qui expédiaient les procédures sans se soucier du principe d’individualisation des jugements (cf. Libération, le 3 juillet), tout le monde étant présumé « émeutier », avant semble-t-il de se reprendre et d’en revenir à des normes de peines habituelles (cf. Enquête Le Monde, le 8 juillet). Il n’en demeure pas moins que la proportion des procédures de comparution immédiate est plus élevée que pendant la répression contre les Gilets jaunes [11]
[11] Cette crainte existe aussi pour d’autres pays...
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Ce rappel de la notion de négativité avec donc une part de nihilisme ne signifie pas, bien sûr, qu’il faille rejeter les manifestations ou actions comportant de la négativité ni ne doit préalablement nous empêcher de les décrire et de les interpréter. Dire qu’il y a de l’attendu, de la répétition dans ces révoltes émeutières, ne signifie pas qu’elles soient sans intérêt politique. En effet, elles contiennent aussi du « nouveau », d’ailleurs davantage dans la forme que dans le contenu (mais quel contenu ?). On pourrait alors parler d’innovations formelles...
Temps critiques, le 14 juillet 2023
Photo : Serge D’ignazio
[1] Le pillage du quartier latin le 5 juin 1971 constitue ici une grande première émeutière, mais liée au contexte particulier des luttes de l’époque, fruit d’un « alliage » entre anciens protagonistes de mai-juin 1968 et jeunes prolétaires dont l’origine géographique n’est pas majoritairement banlieusarde, contre ce qui fut le lieu symbolique de la révolte devenu une vitrine de la marchandise capitaliste. Le pillage y est alors une pratique clairement politique (cf. les revues ICO et Négation, le Voyou à l’époque), même s’il est dénoncé par les groupes gauchistes comme une provocation.
[2] Par exemple de petits groupes comme Les fossoyeurs du vieux monde (archivesautonomies.org/IMG/pdf/autonomies/fossoyeursvieux... ; puis plus tard et de façon plus médiatique, le journal Mordicus.
[3] L’existence ultérieure du Comité Adama n’a jamais rappelé une influence telle celle de la « Marche », et la création des « Indigènes de la république » puis du PIR n’a pas atteint celle de SOS racisme. Quant aux candidatures sur les listes politiques des partis en vue des élections, elles ont été certes plus nombreuses, mais le plus souvent freinées par une inscription sur ces listes à des places difficilement éligibles.
[4] Cf. l’engrenage que représentent politique du chiffre, contrôles d’identité sans délit, amendes.
[5] Bien sûr, aucune comptabilité des manifestants n’a été réalisée. Des estimations circulent cependant. Certaines sont à considérer. Elles sont fondées sur les nombres de bâtiments incendiés ou dégradés (2 500), de véhicules incendiés (6 000), d’interpellations (3 500 dont plus de 1 000 mineurs), de policiers déployés (45 000), ce qui, en comptant 1 policier pour 2 émeutiers (plus la mobilisation de 60 000 pompiers) et en tenant compte des autres données, donne un résultat autour de 100 000 personnes. Il est fort probable que cette estimation soit bien en-deçà de la réalité. Quoi qu’il en soit, nous l’avons dit plus haut, il ne s’agit en rien d’un phénomène « de masse ». Si masse il y a eu, c’est du côté de la mobilisation policière, qui fut totale.
[6] Par exemple à Lyon, les 7e, 8e et 3e arrondissements et à Villeurbanne, qui ne peut être considéré comme une banlieue.
[7] Dans The Guardian du 29 juin, on peut trouver ceci à propos de la situation en France : « C’était la guerre, je pense vraiment que les jeunes ici se considèrent en guerre. Ils y voient une guerre contre le système. Ce n’est pas que contre la police, ça va plus loin que ça, sinon on ne verrait pas ça partout en France. Ce n’est pas seulement la police qui est attaquée, mais les mairies et les bâtiments publics qui sont visés. La mort de cet adolescent a déclenché quelque chose. Il y a beaucoup de colère mais ça va plus loin, il y a une dimension politique, un sentiment que le système ne marche pas. Les jeunes se sentent discriminés et ignorés. »
[8] Cf. Sébastian Roché, auteur de La Nation inachevée. La jeunesse face à l’école et la police (Grasset, 2022) in Le Monde, le 5 juillet 2023.
[9] Ce même gouvernement qui n’a pas tenu compte des positions syndicales contre la dernière des réformes sur les retraites ne semble prendre en compte qu’un seul type de syndicalisme, celui des policiers, comme le montrent toutes les reculades gouvernementales dès avant Macron et l’absence de réaction au dernier communiqué d’Alliance et de l’UNSA, que beaucoup d’observateurs et une partie de la presse considèrent comme séditieux.
[10] Ce n’est pas pour cela qu’on peut adhérer à ou reprendre une expression et une distinction faite par Adrian Wohlleben dans son article dans le n° 313 de Lundi matin, le 21 novembre 2021, dans lequel il parle d’un « mouvement réel » distinct du mouvement social. L’article porte essentiellement sur la situation américaine avec ses dimensions raciales et morales (ce qu’il nomme l’éthique du geste émeutier). La dimension mouvementiste étant présente dans les protestations contre les violences policières aux USA, l’auteur construit son article sur un présupposé mouvementiste. Pour lui, le « mouvement réel » des révoltés émeutiers, c’est le surplus de conscience d’être soi qu’ils obtiennent dans l’action émeutière.
Or, pour nous, dans la mesure où la forme émeutière est dominante, on ne peut plus l’analyser comme la dynamique socio-historique d’un mouvement, fût-il appelé « social ».Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous avons questionné l’assimilation de la moindre (ou la plus importante) action ou réaction collective à un mouvement. Depuis longtemps, nous avons critiqué cette tendance « mouvementisme » des positions de gauche et gauchiste d’hier, post-modernes et particularistes d’aujourd’hui. Le mouvementisme n’est pas un extérieur de la capitalisation des activités humaines. Après 1968, tout est devenu « mouvement » ; y compris le patronat qui s’est converti en Mouvement des entreprises de France (MEDEF).
[11] Cette crainte existe aussi pour d’autres pays européens et des journaux allemands ont alors eu beau jeu, comme le Tagespiegel de Berlin, de titrer qu’il fallait mieux prendre en compte « ses musulmans », sans qu’on sache vraiment s’ils s’adressaient à leur propre gouvernement ou à celui de la France. L’Allemagne ne s’est certes pas embarrassée de grands principes éthiques ; une population vieillissante et l’absence de réservoir colonial et post-colonial ont favorisé une immigration de travail qui a trouvé une offre de travail dans le maintien d’une activité manufacturière beaucoup plus importante que dans le reste de l’Europe. Bien qu’elle soit fragilisée aujourd’hui (cf. Le Monde, le 8 juillet 2023), cette situation perdure et offre des débouchés en termes de professions manuelles aux populations issues de l’immigration récente et particulièrement aux jeunes hommes. La France, qui a pris un tournant de société de services à partir des années 1980, n’a pas cette capacité et les offres de travail sont plus nombreuses pour les femmes que pour les hommes dans ces secteurs. Or, nous l’avions signalé pour le mouvement des Gilets jaunes : le nombre de femmes à y participer activement était très important, alors que les révoltes de 2005 et de 2023, de par la violence intrinsèque qui s’en dégage, reste le fait de jeunes hommes, même s’ils peuvent être soutenus plus largement. La violence urbaine en est une caractéristique consubstantielle, alors que dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes ce n’est venu qu’après coup et encore.
ans Martin | parcelles
Nans Martin | Cie les laboratoires animés
Vendredi 19 février à 18 h
Nans Martin
parcelles 1 h
CDC - Les Hivernales
Création - Première en Région
Nans Martin fait partie de ces jeunes chorégraphes qui prennent leur place dans le paysage chorégraphique français. A 30 ans à peine, son parcours laisse songeur : l’Opéra de Paris à 11 ans, diplômé du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, interprète pour William Forsythe notamment puis des expériences en Egypte et en Inde qui font naître en lui l’envie de créer. En 2012, il établit à Grasse la compagnie les laboratoires animés avec la volonté de faire du corps le nouveau territoire in situ de son écriture. L’influence de ce qui nous entoure sur notre mouvement, de la relation entre les hommes et de son impact sur les corps est au coeur de sa recherche. Pour parcelles, Nans Martin a imaginé trois duos distincts dans lesquels les corps se confrontent à leurs propres contraintes mettant à nu leur singularité. Mais le jeu des duos révèle aussi un langage chorégraphique qui naît de la présence de l’autre et des frontières à respecter ou à franchir : le plateau devient le lieu d’un huis clos perméable au monde.
Nans Martin est ne´ a` Grasse en 1984. Il commence a` danser tre`s jeune et sait rapidement qu’il veut en faire son me´tier. En 2005 il sort diplo^me´ du Conservatoire National Supe´rieur de Musique et de Danse de Paris en danse classique et en danse contemporaine. Apre`s une formation pre´-professionnelle (DANCE) dirige´e par William Forsythe, Angelin Preljocaj, Fre´de´ric Flamand et Wayne Mac Gregor, il participe avec The Forsythe Company a` la performance Human Writes en 2006 a` Dresde. A` 22 ans, Nans Martin s’installe au Caire pour travailler a` l’Opera House comme assistant chore´graphe et enseigne e´galement a` l’Egyptian Modern Dance Company ainsi qu’a` la Modern Dance School. En 2008, il part en Inde transmettre son expe´rience en tant que professeur de danse contemporaine et de composition chore´graphique aux danseurs de l’Attakkalari Dance Centre for Movements Arts de Bangalore. Tout cela fait nai^tre en lui l’envie de cre´er, afin d’exprimer par l’art ce qui le touche, ce qu’il parcourt, et enfin pouvoir le partager. Apre`s 3 ans de collaboration avec la danseuse Mathilde Rondet avec laquelle il se spe´cialise en cre´ation chore´graphique en milieu naturel et la cre´ation d’une Plateforme Artistique de Recherche Chore´graphique qui donnera lieu a` une pie`ce collective en 2012 (Echoes) il cre´e sa propre compagnie les laboratoires anime´s. En janvier 2014, co-produit par le The´a^tre de Grasse, il signe seul sa premie`re pie`ce, muo^. Il obtient le Prix Incandescences Beaumarchais- SACD pour cette cre´ation programme´e au Festival Les Incandescences. Suivra le projet parcelles en 2015 co-produit par Micadanses pour le Festival Faits d’Hiver.
Depuis le mois de septembre, Nans Martin et toute son e´quipe travaillent a` la cre´ation de
D’oeil et d’oubli dont la première aura au CDC - Les Hivernales en 2017.
A premiere opens in Provence
Nans Martin is one of the young choreographers who have made a name for themselves on the French dance scene. Just reaching 30, his career is already a dream: the Paris Opera at the age of 11, graduate of the National Conservatory for Music and Dance in Paris, performer for William Forsythe, and experiences in Egypt and India that have left him with a drive to create. In 2012, he set up Les laboratoires animés, with the firm intention of making the body the new territory where his writing would take root. The core of his research examines how our surroundings affect our movements and relationships between people, as well as their impact on the body. For parcelles, Nans Martin imagined three distinct duos where bodies are confronted with their own constraints, revealing their singularity. As these duos play out, they also reveal a choreographic language born from the presence of the Other, and borders that may or may not be crossed: the stage becomes a meeting place behind closed doors that is nonetheless permeable to the world.
Choreography created and written by Nans Martin Collaboration and performance by Guillaume Barre, Nans Martin, Martin Barré, Tatanka Gombaud, Claire Malchrowicz, Joan Vercoutere Live music by Sylvain Ollivier
Traduction Deborah Wirick
Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
…
Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
…
Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
.
Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
…
Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
…
Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
…
Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
…
Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
…
Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Roscoff [ʁɔskɔf], est une commune française du Léon située sur la côte nord de la Bretagne, dans le département du Finistère.
Ancien havre de corsaires puis de contrebandiers, d'où partirent les Johnnies vendre leurs oignons rosés, Roscoff, homologué « petite cité de caractère1 », est une petite ville balnéaire qui a conservé son patrimoine architectural des XVIe et XVIIe siècles. Son port en eau profonde, desservi par Irish Ferries et Brittany Ferries, qui y a son siège, assure la liaison en ferry avec les îles Britanniques ainsi que l'Espagne.
Son estran, balayé par des marées dont le marnage peut atteindre 10,40 m, abrite une diversité biologique propre à deux écosystèmes d'algues frontaliers dont l'étude, en 1872, est l'origine du premier2 pôle européen3 de recherches et d'enseignement en biologie marine, la Station biologique de Roscoff. Recherché pour ses embruns iodés et la douceur d'un climat maintenue par un courant marin qui ne varie qu'entre 8 °C et 18 °C, Roscoff a vu la naissance du concept de centre de thalassothérapie en 1899, avec l'institut de Rockroum, et la fondation d'un centre héliomarin en 1900.
L'île de Batz est desservie par des vedettes au départ du vieux port de Roscoff.
Géographie physique
Carte schématique de Roscoff et ses environs.
Roscoff occupe la pointe du promontoire qui ferme à l'ouest la baie de Morlaix. La ville s'étend sur 619 hectares au nord de Saint-Pol-de-Léon distant de centre à centre de 5 kilomètres, avec lequel elle tend à former une conurbation, et possède 14 kilomètres de côte avec plusieurs plages de sable blanc très fin. L'accès par la terre se fait de Saint-Pol par une route unique, la RD 58 (ancienne route nationale) ou de Santec, au sud ouest, par une petite route côtière.
Le figuier de Roscoff vers 1910 (carte postale ND Photo)
Ce territoire est dessiné par trois pointes. Celle du milieu, la moins marquée, occupe le centre de la vieille ville et est appelée la pointe du Vil. Les deux autres sont 0,665 mille à l'est la péninsule de Bloscon, séparée de la précédente par la petite anse du vieux port, et 0,604 mille à l'ouest la presqu'île de Perharidy, séparée de la même par l'anse de Laber. Celle-ci, profonde de près de 2 kilomètres, se découvre entièrement à marée basse. Son tiers amont est depuis 1835 un polder.
Article détaillé : Pointe de Perharidy.
Roscoff appartient à la Ceinture Dorée, cet affleurement lœssique de 30 à 60 centimètres de profondeur, formé au Devensien par les déjections friables et les moraines du bord de la calotte glaciaire, dont la fertilité, bien qu'il soit plus de mille fois plus mince, ne se compare qu'à celui de la plaine du fleuve Jaune. C'est ce lœss, amendé par les phosphates du goémon, qui donne l'impression que les Roscovites, tels Ulysse, cultivent du sable. La région de Roscoff, réchauffée par le Gulf Stream et protégée des vents du nord par l'Île de Batz, est la zone privilégiée de la Ceinture Dorée. Le célèbre figuier de Roscoff, un figuier géant planté en 1610, situé dans l'enclos du couvent des Capucins, qui illustrait la douceur du climat local, a été coupé en 19864.
Situation et transports
Roscoff est à 98 milles marins, soit 182 kilomètres, de Plymouth, 210 kilomètres de Rennes et 562 de Paris. Il faut 6 heures en ferry5, environ 15 heures à la voile (mais deux jours par vents contraires), pour rejoindre Plymouth. L''aérodrome de Morlaix et la base de Landivisiau sont à une trentaine de kilomètres chacun.
En face de Roscoff, au-delà d'un double chenal, le grand Kan et le petit Kan séparés par le rocher de Perroc'h, et animé de forts courants, se situe l'Île-de-Batz distante de 0,55 mille.
Roscoff dispose d'un port en eau profonde, ce qui lui permet d'accueillir les ferries des compagnies Brittany Ferries et Irish Ferries, qui desservent la Grande-Bretagne (Plymouth) et l'Irlande (Cork).
Article détaillé : Port de Roscoff - Bloscon.
Roscoff est desservi par voie routière par la D 58 qui est à 4 voies (de type voie express) de Morlaix (où cette route rejoint la route nationale 12) jusqu'à Saint-Pol-de-Léon et la D 788 depuis Brest via Lesneven. La ligne ferroviaire Morlaix-Roscoff, à voie unique et non électrifiée, relie Roscoff au réseau ferré national ; son trafic est interrompu depuis juin 2018 en raison d'un effondrement de terrain survenu près de Morlaix6.
Article détaillé : Gare de Roscoff.
Vestige de l'habitat dispersé, la commune est entourée d'écarts (Laber, Kersaliou, Keradennec…), parfois séparés par des champs en pleine zone urbaine, signe que le rendement agricole reste supérieur à celui de la rente immobilière.
Population
47% de la population a plus de 60 ans. En période estivale, la commune peut dénombrer de 16 à 20 000 résidents17.
D'année en année, la densité démographique reste supérieure à 550 habitants au kilomètre carré, la plus forte de la côte du Léon après Brest et Morlaix18.
Logement
La commune regroupe 1 597 résidences principales, 881 résidences secondaires et 549 logements vacants (+10% en 5 ans) 19.
Climat
Le ciel de Roscoff, extrêmement variable sur une journée, délivre tout au long de l'année une luminosité d'une grande constance, laquelle est ici un des facteurs déterminants, avec la transparence des eaux, de l'abondance exceptionnelle des algues.
Faune remarquable
Dans les eaux limpides au large de Roscoff, ici en 2015, convergent deux écosystèmes d'algue, source d'une exceptionnelle biodiversité.
Roscoff est inclus dans la Zone de protection spéciale Natura 2000 de la Baie de Morlaix20 et borde21 la zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique de l'estuaire de la Penzé. L'exceptionnelle diversité biologique de Roscoff, constituée de plus de trois mille espèces animales22, est liée à son interface maritime et à ses singularités géographiques (marée, climat, courants marins, nébulosité, géodésie, etc.) qui font s'y chevaucher deux écosystèmes d'algues, un nordique et un méditerranéen.
Oiseaux.
Sternes de différentes espèces (S. caugek23, goélette23, S. de Dougall24…)nb 1.
Fou de Bassan. Plus grand voilier planant au-dessus de Roscoff (jusqu'à 1,70 m d'envergure), il niche depuis la fin des années trente dans la réserve naturelle de l'île Rouzic, en janvier.
Goélands (Goéland argenté25, goéland brun, goéland marin26)
Cormoran huppé
Mouette rieuse
Mouette mélanocéphale
Océanite tempête. Elle niche dans la réserve naturelle des Sept-Îles et seuls les marins la voient, rarement.
Fulmar boréal
Tournepierre
Huîtrier pie
Tadorne de Belon
Bernache
Guillemots. En particulier, quelques dizaines de Guillemot de Troïl nichent dans la réserve naturelle des Sept-Îles.
Guifette noire23
Sarcelle d'hiver26
Héron cendré26
Petit Pingouin26
Grand Corbeau
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Mammifères (leur observation est très aléatoire)
Phoque gris, non vu depuis 198127.
Veau marin28
Marsouin29
Vison d'Amérique
Musaraigne couronnée27
Hérisson d'Europe27
Blaireau commun27, autrefois chassé pour sa fourrure et consommé pour sa chair délicieuse.
Belette commune27
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Les baleines (Rorqual commun27, Balaenoptera acutorostrata26, Cachalot pygmée27) et dauphins (Dauphin commun à bec court26, Dauphin de Risso26) ont pour l'instant disparu mais se voient toujours en très grand nombre dans le golfe de Gascogne.
L'hippocampe est répandu en Bretagne mais l'espèce guttulatus, présente sur la côte sud de l'Angleterre, dans le bassin d'Arcachon et jusqu'en Méditerranée, ne s'y voit qu'à Roscoff.
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Poissons
Hippocampe à museau court30.
Hippocampe moucheté (Hippocampus guttulatus)31.
Vieille27, qui change de sexe avec l'âge.
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Invertébrés
Ver plat de Roscoff
Halammohydra (H. octopodites, H. schulzei, H. vermiformis H. adhaerens), hydrozoaires de la méiofaune dont la découverte a permis en 1959 l'invention à Roscoff de l'ordre des Actinulides et une révision de la phylogénèse de certains cnidaires (Gymnoblastiques et méduses Trachylides) par Georges Tessier.
Loricifères, phylum inventé dans le benthos d'une dune hydraulique de Roscoff en 1983.
Spirorbis27
Oursin violet, modèle du développement embryonnaire dont le génome a été décodé en totalité à la Station biologique de Roscoff
Ver de sable, appât traditionnel dont l'hémoglobine étudiée32 à la Station biologique de Roscoff par l'équipe de Franck Zal permet d'envisager dans le cadre du projet Hémarina une production industrielle de sang artificiel33 (cicatrisation, greffe…).
Coquillages et crustacés communs (langouste, crabe, étrille, pétoncle, bernique, bigorneau, couteau…)
Crépidule
Veloutée moine27
Abeille noire de Bretagne
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Flore remarquable
Le paysage de Roscoff abrite plus de sept cents espèces végétales différentes22.
Les microalgues pélagiques du plancton, tels Emiliania huxleyi34 et Phymatolithon calcareum, se protègent de coccolithes qui en sédimentant forment le traez, variété de sable crayeux, et le maërl où dominent les Corallinacées, tous deux dragués pour amender les sols.
Algues
Emiliania huxleyi35.
Phymatolithon calcareum qui produit le maërl.
Alexandrium minutum, sécréteur de la saxitoxine dont l'efflorescence rend les coquillages neurotoxiques.
Dinophysis, autre dinoflagellé qui, elle, se défend en sécrétant de l'acide okadaïque qui a provoqué sous d'autres tropiques des diarrhées.
Pseudo-nitzschias, diatomées phytotoxiques qui sécrètent de l'acide domoïque et font l'objet elles aussi d'une surveillance sanitaire.
Picobiliphytes, phylum de phycobilines invisibles du picoplancton découvert en 2003 et caractérisé en 200636 par Fabrice Not et Daniel Vaulot à la Station biologique de Roscoff37.
Laminaires (laminaire sucrée, fleur de mai, fouet des sorcières…) Pour voir une forêt de laminaires, il faut cependant aller à Molène.
Goémon, combustible du pauvre que quelques goémoniers récoltent encore pour servir d'engrais. La soude ne sort plus aujourd'hui des fours à goémon.
Goémon noir, matière première des alginates (E400 & E405) utilisés dans les industries alimentaires, pharmaceutiques et cosmétique.
Varech vésiculeux que les enfants font exploser entre leurs doigts.
Sargasse japonaise.
Corrallines (C. officinalis, C. squamata…), utilisées pour reconstruire les os et les dents.
Dulse alimentaire.
Mousse d'Irlande, source du E407.
Porphyras, enveloppe des makis.
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Flore indigène
Ajonc. Cultivé sur les terres à lande, il était écrasé après récolte selon la méthode Calloet-Kerbrat pour faire un fourrage garant de la bonne qualité du beurre.
Genêt. Il était planté dans les jachères pour enrichir la pâture et fournir des balais, des litières, des joncs de toiture, le reste pour servir de combustible ou d'engrais.
Laiche, tressée pour faire des licous, des paillassons, des ruches, des coussins, etc.
Chardon, symbole des liens de Roscoff avec l'Écosse des Stuarts et le pèlerinage de Saint Ninian.
Fétuque
Les symboles de la littérature (lierre, coudrier, chèvrefeuille).
Orme de Cornouailles (en), typique de la Bretagne. Un exemplaire résiste à Kerestat38.
Les simples de la tradition (herbe d'or39 utilisée comme cierge propitiatoire40, jusquiame, pimprenelle d'eau, verveine, primevère, trèfle)41
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Flore acclimatée
Le figuier des Capucins, aujourd'hui détruit, attraction touristique en 1913.
Figuier. Symbole de la terre d'Israël annonçant le Royaume des Cieux et plus encore affirmant la liberté dans la Grâce face à certains augustiniens, le premier figuier a été planté par les missionnaires capucins à côté de leur cloître en 163442, année de l'inauguration de la Chapelle d'albâtre dans Notre Dame de Batz. Le spécimen, visité par les voyageurs, couvrait plus de sept cents mètres carrés quand il a été rasé en 1987 pour faire un parking ; il avait 800 m²de ramifications supportées par 120 béquilles de granite et ses branchages abritaient trois profondes tonnelles43.
Artichaut, autre héritage de la curiosité des capucins, férus de botanique depuis leur promotion à la tête du projet scientifique et colonial de la France par le plus influent d'entre eux. Quelques siècles ont donc suffi pour aboutir à l'actuel cultivar Camus de Bretagne.
Échalote rosée ronde de Jersey44 introduite au XIIe siècle45.
Oignon rosé importé du Portugal et acclimaté par les Capucins au milieu du XVIIe siècle.
Pomme de terre46, résultat de l'activisme physiocratique de l'« évêque aux patates » lors de la crise alimentaire qui a précédé la Révolution.
Rhododendron
Tamaris
Palmier, déjà évoqué dans l'odyssée du malouin Saint Brendan.
Palmier de Chine, expédié de Chousan, à l'est de Shanghaï, par Charles de Montigny en 185147, planté en 1853 à Alger puis en 1856 à Porzantrez près de Morlaix48.
Désespoir des singes, souvenir des cap-horniers revenus de Valparaiso.
Aloe et agaves, témoignage des relations commerciales anciennes avec la Floride et la Nouvelle-Espagne.
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Toponymie
Le nom en breton de la commune en breton est Rosko prononcé [ʁoskṓ].
Roscoff vient du breton ros signifiant promontoire, et de goff qui signifie forgeron, probablement un anthroponyme49, peut-être celui du même saint patron que celui de la paroisse de Plogoff, masque chrétien d'une divinité forgeronne, Gofannon. Le nom de Roscoff pourrait donc se traduire en français par le coteau du forgeron.
Une mutation consonantique durcit après ros le g en c. La prononciation de la consonne finale -ff est muette en léonard, d'où la graphie bretonne moderne : Rosko [roskṓ]. La prononciation française [roskɔf] est une lecture fautive de la graphie bretonne classique, Roscoff.
Gentilé
Les habitants de Roscoff, appelés Roscouins au XVIIIe siècle, s'appellent aujourd'hui les Roscovites.
Blason
Blason de Roscoff
Blason de Roscoff :
Blasonnement : D'azur au navire d'argent équipé d'hermine voguant sur une onde d'argent ; au chef de Bretagne (qui est semé d'hermine).
Devise
« A rei, a skei atao » (« Donner et frapper toujours »).
La devise est un jeu de mots sur les composantes du nom de la ville prononcé en breton: Rosko, le double f final étant muet. En breton ro signifie en effet donne, et sko veut dire littéralement frappe, selon le contexte au sens physique de joue des poings ou au sens moral de frappe l'imagination, accomplis quelque chose de touchant, mais aussi dirige, oriente, commande. D'où l'impératif ro, sko, donne, frappe, atténué par l'infinitif a rei, a skei, expression d'une sorte de justice immanente, dont le sous entendu ironique est que celui qui paye, décide. L'étymologie véritable de Roscoff est pourtant toute différente.
Hymne
Au début du XIXe siècle, le vicomte Eugène d'Herbais de Thun écrivit, sur une musique galloise qui avait eu beaucoup de succès dans les cercles celtisants, l'hymne Paotred rosko (Les gars de Roscoff)50. Les compagnies de Johnnies partantes en chantait le refrain Rosko, sko mibin, sko kaled, sko atao (« Roscoff, cogne sec, cogne dur, cogne sans cesse ») en hissant trois fois le pavillon en vue de la chapelle de Sainte Barbe, patronne de la cité depuis au moins le début du XVIIe siècle.
Histoire
Roscoff avant Roscoff
Préhistoire
Le réchauffement climatique, qui a commencé à l'épipaléolithique en achevant de transformer la vallée de la Manche en mer et s'est poursuivi après le boréal jusqu'à le phase atlantique, voit en Bretagne l'homme de Téviec se sédentariser vers - 7000 autour de sites de « pieds rouges » (récolteurs de coquillages sur l'estran), en particulier celui de la baie de Pemprat, au sud de Roscoff, qui, à défaut d'ossements, conserve un kokkenmodding semblable à ceux de la culture d'Ertebølle.
Des traces mégalithiques subsistent faiblement : le dolmen de Kerfissiec, le lech de Reuniou… La triple allée couverte de Keravel a été dynamitée par le propriétaire du terrain en 1942. La pointe de Bloscon a vraisemblablement été vers - 4 500 un tumulus tel celui de Barnenez, candidat à la place de plus vieux monument du monde, avant d'être réutilisé comme fort. Comme dans tout le pourtour de la baie de Morlaixnb 2, la toponymie témoigne toutefois d'un pôle important au néolithique, développement naturel de deux mille ans de présence des « pieds rouges » du mésolithique : Parc al lia (lia est le pluriel de lech) en retrait de la pointe de Bloscon au-dessus de l'actuel port en eau profonde, Parc an dolmen et Goarem an dolmen, noms de champs autour d'un hypothétique dolmen situé un peu plus au sud au lieu-dit Ruveic, etc. Roscogoz, quartier de la ville où se situait le premier port, était dans le souvenir de témoins du XIXe siècle le nom d'un dolmen51 peut être évoqué dans le nom de Rochgroum (pierre courbe) qui, à Santec, sert à en désigner un.
Macle de cassitérite du gisement de Saint Erc en Cornouailles.
La civilisation maritime du Wessex, celle qui construit au chalcolithique, vers 2100 av . J-C, le second Stonehenge, s'implante plus en amont (Cléder, Plouvorn, Saint-Vougay, Saint-Thégonnec) mais ses chefferies minières entretiennent un commerce intense de l'étain et ont nécessairement exploité les ports naturels tels que ceux que présentait la côte, alors plus basse, du futur Roscoff et de l'île de Batz réunis par la terre. Ce composant du bronze, fondu avec le cuivre de Cambrie et d'Espagne, affleure naturellement dans les sables alluviaires du gisement de l'actuel Saint-Renan et de son jumeau du Dartmoor, qui, parmi de nombreux autres dispersés dans l'ouest armoricain52 et le sud ouest britannique53, étaient les deux principaux fournisseurs de l'Occidentnb 3. L'imagination laissera rêver que le « promontoire du forgeron » qui a donné son nom à Roscoff était un site d'exportation de cette civilisation du bronze où le forgeron tenait un rôle magique.
Le lech de Reuniou (cf. infra "Vestiges mégalithiques") date de l'âge du fer, qui est tardif dans les Cassitérides, soit au plus tôt - 700. Comme il ne marque pas une fontaine, il correspond peut-être, comme certains autres lechs, à un ancien cimetière, ici détruit, et marque certainement un lieu fréquenté par les Osismes.
Antiquité
Vers - 100, les Celtes, soucieux après la défaîte de Bituit de maintenir les liens avec Carthage que Massilia ne permet plus, fondent en territoire armoricain la colonie de Vorganium, dont le site de Roscoff a été un des ports possibles. Lors de la reconstruction du fort de Bloscon en 1615 a été trouvée à dix mètres de profondeur la statue gauloise dite de Saint-Pyriec d'un enfant à l'oiseau, statue aujourd'hui disparue51. La construction du port en eau profonde a révélé un abri de l'époque gauloise, peut être en rapport avec les stèles funéraires de l'île de Batz qui était alors attachée au continent. L'île verte, qui se trouve au bord sud du chenal de l'île de Batz au bout de l'actuelle jetée piétonne, a en effet livré à la fin du XIXe siècle deux épées, huit haches, dont cinq portent un anneau, un torque, un fer de lance et un morceau de poignard51. Les navigateurs osismes, partenaires des tartessiens et de Carthage54 depuis au moins le voyage d'Himilcon, soit près de quatre cents ans, étaient un atout dans cette alliance contre Rome, qui se concrétisera militairement lors de l'expédition d'Hannibal.
Pol Potier de Courcy a trouvé près du même dolmen de Keravel des petits bronzes, traces d'une garnison du IIIe siècle51, probablement un des détachements des Mauri Osismaci que Carausius a dispersé pour surveiller les pirates le long de la nouvelle route côtière reliant Osismis, devenue capitale de la cité en 282, au gué du Mont Relaxe vers Aleth. De l'époque romaine, ont été également trouvées dans la ferme de Kergoff, une pièce d'or du VIe siècle51. D'autres monnaies romaines ont été retrouvées entre les deux guerres au Ruguel sur la presqu'île de Perharidy.
Une épave romaine datant du II ou IIIe siècle a été découverte à l'est de l'ilot Ti Saozon en 2014. Fouillée par la DRASSM sous le nom de Bloscon 1, elle a révélé des objets permettant de la dater ainsi que plus de 800 lingots d'étain ou d'alliage plomb-étain provenant probablement de l'actuelle Grande-Bretagne55.
Entre monastère et place militaire
La mer a submergé les mille trois mètres qui séparent aujourd'hui Roscoff, ici au fond, de l'Île de Batz, au premier plan, où l'église de Pol Aurélien est envahie par le sable.
Selon la légende hagiographique écrite au Bas Moyen Âge à partir d'un manuscrit daté de 88456, Saint Pol Aurélien, missioné par l'évêque de Guicastel, débarque en 510 à Ouessant puis est accueilli par son cousin à la forteresse de Saint-Pol, Castel Paol en breton. Des remparts, il a pu voir, selon les documents compilés par Albert Le Grand, le roi de Domnonée chasser en 513 les danois installés dans l'île Callotnb 4. Pol finit par s'installer à Batz alors rattachée au continent, y fonde un monastère et évangélise la région acquise au pélagianisme depuis plus d'un siècle comme en avaient attesté les missions de Saint Germain et son diacre Palladiusnb 5.
Nul doute que les rivages de Roscoff virent passer la voile blanche d'Iseut que Marie de France fait arriver trop tard pour sauver Tristan de Loonois.
Trois siècles plus tard, en 857, des Normands, suivant l'exemple d'Hasting, s'installent sur l'île de Batz et pillent toute la région. Leurs exactions récurrentes provoquent en 878 le transfert des reliques de Saint Pol à Fleury et celui de la population loin du rivage. Celui-ci ne sera réinvesti qu'à l'installation en 937, dans le sillage d'Alain Barbetorte rentré d'exil et vainqueur de Rognvald puis Håkon57, de la cour d'Even le Grand, comte de Léon, à Lesneven. Le vieux Roscoff, pillé, détruit, dépeuplé à plusieurs reprises, fut à chaque fois reconstruit, se cristallisant alors autour de deux pôles principaux, le port et l'église.
Au cours de l'hiver 1114-1115, la Manche gèle à quelques distances des côtes58, ce qui était déjà arrivé à l'hiver 763-76458,nb 6.
Ces Messieurs de Roscoff
Le Rosco goz de la fin du Moyen Âge
Article connexe : Minihy de Léon.
L'envasement progressif au Moyen Âge du port de Pempoul, au pied de la capitale de l'évêché-comté, oblige les navires à débarquer de l'autre côté de la péninsule, au lieu-dit Roscoff situé sur la plage orientale de Laber, appelé aujourd'hui Rosko Goz (vieux Roscoff en breton). L'actuelle pointe du Vil est un cul-de-sac où mène la route de Saint-Pol-de-Léon appelée au XVIIe rue Ker da Laez c'est-à-dire de la ville en passant par le haut, actuelle rue Albert de Mun59. La route partage alors le territoire entre la paroisse de Toussaints, à laquelle appartient Bloscon, à l'est de cette route, et la paroisse de Saint-Pierre, à laquelle appartient Santec, à l'ouest60. Ce sont deux des sept paroisses du minihy de Léon, chacune étant dirigée par un vicaire perpétuel et la cure primitive exercée directement par le chapitre cathédral de Léon.
Cette future rue de Ker da Laez, actuelle rue Albert de Mun, une fois arrivée au cul-de-sac de la pointe du Vil rebrousse chemin par ce qui deviendra la rue du Cap, actuelle rue Édouard-Corbière, le long de la côte vers Perharidy, ex-cap Ederi ou pointe Ederi, qui se dit Pen Ederi ou Pen ar Ederi59. L'endroit de la bifurcation est alors occupé par une auberge, à l'emplacement de l'actuel Hôtel de France59 aujourd'hui logement de la Station biologique de Roscoff. Le lieu est dit Croaz Vaz, c'est-à-dire la Croix de l'île de Batz59, croix qui donnera son nom au fort construit par Vauban trois siècles et demi plus tard. Comme en atteste une charte de 132361, cette auberge familiale est bâtie sur une concession féodale des seigneurs et propriétaires des terrains, le prieur de l'île de Batz et l'Abbaye de Saint-Mélaine à Rennes62.
Durant la Guerre de Succession de Bretagne, en 1363, soit quatorze ans après le début de la peste noire, le fort de Bloscon, au nord-est de l'actuel vieux portnb 7, pris par les Anglais, est repris par Bertrand du Guesclin. De 1374 à 1387, le port de Rosco lui-même est plusieurs fois de suite incendié par le gouverneur de Brest, Richard Fitzalan, que Richard II a choisi pour soutenir le parti montfortain. La population se réinstalle plus au nord au lieu-dit Golban60 pour former le quartier du Vil, c'est-à-dire du Moulin (Mil en moyen breton, féminin Vil)63. En juin 1403, mille deux cents hommes d'armes sous les ordres de Jean de Penhoët partent de l'anse de Laber dans trente vaisseaux vaincre les Anglais au large de la pointe Saint-Mathieu. Ils en ramènent quarante navires ennemis. Un an plus tard, Plymouth est pris et saccagé.
Le 19 décembre 1455, le Duc Pierre de Montfort, entérinant un état de faits générés par cette guerre de Cent Ans navale, ordonne que ne dérogent pas à la noblesse les gentilshommes « qui marchandent en gros et en plusieurs marchandises sans les détailler ni vendre par la main ». Cette singularité du droit breton fait naître un capitalisme d'armateurs à l'origine du développement économique de Saint-Malo et Morlaix ainsi que du port avancé de ce dernier, Roscoff64. Les cadets infortunés pouvaient ainsi, sans s'exposer au fouage, se livrer sur mer à une « vie de bourse commune » au terme de laquelle ils retrouvaient les privilèges et obligations de leur ordre. Pour cela, ils devaient donc mander aux ventes des intermédiaires, souvent des étrangers qui furent nombreux à s'installer à Roscoff. Inversement, l'affrètement offrait aux roturiers de s'élever au rang de la « noblesse dormante » et d'accéder parfois à la condition d' « annobliz »65.
Durant les années suivantes, la course est encouragée par Louis XI, personnellement impliqué dans la marine à travers la politique de son vice-amiral Guillaume de Casenove et très désireux depuis le traité de Caen de s'attacher des léonards ambitieux et éloignés, sinon opposésnb 8, au pouvoir ducal. C'est ainsi qu'il anoblit en 1480 l'armateur roscovite Tanguy Marzin.
Ar vil de la Renaissance
La construction de l'église fut à la fois une revendication d'autonomie politique et une ostentation ambivalente de richesses détournées des investissements.
En 1500, le nouveau Roscoff se construit sept cents mètres plus au nord de Roscoff goz où quelques puits66 permettent de débiter aux navires de l'eau douce. Le port prospère grâce à l'importation chaque hiver de Libau67 en Courlande via Anvers, principalement par des navires de Lübeck qui en ont le monopole dans la Baltique, des graines de lin récoltées au milieu de l'été en Lituanie et choisies exclusivementnb 9 par la « manufacture » toilière des créesnb 10 du Léon. Toutes celles des parties de l'arrière-pays qui sont impropres à la culture du blé forment alors une zone de production de renom international68, la seconde en France après la région de Rouen. Développée lentement durant la seconde moitié du XVe siècle, elle connait un boom à la Renaissance avec l'ouverture du marché anglais. La blancheurnb 11 de cette toile de lin est appréciée pour faire du linge et sa régulariténb 12 pour faire des voiles. Les toiles étaient réexportées du port de Morlaix, qui disposait d'un privilègenb 13, sur toute la côte atlantique jusqu'à l'Espagne d'où étaient importés au retour vin et huile, via Bilbaonb 14 puis à partir de 1530 Séville69, et au Portugalnb 15 ainsi que leurs nouvelles colonies70. C'est ainsi qu'en 1527 un navire armé pour le Brésil par le roscovite Jean Jarnet est coulé par la flotte portugaise en baie de Tous les Saints71. Dans ce réseau, Roscoff, à côté d'une activité interlope séculaire, devient le principal marché des semences de lin. Son bureau de contrôle, sous l'autorité du juge des Requaires, les fait distribuer par des commissionnaires dans le haut Léon qui produit la rosconne et sa marque finira par en monopoliser au XVIIIe siècle le réacheminement via les succursales installées dans les ports du Trégor, d'où sortent les gratiennes, et de Penthièvre, où sont produites les Bretagnes.
Comme partout en Léon, le capital accumulé est sacrifié à des constructions religieuses de prestige. Notre-Dame de Croaz Vaz est érigée entre 1522, année du saccage de Morlaix par les Anglo-Espagnols, et 1545nb 16. La chapelle Saint-Ninien est construite à l'initiative de l'évêquenb 17 et reçoit en 1538 l'assemblée capitulaire du minihy de Léon. Le 18 août 1548, la ville nouvelle accueille à son débarquement, le temps d'une prièrenb 18, Marie Stuart, reine d'Écosse âgée de cinq ans et promise au Dauphin François pour réactiver l'Auld Alliance.
Un an plus tard, le Parlement de Bretagne accède à la demande du bourg de devenir une paroisse indépendante du minihy de Léon (dont le siège se trouve à Saint-Pol-de-Léon) puis, en 1550, alors que les représentants de l'ordre ancien Claude de Coetlestremeur, seigneur de Penmarc'h, et Jean de Kermellecnb 19, commandant du château du Taureau, se livrent à la piraterie sur les côtes du Léon et que la Réforme est au cœur des préoccupations, le roi Henri II l'autorise à se doter d'une milice municipale d'arquebusiers. Simultanément, l'évêque du Léon concède aux paroissiens sécessionnistes le droit de faire baptiser leurs enfants dans leur église. Entre 1575 et 1576, la ville est dotée par Monseigneur de Neufville d'un hospice pour indigents, l'hôpital Saint Nicolas, actuelle maison de retraite où subsiste la chapelle construite en 1598. Accusé d'attirer les pauvres sur le territoire de la paroisse, l'hôpital sera en 1715 réservé aux seules personnes installées dans celle-ci depuis plus de dix ans. En 1559, mille huit cents livres sont consacrées à la chaussée du bourg.
La chapelle Sainte-Barbe.
Le XVIIe siècle, âge d'or des armateurs
De 1560nb 20 jusqu'à la fin du XVIIenb 21, les terrains autour de l'église sont lotis par l'évêque-comte à des investisseursnb 22 du Léon, tels François Jaffres, marchand et gouverneur de l'église de Roscoff, en 1561nb 23 ou Olivier Le Maigrenb 24, pour construire des hôtels de négoce qui deviendront des résidences au XVIIIe siècle. Ils sont construits pour la seule traite, tel l'hôtel de Mathieu Le Hir du Carpont et de Keramanach en 1582nb 25, ou pour servir en sous sol de magasin, voire de maison fortifiée, telle celle du corsaire Chrétien Le Pappe qui eut à se défendre en 1592 contre le régiment paysan de la Sainte Union de Morlaix conduit par Bras de Fer72. Ceux des bâtiments qui donnent, ou donnaient, sur le rivage participent au système défensif de la villenb 26.
Le 17 mai 1595, le Duc de Mercœur, prétendant baillistre militairement allié aux Espagnols contre le roi depuis cinq ans, rétablit par lettres patentes le commerce avec Bilbao et Séville, principaux débouchés des crées. Trois familles de marchands basques s'installent à Roscoffnb 27. Roscoff sert aussi de refuge à plusieurs familles anglaises catholiquesnb 28 fuyant les persécutions commencées sous le règne d'Élisabeth.
Le 12 juin 1600, après un terrible hiver, est posée, à l'emplacement du cimetière des victimes de l'épidémie de décembre 1593, la première pierre de la chapelle Saint Roch et Saint Sébastiennb 29, saints invoqués contre les épidémies et les persécutions religieuses. Cette double action de grâce décidée en décembre 1598 célébrait l'Édit de Nantes qui clôturait les cinq années de la guerre civile menée par La Fontenelle, pilleur de Roscoff en 1592nb 30, et visait simultanément à obtenir la fin de l'hécatombe causée par l'épidémie recrudescente qui se prolongea au cours de l'année 1599. Un décret municipal de 1632 transformera le lazaret en prison mouroir pour tous les individus suspects de peste.
Au tout début du siècle, Mgr de Neufville érige le nord de la paroisse de Toussaint, c'est-à-dire la péninsule de Bloscon à l'est de l'actuelle rue Albert de Mun, en trève. Désormais les paroissiens, devenus relativement nombreux, pourront recevoir les sacrements, célébrer les mariages et les enterrements, sans se rendre à la cathédrale, siège du minihy. Cependant, dès 1611, l'ecclésiastique ville de Saint-Pol obtient la suppression du député aux États de Bretagne de l'orgueilleux et bourgeois Roscoff. Les marchands de celui-ci s'organisent dès l'année suivante en la « confrérie de Sant Ninian », équivalent de l'actuel conseil municipal. En dépit de sa démographie croissante, Roscoff continue de ne députer qu'un seul représentant sur les douze que compte le conseil de la ville de Saint-Pol où sont décidés les aménagements vicinaux et les taxes afférentes, ce qui est source de contestations éternelles.
La chapelle Sainte-Anne, construite en 1640 sur fonds privés, achetée par la commune en 1967, sert aujourd'hui de lieu d'exposition.
Autour de 1619, la chapelle Sainte-Barbe, protectrice contre les pirates et intercessrice pour les âmes défuntes sans absolution, est érigée à son tournb 31. Deux ans plus tard, les Capucins sous la direction du Père Pacifique de Morlaix, ouvriront dans la paroisse, à la demande des habitants qui leur concèdent le terrain, un petit couvent dont le cloître sera achevé en 1682nb 32. Les Capucins, qui donnent des rudiments d'instruction à quelques enfants pauvres et soignent les malades, sont botanistes: ils acclimatent un figuier, qui deviendra une curiositénb 33, et introduisent d'autres plantes méditerranéennes dont en 1661 l'artichaut, qui deviendra la fortune de la région. En 1634, est inaugurée la chapelle des albâtres (cf. infra), qui vient remplacer le porche sud de Notre Dame de Croaz Vaz. En 1640, l'érection de la chapelle Sainte Anne, patronne de la Bretagne, grâce aux donations de Françoise Marzin, dame de Kerugantnb 34, et Louis Ronyant, son mari, marque la fin d'une quinzaine d'années de peste et en 1643 le quai du portnb 35 est achevé sur une longueur de cent quatre-vingt mètres après vingt-six ans de travaux.
En 1649, Roscoff obtient de la Régence gouvernée par Mazarin confirmation des lettres patentes signées en 1600 par Henri IV l'autorisant à tenir une foire six fois par an. Tant la conjoncture économique qu'une prétendue opposition de la ville de Saint-Pol empêcheront la tenue de celles ci. En mars 1649, l'église s'offre des orgues que Thomas Harrison, Anglais catholique installé à Roscoff, livre vingt mois plus tard. Le recensement de 1664 comptabilise quinze navires attachés au port de Roscoff. En 1665 monseigneur de Visdelou met en place un règlement, très modestenb 36, concernant les tavernes.
Roscoff est aussi à partir du XVIe siècle, avec Morlaix et Paimpol, un des premiers ports à armer à la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, puis sur les côtes d'Islande. La morue salée était vendue en France et surtout en Espagne ; la Bretagne n'étant pas soumise à la gabelle, les pêcheurs picards et normands venaient à Roscoff s'approvisionner en sel à bon compte. Le trafic des faux-saulniers professionnels fut très actif jusqu'au XVIIIe siècle, assuré par une cinquantaine de bateaux de 50 à 100 tonneaux, venant principalement du port de Dieppe. Les armateurs de Roscoff prenaient leurs chargements de sel au Croisic. Avec le sel, les principales marchandises de mer étaient alors à la sortie les toiles de lin et le blé (à destination de ports comme Dunkerque, ainsi que vers l'Espagne et l'Angleterre), à l'entrée les vins et eaux-de-vie, l'huile d'olive, les merrains73 et le thé74.
Le lent déclin jusqu'au XIXe siècle
1665-1698 : taxes et smogleurs
La chute de Nicolas Fouquet marque le début de la destruction économique et politique de la province sous le règne absolutiste du Duc de Chaulnes. La politique de Louis XIV et les mesures protectionnistes de Charles II75 ferment les marchés anglais et hanséatique. La fiscalité imaginée par Pierre Deschien et la politique de manufactures d'étatnb 37 initiée par Colbert69 ruinent le commerce libre. La décroissance de la production de lin, désormais concurrencée par celle du coton des colonies dont le prix de revient est artificiellement baissé par l'esclavage, et la baisse de fréquentation du port, désormais hors du jeu commercial atlantique, ne sont pas compensées par l'activité militaire ni par la course, dont Morlaix profite presque exclusivementnb 38.
Roscoff devient pour presque trois siècles le premier port de la contrebande avec les Îles britanniques. L'origine de ce développement est le Navigation Act, première loi sur la navigation signée par Cromwell en 1651, qui interdit à tout navire d'importer en Grande Bretagne des marchandises qui ne viennent pas du pays auquel le navire appartient et qui assure le monopole de l'importation depuis les îles aux navires servis par des équipages au moins aux trois-quarts anglais et commandés par des capitaines anglais. Le trafic, qui connaitra son apogée au XVIIIe siècle en dépassant alors le volume des importations légales, profite de la proximité des Îles anglo-normandes et devient, malgré les risques encourus, une activité économique essentielle aux populations du littoral tant britannique que français, faisant progresser la construction navales, marquant des territoires d'une architecture qui bénéficie de ces progrès techniques, forgeant des caractères, suscitant des légendes, rapprochant des populations d'une même origine que les frontières ont séparées, affirmant des altérités76. Les bateaux pratiquant ce trafic sont dénommés « smogleurs », déformation du mot anglais smuggler qui signifie « contrebandier »77.
Régulièrement réprimé, mais officieusement encouragé par Colbert puis par les partisans d'un mercantilisme industriel pour ce qu'elle affaiblirait les économies rivales, cette contrebande maritime prospérera jusqu'en 1784 quand William Pitt, premier ministre du roi George III, décidera d'abaisser les droits de douane, qui passeront par exemple pour le thé de 127 % à 12 %, et signera deux ans plus tard un traité de libre-échange avec l'ancien ennemi. Elle périclitera rapidement quand Napoléon III signera, le 16 avril 1856, le traité de Paris, qui abolira l'activité connexe de course en mer. Elle ne survivra pas au chemin de fer ni au désenclavement de la Cornouaille qui s'ensuivra.
Le 30 novembre 1694, Vauban signe les plans de la transformation exécutée par La Renaudière, du fort de Bloscon en une importante batterie de treize canons fermée par un pont levis. Pour le financer, un impôt spécial est prélevé par la municipalité sur les habitants. Les merlons en gazon coûtent dix fois moins cher qu'une muraille et arrêtent les boulets sans dégâts. Le Bloscon devient le siège de la capitainerie de Saint-Pol-de-Léon qui s'étend de Ploujean à Cleder et dont la pièce maîtresse est le château du Taureau. La milice garde côtes était une corvée échue aux habitants regroupés en un bataillon sous le commandement d'un capitaine général. Sur le port lui-même, le fort de la Croix abritait une poudrièrenb 39 et un canon gardait la jetée face au rocher du Gran Quelennb 40.
1699-1789 : guerres et calamités climatiques
L'ancien port et son quai ouest prolongé d'un môle au XIXe puis d'une jetée piétonne au XXe. Les bateaux pouvaient, comme le montre une gravure du XVIIIe siècle, non pas venir à quai mais s'échouer sur les plages de Laber à Roscogoz et plus facilement sur celle qui est aujourd'hui le « vieux port ».
En 1699, une tempête ensable deux cent cinquante hectares de terres agricoles à Santec où l'ensablement a commencé dès 1666, favorisant l'aménagement de nouveaux lotissements. La guerre de Succession d'Espagne stoppe presque totalement pendant dix ans le commerce du linnb 41 mais permet de rançonner les navires ennemis, comme le fit pour deux cent cinquante livres le capitaine Lair le 1er septembre 1705 dans le port de Cork où il s'était introduit sous pavillon anglais.
La combat d'Ouessant de 1778 - Théodore Gudin (1848)
La bataille navale quasi permanente n'engage guère directement les lougres roscovites qui en sont réduits à la course et au commerce interlope.
En 1715, une autre tempête endommage le quai et en 1722 plus de cinquante centimètres de sable doivent être enlevés des rues de Roscoff. Le port a alors une capacité de cent vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux78 mais la flotte est considérablement réduite (en 1730, elle ne compte que trois bateaux de pêche hauturiers venus de Normandie) mêmes si certains bâtiments naviguent au long cours entre Terre Neuve, Saint-Domingue et l'Île-de-France. Il faudra attendre le 19 février 1743 et une souscription de huit mille livres auprès de la société des armateurs roscovites réunis autour de messieurs de Portenoire et Sioch'an de Kersabiec, en conflit avec la ville de Saint-Pol qui refuse de contribuer, pour que la reconstruction du quai sur une longueur double soit achevée, les pierres provenant du Petit-Quellen, de l'île de Batz et de l'île Callot.
Roscoff deviendra dès lors un chantier naval mineur mais recherché sous la marque de la dynastie Kerenfors, ce qu'il restera jusqu'à sa fermeture entre les deux guerres mondialesnb 42 et qui construira en particulier en 1779 le senau La Duchesse de Chartres79. Le 10 octobre 1746, deux siècles après son aïeule, Bonnie Prince Charlie, échappé de sa défaite à Culloden, y débarque d'un corsaire, L'Hermine escorté par le capitaine malouin du Fresne. À cette époque, les batailles navales entre Anglais et Français étaient constantesnb 43. En 1756, un ingénieur est dépêché pour mettre en place les moyens de lutte contre l'ensablement. La tempête du 4 octobre 1765 abat la flèche du clocher et endommage le toit et le porche de l'église.
Au tournant des années 1770, le port, qui avait perdu la plupart de ses marins durant la guerre de 1758nb 44, est sinistré par la disparition inexpliquée du maquereau qui abondait au large de Batz et dont les armateurs d'Honfleur et Fécamp s'étaient fait la spécialité en Bretagne80. La disparition de la « fortune de mer » et le déclin de la culture du lin sont palliés par la culture des pommes de terre initiée par Monseigneur de La Marche puis par le développement de celle des artichauts et autres primeurs, introduits un siècle plus tôt par les Capucins, qui est une agriculture spéculative basée sur la complémentarité des marchés saisonniersnb 45. Certains Roscovites sont ainsi poussés à les colporter en Maine, Anjou et Normandie.
Pauvreté et récolte du goémon à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle
Le recteur de la trève de Roscoff, dans une lettre écrite en 1774 adressée à l'évêque de Léon Jean-François de la Marche en réponse à son enquête sur la mendicité, proteste contre la déclaration du 30 octobre 1772 qui limite aux trois premiers mois de l'année la coupe du goémon. Il écrit (l'orthographe de l'époque a été respectée) :
« L'objet du gouesmon est très intéressant pour le païs. Les règlements qui en interdisent la coupe pendant le mois d'août ou de septembre augmente beaucoup la misère d'une partie du bas-peuple et des riverains. Cette coupe, qui s'est faite de tous tems, sur cette côte, dans cette saison, sert presque uniquement au chauffage, et il l'est le seul pour ces pauvres gens. Point de bois sur la côte, d'aucune espèce. Celui qu'on y porte est d'une cherté exorbitante. Les landes y sont maigres, rares ; point de fougères. Cette coupe ne doit pas nuire aux trempes [utilisation du goémon comme engrais], car notre côte hérissée de rochers fournit abondamment de cet herbage [goémon]. La trempe a pour elle la coupe presque entière de février et tous les gouesmons de marée [goémon échoué] pendant l'année. Ces derniers ne peuvent servir au feu81. »
À la suite d'une enquête organisée par une circulaire du 8 juin 1819 du Préfet du Finistère, le conseil municipal de Roscoff répond (l'orthographe de l'époque a été respectée) : « Ceux qui ne se servent que de paniers doivent être autorisés à commencer la récolte du goëmon deux ou trois jours avant les cultivateurs pourvus de chevaux et de voitures » et souhaite que « chaque voiture de transport ne doit être accompagnée que de huit personnes, et chaque cheval de quatre, à moins que lé ménage ne soit plus nombreux. Il doit être défendu d'enlever pendant la nuit le goëmon apporté par les flots »82.
1789-1818: de la Révolution à la famine
À la Révolution, le cahier de doléances du 29 mars 1789 dénonce la concurrence déloyale des ports francs de Guernesey et d'Aurigny, l'insuffisance de l'entrepôt du port, l'incurie de la ville de Saint-Pol, les dîmes prélevées par celle-ci sans qu'elle n'aménage de route facilitant le transport des marchandises du port, les taxes décidées par la même ayant ruiné l'exportation vers l'Irlande et l'ouest de l'Angleterre ainsi que l'importation de thé et de rhum des Amériques. Il dit entre autres qu'il faut supprimer « les octrois ruineux obtenus pour des embellissements frivoles à Saint-Pol-de-Léon » et demande de bénéficier de « la liberté d'entreposer les eaux-de-vie d'Espagne, le rhum ou le tafia de l'étranger, comme Sa Majesté a accordé pour le genièvre de Hollande et le tafia de ses colonies (...) S'il est nécessaire de lever quelque droit sur l'exportation, qu'il soit assez modique, pour que le négociant pût le céder de ses bénéfices afin de le mettre en concurrence avec les îles de Guernesey et Origny (...) qui, par une exemption de tous droits (...), ont attiré chez eux tout ce commerce »83.
Le 31 janvier 1790, Roscoff se constitue unilatéralement en municipalité autonome de Saint-Pol-de-Léonnb 46 et se choisit pour maire un marchand, Gérard Mège, qui, le 14 juillet, conduira lui-même la prière devant le refus du recteur, monsieur Boutin, lequel démissionnera du conseil municipal dès l'automne. Le 2 août, à l'occasion du pardon de la Portioncule, deux cents soldats républicains cantonnés à Saint-Pol viennent saccager Roscoff et violenter la populationnb 47. La Constitution civile du clergé achève de faire de Roscoff un foyer de la résistance passivenb 48. Sous le Gouvernement Révolutionnaire, de septembre 1792 à mai 1793, puis durant le premier semestre 1794, Roscoff devient un centre de déportationnb 49. Le 11 octobre 1794 est enfin inaugurée une route entre Roscoff et Saint-Pol. La proclamation du 9 mars 1795 du député Bruc rétablit la liberté de cultenb 50 mais la constitution d'une Garde nationale le 9 juillet 1795 provoque la révolte dite des Pitiguetnb 51.
Le système continental, loin de relancer le commerce du lin et de ses semences, ferme le port et entraîne mécanisation et délocalisation.
Le Directoire fait fermer de nouveau tous les lieux de culte et retourner dans la clandestinité les deux prêtres restants de la paroisse. L'activité portuaire est alors réduite à celles de transitaires de légumes desservant Brest, Morlaix et Landerneau. Le Consulat n'apaise en rien le conflit entre la population et la nouvelle administration : la ville, suspectée de rébellion, est mise en état de siège à deux reprisesnb 52, et le maire est accusé d'organiser la liaison entre le clergé et son évêque déchu, Monseigneur de La Marche84, exilé à Londres. Finalement, le sous-préfet autorise de nouveau le clergé local le 2 mai 1800nb 53 et rend Notre-Dame de Croaz Vaz au culte catholique le 30 octobrenb 54
Tout en favorisant le « smoglage », contrebande aléatoire qu'exercent à Roscoff quatre naviresnb 55, le Premier Empire et son blocus continental ruinent toute chance de reprise du commerce si bien qu'en mai 1810, l'armateur et maire de Roscoff Picrel chute dans la faillite retentissante du morlaisien Philippe Deleville85.
Cette crise économique se prolonge de 1816 à 1818 par une famine climatique.
L'essor des cultures maraîchères
Ce n'est que vers 1790 que commença véritablement la culture maraîchère, même si antérieurement des jardins potagers existaient déjà, principalement aux alentours du port, pour approvisionner les habitants, mais aussi les navires en escale ; les pères Capucins furent les premiers à faire en grand la culture des légumes dans une propriété leur appartenant à partir de 162286. Les conditions naturelles étaient favorables à la culture des légumes en raison du climat, de la fertilité naturelle des sols, de la fumure des champs en goémon et de la correction de la pauvreté des sols en calcaire grâce au maërl. Au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient.
L'oignon rose de Roscoff est une variété importée au XVIe siècle du Portugal, vendue au XVIIe siècle jusqu'en Su-de et en Russie ; au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, durant la saison, les paysans de Roscoff chargeaient chaque jour de 10 à 12 charrettes de légumes qu'ils allaient vendre à Morlaix, à Brest, à Landivisiau, à Landerneau, voire à Quimperlé et à Lorient, et même jusqu'à Paris vers 1830. Jacques Cambry qualifie la région roscovite de « jardin de la Bretagne », écrivant qu'elle « produit une incroyable quantité de légumes de toute espèce (...) : oignons, choux, navets, panais, choux-fleurs, asperges, artichauts ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la navigation à vapeur facilite l'expédition vers la Hollande et la Grande-Bretagne : des groupes de roscovites vont, sur leurs vélos surchargés, vendre des oignons au Payas de galles, en Angleterre et jusqu'en Écosse.
Article détaillé : Oignon de Roscoff.
En 1828, le surpeuplement, conjugué au caractère saisonnier de l'activité agricole, déclenche l'histoire des Johnnies, marchands ambulants souvent roscovites partant vendre, entre fin juillet et l'Avent, leurs oignons rosés de Roscoff en Angleterre (Henry Olivier87 en fut l'initiateur). Désormais, l'agriculture cesse d'être une activité vivrière et renoue avec la vocation marchande de la cité.
Roscoff : l'arrivée des voitures d'oignons au port vers 1920 (carte postale)
Roscoff : l'embarquement des oignons pour l'Angleterre (vers 1920)
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Roscoff et le Léon ayant le privilège de récolter les primeurs quatre, cinq et même six semaines avant l'Angleterre et l'Irlande et les Anglais cherchant en dehors de leur île l'appoint indispensable à leur subsistance, des services de cabotage à vapeur furent créés, facilitant l'exportation des légumes. À partir du 10 juillet 1839, une troisième génération d'agriculteurs-colporteurs roscovites, déjà habitués aux marchés de l'ouest de la France, bénéficie, grâce à l'initiative de la Chambre de Commerce et d'Édouard Corbière, de la liaison hebdomadaire Morlaix-Le Havre assurée par les steamers de la Compagnie du Finistèrenb 56. Les liens établis pour affaires et par mariages entre ces colporteurs et leurs interlocuteurs normands finissent par faire passer une grande part de l'épicerie de cette province aux mains d'immigrés bretons. La liaison au Havre relance la pêche88. En 1854, une campagne de travaux décidée par le département et renouvelée en 1870, rectifie la route qui mène à Morlaix, principal marché aux légumes de la région.
En juillet 1858, 28 passeports sont délivrés à Roscoff pour l'Angleterre et le Pays de Galles, ce qui témoigne de l'amorce d'exportations légumières vers ces destinations89.
1818-1860 : surpopulation et émigration
De 1817 à son décès, le 2 octobre 1820, Dorothée Silburne, qui avait hébergé et secouru Monseigneur de La Marche durant son exil à Holborn, est recueillie par le comte de la Fruglayenb 57 dans sa maison près de l'église d'où elle dépense la pension qu'elle a reçu de Louis XVIII à ses œuvres de bienfaisancenb 58.
Du 1er novembre au 6 décembre 1832, l'épidémie de choléra, qui sévit dans toute la France, tue quatre vingt-six roscovites. Devant l'incompétence des médecins locaux, deux médecins de la Marine sont dépechés de Brest et mettent un terme à la surmortalité90. Le 8 avril suivant, la municipalité est contrainte par une loi d'assainissement votée par l'Assemblée d'ouvrir, en sus des cimetières de l'enclos paroissial et de l’hospice ainsi que celui de Santec, un quatrième cimetière, le cimetière du Vil. Cette même année 1831, des investisseurs brestois, espérant valoriser un polder de cent hectares, construisent la digue à écluse qui ferme le fond de l'anse de Laber, espérance déçue par l’opposition de la commune favorable aux goémoniers et à la libre pâture pratiquée par les santéquoisnb 59.
Les vapeurs à aubes de Corbière font entrer les colporteurs dans la modernité et convertit Roscoff en port pêche.
Le bourg compte alors de nombreux indigents91, journaliers et matelots au chômage entre deux emplois. L'alphabétisme est l'exception y compris chez les hommes d'affaires les plus expérimentés. Le budget de la commune, réduit à quelque quatre mil francs92 issus principalement de l'octroi et des taxes sur le smoglage (importation de whisky), peine à l'entretien de la digue du Vil et des pavés, à la rémunération d'une dame des Postes, d'un cantonnier et, depuis 1831, de deux instituteurs, l'un à Roscoff même, l'autre à Santec. La commune s'en remet souvent à la tutelle du préfet93. Vers le milieu du XIXe siècle l'ossuaire désaffecté servit d'école94.
La réinvention de la station maritime
Roscoff : vue prise de la petite jetée (dessin publié dans Félix Benoist, "La Bretagne contemporaine", tome "Finistère", 1867).
Le port de Roscoff en 1873.
Roscoff vers 1900 (lithographie d'Albert Robida).
Machines à vapeurs et mode des bains de mer
La phase libérale du Second Empire puis, avec bien plus d'ampleur, la IIIe République voit Roscoff, dont le budget des années 1870 a plus que doublé en quarante ans66, s'équiper de nouvelles infrastructures et entrer dans la modernité par étapes.
En 1860, Claude Chevalier construit les Viviers de Roscoff sur une concession.
Le 12 février 1867 est ouverte une des premières stations de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, un an après la fondation d'une succursale locale. Elle compte deux équipes de dix rameurs et leurs chefs d'équipage.
En 1869, grâce à une souscription abondée par emprunt et subvention, sont mises en service au port six pompes à eau douce66,nb 60.
En juin 1873, Henri de Lacaze-Duthiers ouvre par souscription un laboratoire de l'Institut, la Station biologique de Roscoff, dans deux hôtels de négoce mitoyens de la fin du XVIe siècle qu'Édouard Corbière avait acquis en 1860.
En 1877, le port s'équipe de la digue Pen ar Vil en face de la Station biologique de Roscoff. Elle lui sert de port pour ses expéditions maritimes et devient l'embarcadère pour l'île de Batz.
Le 10 juin 188395, l'inauguration de la ligne de Morlaix à Roscoff par le viaduc de la Penzé et de la gare de Roscoff permet l'affluence de touristes empruntant les directs de Paris et ouvre le débouché des halles de Paris aux primeurs et à la marée96.
En 1890 est construit le château de Labernb 61 par l'héritière d'un marchand lorientais.
En 1899, le docteur Louis Bagot, dix ans après que le docteur Henry Abélanet a mis au point le dispositif dans sa villa de Saint Gilles Croix de Vie pour soigner son fils atteint du mal de Pott puis quelques autres patients, invente le premier établissement médical de thalassothérapie ouvert en Europe au public, l'institut Rockroum, en complétant les traditionnels bains de mer, lancés par la duchesse de Berry à Dieppe en 1829, d'un système de chauffage et de distribution de l'eau de mer.
En juillet de l'année suivante, la marquise de Kergariou97 fonde sur la presqu'île de Perharidy un sanatorium héliomarin confié aux sœurs qui soignent les malades atteints de tuberculose ; lors du décès de sa bienfaitrice en 1915, 180 malades sont hébergés.
En 1912, commence la construction de l'actuel port qui sera achevé en 1932. La chapelle Saint-Ninien, siège en ruine de l'ex-confrérie, y est sacrifiée.
Le transport de masse ne va pas sans catastrophes. Les naufrages de 1897 et 1899, plus encore celui du Hilda en 190598, donnent lieu à d'émouvantes commémorations au cimetière du Vil qui en conserve le souvenir. Plus souvent, les accidents (une charrette à l'eau, une chaloupe renversée…) ne sont que matériels mais ruinent en une saison deux générations d'une même famille.
Le XXe siècle
Le port au début du XXe siècle
« Au début du XXe siècle le port de Roscoff connaît un trafic important grâce, en particulier, aux liaisons transmanches. Nombre de caboteurs et de longs-courriers y font régulièrement escale. La flottille se compose en majorité de cotres spécialisés dans la pêche aux filets et aux cordes (ou lignes de fond) ». Jacques de Thézac y inaugure l'Abri du marin, financé par une brestoise, Mme Kernéis, le 19 décembre 1909. L' Abri ferma en 195299.
Au début du XXe siècle environ 1 300 léonard embarquent de Roscoff la seconde quinzaine de juillet100. De nombreux Johnnies originaires de Roscoff et des communes avoisinantes trouvèrent la mort lors du naufrage du Hilda le 17 novembre 1905101 ; la liste des victimes, membres des cinq compagnies Pichon102, Quiviger103, Jaouen104, Calarnou105 et Tanguy106, est fournie par le journal L'Univers du 26 novembre 1905107. Le journal L'Ouest-Éclair décrit l'arrivée des victimes en gare de Roscoff et les scènes poignantes lors de leurs obsèques108.
Article détaillé : SS Hilda.
La Première Guerre mondiale
Début août 1914, la mobilisation puis l'entrée en guerre de l'Empire britannique provoque des défilés patriotiques accompagnant les soldats à la gare ou au port dans lequel la population fraternise avec les touristes et habitants « grands bretons »109. Ceux qui ne sont pas mobilisés pour la défense de l'île de Batz ou le front forment spontanément une milice qui dès la fin de la Grande Retraite se dissout en même temps que l'enthousiasme109. La guerre reporte le projet de phare qui ne sera construit qu'en 1934.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 159 marins et soldats morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale ; parmi eux, 6 sont des marins morts ou disparus en mer, Étienne Le Saout est un marin mort à Bizerte (Tunisie), 5 (Joseph Daridon, Jean Le Gad, Paul Le Guen, Paul Prigentnb 62, Louis Roignant) des soldats morts sur le front belge, 6 lors de l'expédition de Salonique (Félix Kerenfors à Moudros (Grèce) en 1916, Henri Creignou à Salonique en 1916, François Le Fur à Argostóli (Grèce) en 1917, Jean Pichon et Henri Daniélou en Serbie en 1918, Tanguy Le Bihan en Macédoine en 1918), Jacques Daridon en Turquie lors de la bataille de Sedd-Ul-Bahr ; deux (François Guivarch et Olivier Tanguy) alors qu'ils étaient prisonniers en Allemagne ; la plupart des autres sont décédés sur le sol français (parmi eux Jean Boutouiller a été décoré de la Médaille militaire, Henri Guyader et Expédit Noirot de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, Yves Poder de la Légion d'honneur et de la Croix de guerre)110.
Par ailleurs Jean Daridon, canonnier au 1er régiment d'artillerie coloniale, est mort de maladie en 1919 lors de la Guerre civile russe à Tchéliabinsk (Russie).
L'Entre-deux-guerres
La jetée piétonne construite en 1967.
En 1920, la commune de Santec, paroisse autonome depuis 1840, est créée sur une partie des terres de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon, et de Plougoulm. Attendue depuis près d'un siècle par les roscovites111,112, l'inauguration en 1927 du pont de la Corde, doublant par la route le viaduc de la Penzé, améliore considérablement l'accès au marché de Morlaix. Cette route est celle du second plus important trafic du Finistère.
Le sanatorium hélio-marin de Perharidy est décoré au début de la décennie 1930 par des grands panneaux muraux peints par le peintre autodidacte Kerga et des œuvres de style Art déco du mosaïste Isidore Odorico.
En 1937, les capucins se réinstallent dans leur couvent vendu en 1793. L'année suivante commence la construction de l'aquarium, initialement destiné aux seuls chercheurs de la SBR.
La Seconde Guerre mondiale
Article connexe : Réseau Centurie.
Le monument aux morts de Roscoff porte les noms de 41 personnes mortes pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale ; parmi elles, Olivier Cabiochnb 63, résistant mort en déportation ; Eugène Le Sauxnb 64, marin qui mourut de ses blessures en Angleterre après que son bateau le Vauquois ait été victime d'une mine le 18 juin 1940 ; plusieurs autres, par exemple Yves Dirounb 65sont des marins disparus en mer ou comme François Fournisnb 66, victime de l'attaque anglaise contre la flotte française à Mers el-Kébir110.
Une plaque commémorative située à la gare commémore la mémoire de deux cheminots (Jean Braouézec et Jean Le Coz) tués lors du mitraillage de leur train par la RAF à la bifurcation de Roscoff sur la ligne Morlaix-Roscoff le 6 juin 1943113.
Le 18 avril 1943, l'occupant décide de détruire quelques parties du fort du Bloscon construit par Vauban pour y aménager sept blockhaus, quatorze casemates de tir et quelques autres ouvrages en béton, le tout accueillant une batterie de soixante hommes114. Début janvier 1944, c'est par cet élément du mur de l'Atlantique qu'Erwin Rommel commence sa tournée d'inspection jusqu'à Plérin115.
Un témoignage d'un roscovite illustre la vie des prisonniers français au stalag [le Stalag IX-B] de Bad Orb entre 1940 et 1943 : « Je suis prisonnier au stalag à Bad Orb. Sacré pays ! Le camp est construit sur une ancienne carrière. Que du caillou. Ici rien ne pousse. Pourtant Pauline, ma petite femme, m'a fait parvenir des graines de tomates dans son dernier colis. Alors, avec des copains, on s'organise. Chaque matin, pour rejoindre le travail à l'extérieur du camp, on enfile notre lourde capote, et nos deux musettes en bandoulière. Même par grand soleil. On crève de chaud, et çà fait sourire les Allemands. Mais, chaque soir, on revient avec nos musettes chargées de terre, et de tout ce qu'on a pu chaparder à l'extérieur du camp. (...) C'est comme çà qu'on a pu cultiver une magnifique plate bande de tomates, sous l'œil amusé de nos gardiens »116.
Le lundi 19 juin 1944, l'enterrement interdit par l'occupant de Franck Mac Dowell William Stout, aviateur néozélandais abattu la veille par la DCA de l'île de Batz, rassemble au chant du Libera deux à trois mille personnes de Roscoff, Saint-Pol et Santec117 dont une centaine d'enfants portant des fleursnb 67. La manifestation sera renouvelée le lendemain au cimetière du Vil.
Plusieurs roscovites sont morts pour la France dans les décennies d'après-guerre : Auguste Quéré, Henri Corre, Joseph Grall, Paul Montagnies de La Roque, Robert Merrien, Jean Lebian, Paul Autret, Robert Le Mat et G. Veillard en Indochine ; Alain Castel et Jean Velly pendant la Guerre d'Algérie110.
Développement et défis écologiques
En 1953, l'institut de thalassothérapie Rockroum, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, rouvre et la station de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés ferme118. L'aquarium Charles Pérez est achevé et ouvert au public, et le CNRS, dans une nouvelle aile, ajoute à la SBR des laboratoires d'océanographie dotés de leur premier navire, le Pluteus II. À partir du début des années soixante, le centre dirigé par Georges Tessier, jusqu'alors station estivale pour étudiants et chercheurs étrangers limités à la zone intertidale, accueille des équipes permanentes. Une seconde aile est construite en 1968. Pendant quelques semaines de mai, un comité de grève occupe les laboratoires.
En août 1969, la je
Dernier bastion édifié le long du littoral Charentais par le Roi Soleil, le Fort Louvois ou fort Chapus occupe une position stratégique entre l’île d’Oléron et le continent.
Il marque l’aboutissement d’un vaste programme défensif contre l’intrusion des navires ennemis.
Sa construction, décidée par Louvois, fut menée de 1691 à 1694 selon les principes rigoureux de l’architecture militaire redéfinie par Vauban.
Élevé sur un rocher en pleine mer, la singularité de sa construction préfigure déjà, avec plus d’un siècle d’avance, celle du célèbre fort Boyard.
Mémoire2cité - A l'état initiale MONTREYNAUD devait etre Gigantesque , le projet complet ne çe fera pas ^^ c'etait la même chose pour Bergson du gigantisme à tout va , le saviez vous? moi oui ;) La tour plein ciel à Montreynaud va être détruite jeudi. Les habitants de Montreynaud parlent de leur quartier et de cette destruction entre nostalgie et soulagement içi en video www.dailymotion.com/video/xmiwfk
À partir de l’analyse de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne, Rachid Kaddour montre que certaines tours de grands ensembles peuvent faire l’objet d’un système de représentations plus complexes que celui, dévalorisant, présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine. L’image de la tour est en France encore fortement attachée à celle du logement populaire, du fait notamment de la présence de ce type d’édifice dans les grands ensembles. Or, si l’on parle des tours d’habitat populaire depuis 2003, c’est essentiellement à propos des démolitions : l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) incite les bailleurs à détruire prioritairement dans les zones urbaines sensibles les immeubles les plus imposants, dont les tours les plus hautes. Mais l’image négative du « problème des banlieues » et de ses dysfonctionnements est-elle la seule associée aux tours d’habitat populaire ? Ne tend-elle pas à laisser dans l’ombre d’autres représentations attachées à ces édifices ?
Une réflexion sur la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne est, sur ces points, riche d’enseignements. Tenant une place prépondérante dans le paysage stéphanois, emblématique de l’image des grands ensembles, cette tour édifiée en 1972 est démolie en 2011. La constitution et l’analyse d’un corpus d’une dizaine d’images promotionnelles et artistiques (films, photographies de communication) la mettant en scène permet d’en établir une chronique. Cette dernière met en évidence un système de représentations complexe : tout au long de ses quarante ans d’histoire, l’édifice est en effet perçu comme symbole de modernité, emblème de grand ensemble en difficulté et monument dans le paysage stéphanois. Ces deux dernières représentations, l’une stigmatisée, l’autre valorisée, coexistent même lors des dernières années de la vie de l’édifice. Dans toutes ces représentations différenciées et concurrentes, la verticalité de l’édifice tient un rôle essentiel.
Acte 1 : la tour Plein-Ciel, symbole de modernité
L’image la plus ancienne identifiée date de 1970. Il s’agit d’un cliché de la maquette de la zone à urbaniser en priorité (ZUP) de Montreynaud, pris sur le stand de l’exposition « Saint-Étienne demain » de la Foire économique. Cette exposition vante les grandes opérations d’urbanisme en cours dans la ville, et vise à montrer « les transformations de la cité et son nouveau visage », afin de rompre avec la « légende de ville noire, industrielle et fixée dans le XIXe siècle » [1]. L’exposition fait partie d’une communication orchestrée par le maire Michel Durafour (1964‑1977). À partir de 1973, les reportages photographiques ou les films [2] mettent à l’honneur Montreynaud (jusqu’à 4 400 logements prévus) et en particulier sa tour Plein-Ciel (par l’architecte Raymond Martin), avec sa verticalité (18 niveaux), le château d’eau qui la coiffe et sa situation en rupture avec la ville ancienne. À Saint-Étienne comme ailleurs, les raisons de la réalisation de constructions si modernes durant les Trente Glorieuses relèvent en partie de la réponse donnée à la crise du logement et de la réorganisation industrielle du pays (fixation de la main-d’œuvre, industrialisation du BTP). Mais il faut aussi y voir la traduction physique d’un projet sociopolitique moderne porté par un État centralisateur et des pouvoirs publics puissants (Tomas et al. 2003 ; Dufaux et Fourcaut 2004 ; Veschambre 2011). Le pays est alors dans une période où les aspirations et idéologies portent vers la construction d’une nouvelle ère urbaine, avec ses ambitions (le bien-être, l’hygiène…), et en rupture avec les difficultés d’alors (le taudis, la maladie, l’individualisme…). Le logement, jusqu’ici inconfortable et insuffisant, devient l’un des axes majeurs d’intervention : plus de huit millions d’unités sont construites durant la période.
La forme de ces logements se doit d’être aussi moderne que le projet. De grands noms et une nouvelle génération d’architectes sont mobilisés. Ceux-ci dessinent des formes géométriques épurées et, dans les opérations importantes, les évolutions techniques leur permettent de multiplier les signaux que sont les longues barres ou hautes tours autour desquelles se structurent les autres immeubles.
Saint-Étienne, ville industrielle durement frappée par la crise du logement, est exemplaire du mouvement. Les grands ensembles s’y multiplient. Implantés sur des sommets de collines aux entrées de la ville, ils doivent signifier le renouveau. Montreynaud, « nouvelle petite ville à part entière » [3], joue de ce point de vue un rôle clé. Sa tour, en sommet de colline et dont le château d’eau est illuminé la nuit, en est l’emblème, un « symbole de la modernité » [4]. La tour doit son nom au fait de proposer « des appartements en plein-ciel » [5], et l’on peut voir dans cette dénomination une valorisation de la verticalité, à la fois comme source d’oxygène et de lumière, mais aussi comme signal urbain.
Acte 2 : la tour Plein-Ciel, symbole d’un grand ensemble en difficulté
Si l’on classe chronologiquement le corpus d’images identifiées, la tour Plein-Ciel ressurgit significativement dans les champs de la communication institutionnelle et des arts au tournant des années 2000‑2010. Dans la littérature, l’intrigue de la saga Les Sauvages de Sabri Louatah débute à Saint-Étienne, et la tour Plein-Ciel en est un cadre important :
« La tour Plein-Ciel se dressait avec une majesté sinistre au sommet de la colline de Montreynaud […]. À l’aube du XXIe siècle, sa démolition avait été plébiscitée par les riverains […]. La célèbre tour au bol était visible depuis la gare en arrivant de Lyon, et beaucoup de Stéphanois la considéraient […] comme le point doublement culminant de la ville : du haut de ses soixante-quatre mètres qui dominaient les six autres collines mais aussi en tant qu’emblème, d’un désastre urbain éclatant et d’une ville résignée à la désindustrialisation » (Louatah 2011, p. 89).
Cette description exprime bien la situation dans laquelle la tour se trouve à la rédaction du roman : en attente de démolition. En 2011, les photographies de Pierre Grasset (voir un exemple ci-dessous), missionné par la ville, montrent l’édifice moribond. Comment la tour Plein-Ciel a-t-elle pu passer de symbole de modernité à « emblème d’un désastre urbain » condamné à la démolition ? Tout d’abord, une partie des équipements de la ZUP et la moitié seulement des logements sont réalisés, du fait de prévisions démographiques non atteintes (Vant 1981 ; Tomas et al. 2003). L’inachèvement accentue les désagréments de la situation à six kilomètres du centre, derrière des infrastructures lourdes. Ensuite, tout au long des années 1980 et 1990, la population de Montreynaud se paupérise (départ des plus aisés vers la propriété, montée du chômage) et « s’ethnicise », avec pour effet, suivant des mécanismes analysés ailleurs (Tissot 2003 ; Masclet 2005), que le regard porté sur elle change : dans les discours politiques et la presse, Montreynaud acquiert l’image d’un quartier dangereux. Dès lors, le quartier entre dans les réhabilitations puis la rénovation [6], mais sans effet important sur la vacance, la pauvreté, l’échec scolaire, la délinquance ou les discriminations. Pour de nombreux Stéphanois, il devient un « là‑haut » [7] relégué.
La tour devient le symptôme visible de cette dégradation. Des rumeurs se diffusent dès les années 1970 sur sa stabilité et l’isolation du château d’eau [8]. Dix ans après sa livraison, seuls 50 des 90 appartements sont vendus. Cette vacance conduit à l’aménagement d’un « foyer de logements » pour personnes dépendantes psychiatriques qui accentue l’image d’un quartier de relégation. La gestion difficile du foyer et les problèmes financiers d’une partie des propriétaires amènent à classer la copropriété comme « fragile » en 2002. Une étude indique que la démolition « aurait un impact positif sur la requalification du parc de logements du quartier et permettrait également de promouvoir un changement d’image du site » [9]. Le dernier habitant est relogé fin 2008.
Acte 3 : la tour Plein-Ciel, monument symbole de Saint-Étienne
D’autres images du corpus indiquent toutefois que, à partir des années 2000, l’image stigmatisée de la tour Plein-Ciel comme emblème d’un grand ensemble en difficulté entre en tension avec une autre image plus valorisante d’édifice symbole de Saint-Étienne. En en faisant l’un des théâtres stéphanois de sa saga, Sabri Louatah reconnaît à la tour Plein-Ciel une place particulière dans la ville. Cette représentation se retrouve, de manière beaucoup plus consciente et militante, dans d’autres productions artistiques durant les années 2000. La tour est notamment représentée sur les affiches du festival Gaga Jazz. Si le festival se veut d’ampleur régionale, son nom montre un ancrage stéphanois – le « gaga » désigne le parler local. Le choix d’identité visuelle va dans le même sens : il s’agit « d’utiliser l’image d’un bâtiment symbole à Saint-Étienne » [10]. Pour les graphistes, la tour s’impose, parce qu’elle est « un monument connu de tous les Stéphanois ». Un monument qui a les honneurs d’une carte postale en 1987 [11], et qui, comme il se doit, est abondamment photographié. Jacques Prud’homme, par exemple, la montre sur plusieurs sténopés visibles sur son blog [12]. Pour lui aussi, la tour est l’un des « symboles de Saint-Étienne ». Pourquoi la tour Plein-Ciel a-t-elle pu être ainsi considérée comme « un monument ancré dans le paysage stéphanois » [13] ? La combinaison peut-être unique en France d’une tour d’habitation à un château d’eau en fait un édifice singulier. Couplée avec son implantation en sommet de colline, cette singularité fait de la tour un point de repère important pour les Stéphanois, mais aussi pour les nombreux supporters de l’AS Saint-Étienne qui se rendent au stade, dont elle est voisine. D’ailleurs, la tour est utilisée comme édifice emblème de la ville sur au moins un autocollant et un tifo de supporters, aux côtés des symboles miniers (chevalement, « crassiers ») et du stade Geoffroy-Guichard.
Cette représentation faisant de la tour un « monument » aurait pu sauver l’édifice, suivant un mécanisme, classique dans l’histoire du patrimoine, de défense devant une menace de démolition. De nombreux Stéphanois réagissent, et, pour l’association Gaga Jazz, « les affiches et flyers invitant les Stéphanois aux concerts de jazz font aussi office d’actes de revendication pour la conservation ». La nouvelle équipe municipale socialiste de Maurice Vincent, élue en 2008, reconnaît que la tour « représente un symbole » [14]. Elle soumet en 2010 au vote des habitants de Montreynaud deux possibilités : développer la valeur et la fonction de repère de la tour en la transformant en « symbole artistique de la ville de Saint-Étienne » [15] via l’intervention d’un plasticien, ou bien la démolir et aménager un parc : 71 % des votants se prononcent pour la démolition, soit 230 personnes sur les 318 votants. Les défenseurs de la conservation expriment un double regret : l’ouverture du vote aux seuls habitants de Montreynaud, et la très faible mobilisation de ces derniers.
La démolition de la tour a lieu le 24 novembre 2011. Son foudroyage la met une dernière fois sous les projecteurs des nombreux appareils audiovisuels présents. Les images produites s’ajoutent à celles existantes, et constituent autant de traces d’un immeuble dont il n’en reste plus aucune sur le terrain.
Cette fin dramatique donne à cette chronique des allures de représentation théâtrale, en trois actes : naissance puis mort de l’édifice, avec un ultime soubresaut sous la forme d’une tentative vaine de sauvetage au nom du patrimoine. C’est une troisième définition du terme de représentation qui est mobilisée dans cette conclusion. Ce sont en effet des représentations, en images et en mots, qui ont permis de constituer cette chronique de la tour. Cette dernière révèle que trois représentations mentales sont associées à l’édifice et à sa verticalité : pour la puissance publique ayant commandé sa réalisation et pour les premiers résidents, la tour est un symbole de modernité ; pour une partie des Stéphanois, mais aussi pour les acteurs ayant décidé sa démolition, elle est l’emblème d’un grand ensemble stigmatisé ; et enfin, pour d’autres Stéphanois, habitants de Montreynaud ou artistes entre autres, la tour est un objet phare et patrimonial dans le paysage de Saint-Étienne.
Aux côtés, par exemple, de la Tour panoramique à la Duchère (à Lyon), qui a été profondément rénovée, cette mise en évidence de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel permet d’expliciter que la verticalité dont nos villes ont hérité, tout du moins celle présente dans les grands ensembles, fait l’objet d’un système de représentations complexe et en tout cas plus varié que celui présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine.
Bibliographie
Dufaux, F. et Fourcaut A. (dir.). 2004. Le Monde des grands ensembles, Paris : Créaphis.
Louatah, S. 2011. Les Sauvages, tome 1, Paris : Flammarion–Versilio.
Masclet, O. 2005. « Du “bastion” au “ghetto”, le communisme municipal en butte à l’immigration », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 159, p. 10‑25.
Tissot, S. 2003. « De l’emblème au “problème”, histoire des grands ensembles dans une ville communiste », Les Annales de la recherche urbaines, n° 93, p. 123‑129.
Tomas, F., Blanc, J.-N. et Bonilla, M. 2003. Les Grands Ensembles, une histoire qui continue, Saint-Étienne : Publications de l’université de Saint-Étienne.
Vant, A. 1981. Imagerie et urbanisation, recherches sur l’exemple stéphanois, Saint-Étienne : Centre d’études foréziennes.
Veschambre, V. 2011. « La rénovation urbaine dans les grands ensembles : de la monumentalité à la banalité ? », in Iosa, I. et Gravari-Barbas, M. (dir.), Monumentalité(s) urbaine(s) aux XIXe et XXe siècles. Sens, formes et enjeux urbains, Paris : L’Harmattan, p. 193‑206.
Notes
[1] Extraits tirés du film Saint-Étienne, on en parle (Atlantic Film, 1970) associé à l’exposition.
[2] Dont Les grands travaux à Saint-Étienne, ville de Saint-Étienne, 1974.
[3] Brochure publicitaire Montreynaud, Saint-Étienne, résidence les Hellènes, non daté.
[4] Propos tenus par un habitant installé dès l’époque.
[5] Brochure publicitaire Des appartements en plein-ciel. La tour de Montreynaud, non daté.
[6] Avec, dans un premier temps, le grand projet de ville (GPV) en 2001, puis la convention avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) en 2005.
[7] Expression régulièrement entendue lors des entretiens.
[8] « Le château d’eau : mille m³ qui ne fuiront pas », La Tribune, 17 novembre 1978, p. 14.
[9] Lettre d’information aux habitants de Montreynaud, ville de Saint-Étienne, mai 2003.
[10] Entretien avec Damien et Sébastien Murat (DMS photo), graphistes.
[11] « Saint-Étienne – le quartier de Montreynaud », en dépôt aux archives municipales de Saint-Étienne, réf. : 2FI icono 4401.
[12] Voir aussi le blog participatif 42 Yeux : 42yeux.over-blog.com/categorie-11117393.html.
[13] Source : « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », La Tribune–Le Progrès, 4 février 2009, p. 11.
[14] Propos de l’adjoint à l’urbanisme, « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », op. cit., p. 11.
@ FOREZ INFOS : Le 24 novembre 2011, à 10h45, le célèbre immeuble "Plein Ciel" de Montreynaud, qualifié tour à tour de tour-signal, phare de Saint-Etienne, tour de Babel et tour infernale a été foudroyé. Trois points d'observation étaient proposés pour ne rien manquer du "pestacle": rue Gounod, rue Bizet et sur le parking du centre commercial où une foule considérable s'était pressée, armée de portables et d'appareils photos pour immortaliser cet événement "exceptionnel". De nombreux policiers, pompiers, CRS et volontaires de la Sécurité Civile avaient été déployés pour sécuriser le périmètre. Au total, environ 300 personnes. Un hélicoptère survolait la colline. Un premier coup de sirène, à 10 minutes du tir, a retenti puis trois autres, brefs, et enfin le compte à rebours de cinq secondes suivi d'un grand "boom" et d'un nuage de poussière. Le chantier de démolition, confié au groupement GINGER CEBTP Démolition / Arnaud Démolition, avait débuté en juin 2010. Après la phase de désamiantage, les matériaux de l'immeuble (bois, béton, ferraille...) avaient été recyclés puis les murs porteurs affaiblis et percés pour accueillir les charges explosives. Le jour du tir, des bâches de protection avaient été disposées, ainsi que des boudins remplis d'eau pour atténuer la dispersion des poussières. A l'espace Gounod, qui accueillait les personnes évacuées dès 8h du périmètre de sécurité, la régie de quartier, l'AGEF, le collège Marc Seguin proposaient des expositions et diverses animations. L'ambiance était folklorique. Maurice Vincent, accompagné de la préfète de la Loire, Fabienne Buccio, et Pascal Martin-Gousset, Directeur Général Adjoint de l'ANRU, s'est exprimé devant un mur de graffitis haut en couleur sur lequel on pouvait lire "Morice tu vas trop loin" (sic), "Moreno en force" (sic) ou encore "Morice tu nous enlève une partie de notre enfance (sic)".
" Je suis parfaitement conscient que cette destruction renvoie à l'enfance, à la jeunesse pour certains des habitants et que ce n'est pas forcément un moment gai", a déclaré le sénateur-maire. Mais de souligner: "C'est de la responsabilité politique que j'assume que d'indiquer la direction de ce qui nous paraît être l'intérêt général."
A la place, il est prévu un espace vert avec des jeux pour enfants et un belvédère. Les premières esquisses du projet doivent être présentées au premier semestre 2012. Rappelons que les habitants du quartier - et seulement eux - avaient été invités le 27 juin 2009 à se prononcer sur le devenir de la tour. L'option de la démolition avait été retenue par 73% des 319 votants. " L'espace public à créer le sera avec la participation des usagers", soulignaient à l'époque M. Vincent et F. Pigeon, son adjoint à l'urbanisme. Ce vieux sage venu en bus, qui regrettait d'avoir manqué la démolition de la Muraille de Chine, nous avait dit simplement: " Il vaut mieux voir ça qu'un tremblement de terre." Et une jeune fille du quartier, inénarrable : " La vérité ! ça fait un trou maintenant. On dirait qu'ils nous ont enlevé une dent !"
L' architecte de l'immeuble "Plein Ciel" fut Raymond Martin, également architecte en chef de la Zone à Urbaniser en Priorité de Montreynaud/Nord-Est et Stéphanois . Celle-ci avait été créée par un arrêté ministériel le 11 mars 1966. Sur 138 hectares, afin de rééquilibrer la ville au nord et prendre le relais du grand ensemble Beaulieu-La Métare, il était prévu initialement d'y accueillir de 13 à 15 000 habitants. Le programme portait sur la création de 3300 logements dont 300 à 500 maisons individuelles. Les logements restants, collectifs, étant composés d'immeubles en copropriété et, pour les deux tiers, d'HLM. voir sur la toile d'un tifo, stade Geoffroy Guichard.
L'aménagement fut concédé fin 1967 à la Société d'Economie Mixte d'Aménagement de Saint-Etienne (SEMASET), initiée en 1963 (municipalité Fraissinette) et constituée en 1965 (municipalité Durafour). En 1970, la SEMSET ajoutait d'abord 600 logements supplémentaires. Peu à peu, le programme de la ZUP fut porté à 4400 logements. Il prévoit aussi de nombreux équipements tels que crèche et halte-garderies, gymnases, centre social et centres commerciaux, deux collèges, huit groupes scolaires. Dans un entretien accordé au Dauphiné Libéré (7 août 1967), Martin expliquait vouloir créer à Montreynaud "une sorte de petite ville agréable à habiter, plutôt qu'un quartier excentré sans âme", avec des "magasins littéralement noyés dans la verdure" et des "voitures qui rouleront sur des rampes souterraines" ! Il indiquait que les travaux allaient débuter en 68 et durer 6 six ans. " Nous commencerons par le plateau central qui comportera 1800 logements répartis dans des immeubles relativement peu élevés, la plupart de 5 ou 6 étages, et une tour pour donner la ligne verticale."
S'agit-il de LA tour ou de cet autre immeuble, baptisé "Les Héllènes" sur un prospectus de l'époque, futur "Le Palatin", près d'un forum digne de l'Atlantide ? Les travaux, en tout cas, ne débutèrent vraiment, semble-t-il, qu'en 1970 d'après un mémoire consultable aux archives municipales (fonds de l'association "Vitrine du quartier" de Montreynaud). On y lit aussi, à travers le témoignage d'un ouvrier qui travailla sur les premiers immeubles, que le premier en date aurait été la tour "Plein Ciel" elle -même. Ce qui lui vaudrait bien son appellation de "tour-signal" qu'on retrouve dans divers documents. Mais qui interroge. D'après la brochure publiée par la Ville de Saint-Etienne à l'occasion de la démolition, sa construction n'aurait démarré qu'en 1972. Le problème, c'est que s'il existe une masse considérable de documentation sur la ZUP, on a trouvé à ce jour peu de choses sur la tour elle-même, à moins d'avoir mal cherché. Elle aurait été inaugurée en 1974 par la CIVSE, le promoteur, mais sans avoir la date exacte, nos recherches dans la presse locale, au hasard, n'ont rien donné. Il y a peut-être une explication. Le château d'eau aurait été construit d'abord et les habitations ensuite.
voir les Flyers de l'association "Gaga Jazz"
Le mémoire en question précise que Montreynaud devait bénéficier d'une "révolution technologique", à savoir la construction par éléments, le préfabriqué, plus rapide et rentable, les éléments d'immeuble étant désormais construits en usine à Andrézieux... Reste que d'après François Tomas, fin 1972, 1897 logements seulement, pour n'en rester qu'aux logements, avaient été construits, et 2839 en 1977 (La création de la ZUP de Montreynaud, chronique d'un échec, in Les grands ensembles, une histoire qui continue, PUSE 2003). On renvoie le lecteur qui voudrait en savoir plus sur l'histoire de la ZUP, ses déboires, la crise économique, l'aménagement de Saint-Saens et Chabrier (1981), à cet ouvrage, à André Vant (La politique urbaine stéphanoise), aux archives, de la SEMASET notamment, et à la presse, de l'année 74 en particulier.
Ce qui nous intéresse, c'est la tour, photographiée un nombre incalculable de fois. Le mémoire, toujours (le nom de l'auteur et l'année de rédaction nous sont inconnus), évoque des rumeurs, à son sujet, dès ses premières années : "On sait que le côté spectaculaire des travaux de Montreynaud alimente les rumeurs, voire les peurs collectives.... La Tour Arc-en-Ciel (sic) s'enfonce... La vasque fuit et inonde les habitants... Face à ces bruits, certains disent que ce n'est vrai, d'autres que c'est faux et qu'il ne faut pas y croire. Mais il y a parfois des vérités intermédiaires, du moins des indices réels qui donnent à penser... Ainsi, il y a bien eu des infiltrations mais seulement à proximité des réservoirs intermédiaires à édifiés au pied de la tour. De l'eau de ruissellement risquait d'atteindre les conteneurs d'eau potable et les transformateurs électriques. La Ville assigne les entreprises en malfaçon devant le tribunal administratif de Lyon en octobre 1975. Des experts sont désignés et l'affaire se termine par un procès-verbal de conciliation prévoyant le partage des travaux de remise en état, qui s'élèvent à 66000 francs, entre l'entreprise générale et l'entreprise de maçonnerie."
voir le Graffiti, Restos du coeur, Chavanelle
Un article de 1978, paru dans La Tribune-Le Progrès, évoque le château d'eau, "cette belle oeuvre de la technique humaine (...) objet depuis sa naissance de la risée des gens". " Soixante-cinq mètres, 1000 m3 de contenance, le château d'eau de Montreynaud coiffant la tour de son dôme renversé s'élance orgueilleusement tout en haut de la colline, superbe perspective des temps modernes. Il rassemble à ses pieds, aux quatre points cardinaux le vaste océan de béton de toute la ZUP dont il est devenu un symbole face à l'agglomération stéphanoise. Le soir, illuminé, il brille tel un phare dans la nuit, accrochant les regards à plusieurs km à la ronde."
On tour, "Montreynaud la folie", sac de collégien (Terrenoire)
L'article se fait l'écho des rumeurs. On dit qu'il oscille par grand vent, géant aux pieds d'argile, que son réservoir fuit. Et l'article d'expliquer que l'oscillation (qui pour certains prendrait des allures inquiétantes) "est tout à fait normale en raison de la hauteur de l'édifice" mais que son pied est fiché à huit mètres dans un sol rocheux. Quant au réservoir, il ne fuit pas. "Si l'eau en coule parfois, c'est tout simplement de l'eau de pluie qui s'écoule paisiblement par des gargouillis". L'alimentation de la ZUP provient d'un réservoir de 10 000 m3 situé au Jardin des plantes et dont l'eau est amenée, par une conduite de 600 mm, dans des réservoirs de 2000 m3 au pied de la colline. Une station de pompage refoule ensuite l'eau au château de la tour qui alimente à son tour la ZUP. Ce château, en béton armé, n'est pas collé à la tour mais en est désolidarisé. Son fût a 3,50 mètres de tour de taille et la vasque, à laquelle on peut accéder aussi par une échelle de 300 barreaux, 21 mètres de diamètre. Par la suite, une antenne, l'antenne de M'Radio, y sera plantée. Haute d'une dizaine de mètres, elle était fixée par des haubans. Différents émetteurs d'entreprises de télécommunication viendront la rejoindre.
Concernant les appartements, dès 1974, évoquant une "psychose de la tour", Loire Matin écrit que seulement 20 logements ont trouvé preneur. " Avec les difficultés sociales qui apparaissent dans les grands ensembles au début des années 80, la commercialisation devient difficile: 40 logements restent invendus", indique la Ville de Saint-Etienne. Loire Matin encore, dans un article de 1987 - la CIVSE ayant depuis déposé le bilan - revient sur le cas de cette "tour infernale (...) droite comme un i (...) symbole de tout un quartier" et l' "une des premières visions que l'on a de Saint-Etienne". Les prix sont certes attractifs mais "de plus en plus de gens désirent, s'ils doivent acheter, posséder une maison bien à eux". Ils fuient les grands ensembles. Qui plus est au coeur d'un quartier qui jouit d'une mauvaise réputation.
voir le Projet de Marc Chopy youtu.be/OoIP7yLHOQM
Un autre article, de 1995, indique qu'une dizaine d'appartements sont en vente et qu'un F3 coûte moins de 100 000 francs. Quelques années auparavant, un nombre important d'appartements inoccupés avaient été rachetés et transformés en studios. Gérés par une SCI, ils furent loués à des personnes âgées, accompagnée par une association, "Age France", à une population en proie à des problèmes sociaux ou de santé mais dont l'état ne nécessitait pas d'hospitalisation totale. " La présence de ces locataires ne semble pas du meilleur goût aux yeux de certains copropriétaires", relevait le journaliste. On retrouve ces locataires cinq ans plus tard dans un article intitulé "Les oubliés de la tour". Une soixantaine d'hommes et de femmes "de tous âges, soit handicapés mentaux, soit physique (...) certains placés ici par l'hôpital de Saint-Jean-Bonnefonds" et secourus par le Secours catholique, vivent alors dans la tour. C'est aussi à cette époque que l'artiste Albert-Louis Chanut avait son atelier au pied de l'immeuble.
Le sort de la tour se joua dans les années 2000. A l'aube du XXIe siècle, le 30 décembre 2000, un incendie se déclare dans un de ses étages, mettant en évidence des problèmes de sécurité. De 2001 à 2003, une commission de plan de sauvegarde valide le scénario de démolition, inscrit dans la convention ANRU en avril 2005. Le rachat des logements et le relogement des locataires débute cette même année, pour s'achever en 2009. Il restait deux familles en 2008
En février 2009, lors d'un conseil municipal, l'adjoint à l'urbanisme déclarait: " La destruction de la fonction d'habitation de la tour est un point acté sur lequel nous ne reviendrons pas. Cette tour n'a plus vocation à être habitée. Cela passe donc forcément par une démolition au moins partielle. Ce principe étant posé, faut-il détruire la structure de la tour ou, au contraire, essayer de trouver une solution pour intégrer sa silhouette dans le paysage urbain ? J'ai déjà abordé la question à l'occasion d'un conseil municipal au mois de juin. Nous avions précisé que la tour de Montreynaud constitue un édifice marquant dans le paysage urbain de Saint-Etienne. C'est un point de repère pour celles et ceux qui habitent Montreynaud, mais aussi pour celles et ceux qui passent à Saint-Etienne. Elle est donc remarquée et remarquable par l'ensemble des personnes que nous côtoyons, qu'il s'agisse de simples passants, d'habitants de Saint-Etienne ou d'urbanistes de renom. Il est important de préciser que nous ne prendrons pas seuls la décision. Nous allons sans doute aboutir à deux possibilités : une destruction totale de cet édifice ou une destruction partielle. Dans tous les cas, il sera mené un travail de concertation par M. Messad, en qualité d'élu référent du quartier, et par Mme Perroux, en qualité d'adjointe sur les questions de démocratie participative. C'est donc par une consultation des habitants de Montreynaud que nous trancherons sur la base de deux projets qui seront présentés et chiffrées.Toutes ces questions seront tranchées à l'été 2009. Par ailleurs, puisque vous citez mes propos, je voudrais les contextualiser et citer M. le Maire qui était intervenu au même moment et qui disait : « Nous pensons qu'il faut imaginer, à la place de la tour, un espace qui fasse le plus grand consensus avec les habitants, qui marque une évolution, un renouvellement du quartier ». C'est là un point extrêmement important. Il n'est pas contradictoire d'envisager une mutation du quartier et que cette tour ne soit plus habitée, avec l'idée consistant à en conserver une trace sous une forme ou sous une autre, en conservant sa silhouette ou en envisageant un oeuvre d'art se substituant à cet édifice..."Implosion Tour Plein Ciel Montreynaud Saint-Etienne
www.youtube.com/watch?v=6afw_e4s1-Y - www.forez-info.com/encyclopedie/traverses/21202-on-tour-m... -
La tour Plein Ciel à Montreynaud a été démolie le jeudi 24 novembre 2011 à 10h45. youtu.be/ietu6yPB5KQ - Mascovich & la tour de Montreynaud www.youtube.com/watch?v=p7Zmwn224XE -Travaux dalle du Forum à Montreynaud Saint-Etienne www.youtube.com/watch?v=0WaFbrBEfU4 & içi www.youtube.com/watch?v=aHnT_I5dEyI - et fr3 là www.youtube.com/watch?v=hCsXNOMRWW4 -
@ LES PRESSES
St-Etienne-Montreynaud, Historique de la Zup,
1954 et 1965 : Saint-Etienne, ravagée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, et surnommée "capitale des taudis", est alors en manque de logements (50% de la population vit dans un logement de moins de 1 pièce !), tandis que sa population augmente d'année en année grâce aux activités industrielles. De ce fait, le premier projet (expérimental) de grands ensembles voit le jour : Beaulieu. Il fournit des dizaines de logements avec tout le confort moderne : c'est un succès.
En 1965, il faut toujours et encore plus de logements : le projet de la Muraille de Chine naît, avec 450 logements de créés (plus grande barre d'habitation d'Europe !). Cette barre est finalement dynamitée le 27 mai 2000 (voir vidéo sur YouTube).
Années 1970 : Saint-Etienne est toujours en manque de logements, certains des immeubles du XIXe siècle étant vétustes. Un énorme projet voit lui aussi le jour : Montreynaud, sur la colline éponyme du nord-est de la ville, encore vierge (on y chassait même !). 22 000 prsonnes peuvent alors être logées dans ces nouveaux grands ensembles. L'architecte Raymond Martin dessine les plans de la majorité des bâtiments, dont ceux de la tour Plein Ciel. La construction débute, la tour est achevée en 1972. Cette dernière surplombe désormais le bassin stéphanois du haut de ses 63 m (92 avec l'antenne). Les appartements sont plutôt grands, de nombreux cadres emménagent dedans. Néanmoins, le choc pétrolier de 1973 a un effet notoire : 45 % des logements ne sont pas vendus.
Au fil des années, le quartier prend mauvaise image, les habitants de la tour et des barres qui en ont les moyens quittent le quartier.
30 décembre 2000 : un incendie se déclare au 11e étage, les pompiers montreront par la suite certaines anomalies dans le bâtiment. La tour se dépeuple peu à peu.
2002 : première évocation de la possible démolition de la Tour, symbole du quartier, qui n'est plus rentable et vétuste.
La démolition est prévue pour 2008.
27 juin 2009 : la nouvelle municipalité décide d'un référendum auprès des habitants du quartier, pour décider de l'avenir de la Tour. De nombreux projets sont évoqués, bien sûr la démolition, mais aussi la transformation en oeuvre d'art, la création d'un restaurant panoramique et même d'un hôtel de police. 73% des personnes ayant voté décident de la démolir : le destin de la Tour Plein Ciel est désormais scellé ...
2009-2011 : la Tour est démantelée et surtout désamiantée.
24 novembre 2011 : à 10h47, la Tour Plein Ciel est foudroyée devant 1000 personnes environ (vidéo disponible sur YouTube). Elle s'effondre, avec sa célèbre coupole tout en élégance en quelques secondes. Puis, elle sert de terrain d'entraînement à 120 pompiers du département, comme lors d'un séisme. Maintenant, l'emplacement de la Tour est un espace vert.
Particularités de cette Tour :
- Visible de quasiment tout le territoire stéphanois
- Sa coupole sur le toit qui n'est ni une soucoupe volante ni un le lieu de tournage de Rencontres du 3e type ;)
Une matinée pour tourner une page, celle de quarante ans d'histoire. Une histoire pour la tour Plein Ciel et ses 18 étages perchés sur la colline de Montreynaud, à Saint-Etienne. Drôle d'histoire.
En 1970 elle est construite par l’architecte Raymond Martin comme une tour de Babel un peu pharaonique qui doit symboliser le renouveau de la ville noire. Mais l’édifice tombe rapidement en désuétude. Il faudra attendre 2009 et un référendum pour officialiser sa destruction. Des histoires pour les habitants de Montreynaud, qui pour certains sont nés et ont grandi à l’ombre de cette tour et de son château d’eau. « Un bol de couscous qui nous rappelait qu’ici c’était chez nous », témoigne joliment Sarah, agrippée au bras de son amie, qui ne cache pas son émotion alors que la tour est sur le point d’être démolie. Elles évoquent leurs souvenirs d’enfance. « Pour nous c’était plus qu’un monument. On passait tout notre temps dans cette tour quand on était petites. Le dentiste, le docteur, les chasses à l’homme… C’était aussi un point de repère, c’était le charme de Montreynaud. »
Pour Imane, 22 ans, « c’est le symbole de Montreynaud qui disparaît. Quand on était à Saint-Etienne, on se repérait grâce à la tour. C’était le seul quartier qui ait un symbole très visible. » A l’intérieur du gymnase Gounod, c’est l’effervescence. 650 personnes, habitant les bâtiments voisins, ont été évacuées le matin même. Elles regagneront leurs logements aux alentours de midi. En attendant, on boit un café, on mange des croissants, on échange sur ce qui apparaît à tous comme un « événement ». La démolition de la tour Plein Ciel n’est pas loin de concurrencer en termes de popularité une rencontre de l’ASSE, à tel point que la Ville a installé un écran géant dans le gymnase afin de savourer au plus près le spectacle. Les images sont rediffusées en boucle. Le film défile au ralenti. Celui de cette tour qui s’effondre en une poignée de secondes, laissant derrière elle un grand nuage de fumée et des tonnes de gravats.
Un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier
Plus loin un groupe de jeunes garçons s’emportent : « Pourquoi ils démolissent la tour, c’est pas bien ! C’est depuis qu’on est né qu’on la connaît, c’est notre emblème, notre symbole ! Elle est grande en plus, 65 m de haut ! Mais qu’est-ce qu’ils vont faire à la place ? Un parc ? Mais ils vont tout laisser pourrir. A Montreynaud, à chaque fois qu’ils mettent un parc il est pété ! ». Dans ce quartier à forte mixité sociale, où l’on ne manie pas la langue de bois, quelques rares habitants font figure d’exception, et se réjouissent : « Elle tombait en morceaux, c’était pitoyable, lâche G. Je ne comprends pas quand j’entends parler d’emblème, de symbole. Quel emblème ? C’était un immeuble insalubre. Depuis 29 ans, on a vue sur cette tour depuis notre salon. Je peux vous dire que ces derniers temps on ne se sentait pas en sécurité. » Pour G., la démolition de la tour Plein ciel peut participer d’un futur embellissement de Montreynaud.
C’est un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier, comme le souligne Pascal Martin Gousset, directeur général adjoint de l’Anru (Agence nationale de la rénovation urbaine). « L’enjeu ce n’est pas la démolition d’un bâtiment mais la reconstruction d’un quartier. Cette forme de bâtiment sur un site excentré n’était pas forcément adaptée à la demande. 40 logements n’ont jamais été vendus sur les 90. Or lorsqu’un immeuble ne correspond plus à une demande, il ne faut pas s’acharner. » Pour Pascal Martin Gousset, ni la transformation de la tour en objet d’art urbain ni sa rénovation n’ont été sérieusement envisagées. « Il y a un attachement psychologique qui est humain mais il faut vivre avec son temps. La rénovation aurait coûté trop cher. » La restructuration de Montreynaud devrait se poursuivre conformément aux plans de l’Anru. Le coût global de la rénovation urbaine sur le quartier se porte à 106 M€.
Mémoire2cité - A l'état initiale MONTREYNAUD devait etre Gigantesque , le projet complet ne çe fera pas ^^ c'etait la même chose pour Bergson du gigantisme à tout va , le saviez vous? moi oui ;) La tour plein ciel à Montreynaud va être détruite jeudi. Les habitants de Montreynaud parlent de leur quartier et de cette destruction entre nostalgie et soulagement içi en video www.dailymotion.com/video/xmiwfk
À partir de l’analyse de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne, Rachid Kaddour montre que certaines tours de grands ensembles peuvent faire l’objet d’un système de représentations plus complexes que celui, dévalorisant, présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine. L’image de la tour est en France encore fortement attachée à celle du logement populaire, du fait notamment de la présence de ce type d’édifice dans les grands ensembles. Or, si l’on parle des tours d’habitat populaire depuis 2003, c’est essentiellement à propos des démolitions : l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) incite les bailleurs à détruire prioritairement dans les zones urbaines sensibles les immeubles les plus imposants, dont les tours les plus hautes. Mais l’image négative du « problème des banlieues » et de ses dysfonctionnements est-elle la seule associée aux tours d’habitat populaire ? Ne tend-elle pas à laisser dans l’ombre d’autres représentations attachées à ces édifices ?
Une réflexion sur la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne est, sur ces points, riche d’enseignements. Tenant une place prépondérante dans le paysage stéphanois, emblématique de l’image des grands ensembles, cette tour édifiée en 1972 est démolie en 2011. La constitution et l’analyse d’un corpus d’une dizaine d’images promotionnelles et artistiques (films, photographies de communication) la mettant en scène permet d’en établir une chronique. Cette dernière met en évidence un système de représentations complexe : tout au long de ses quarante ans d’histoire, l’édifice est en effet perçu comme symbole de modernité, emblème de grand ensemble en difficulté et monument dans le paysage stéphanois. Ces deux dernières représentations, l’une stigmatisée, l’autre valorisée, coexistent même lors des dernières années de la vie de l’édifice. Dans toutes ces représentations différenciées et concurrentes, la verticalité de l’édifice tient un rôle essentiel.
Acte 1 : la tour Plein-Ciel, symbole de modernité
L’image la plus ancienne identifiée date de 1970. Il s’agit d’un cliché de la maquette de la zone à urbaniser en priorité (ZUP) de Montreynaud, pris sur le stand de l’exposition « Saint-Étienne demain » de la Foire économique. Cette exposition vante les grandes opérations d’urbanisme en cours dans la ville, et vise à montrer « les transformations de la cité et son nouveau visage », afin de rompre avec la « légende de ville noire, industrielle et fixée dans le XIXe siècle » [1]. L’exposition fait partie d’une communication orchestrée par le maire Michel Durafour (1964‑1977). À partir de 1973, les reportages photographiques ou les films [2] mettent à l’honneur Montreynaud (jusqu’à 4 400 logements prévus) et en particulier sa tour Plein-Ciel (par l’architecte Raymond Martin), avec sa verticalité (18 niveaux), le château d’eau qui la coiffe et sa situation en rupture avec la ville ancienne. À Saint-Étienne comme ailleurs, les raisons de la réalisation de constructions si modernes durant les Trente Glorieuses relèvent en partie de la réponse donnée à la crise du logement et de la réorganisation industrielle du pays (fixation de la main-d’œuvre, industrialisation du BTP). Mais il faut aussi y voir la traduction physique d’un projet sociopolitique moderne porté par un État centralisateur et des pouvoirs publics puissants (Tomas et al. 2003 ; Dufaux et Fourcaut 2004 ; Veschambre 2011). Le pays est alors dans une période où les aspirations et idéologies portent vers la construction d’une nouvelle ère urbaine, avec ses ambitions (le bien-être, l’hygiène…), et en rupture avec les difficultés d’alors (le taudis, la maladie, l’individualisme…). Le logement, jusqu’ici inconfortable et insuffisant, devient l’un des axes majeurs d’intervention : plus de huit millions d’unités sont construites durant la période.
La forme de ces logements se doit d’être aussi moderne que le projet. De grands noms et une nouvelle génération d’architectes sont mobilisés. Ceux-ci dessinent des formes géométriques épurées et, dans les opérations importantes, les évolutions techniques leur permettent de multiplier les signaux que sont les longues barres ou hautes tours autour desquelles se structurent les autres immeubles.
Saint-Étienne, ville industrielle durement frappée par la crise du logement, est exemplaire du mouvement. Les grands ensembles s’y multiplient. Implantés sur des sommets de collines aux entrées de la ville, ils doivent signifier le renouveau. Montreynaud, « nouvelle petite ville à part entière » [3], joue de ce point de vue un rôle clé. Sa tour, en sommet de colline et dont le château d’eau est illuminé la nuit, en est l’emblème, un « symbole de la modernité » [4]. La tour doit son nom au fait de proposer « des appartements en plein-ciel » [5], et l’on peut voir dans cette dénomination une valorisation de la verticalité, à la fois comme source d’oxygène et de lumière, mais aussi comme signal urbain.
Acte 2 : la tour Plein-Ciel, symbole d’un grand ensemble en difficulté
Si l’on classe chronologiquement le corpus d’images identifiées, la tour Plein-Ciel ressurgit significativement dans les champs de la communication institutionnelle et des arts au tournant des années 2000‑2010. Dans la littérature, l’intrigue de la saga Les Sauvages de Sabri Louatah débute à Saint-Étienne, et la tour Plein-Ciel en est un cadre important :
« La tour Plein-Ciel se dressait avec une majesté sinistre au sommet de la colline de Montreynaud […]. À l’aube du XXIe siècle, sa démolition avait été plébiscitée par les riverains […]. La célèbre tour au bol était visible depuis la gare en arrivant de Lyon, et beaucoup de Stéphanois la considéraient […] comme le point doublement culminant de la ville : du haut de ses soixante-quatre mètres qui dominaient les six autres collines mais aussi en tant qu’emblème, d’un désastre urbain éclatant et d’une ville résignée à la désindustrialisation » (Louatah 2011, p. 89).
Cette description exprime bien la situation dans laquelle la tour se trouve à la rédaction du roman : en attente de démolition. En 2011, les photographies de Pierre Grasset (voir un exemple ci-dessous), missionné par la ville, montrent l’édifice moribond. Comment la tour Plein-Ciel a-t-elle pu passer de symbole de modernité à « emblème d’un désastre urbain » condamné à la démolition ? Tout d’abord, une partie des équipements de la ZUP et la moitié seulement des logements sont réalisés, du fait de prévisions démographiques non atteintes (Vant 1981 ; Tomas et al. 2003). L’inachèvement accentue les désagréments de la situation à six kilomètres du centre, derrière des infrastructures lourdes. Ensuite, tout au long des années 1980 et 1990, la population de Montreynaud se paupérise (départ des plus aisés vers la propriété, montée du chômage) et « s’ethnicise », avec pour effet, suivant des mécanismes analysés ailleurs (Tissot 2003 ; Masclet 2005), que le regard porté sur elle change : dans les discours politiques et la presse, Montreynaud acquiert l’image d’un quartier dangereux. Dès lors, le quartier entre dans les réhabilitations puis la rénovation [6], mais sans effet important sur la vacance, la pauvreté, l’échec scolaire, la délinquance ou les discriminations. Pour de nombreux Stéphanois, il devient un « là‑haut » [7] relégué.
La tour devient le symptôme visible de cette dégradation. Des rumeurs se diffusent dès les années 1970 sur sa stabilité et l’isolation du château d’eau [8]. Dix ans après sa livraison, seuls 50 des 90 appartements sont vendus. Cette vacance conduit à l’aménagement d’un « foyer de logements » pour personnes dépendantes psychiatriques qui accentue l’image d’un quartier de relégation. La gestion difficile du foyer et les problèmes financiers d’une partie des propriétaires amènent à classer la copropriété comme « fragile » en 2002. Une étude indique que la démolition « aurait un impact positif sur la requalification du parc de logements du quartier et permettrait également de promouvoir un changement d’image du site » [9]. Le dernier habitant est relogé fin 2008.
Acte 3 : la tour Plein-Ciel, monument symbole de Saint-Étienne
D’autres images du corpus indiquent toutefois que, à partir des années 2000, l’image stigmatisée de la tour Plein-Ciel comme emblème d’un grand ensemble en difficulté entre en tension avec une autre image plus valorisante d’édifice symbole de Saint-Étienne. En en faisant l’un des théâtres stéphanois de sa saga, Sabri Louatah reconnaît à la tour Plein-Ciel une place particulière dans la ville. Cette représentation se retrouve, de manière beaucoup plus consciente et militante, dans d’autres productions artistiques durant les années 2000. La tour est notamment représentée sur les affiches du festival Gaga Jazz. Si le festival se veut d’ampleur régionale, son nom montre un ancrage stéphanois – le « gaga » désigne le parler local. Le choix d’identité visuelle va dans le même sens : il s’agit « d’utiliser l’image d’un bâtiment symbole à Saint-Étienne » [10]. Pour les graphistes, la tour s’impose, parce qu’elle est « un monument connu de tous les Stéphanois ». Un monument qui a les honneurs d’une carte postale en 1987 [11], et qui, comme il se doit, est abondamment photographié. Jacques Prud’homme, par exemple, la montre sur plusieurs sténopés visibles sur son blog [12]. Pour lui aussi, la tour est l’un des « symboles de Saint-Étienne ». Pourquoi la tour Plein-Ciel a-t-elle pu être ainsi considérée comme « un monument ancré dans le paysage stéphanois » [13] ? La combinaison peut-être unique en France d’une tour d’habitation à un château d’eau en fait un édifice singulier. Couplée avec son implantation en sommet de colline, cette singularité fait de la tour un point de repère important pour les Stéphanois, mais aussi pour les nombreux supporters de l’AS Saint-Étienne qui se rendent au stade, dont elle est voisine. D’ailleurs, la tour est utilisée comme édifice emblème de la ville sur au moins un autocollant et un tifo de supporters, aux côtés des symboles miniers (chevalement, « crassiers ») et du stade Geoffroy-Guichard.
Cette représentation faisant de la tour un « monument » aurait pu sauver l’édifice, suivant un mécanisme, classique dans l’histoire du patrimoine, de défense devant une menace de démolition. De nombreux Stéphanois réagissent, et, pour l’association Gaga Jazz, « les affiches et flyers invitant les Stéphanois aux concerts de jazz font aussi office d’actes de revendication pour la conservation ». La nouvelle équipe municipale socialiste de Maurice Vincent, élue en 2008, reconnaît que la tour « représente un symbole » [14]. Elle soumet en 2010 au vote des habitants de Montreynaud deux possibilités : développer la valeur et la fonction de repère de la tour en la transformant en « symbole artistique de la ville de Saint-Étienne » [15] via l’intervention d’un plasticien, ou bien la démolir et aménager un parc : 71 % des votants se prononcent pour la démolition, soit 230 personnes sur les 318 votants. Les défenseurs de la conservation expriment un double regret : l’ouverture du vote aux seuls habitants de Montreynaud, et la très faible mobilisation de ces derniers.
La démolition de la tour a lieu le 24 novembre 2011. Son foudroyage la met une dernière fois sous les projecteurs des nombreux appareils audiovisuels présents. Les images produites s’ajoutent à celles existantes, et constituent autant de traces d’un immeuble dont il n’en reste plus aucune sur le terrain.
Cette fin dramatique donne à cette chronique des allures de représentation théâtrale, en trois actes : naissance puis mort de l’édifice, avec un ultime soubresaut sous la forme d’une tentative vaine de sauvetage au nom du patrimoine. C’est une troisième définition du terme de représentation qui est mobilisée dans cette conclusion. Ce sont en effet des représentations, en images et en mots, qui ont permis de constituer cette chronique de la tour. Cette dernière révèle que trois représentations mentales sont associées à l’édifice et à sa verticalité : pour la puissance publique ayant commandé sa réalisation et pour les premiers résidents, la tour est un symbole de modernité ; pour une partie des Stéphanois, mais aussi pour les acteurs ayant décidé sa démolition, elle est l’emblème d’un grand ensemble stigmatisé ; et enfin, pour d’autres Stéphanois, habitants de Montreynaud ou artistes entre autres, la tour est un objet phare et patrimonial dans le paysage de Saint-Étienne.
Aux côtés, par exemple, de la Tour panoramique à la Duchère (à Lyon), qui a été profondément rénovée, cette mise en évidence de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel permet d’expliciter que la verticalité dont nos villes ont hérité, tout du moins celle présente dans les grands ensembles, fait l’objet d’un système de représentations complexe et en tout cas plus varié que celui présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine.
Bibliographie
Dufaux, F. et Fourcaut A. (dir.). 2004. Le Monde des grands ensembles, Paris : Créaphis.
Louatah, S. 2011. Les Sauvages, tome 1, Paris : Flammarion–Versilio.
Masclet, O. 2005. « Du “bastion” au “ghetto”, le communisme municipal en butte à l’immigration », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 159, p. 10‑25.
Tissot, S. 2003. « De l’emblème au “problème”, histoire des grands ensembles dans une ville communiste », Les Annales de la recherche urbaines, n° 93, p. 123‑129.
Tomas, F., Blanc, J.-N. et Bonilla, M. 2003. Les Grands Ensembles, une histoire qui continue, Saint-Étienne : Publications de l’université de Saint-Étienne.
Vant, A. 1981. Imagerie et urbanisation, recherches sur l’exemple stéphanois, Saint-Étienne : Centre d’études foréziennes.
Veschambre, V. 2011. « La rénovation urbaine dans les grands ensembles : de la monumentalité à la banalité ? », in Iosa, I. et Gravari-Barbas, M. (dir.), Monumentalité(s) urbaine(s) aux XIXe et XXe siècles. Sens, formes et enjeux urbains, Paris : L’Harmattan, p. 193‑206.
Notes
[1] Extraits tirés du film Saint-Étienne, on en parle (Atlantic Film, 1970) associé à l’exposition.
[2] Dont Les grands travaux à Saint-Étienne, ville de Saint-Étienne, 1974.
[3] Brochure publicitaire Montreynaud, Saint-Étienne, résidence les Hellènes, non daté.
[4] Propos tenus par un habitant installé dès l’époque.
[5] Brochure publicitaire Des appartements en plein-ciel. La tour de Montreynaud, non daté.
[6] Avec, dans un premier temps, le grand projet de ville (GPV) en 2001, puis la convention avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) en 2005.
[7] Expression régulièrement entendue lors des entretiens.
[8] « Le château d’eau : mille m³ qui ne fuiront pas », La Tribune, 17 novembre 1978, p. 14.
[9] Lettre d’information aux habitants de Montreynaud, ville de Saint-Étienne, mai 2003.
[10] Entretien avec Damien et Sébastien Murat (DMS photo), graphistes.
[11] « Saint-Étienne – le quartier de Montreynaud », en dépôt aux archives municipales de Saint-Étienne, réf. : 2FI icono 4401.
[12] Voir aussi le blog participatif 42 Yeux : 42yeux.over-blog.com/categorie-11117393.html.
[13] Source : « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », La Tribune–Le Progrès, 4 février 2009, p. 11.
[14] Propos de l’adjoint à l’urbanisme, « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », op. cit., p. 11.
@ FOREZ INFOS : Le 24 novembre 2011, à 10h45, le célèbre immeuble "Plein Ciel" de Montreynaud, qualifié tour à tour de tour-signal, phare de Saint-Etienne, tour de Babel et tour infernale a été foudroyé. Trois points d'observation étaient proposés pour ne rien manquer du "pestacle": rue Gounod, rue Bizet et sur le parking du centre commercial où une foule considérable s'était pressée, armée de portables et d'appareils photos pour immortaliser cet événement "exceptionnel". De nombreux policiers, pompiers, CRS et volontaires de la Sécurité Civile avaient été déployés pour sécuriser le périmètre. Au total, environ 300 personnes. Un hélicoptère survolait la colline. Un premier coup de sirène, à 10 minutes du tir, a retenti puis trois autres, brefs, et enfin le compte à rebours de cinq secondes suivi d'un grand "boom" et d'un nuage de poussière. Le chantier de démolition, confié au groupement GINGER CEBTP Démolition / Arnaud Démolition, avait débuté en juin 2010. Après la phase de désamiantage, les matériaux de l'immeuble (bois, béton, ferraille...) avaient été recyclés puis les murs porteurs affaiblis et percés pour accueillir les charges explosives. Le jour du tir, des bâches de protection avaient été disposées, ainsi que des boudins remplis d'eau pour atténuer la dispersion des poussières. A l'espace Gounod, qui accueillait les personnes évacuées dès 8h du périmètre de sécurité, la régie de quartier, l'AGEF, le collège Marc Seguin proposaient des expositions et diverses animations. L'ambiance était folklorique. Maurice Vincent, accompagné de la préfète de la Loire, Fabienne Buccio, et Pascal Martin-Gousset, Directeur Général Adjoint de l'ANRU, s'est exprimé devant un mur de graffitis haut en couleur sur lequel on pouvait lire "Morice tu vas trop loin" (sic), "Moreno en force" (sic) ou encore "Morice tu nous enlève une partie de notre enfance (sic)".
" Je suis parfaitement conscient que cette destruction renvoie à l'enfance, à la jeunesse pour certains des habitants et que ce n'est pas forcément un moment gai", a déclaré le sénateur-maire. Mais de souligner: "C'est de la responsabilité politique que j'assume que d'indiquer la direction de ce qui nous paraît être l'intérêt général."
A la place, il est prévu un espace vert avec des jeux pour enfants et un belvédère. Les premières esquisses du projet doivent être présentées au premier semestre 2012. Rappelons que les habitants du quartier - et seulement eux - avaient été invités le 27 juin 2009 à se prononcer sur le devenir de la tour. L'option de la démolition avait été retenue par 73% des 319 votants. " L'espace public à créer le sera avec la participation des usagers", soulignaient à l'époque M. Vincent et F. Pigeon, son adjoint à l'urbanisme. Ce vieux sage venu en bus, qui regrettait d'avoir manqué la démolition de la Muraille de Chine, nous avait dit simplement: " Il vaut mieux voir ça qu'un tremblement de terre." Et une jeune fille du quartier, inénarrable : " La vérité ! ça fait un trou maintenant. On dirait qu'ils nous ont enlevé une dent !"
L' architecte de l'immeuble "Plein Ciel" fut Raymond Martin, également architecte en chef de la Zone à Urbaniser en Priorité de Montreynaud/Nord-Est et Stéphanois . Celle-ci avait été créée par un arrêté ministériel le 11 mars 1966. Sur 138 hectares, afin de rééquilibrer la ville au nord et prendre le relais du grand ensemble Beaulieu-La Métare, il était prévu initialement d'y accueillir de 13 à 15 000 habitants. Le programme portait sur la création de 3300 logements dont 300 à 500 maisons individuelles. Les logements restants, collectifs, étant composés d'immeubles en copropriété et, pour les deux tiers, d'HLM. voir sur la toile d'un tifo, stade Geoffroy Guichard.
L'aménagement fut concédé fin 1967 à la Société d'Economie Mixte d'Aménagement de Saint-Etienne (SEMASET), initiée en 1963 (municipalité Fraissinette) et constituée en 1965 (municipalité Durafour). En 1970, la SEMSET ajoutait d'abord 600 logements supplémentaires. Peu à peu, le programme de la ZUP fut porté à 4400 logements. Il prévoit aussi de nombreux équipements tels que crèche et halte-garderies, gymnases, centre social et centres commerciaux, deux collèges, huit groupes scolaires. Dans un entretien accordé au Dauphiné Libéré (7 août 1967), Martin expliquait vouloir créer à Montreynaud "une sorte de petite ville agréable à habiter, plutôt qu'un quartier excentré sans âme", avec des "magasins littéralement noyés dans la verdure" et des "voitures qui rouleront sur des rampes souterraines" ! Il indiquait que les travaux allaient débuter en 68 et durer 6 six ans. " Nous commencerons par le plateau central qui comportera 1800 logements répartis dans des immeubles relativement peu élevés, la plupart de 5 ou 6 étages, et une tour pour donner la ligne verticale."
S'agit-il de LA tour ou de cet autre immeuble, baptisé "Les Héllènes" sur un prospectus de l'époque, futur "Le Palatin", près d'un forum digne de l'Atlantide ? Les travaux, en tout cas, ne débutèrent vraiment, semble-t-il, qu'en 1970 d'après un mémoire consultable aux archives municipales (fonds de l'association "Vitrine du quartier" de Montreynaud). On y lit aussi, à travers le témoignage d'un ouvrier qui travailla sur les premiers immeubles, que le premier en date aurait été la tour "Plein Ciel" elle -même. Ce qui lui vaudrait bien son appellation de "tour-signal" qu'on retrouve dans divers documents. Mais qui interroge. D'après la brochure publiée par la Ville de Saint-Etienne à l'occasion de la démolition, sa construction n'aurait démarré qu'en 1972. Le problème, c'est que s'il existe une masse considérable de documentation sur la ZUP, on a trouvé à ce jour peu de choses sur la tour elle-même, à moins d'avoir mal cherché. Elle aurait été inaugurée en 1974 par la CIVSE, le promoteur, mais sans avoir la date exacte, nos recherches dans la presse locale, au hasard, n'ont rien donné. Il y a peut-être une explication. Le château d'eau aurait été construit d'abord et les habitations ensuite.
voir les Flyers de l'association "Gaga Jazz"
Le mémoire en question précise que Montreynaud devait bénéficier d'une "révolution technologique", à savoir la construction par éléments, le préfabriqué, plus rapide et rentable, les éléments d'immeuble étant désormais construits en usine à Andrézieux... Reste que d'après François Tomas, fin 1972, 1897 logements seulement, pour n'en rester qu'aux logements, avaient été construits, et 2839 en 1977 (La création de la ZUP de Montreynaud, chronique d'un échec, in Les grands ensembles, une histoire qui continue, PUSE 2003). On renvoie le lecteur qui voudrait en savoir plus sur l'histoire de la ZUP, ses déboires, la crise économique, l'aménagement de Saint-Saens et Chabrier (1981), à cet ouvrage, à André Vant (La politique urbaine stéphanoise), aux archives, de la SEMASET notamment, et à la presse, de l'année 74 en particulier.
Ce qui nous intéresse, c'est la tour, photographiée un nombre incalculable de fois. Le mémoire, toujours (le nom de l'auteur et l'année de rédaction nous sont inconnus), évoque des rumeurs, à son sujet, dès ses premières années : "On sait que le côté spectaculaire des travaux de Montreynaud alimente les rumeurs, voire les peurs collectives.... La Tour Arc-en-Ciel (sic) s'enfonce... La vasque fuit et inonde les habitants... Face à ces bruits, certains disent que ce n'est vrai, d'autres que c'est faux et qu'il ne faut pas y croire. Mais il y a parfois des vérités intermédiaires, du moins des indices réels qui donnent à penser... Ainsi, il y a bien eu des infiltrations mais seulement à proximité des réservoirs intermédiaires à édifiés au pied de la tour. De l'eau de ruissellement risquait d'atteindre les conteneurs d'eau potable et les transformateurs électriques. La Ville assigne les entreprises en malfaçon devant le tribunal administratif de Lyon en octobre 1975. Des experts sont désignés et l'affaire se termine par un procès-verbal de conciliation prévoyant le partage des travaux de remise en état, qui s'élèvent à 66000 francs, entre l'entreprise générale et l'entreprise de maçonnerie."
voir le Graffiti, Restos du coeur, Chavanelle
Un article de 1978, paru dans La Tribune-Le Progrès, évoque le château d'eau, "cette belle oeuvre de la technique humaine (...) objet depuis sa naissance de la risée des gens". " Soixante-cinq mètres, 1000 m3 de contenance, le château d'eau de Montreynaud coiffant la tour de son dôme renversé s'élance orgueilleusement tout en haut de la colline, superbe perspective des temps modernes. Il rassemble à ses pieds, aux quatre points cardinaux le vaste océan de béton de toute la ZUP dont il est devenu un symbole face à l'agglomération stéphanoise. Le soir, illuminé, il brille tel un phare dans la nuit, accrochant les regards à plusieurs km à la ronde."
On tour, "Montreynaud la folie", sac de collégien (Terrenoire)
L'article se fait l'écho des rumeurs. On dit qu'il oscille par grand vent, géant aux pieds d'argile, que son réservoir fuit. Et l'article d'expliquer que l'oscillation (qui pour certains prendrait des allures inquiétantes) "est tout à fait normale en raison de la hauteur de l'édifice" mais que son pied est fiché à huit mètres dans un sol rocheux. Quant au réservoir, il ne fuit pas. "Si l'eau en coule parfois, c'est tout simplement de l'eau de pluie qui s'écoule paisiblement par des gargouillis". L'alimentation de la ZUP provient d'un réservoir de 10 000 m3 situé au Jardin des plantes et dont l'eau est amenée, par une conduite de 600 mm, dans des réservoirs de 2000 m3 au pied de la colline. Une station de pompage refoule ensuite l'eau au château de la tour qui alimente à son tour la ZUP. Ce château, en béton armé, n'est pas collé à la tour mais en est désolidarisé. Son fût a 3,50 mètres de tour de taille et la vasque, à laquelle on peut accéder aussi par une échelle de 300 barreaux, 21 mètres de diamètre. Par la suite, une antenne, l'antenne de M'Radio, y sera plantée. Haute d'une dizaine de mètres, elle était fixée par des haubans. Différents émetteurs d'entreprises de télécommunication viendront la rejoindre.
Concernant les appartements, dès 1974, évoquant une "psychose de la tour", Loire Matin écrit que seulement 20 logements ont trouvé preneur. " Avec les difficultés sociales qui apparaissent dans les grands ensembles au début des années 80, la commercialisation devient difficile: 40 logements restent invendus", indique la Ville de Saint-Etienne. Loire Matin encore, dans un article de 1987 - la CIVSE ayant depuis déposé le bilan - revient sur le cas de cette "tour infernale (...) droite comme un i (...) symbole de tout un quartier" et l' "une des premières visions que l'on a de Saint-Etienne". Les prix sont certes attractifs mais "de plus en plus de gens désirent, s'ils doivent acheter, posséder une maison bien à eux". Ils fuient les grands ensembles. Qui plus est au coeur d'un quartier qui jouit d'une mauvaise réputation.
voir le Projet de Marc Chopy youtu.be/OoIP7yLHOQM
Un autre article, de 1995, indique qu'une dizaine d'appartements sont en vente et qu'un F3 coûte moins de 100 000 francs. Quelques années auparavant, un nombre important d'appartements inoccupés avaient été rachetés et transformés en studios. Gérés par une SCI, ils furent loués à des personnes âgées, accompagnée par une association, "Age France", à une population en proie à des problèmes sociaux ou de santé mais dont l'état ne nécessitait pas d'hospitalisation totale. " La présence de ces locataires ne semble pas du meilleur goût aux yeux de certains copropriétaires", relevait le journaliste. On retrouve ces locataires cinq ans plus tard dans un article intitulé "Les oubliés de la tour". Une soixantaine d'hommes et de femmes "de tous âges, soit handicapés mentaux, soit physique (...) certains placés ici par l'hôpital de Saint-Jean-Bonnefonds" et secourus par le Secours catholique, vivent alors dans la tour. C'est aussi à cette époque que l'artiste Albert-Louis Chanut avait son atelier au pied de l'immeuble.
Le sort de la tour se joua dans les années 2000. A l'aube du XXIe siècle, le 30 décembre 2000, un incendie se déclare dans un de ses étages, mettant en évidence des problèmes de sécurité. De 2001 à 2003, une commission de plan de sauvegarde valide le scénario de démolition, inscrit dans la convention ANRU en avril 2005. Le rachat des logements et le relogement des locataires débute cette même année, pour s'achever en 2009. Il restait deux familles en 2008
En février 2009, lors d'un conseil municipal, l'adjoint à l'urbanisme déclarait: " La destruction de la fonction d'habitation de la tour est un point acté sur lequel nous ne reviendrons pas. Cette tour n'a plus vocation à être habitée. Cela passe donc forcément par une démolition au moins partielle. Ce principe étant posé, faut-il détruire la structure de la tour ou, au contraire, essayer de trouver une solution pour intégrer sa silhouette dans le paysage urbain ? J'ai déjà abordé la question à l'occasion d'un conseil municipal au mois de juin. Nous avions précisé que la tour de Montreynaud constitue un édifice marquant dans le paysage urbain de Saint-Etienne. C'est un point de repère pour celles et ceux qui habitent Montreynaud, mais aussi pour celles et ceux qui passent à Saint-Etienne. Elle est donc remarquée et remarquable par l'ensemble des personnes que nous côtoyons, qu'il s'agisse de simples passants, d'habitants de Saint-Etienne ou d'urbanistes de renom. Il est important de préciser que nous ne prendrons pas seuls la décision. Nous allons sans doute aboutir à deux possibilités : une destruction totale de cet édifice ou une destruction partielle. Dans tous les cas, il sera mené un travail de concertation par M. Messad, en qualité d'élu référent du quartier, et par Mme Perroux, en qualité d'adjointe sur les questions de démocratie participative. C'est donc par une consultation des habitants de Montreynaud que nous trancherons sur la base de deux projets qui seront présentés et chiffrées.Toutes ces questions seront tranchées à l'été 2009. Par ailleurs, puisque vous citez mes propos, je voudrais les contextualiser et citer M. le Maire qui était intervenu au même moment et qui disait : « Nous pensons qu'il faut imaginer, à la place de la tour, un espace qui fasse le plus grand consensus avec les habitants, qui marque une évolution, un renouvellement du quartier ». C'est là un point extrêmement important. Il n'est pas contradictoire d'envisager une mutation du quartier et que cette tour ne soit plus habitée, avec l'idée consistant à en conserver une trace sous une forme ou sous une autre, en conservant sa silhouette ou en envisageant un oeuvre d'art se substituant à cet édifice..."Implosion Tour Plein Ciel Montreynaud Saint-Etienne
www.youtube.com/watch?v=6afw_e4s1-Y - www.forez-info.com/encyclopedie/traverses/21202-on-tour-m... -
La tour Plein Ciel à Montreynaud a été démolie le jeudi 24 novembre 2011 à 10h45. youtu.be/ietu6yPB5KQ - Mascovich & la tour de Montreynaud www.youtube.com/watch?v=p7Zmwn224XE -Travaux dalle du Forum à Montreynaud Saint-Etienne www.youtube.com/watch?v=0WaFbrBEfU4 & içi www.youtube.com/watch?v=aHnT_I5dEyI - et fr3 là www.youtube.com/watch?v=hCsXNOMRWW4 -
@ LES PRESSES
St-Etienne-Montreynaud, Historique de la Zup,
1954 et 1965 : Saint-Etienne, ravagée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, et surnommée "capitale des taudis", est alors en manque de logements (50% de la population vit dans un logement de moins de 1 pièce !), tandis que sa population augmente d'année en année grâce aux activités industrielles. De ce fait, le premier projet (expérimental) de grands ensembles voit le jour : Beaulieu. Il fournit des dizaines de logements avec tout le confort moderne : c'est un succès.
En 1965, il faut toujours et encore plus de logements : le projet de la Muraille de Chine naît, avec 450 logements de créés (plus grande barre d'habitation d'Europe !). Cette barre est finalement dynamitée le 27 mai 2000 (voir vidéo sur YouTube).
Années 1970 : Saint-Etienne est toujours en manque de logements, certains des immeubles du XIXe siècle étant vétustes. Un énorme projet voit lui aussi le jour : Montreynaud, sur la colline éponyme du nord-est de la ville, encore vierge (on y chassait même !). 22 000 prsonnes peuvent alors être logées dans ces nouveaux grands ensembles. L'architecte Raymond Martin dessine les plans de la majorité des bâtiments, dont ceux de la tour Plein Ciel. La construction débute, la tour est achevée en 1972. Cette dernière surplombe désormais le bassin stéphanois du haut de ses 63 m (92 avec l'antenne). Les appartements sont plutôt grands, de nombreux cadres emménagent dedans. Néanmoins, le choc pétrolier de 1973 a un effet notoire : 45 % des logements ne sont pas vendus.
Au fil des années, le quartier prend mauvaise image, les habitants de la tour et des barres qui en ont les moyens quittent le quartier.
30 décembre 2000 : un incendie se déclare au 11e étage, les pompiers montreront par la suite certaines anomalies dans le bâtiment. La tour se dépeuple peu à peu.
2002 : première évocation de la possible démolition de la Tour, symbole du quartier, qui n'est plus rentable et vétuste.
La démolition est prévue pour 2008.
27 juin 2009 : la nouvelle municipalité décide d'un référendum auprès des habitants du quartier, pour décider de l'avenir de la Tour. De nombreux projets sont évoqués, bien sûr la démolition, mais aussi la transformation en oeuvre d'art, la création d'un restaurant panoramique et même d'un hôtel de police. 73% des personnes ayant voté décident de la démolir : le destin de la Tour Plein Ciel est désormais scellé ...
2009-2011 : la Tour est démantelée et surtout désamiantée.
24 novembre 2011 : à 10h47, la Tour Plein Ciel est foudroyée devant 1000 personnes environ (vidéo disponible sur YouTube). Elle s'effondre, avec sa célèbre coupole tout en élégance en quelques secondes. Puis, elle sert de terrain d'entraînement à 120 pompiers du département, comme lors d'un séisme. Maintenant, l'emplacement de la Tour est un espace vert.
Particularités de cette Tour :
- Visible de quasiment tout le territoire stéphanois
- Sa coupole sur le toit qui n'est ni une soucoupe volante ni un le lieu de tournage de Rencontres du 3e type ;)
Une matinée pour tourner une page, celle de quarante ans d'histoire. Une histoire pour la tour Plein Ciel et ses 18 étages perchés sur la colline de Montreynaud, à Saint-Etienne. Drôle d'histoire.
En 1970 elle est construite par l’architecte Raymond Martin comme une tour de Babel un peu pharaonique qui doit symboliser le renouveau de la ville noire. Mais l’édifice tombe rapidement en désuétude. Il faudra attendre 2009 et un référendum pour officialiser sa destruction. Des histoires pour les habitants de Montreynaud, qui pour certains sont nés et ont grandi à l’ombre de cette tour et de son château d’eau. « Un bol de couscous qui nous rappelait qu’ici c’était chez nous », témoigne joliment Sarah, agrippée au bras de son amie, qui ne cache pas son émotion alors que la tour est sur le point d’être démolie. Elles évoquent leurs souvenirs d’enfance. « Pour nous c’était plus qu’un monument. On passait tout notre temps dans cette tour quand on était petites. Le dentiste, le docteur, les chasses à l’homme… C’était aussi un point de repère, c’était le charme de Montreynaud. »
Pour Imane, 22 ans, « c’est le symbole de Montreynaud qui disparaît. Quand on était à Saint-Etienne, on se repérait grâce à la tour. C’était le seul quartier qui ait un symbole très visible. » A l’intérieur du gymnase Gounod, c’est l’effervescence. 650 personnes, habitant les bâtiments voisins, ont été évacuées le matin même. Elles regagneront leurs logements aux alentours de midi. En attendant, on boit un café, on mange des croissants, on échange sur ce qui apparaît à tous comme un « événement ». La démolition de la tour Plein Ciel n’est pas loin de concurrencer en termes de popularité une rencontre de l’ASSE, à tel point que la Ville a installé un écran géant dans le gymnase afin de savourer au plus près le spectacle. Les images sont rediffusées en boucle. Le film défile au ralenti. Celui de cette tour qui s’effondre en une poignée de secondes, laissant derrière elle un grand nuage de fumée et des tonnes de gravats.
Un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier
Plus loin un groupe de jeunes garçons s’emportent : « Pourquoi ils démolissent la tour, c’est pas bien ! C’est depuis qu’on est né qu’on la connaît, c’est notre emblème, notre symbole ! Elle est grande en plus, 65 m de haut ! Mais qu’est-ce qu’ils vont faire à la place ? Un parc ? Mais ils vont tout laisser pourrir. A Montreynaud, à chaque fois qu’ils mettent un parc il est pété ! ». Dans ce quartier à forte mixité sociale, où l’on ne manie pas la langue de bois, quelques rares habitants font figure d’exception, et se réjouissent : « Elle tombait en morceaux, c’était pitoyable, lâche G. Je ne comprends pas quand j’entends parler d’emblème, de symbole. Quel emblème ? C’était un immeuble insalubre. Depuis 29 ans, on a vue sur cette tour depuis notre salon. Je peux vous dire que ces derniers temps on ne se sentait pas en sécurité. » Pour G., la démolition de la tour Plein ciel peut participer d’un futur embellissement de Montreynaud.
C’est un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier, comme le souligne Pascal Martin Gousset, directeur général adjoint de l’Anru (Agence nationale de la rénovation urbaine). « L’enjeu ce n’est pas la démolition d’un bâtiment mais la reconstruction d’un quartier. Cette forme de bâtiment sur un site excentré n’était pas forcément adaptée à la demande. 40 logements n’ont jamais été vendus sur les 90. Or lorsqu’un immeuble ne correspond plus à une demande, il ne faut pas s’acharner. » Pour Pascal Martin Gousset, ni la transformation de la tour en objet d’art urbain ni sa rénovation n’ont été sérieusement envisagées. « Il y a un attachement psychologique qui est humain mais il faut vivre avec son temps. La rénovation aurait coûté trop cher. » La restructuration de Montreynaud devrait se poursuivre conformément aux plans de l’Anru. Le coût global de la rénovation urbaine sur le quartier se porte à 106 M€.
#Logementsocial #Copropriété #saintetienne #mémoire2cité #Cité Au nord-Est de St-Etienne, y'a la #ZUP & c'est #Montreynaud les ouvrages de l'architecte #RAYMONDMARTIN @ Ensuite l'#AUA et Alexandre #Chemetoff et l'#OPAC feront la réhabilitation de ce quartier populaire... Au nord-Est de St-Etienne, aux confins de la ville, se dresse une colline et sur les pentes de cette colline s’accroche une petite ville, un quartier, un peu à part. Cet endroit niché au milieu de la verdure, c’est le quartier de Montreynaud. Il y a encore quelques temps, sur le sommet de la colline, se dressait, comme un phare, la tour plein ciel. De très loin aux alentours, on pouvait l’apercevoir. Les habitants étaient fiers de leur tour, pour eux, c’était un symbole, un signal, un repaire. Mais un jour… elle disparut ! Le film raconte l’histoire de ce quartier qui à la fin des années 60 devait, pour Michel Durafour, le maire de la ville, donner l’image incontestable de l’entrée de Saint-Etienne dans la modernité.Réalisation : Dominique Bauguil www.youtube.com/watch?v=Sqfb27hXMDoDurée : 52mn Année : 2012 Production : Tetra Média Studio, CLC Productions , TL7 , CINAPS TV
À partir de l’analyse de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne, Rachid Kaddour montre que certaines tours de grands ensembles peuvent faire l’objet d’un système de représentations plus complexes que celui, dévalorisant, présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine. L’image de la tour est en France encore fortement attachée à celle du logement populaire, du fait notamment de la présence de ce type d’édifice dans les grands ensembles. Or, si l’on parle des tours d’habitat populaire depuis 2003, c’est essentiellement à propos des démolitions : l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) incite les bailleurs à détruire prioritairement dans les zones urbaines sensibles les immeubles les plus imposants, dont les tours les plus hautes. Mais l’image négative du « problème des banlieues » et de ses dysfonctionnements est-elle la seule associée aux tours d’habitat populaire ? Ne tend-elle pas à laisser dans l’ombre d’autres représentations attachées à ces édifices ? Une réflexion sur la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne est, sur ces points, riche d’enseignements. Tenant une place prépondérante dans le paysage stéphanois, emblématique de l’image des grands ensembles, cette tour édifiée en 1972 est démolie en 2011. La constitution et l’analyse d’un corpus d’une dizaine d’images promotionnelles et artistiques (films, photographies de communication) la mettant en scène permet d’en établir une chronique. Cette dernière met en évidence un système de représentations complexe : tout au long de ses quarante ans d’histoire, l’édifice est en effet perçu comme symbole de modernité, emblème de grand ensemble en difficulté et monument dans le paysage stéphanois. Ces deux dernières représentations, l’une stigmatisée, l’autre valorisée, coexistent même lors des dernières années de la vie de l’édifice. Dans toutes ces représentations différenciées et concurrentes, la verticalité de l’édifice tient un rôle essentiel.
Acte 1 : la tour Plein-Ciel, symbole de modernité
L’image la plus ancienne identifiée date de 1970. Il s’agit d’un cliché de la maquette de la zone à urbaniser en priorité (ZUP) de Montreynaud, pris sur le stand de l’exposition « Saint-Étienne demain » de la Foire économique. Cette exposition vante les grandes opérations d’urbanisme en cours dans la ville, et vise à montrer « les transformations de la cité et son nouveau visage », afin de rompre avec la « légende de ville noire, industrielle et fixée dans le XIXe siècle » [1]. L’exposition fait partie d’une communication orchestrée par le maire Michel Durafour (1964‑1977). À partir de 1973, les reportages photographiques ou les films [2] mettent à l’honneur Montreynaud (jusqu’à 4 400 logements prévus) et en particulier sa tour Plein-Ciel (par l’architecte Raymond Martin), avec sa verticalité (18 niveaux), le château d’eau qui la coiffe et sa situation en rupture avec la ville ancienne. À Saint-Étienne comme ailleurs, les raisons de la réalisation de constructions si modernes durant les Trente Glorieuses relèvent en partie de la réponse donnée à la crise du logement et de la réorganisation industrielle du pays (fixation de la main-d’œuvre, industrialisation du BTP). Mais il faut aussi y voir la traduction physique d’un projet sociopolitique moderne porté par un État centralisateur et des pouvoirs publics puissants (Tomas et al. 2003 ; Dufaux et Fourcaut 2004 ; Veschambre 2011). Le pays est alors dans une période où les aspirations et idéologies portent vers la construction d’une nouvelle ère urbaine, avec ses ambitions (le bien-être, l’hygiène…), et en rupture avec les difficultés d’alors (le taudis, la maladie, l’individualisme…). Le logement, jusqu’ici inconfortable et insuffisant, devient l’un des axes majeurs d’intervention : plus de huit millions d’unités sont construites durant la période.
La forme de ces logements se doit d’être aussi moderne que le projet. De grands noms et une nouvelle génération d’architectes sont mobilisés. Ceux-ci dessinent des formes géométriques épurées et, dans les opérations importantes, les évolutions techniques leur permettent de multiplier les signaux que sont les longues barres ou hautes tours autour desquelles se structurent les autres immeubles.
Saint-Étienne, ville industrielle durement frappée par la crise du logement, est exemplaire du mouvement. Les grands ensembles s’y multiplient. Implantés sur des sommets de collines aux entrées de la ville, ils doivent signifier le renouveau. Montreynaud, « nouvelle petite ville à part entière » [3], joue de ce point de vue un rôle clé. Sa tour, en sommet de colline et dont le château d’eau est illuminé la nuit, en est l’emblème, un « symbole de la modernité » [4]. La tour doit son nom au fait de proposer « des appartements en plein-ciel » [5], et l’on peut voir dans cette dénomination une valorisation de la verticalité, à la fois comme source d’oxygène et de lumière, mais aussi comme signal urbain.
Acte 2 : la tour Plein-Ciel, symbole d’un grand ensemble en difficulté
Si l’on classe chronologiquement le corpus d’images identifiées, la tour Plein-Ciel ressurgit significativement dans les champs de la communication institutionnelle et des arts au tournant des années 2000‑2010. Dans la littérature, l’intrigue de la saga Les Sauvages de Sabri Louatah débute à Saint-Étienne, et la tour Plein-Ciel en est un cadre important :
« La tour Plein-Ciel se dressait avec une majesté sinistre au sommet de la colline de Montreynaud […]. À l’aube du XXIe siècle, sa démolition avait été plébiscitée par les riverains […]. La célèbre tour au bol était visible depuis la gare en arrivant de Lyon, et beaucoup de Stéphanois la considéraient […] comme le point doublement culminant de la ville : du haut de ses soixante-quatre mètres qui dominaient les six autres collines mais aussi en tant qu’emblème, d’un désastre urbain éclatant et d’une ville résignée à la désindustrialisation » (Louatah 2011, p. 89).
Cette description exprime bien la situation dans laquelle la tour se trouve à la rédaction du roman : en attente de démolition. En 2011, les photographies de Pierre Grasset (voir un exemple ci-dessous), missionné par la ville, montrent l’édifice moribond. Comment la tour Plein-Ciel a-t-elle pu passer de symbole de modernité à « emblème d’un désastre urbain » condamné à la démolition ? Tout d’abord, une partie des équipements de la ZUP et la moitié seulement des logements sont réalisés, du fait de prévisions démographiques non atteintes (Vant 1981 ; Tomas et al. 2003). L’inachèvement accentue les désagréments de la situation à six kilomètres du centre, derrière des infrastructures lourdes. Ensuite, tout au long des années 1980 et 1990, la population de Montreynaud se paupérise (départ des plus aisés vers la propriété, montée du chômage) et « s’ethnicise », avec pour effet, suivant des mécanismes analysés ailleurs (Tissot 2003 ; Masclet 2005), que le regard porté sur elle change : dans les discours politiques et la presse, Montreynaud acquiert l’image d’un quartier dangereux. Dès lors, le quartier entre dans les réhabilitations puis la rénovation [6], mais sans effet important sur la vacance, la pauvreté, l’échec scolaire, la délinquance ou les discriminations. Pour de nombreux Stéphanois, il devient un « là‑haut » [7] relégué.
La tour devient le symptôme visible de cette dégradation. Des rumeurs se diffusent dès les années 1970 sur sa stabilité et l’isolation du château d’eau [8]. Dix ans après sa livraison, seuls 50 des 90 appartements sont vendus. Cette vacance conduit à l’aménagement d’un « foyer de logements » pour personnes dépendantes psychiatriques qui accentue l’image d’un quartier de relégation. La gestion difficile du foyer et les problèmes financiers d’une partie des propriétaires amènent à classer la copropriété comme « fragile » en 2002. Une étude indique que la démolition « aurait un impact positif sur la requalification du parc de logements du quartier et permettrait également de promouvoir un changement d’image du site » [9]. Le dernier habitant est relogé fin 2008.
Acte 3 : la tour Plein-Ciel, monument symbole de Saint-Étienne
D’autres images du corpus indiquent toutefois que, à partir des années 2000, l’image stigmatisée de la tour Plein-Ciel comme emblème d’un grand ensemble en difficulté entre en tension avec une autre image plus valorisante d’édifice symbole de Saint-Étienne. En en faisant l’un des théâtres stéphanois de sa saga, Sabri Louatah reconnaît à la tour Plein-Ciel une place particulière dans la ville. Cette représentation se retrouve, de manière beaucoup plus consciente et militante, dans d’autres productions artistiques durant les années 2000. La tour est notamment représentée sur les affiches du festival Gaga Jazz. Si le festival se veut d’ampleur régionale, son nom montre un ancrage stéphanois – le « gaga » désigne le parler local. Le choix d’identité visuelle va dans le même sens : il s’agit « d’utiliser l’image d’un bâtiment symbole à Saint-Étienne » [10]. Pour les graphistes, la tour s’impose, parce qu’elle est « un monument connu de tous les Stéphanois ». Un monument qui a les honneurs d’une carte postale en 1987 [11], et qui, comme il se doit, est abondamment photographié. Jacques Prud’homme, par exemple, la montre sur plusieurs sténopés visibles sur son blog [12]. Pour lui aussi, la tour est l’un des « symboles de Saint-Étienne ». Pourquoi la tour Plein-Ciel a-t-elle pu être ainsi considérée comme « un monument ancré dans le paysage stéphanois » [13] ? La combinaison peut-être unique en France d’une tour d’habitation à un château d’eau en fait un édifice singulier. Couplée avec son implantation en sommet de colline, cette singularité fait de la tour un point de repère important pour les Stéphanois, mais aussi pour les nombreux supporters de l’AS Saint-Étienne qui se rendent au stade, dont elle est voisine. D’ailleurs, la tour est utilisée comme édifice emblème de la ville sur au moins un autocollant et un tifo de supporters, aux côtés des symboles miniers (chevalement, « crassiers ») et du stade Geoffroy-Guichard.Cette représentation faisant de la tour un « monument » aurait pu sauver l’édifice, suivant un mécanisme, classique dans l’histoire du patrimoine, de défense devant une menace de démolition. De nombreux Stéphanois réagissent, et, pour l’association Gaga Jazz, « les affiches et flyers invitant les Stéphanois aux concerts de jazz font aussi office d’actes de revendication pour la conservation ». La nouvelle équipe municipale socialiste de Maurice Vincent, élue en 2008, reconnaît que la tour « représente un symbole » [14]. Elle soumet en 2010 au vote des habitants de Montreynaud deux possibilités : développer la valeur et la fonction de repère de la tour en la transformant en « symbole artistique de la ville de Saint-Étienne » [15] via l’intervention d’un plasticien, ou bien la démolir et aménager un parc : 71 % des votants se prononcent pour la démolition, soit 230 personnes sur les 318 votants. Les défenseurs de la conservation expriment un double regret : l’ouverture du vote aux seuls habitants de Montreynaud, et la très faible mobilisation de ces derniers.
La démolition de la tour a lieu le 24 novembre 2011. Son foudroyage la met une dernière fois sous les projecteurs des nombreux appareils audiovisuels présents. Les images produites s’ajoutent à celles existantes, et constituent autant de traces d’un immeuble dont il n’en reste plus aucune sur le terrain.Cette fin dramatique donne à cette chronique des allures de représentation théâtrale, en trois actes : naissance puis mort de l’édifice, avec un ultime soubresaut sous la forme d’une tentative vaine de sauvetage au nom du patrimoine. C’est une troisième définition du terme de représentation qui est mobilisée dans cette conclusion. Ce sont en effet des représentations, en images et en mots, qui ont permis de constituer cette chronique de la tour. Cette dernière révèle que trois représentations mentales sont associées à l’édifice et à sa verticalité : pour la puissance publique ayant commandé sa réalisation et pour les premiers résidents, la tour est un symbole de modernité ; pour une partie des Stéphanois, mais aussi pour les acteurs ayant décidé sa démolition, elle est l’emblème d’un grand ensemble stigmatisé ; et enfin, pour d’autres Stéphanois, habitants de Montreynaud ou artistes entre autres, la tour est un objet phare et patrimonial dans le paysage de Saint-Étienne.
Aux côtés, par exemple, de la Tour panoramique à la Duchère (à Lyon), qui a été profondément rénovée, cette mise en évidence de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel permet d’expliciter que la verticalité dont nos villes ont hérité, tout du moins celle présente dans les grands ensembles, fait l’objet d’un système de représentations complexe et en tout cas plus varié que celui présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine.
Bibliographie
Dufaux, F. et Fourcaut A. (dir.). 2004. Le Monde des grands ensembles, Paris : Créaphis.
Louatah, S. 2011. Les Sauvages, tome 1, Paris : Flammarion–Versilio.
Masclet, O. 2005. « Du “bastion” au “ghetto”, le communisme municipal en butte à l’immigration », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 159, p. 10‑25.
Tissot, S. 2003. « De l’emblème au “problème”, histoire des grands ensembles dans une ville communiste », Les Annales de la recherche urbaines, n° 93, p. 123‑129.
Tomas, F., Blanc, J.-N. et Bonilla, M. 2003. Les Grands Ensembles, une histoire qui continue, Saint-Étienne : Publications de l’université de Saint-Étienne.
Vant, A. 1981. Imagerie et urbanisation, recherches sur l’exemple stéphanois, Saint-Étienne : Centre d’études foréziennes.
Veschambre, V. 2011. « La rénovation urbaine dans les grands ensembles : de la monumentalité à la banalité ? », in Iosa, I. et Gravari-Barbas, M. (dir.), Monumentalité(s) urbaine(s) aux XIXe et XXe siècles. Sens, formes et enjeux urbains, Paris : L’Harmattan, p. 193‑206.
Notes
[1] Extraits tirés du film Saint-Étienne, on en parle (Atlantic Film, 1970) associé à l’exposition.
[2] Dont Les grands travaux à Saint-Étienne, ville de Saint-Étienne, 1974.
[3] Brochure publicitaire Montreynaud, Saint-Étienne, résidence les Hellènes, non daté.
[4] Propos tenus par un habitant installé dès l’époque.
[5] Brochure publicitaire Des appartements en plein-ciel. La tour de Montreynaud, non daté.
[6] Avec, dans un premier temps, le grand projet de ville (GPV) en 2001, puis la convention avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) en 2005.
[7] Expression régulièrement entendue lors des entretiens.
[8] « Le château d’eau : mille m³ qui ne fuiront pas », La Tribune, 17 novembre 1978, p. 14.
[9] Lettre d’information aux habitants de Montreynaud, ville de Saint-Étienne, mai 2003.
[10] Entretien avec Damien et Sébastien Murat (DMS photo), graphistes.
[11] « Saint-Étienne – le quartier de Montreynaud », en dépôt aux archives municipales de Saint-Étienne, réf. : 2FI icono 4401.
[12] Voir aussi le blog participatif 42 Yeux : 42yeux.over-blog.com/categorie-11117393.html.
[13] Source : « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », La Tribune–Le Progrès, 4 février 2009, p. 11.
[14] Propos de l’adjoint à l’urbanisme, « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », op. cit., p. 11.
@ FOREZ INFOS : Le 24 novembre 2011, à 10h45, le célèbre immeuble "Plein Ciel" de Montreynaud, qualifié tour à tour de tour-signal, phare de Saint-Etienne, tour de Babel et tour infernale a été foudroyé. Trois points d'observation étaient proposés pour ne rien manquer du "pestacle": rue Gounod, rue Bizet et sur le parking du centre commercial où une foule considérable s'était pressée, armée de portables et d'appareils photos pour immortaliser cet événement "exceptionnel". De nombreux policiers, pompiers, CRS et volontaires de la Sécurité Civile avaient été déployés pour sécuriser le périmètre. Au total, environ 300 personnes. Un hélicoptère survolait la colline. Un premier coup de sirène, à 10 minutes du tir, a retenti puis trois autres, brefs, et enfin le compte à rebours de cinq secondes suivi d'un grand "boom" et d'un nuage de poussière. Le chantier de démolition, confié au groupement GINGER CEBTP Démolition / Arnaud Démolition, avait débuté en juin 2010. Après la phase de désamiantage, les matériaux de l'immeuble (bois, béton, ferraille...) avaient été recyclés puis les murs porteurs affaiblis et percés pour accueillir les charges explosives. Le jour du tir, des bâches de protection avaient été disposées, ainsi que des boudins remplis d'eau pour atténuer la dispersion des poussières. A l'espace Gounod, qui accueillait les personnes évacuées dès 8h du périmètre de sécurité, la régie de quartier, l'AGEF, le collège Marc Seguin proposaient des expositions et diverses animations. L'ambiance était folklorique. Maurice Vincent, accompagné de la préfète de la Loire, Fabienne Buccio, et Pascal Martin-Gousset, Directeur Général Adjoint de l'ANRU, s'est exprimé devant un mur de graffitis haut en couleur sur lequel on pouvait lire "Morice tu vas trop loin" (sic), "Moreno en force" (sic) ou encore "Morice tu nous enlève une partie de notre enfance (sic)"
" Je suis parfaitement conscient que cette destruction renvoie à l'enfance, à la jeunesse pour certains des habitants et que ce n'est pas forcément un moment gai", a déclaré le sénateur-maire. Mais de souligner: "C'est de la responsabilité politique que j'assume que d'indiquer la direction de ce qui nous paraît être l'intérêt général."A la place, il est prévu un espace vert avec des jeux pour enfants et un belvédère. Les premières esquisses du projet doivent être présentées au premier semestre 2012. Rappelons que les habitants du quartier - et seulement eux - avaient été invités le 27 juin 2009 à se prononcer sur le devenir de la tour. L'option de la démolition avait été retenue par 73% des 319 votants. " L'espace public à créer le sera avec la participation des usagers", soulignaient à l'époque M. Vincent et F. Pigeon, son adjoint à l'urbanisme. Ce vieux sage venu en bus, qui regrettait d'avoir manqué la démolition de la Muraille de Chine, nous avait dit simplement: " Il vaut mieux voir ça qu'un tremblement de terre." Et une jeune fille du quartier, inénarrable : " La vérité ! ça fait un trou maintenant. On dirait qu'ils nous ont enlevé une dent !"
L' architecte de l'immeuble "Plein Ciel" fut Raymond Martin, également architecte en chef de la Zone à Urbaniser en Priorité de Montreynaud/Nord-Est et Stéphanois . Celle-ci avait été créée par un arrêté ministériel le 11 mars 1966. Sur 138 hectares, afin de rééquilibrer la ville au nord et prendre le relais du grand ensemble Beaulieu-La Métare, il était prévu initialement d'y accueillir de 13 à 15 000 habitants. Le programme portait sur la création de 3300 logements dont 300 à 500 maisons individuelles. Les logements restants, collectifs, étant composés d'immeubles en copropriété et, pour les deux tiers, d'HLM. voir sur la toile d'un tifo, stade Geoffroy Guichard.L'aménagement fut concédé fin 1967 à la Société d'Economie Mixte d'Aménagement de Saint-Etienne (SEMASET), initiée en 1963 (municipalité Fraissinette) et constituée en 1965 (municipalité Durafour). En 1970, la SEMSET ajoutait d'abord 600 logements supplémentaires. Peu à peu, le programme de la ZUP fut porté à 4400 logements. Il prévoit aussi de nombreux équipements tels que crèche et halte-garderies, gymnases, centre social et centres commerciaux, deux collèges, huit groupes scolaires. Dans un entretien accordé au Dauphiné Libéré (7 août 1967), Martin expliquait vouloir créer à Montreynaud "une sorte de petite ville agréable à habiter, plutôt qu'un quartier excentré sans âme", avec des "magasins littéralement noyés dans la verdure" et des "voitures qui rouleront sur des rampes souterraines" ! Il indiquait que les travaux allaient débuter en 68 et durer 6 six ans. " Nous commencerons par le plateau central qui comportera 1800 logements répartis dans des immeubles relativement peu élevés, la plupart de 5 ou 6 étages, et une tour pour donner la ligne verticale."
S'agit-il de LA tour ou de cet autre immeuble, baptisé "Les Héllènes" sur un prospectus de l'époque, futur "Le Palatin", près d'un forum digne de l'Atlantide ? Les travaux, en tout cas, ne débutèrent vraiment, semble-t-il, qu'en 1970 d'après un mémoire consultable aux archives municipales (fonds de l'association "Vitrine du quartier" de Montreynaud). On y lit aussi, à travers le témoignage d'un ouvrier qui travailla sur les premiers immeubles, que le premier en date aurait été la tour "Plein Ciel" elle -même. Ce qui lui vaudrait bien son appellation de "tour-signal" qu'on retrouve dans divers documents. Mais qui interroge. D'après la brochure publiée par la Ville de Saint-Etienne à l'occasion de la démolition, sa construction n'aurait démarré qu'en 1972. Le problème, c'est que s'il existe une masse considérable de documentation sur la ZUP, on a trouvé à ce jour peu de choses sur la tour elle-même, à moins d'avoir mal cherché. Elle aurait été inaugurée en 1974 par la CIVSE, le promoteur, mais sans avoir la date exacte, nos recherches dans la presse locale, au hasard, n'ont rien donné. Il y a peut-être une explication. Le château d'eau aurait été construit d'abord et les habitations ensuite.
voir les Flyers de l'association "Gaga Jazz"
Le mémoire en question précise que Montreynaud devait bénéficier d'une "révolution technologique", à savoir la construction par éléments, le préfabriqué, plus rapide et rentable, les éléments d'immeuble étant désormais construits en usine à Andrézieux... Reste que d'après François Tomas, fin 1972, 1897 logements seulement, pour n'en rester qu'aux logements, avaient été construits, et 2839 en 1977 (La création de la ZUP de Montreynaud, chronique d'un échec, in Les grands ensembles, une histoire qui continue, PUSE 2003). On renvoie le lecteur qui voudrait en savoir plus sur l'histoire de la ZUP, ses déboires, la crise économique, l'aménagement de Saint-Saens et Chabrier (1981), à cet ouvrage, à André Vant (La politique urbaine stéphanoise), aux archives, de la SEMASET notamment, et à la presse, de l'année 74 en particulier
Ce qui nous intéresse, c'est la tour, photographiée un nombre incalculable de fois. Le mémoire, toujours (le nom de l'auteur et l'année de rédaction nous sont inconnus), évoque des rumeurs, à son sujet, dès ses premières années : "On sait que le côté spectaculaire des travaux de Montreynaud alimente les rumeurs, voire les peurs collectives.... La Tour Arc-en-Ciel (sic) s'enfonce... La vasque fuit et inonde les habitants... Face à ces bruits, certains disent que ce n'est vrai, d'autres que c'est faux et qu'il ne faut pas y croire. Mais il y a parfois des vérités intermédiaires, du moins des indices réels qui donnent à penser... Ainsi, il y a bien eu des infiltrations mais seulement à proximité des réservoirs intermédiaires à édifiés au pied de la tour. De l'eau de ruissellement risquait d'atteindre les conteneurs d'eau potable et les transformateurs électriques. La Ville assigne les entreprises en malfaçon devant le tribunal administratif de Lyon en octobre 1975. Des experts sont désignés et l'affaire se termine par un procès-verbal de conciliation prévoyant le partage des travaux de remise en état, qui s'élèvent à 66000 francs, entre l'entreprise générale et l'entreprise de maçonnerie."
voir le Graffiti, Restos du coeur, Chavanelle
Un article de 1978, paru dans La Tribune-Le Progrès, évoque le château d'eau, "cette belle oeuvre de la technique humaine (...) objet depuis sa naissance de la risée des gens". " Soixante-cinq mètres, 1000 m3 de contenance, le château d'eau de Montreynaud coiffant la tour de son dôme renversé s'élance orgueilleusement tout en haut de la colline, superbe perspective des temps modernes. Il rassemble à ses pieds, aux quatre points cardinaux le vaste océan de béton de toute la ZUP dont il est devenu un symbole face à l'agglomération stéphanoise. Le soir, illuminé, il brille tel un phare dans la nuit, accrochant les regards à plusieurs km à la ronde."
On tour, "Montreynaud la folie", sac de collégien (Terrenoire)
L'article se fait l'écho des rumeurs. On dit qu'il oscille par grand vent, géant aux pieds d'argile, que son réservoir fuit. Et l'article d'expliquer que l'oscillation (qui pour certains prendrait des allures inquiétantes) "est tout à fait normale en raison de la hauteur de l'édifice" mais que son pied est fiché à huit mètres dans un sol rocheux. Quant au réservoir, il ne fuit pas. "Si l'eau en coule parfois, c'est tout simplement de l'eau de pluie qui s'écoule paisiblement par des gargouillis". L'alimentation de la ZUP provient d'un réservoir de 10 000 m3 situé au Jardin des plantes et dont l'eau est amenée, par une conduite de 600 mm, dans des réservoirs de 2000 m3 au pied de la colline. Une station de pompage refoule ensuite l'eau au château de la tour qui alimente à son tour la ZUP. Ce château, en béton armé, n'est pas collé à la tour mais en est désolidarisé. Son fût a 3,50 mètres de tour de taille et la vasque, à laquelle on peut accéder aussi par une échelle de 300 barreaux, 21 mètres de diamètre. Par la suite, une antenne, l'antenne de M'Radio, y sera plantée. Haute d'une dizaine de mètres, elle était fixée par des haubans. Différents émetteurs d'entreprises de télécommunication viendront la rejoindre.
Concernant les appartements, dès 1974, évoquant une "psychose de la tour", Loire Matin écrit que seulement 20 logements ont trouvé preneur. " Avec les difficultés sociales qui apparaissent dans les grands ensembles au début des années 80, la commercialisation devient difficile: 40 logements restent invendus", indique la Ville de Saint-Etienne. Loire Matin encore, dans un article de 1987 - la CIVSE ayant depuis déposé le bilan - revient sur le cas de cette "tour infernale (...) droite comme un i (...) symbole de tout un quartier" et l' "une des premières visions que l'on a de Saint-Etienne". Les prix sont certes attractifs mais "de plus en plus de gens désirent, s'ils doivent acheter, posséder une maison bien à eux". Ils fuient les grands ensembles. Qui plus est au coeur d'un quartier qui jouit d'une mauvaise réputation.
voir le Projet de Marc Chopy youtu.be/OoIP7yLHOQM
Un autre article, de 1995, indique qu'une dizaine d'appartements sont en vente et qu'un F3 coûte moins de 100 000 francs. Quelques années auparavant, un nombre important d'appartements inoccupés avaient été rachetés et transformés en studios. Gérés par une SCI, ils furent loués à des personnes âgées, accompagnée par une association, "Age France", à une population en proie à des problèmes sociaux ou de santé mais dont l'état ne nécessitait pas d'hospitalisation totale. " La présence de ces locataires ne semble pas du meilleur goût aux yeux de certains copropriétaires", relevait le journaliste. On retrouve ces locataires cinq ans plus tard dans un article intitulé "Les oubliés de la tour". Une soixantaine d'hommes et de femmes "de tous âges, soit handicapés mentaux, soit physique (...) certains placés ici par l'hôpital de Saint-Jean-Bonnefonds" et secourus par le Secours catholique, vivent alors dans la tour. C'est aussi à cette époque que l'artiste Albert-Louis Chanut avait son atelier au pied de l'immeuble.
Le sort de la tour se joua dans les années 2000. A l'aube du XXIe siècle, le 30 décembre 2000, un incendie se déclare dans un de ses étages, mettant en évidence des problèmes de sécurité. De 2001 à 2003, une commission de plan de sauvegarde valide le scénario de démolition, inscrit dans la convention ANRU en avril 2005. Le rachat des logements et le relogement des locataires débute cette même année, pour s'achever en 2009. Il restait deux familles en 2008
En février 2009, lors d'un conseil municipal, l'adjoint à l'urbanisme déclarait: " La destruction de la fonction d'habitation de la tour est un point acté sur lequel nous ne reviendrons pas. Cette tour n'a plus vocation à être habitée. Cela passe donc forcément par une démolition au moins partielle. Ce principe étant posé, faut-il détruire la structure de la tour ou, au contraire, essayer de trouver une solution pour intégrer sa silhouette dans le paysage urbain ? J'ai déjà abordé la question à l'occasion d'un conseil municipal au mois de juin. Nous avions précisé que la tour de Montreynaud constitue un édifice marquant dans le paysage urbain de Saint-Etienne. C'est un point de repère pour celles et ceux qui habitent Montreynaud, mais aussi pour celles et ceux qui passent à Saint-Etienne. Elle est donc remarquée et remarquable par l'ensemble des personnes que nous côtoyons, qu'il s'agisse de simples passants, d'habitants de Saint-Etienne ou d'urbanistes de renom. Il est important de préciser que nous ne prendrons pas seuls la décision. Nous allons sans doute aboutir à deux possibilités : une destruction totale de cet édifice ou une destruction partielle. Dans tous les cas, il sera mené un travail de concertation par M. Messad, en qualité d'élu référent du quartier, et par Mme Perroux, en qualité d'adjointe sur les questions de démocratie participative. C'est donc par une consultation des habitants de Montreynaud que nous trancherons sur la base de deux projets qui seront présentés et chiffrées.Toutes ces questions seront tranchées à l'été 2009. Par ailleurs, puisque vous citez mes propos, je voudrais les contextualiser et citer M. le Maire qui était intervenu au même moment et qui disait : « Nous pensons qu'il faut imaginer, à la place de la tour, un espace qui fasse le plus grand consensus avec les habitants, qui marque une évolution, un renouvellement du quartier ». C'est là un point extrêmement important. Il n'est pas contradictoire d'envisager une mutation du quartier et que cette tour ne soit plus habitée, avec l'idée consistant à en conserver une trace sous une forme ou sous une autre, en conservant sa silhouette ou en envisageant un oeuvre d'art se substituant à cet édifice..."Implosion Tour Plein Ciel Montreynaud Saint-Etiennewww.youtube.com/watch?v=6afw_e4s1-Y - www.forez-info.com/encyclopedie/traverses/21202-on-tour-m... -
La tour Plein Ciel à Montreynaud a été démolie le jeudi 24 novembre 2011 à 10h45. youtu.be/ietu6yPB5KQ - Mascovich & la tour de Montreynaud www.youtube.com/watch?v=p7Zmwn224XE -Travaux dalle du Forum à Montreynaud Saint-Etienne www.youtube.com/watch?v=0WaFbrBEfU4 & içi www.youtube.com/watch?v=aHnT_I5dEyI - et fr3 là www.youtube.com/watch?v=hCsXNOMRWW4 -
@ LES PRESSES
St-Etienne-Montreynaud, Historique de la Zup,
1954 et 1965 : Saint-Etienne, ravagée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, et surnommée "capitale des taudis", est alors en manque de logements (50% de la population vit dans un logement de moins de 1 pièce !), tandis que sa population augmente d'année en année grâce aux activités industrielles. De ce fait, le premier projet (expérimental) de grands ensembles voit le jour : Beaulieu. Il fournit des dizaines de logements avec tout le confort moderne : c'est un succès.En 1965, il faut toujours et encore plus de logements : le projet de la Muraille de Chine naît, avec 450 logements de créés (plus grande barre d'habitation d'Europe !). Cette barre est finalement dynamitée le 27 mai 2000 (voir vidéo sur YouTube).Années 1970 : Saint-Etienne est toujours en manque de logements, certains des immeubles du XIXe siècle étant vétustes. Un énorme projet voit lui aussi le jour : Montreynaud, sur la colline éponyme du nord-est de la ville, encore vierge (on y chassait même !). 22 000 prsonnes peuvent alors être logées dans ces nouveaux grands ensembles. L'architecte Raymond Martin dessine les plans de la majorité des bâtiments, dont ceux de la tour Plein Ciel. La construction débute, la tour est achevée en 1972. Cette dernière surplombe désormais le bassin stéphanois du haut de ses 63 m (92 avec l'antenne). Les appartements sont plutôt grands, de nombreux cadres emménagent dedans. Néanmoins, le choc pétrolier de 1973 a un effet notoire : 45 % des logements ne sont pas vendus.
Au fil des années, le quartier prend mauvaise image, les habitants de la tour et des barres qui en ont les moyens quittent le quartier.
30 décembre 2000 : un incendie se déclare au 11e étage, les pompiers montreront par la suite certaines anomalies dans le bâtiment. La tour se dépeuple peu à peu.
2002 : première évocation de la possible démolition de la Tour, symbole du quartier, qui n'est plus rentable et vétuste.
La démolition est prévue pour 2008.
27 juin 2009 : la nouvelle municipalité décide d'un référendum auprès des habitants du quartier, pour décider de l'avenir de la Tour. De nombreux projets sont évoqués, bien sûr la démolition, mais aussi la transformation en oeuvre d'art, la création d'un restaurant panoramique et même d'un hôtel de police. 73% des personnes ayant voté décident de la démolir : le destin de la Tour Plein Ciel est désormais scellé ...
2009-2011 : la Tour est démantelée et surtout désamiantée.
24 novembre 2011 : à 10h47, la Tour Plein Ciel est foudroyée devant 1000 personnes environ (vidéo disponible sur YouTube). Elle s'effondre, avec sa célèbre coupole tout en élégance en quelques secondes. Puis, elle sert de terrain d'entraînement à 120 pompiers du département, comme lors d'un séisme. Maintenant, l'emplacement de la Tour est un espace vert.Particularités de cette Tour :
- Visible de quasiment tout le territoire stéphanois
- Sa coupole sur le toit qui n'est ni une soucoupe volante ni un le lieu de tournage de Rencontres du 3e type ;)
Une matinée pour tourner une page, celle de quarante ans d'histoire. Une histoire pour la tour Plein Ciel et ses 18 étages perchés sur la colline de Montreynaud, à Saint-Etienne. Drôle d'histoire.
En 1970 elle est construite par l’architecte Raymond Martin comme une tour de Babel un peu pharaonique qui doit symboliser le renouveau de la ville noire. Mais l’édifice tombe rapidement en désuétude. Il faudra attendre 2009 et un référendum pour officialiser sa destruction. Des histoires pour les habitants de Montreynaud, qui pour certains sont nés et ont grandi à l’ombre de cette tour et de son château d’eau. « Un bol de couscous qui nous rappelait qu’ici c’était chez nous », témoigne joliment Sarah, agrippée au bras de son amie, qui ne cache pas son émotion alors que la tour est sur le point d’être démolie. Elles évoquent leurs souvenirs d’enfance. « Pour nous c’était plus qu’un monument. On passait tout notre temps dans cette tour quand on était petites. Le dentiste, le docteur, les chasses à l’homme… C’était aussi un point de repère, c’était le charme de Montreynaud. »
Pour Imane, 22 ans, « c’est le symbole de Montreynaud qui disparaît. Quand on était à Saint-Etienne, on se repérait grâce à la tour. C’était le seul quartier qui ait un symbole très visible. » A l’intérieur du gymnase Gounod, c’est l’effervescence. 650 personnes, habitant les bâtiments voisins, ont été évacuées le matin même. Elles regagneront leurs logements aux alentours de midi. En attendant, on boit un café, on mange des croissants, on échange sur ce qui apparaît à tous comme un « événement ». La démolition de la tour Plein Ciel n’est pas loin de concurrencer en termes de popularité une rencontre de l’ASSE, à tel point que la Ville a installé un écran géant dans le gymnase afin de savourer au plus près le spectacle. Les images sont rediffusées en boucle. Le film défile au ralenti. Celui de cette tour qui s’effondre en une poignée de secondes, laissant derrière elle un grand nuage de fumée et des tonnes de gravats.
Un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier
Plus loin un groupe de jeunes garçons s’emportent : « Pourquoi ils démolissent la tour, c’est pas bien ! C’est depuis qu’on est né qu’on la connaît, c’est notre emblème, notre symbole ! Elle est grande en plus, 65 m de haut ! Mais qu’est-ce qu’ils vont faire à la place ? Un parc ? Mais ils vont tout laisser pourrir. A Montreynaud, à chaque fois qu’ils mettent un parc il est pété ! ». Dans ce quartier à forte mixité sociale, où l’on ne manie pas la langue de bois, quelques rares habitants font figure d’exception, et se réjouissent : « Elle tombait en morceaux, c’était pitoyable, lâche G. Je ne comprends pas quand j’entends parler d’emblème, de symbole. Quel emblème ? C’était un immeuble insalubre. Depuis 29 ans, on a vue sur cette tour depuis notre salon. Je peux vous dire que ces derniers temps on ne se sentait pas en sécurité. » Pour G., la démolition de la tour Plein ciel peut participer d’un futur embellissement de Montreynaud.
C’est un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier, comme le souligne Pascal Martin Gousset, directeur général adjoint de l’Anru (Agence nationale de la rénovation urbaine). « L’enjeu ce n’est pas la démolition d’un bâtiment mais la reconstruction d’un quartier. Cette forme de bâtiment sur un site excentré n’était pas forcément adaptée à la demande. 40 logements n’ont jamais été vendus sur les 90. Or lorsqu’un immeuble ne correspond plus à une demande, il ne faut pas s’acharner. » Pour Pascal Martin Gousset, ni la transformation de la tour en objet d’art urbain ni sa rénovation n’ont été sérieusement envisagées. « Il y a un attachement psychologique qui est humain mais il faut vivre avec son temps. La rénovation aurait coûté trop cher. » La restructuration de Montreynaud devrait se poursuivre conformément aux plans de l’Anru. Le coût global de la rénovation urbaine sur le quartier se porte à 106 M€.
twitter.com/Memoire2cite ¤¤ CLERMONT FERRAND 1968 - vue de viaduc - Au fond, la cité Muraille de Chine un village horyzontal voué à la démolition en 2023 ¤¤ De son vrai nom Résidence Henry-Andraud, Georges Bovet, l'architecte en chef du grand ensemble.. la Muraille de Chine fait partie du paysage dans le quartier Saint-Jacques à Clermont-Ferrand. Cet imposant immeuble est susceptible de disparaître dans les années à venir, suite à un plan de rénovation urbaine. Retour sur l'histoire de ce bâtiment où vivent près de 900 personnes. Long de 320 mètres, le bâtiment surnommé la Muraille de Chine compte 8 étages et 354 logements sociaux. Visible à des kilomètres, elle surplombe le quartier Saint-Jacques depuis 1961. Cependant, les jours de cette barre d'immeuble sont comptés. Même si rien ne devrait bouger avant 2020, une démolition de l'ensemble de la bâtisse est envisagée dans le cadre du plan de rénovation urbaine de la ville. • 1957 : l'année du projet
C'est à la fin des année 50, et plus précisément en 1957, que les premières études débutent pour le bâtiment 101 de l'Office public HLM dans la capitale auvergnate, connu pour les Clermontois sous le nom de Muraille de Chine.
• 1961 : l'année où les premiers locataires arrivent
Les travaux durent plusieurs mois. Rapidement après la fin de la construction, les locataires posent leurs valises dans l'une des premières Zup (Zone à urbaniser en priorité).
• 1967 : la Muraille est reliée au centre-ville
Après quatre ans de travaux, le viaduc est mis en service en 1967. Il permet enfin aux habitants du quartier Saint-Jacques de se rapprocher du centre-ville. Ce viaduc est officiellement inauguré deux ans plus tard.
• 1980 : un coup de neuf sur la façade et des panneaux solaires
Vingt ans après sa construction, la Muraille de Chine subit un ravalement de façade. L'Office public HLM lance une opération de peinture sur la façade nord de l'édifice. Résultat : des bandes horizontales habilleront les murs.
411 mètres carrés de panneaux solaires ont été installés sur le toit de l'immeuble et permettent de produire de l'eau chaude. Ainsi, en deux décennies, ils ont produit 40 % de la consommation annuelle des locataires et permis de réaliser une économie de 65 tonnes de CO2 par an.
En 2007, de nouvelles installations solaires thermiques sont installées.
• 1991 : opération de réhabilitation
D'importants travaux sont entrepris à tous les niveaux : sanitaire, réfection des salles d'eau et WC, électricité, mis aux normes des ascenseurs, réaménagement des parkings, des halls d'entrée et des aires de jeux, pour un investissement moyen de 54.839 francs par logement.
• 2006 : l'arrivée du tramway
Quarante ans après la construction du viaduc, un autre équipement vient faciliter la vie des habitants de la Muraille : le tramway. Avec un arrêt, au pied de leur logement, ils peuvent davantage se déplacer en transport en commun.
• 2016 : la décision de la démolition
Le maire de Clermont-Ferrand, Olivier Bianchi annonce la prochaine démolition du bâtiment vers 2023, dans le cadre du plan de rénovation urbaine.
La Muraille de Chine ou des souvenirs en béton
La Muraille de Chine va tirer sa révérence. Avec elle, c’est un tout un pan de l’histoire sociale de Clermont qui s’efface. La cité HLM laissera le souvenir aux habitants de ce "petit village" regroupé en quelques 350 appartements. Nicole Dumas, l'une des premières habitantes, témoigne d'une certaine nostalgie...
La Muraille de Chine, ainsi que l’immeuble perpendiculaire situé à son bout, allée des Dômes, le “14 étages” côté avenue Léon Blum, vont disparaître après 60 ans de sociaux services. Les travaux de démolition débuteront en 2020 pour s’achever en 2022. Trois ou quatre petites résidences seront bâties en lieu et place, côté est. Le reste sera aménagé en parc, de la rue du Pont Saint-Jacques en montant jusqu’à la rue des Plats. Quant à la crèche, elle sera transférée dans le nouveau Pôle Enfance planifié dans le cadre du plan ANRU 2 à la place de l’école Jean Jaurès, elle-même reconstruite. Bref, un grand chambardement qui ne laisse pas insensible les habitants initiaux de l’ensemble.
Dans les sixties
C’est au tout début des années 60 que s’installent les premiers locataires, rue Henry Andraud. Les parents de Nicole Dumas sont concierges au n° 16, à partir de 1966. Ils sont cinq à vivre dans un F3 exigu. Le père de famille disparaît en 1978. Sa mère déménage, alors, du 16 au 6. Elle y travaille en compagnie d’une autre dame jusqu’à sa retraite en 86. Dans les années 60, en effet, les concierges fonctionnaient encore en binôme. Le mari et la femme généralement. Il en faut toujours un dans l’appartement pour répondre aux sonneries d’ascenseur et au téléphone (le mobile n’existe pas) qui est toujours relié par un fil à une fiche encastrée dans le mur. Au concierge de prévenir les pompiers, les services techniques ou la société en charge de l’entretien des ascenseurs. La singularité des ascenseurs de la Muraille est de s’arrêter entre les étages. Le premier arrêt étant situé entre le 3ème et le 4ème. Ce qui rend difficile voire impossible l’accès aux personnes à mobilité réduite. Nicole quitte la Muraille en 1978. Pour mieux y revenir… « Quand on a vécu à Saint-Jacques, on a qu’une hâte, c’est d’y retourner. C’est ce que j’ai fait après avoir divorcé. »
“La Muraille, c’était le luxe”
Dans les premières années, on trouve beaucoup d’hospitaliers et de personnels de l’AIA (Atelier Industriel de l’Aéronautique) parmi les locataires. Des foyers avec de bonnes situations pour l’époque qui font vivre les nombreux commerces du plateau Saint-Jacques. Pour faire les “grosses courses”, les résidents se rendent au Casino des Salins en empruntant les “tortillons” derrière la Muraille, avant que ne soit construit le viaduc en 1967. Une population principalement européenne y cohabite, des Portugais, des Espagnols, des Italiens. « On venait presque tous de la campagne pour travailler en ville. Pour nous, la Muraille, c’était le luxe. À la campagne, on n’avait ni salle de bain, ni ascenseur. C’était très confortable pour l’époque. On vivait vraiment en communauté, c’était un petit village. » La disparition de la Muraille est un pincement au cœur pour Nicole qui conclue par un nostalgique « ça va dénaturer le quartier. »
www.youtube.com/watch?v=qowrXkkf1-s Sur le plateau en construction, les premières études pour l’édification de la « muraille » (datent de 1957) @ La muraille de Chine, un des secrets de Clermont Ferrand @ Sur le plateau en construction, les premières études pour l’édification de la « muraille » (datent de 1957) Saint-Jacques a une histoire qui garde la trace visible de ses plus grands moments. Ses édifices marquent le paysage urbain clermontois depuis les années 1950 ! La première des opérations urbanistiques, voire architecturales, significatives à Clermont-Ferrand fut sans doute la construction de la Muraille de Chine. Le plateau Saint-Jacques devint alors le quartier-phare de la cité clermontoise, que la muraille dominait de ses huit étages sur 320 mètres de long! Ce qui engendra la « controverse de Saint-Jacques »: comme si la muraille voulait supplanter l'autre élévation sur laquelle s'était érigée la cathédrale. Muraille et cathédrale semblaient se défier. Comme si deux mondes, l'ancien et le moderne s'affrontaient. Son histoire remonte à 1957, année à laquelle les premières études furent effectuées. C'est en 1961 que la construction démarra. Aujourd'hui, elle s'étend sur la rue Henry-Andraud, du numéro 2 au numéro 28, et compte 14 cages d'escalier qui permettent aux résidents des 354 logements d'accéder à leur appartement. Elle abrite en majorité une population jeune (52 %) et des foyers monoparentaux. En général, beaucoup de ses habitants sont en situation de précarité. Cela dit, bâtie sur un éperon rocheux, au-dessus du quartier de la Rotonde (bien connu des étudiants en droit), la plupart des logements de la « muraille » bénéficient d'une belle ouverture sur la ville. Les commerces alentour y sont nombreux. La proximité des résidences universitaires, du CHU Gabriel-Montpied (conçu à partir de la fin des années soixante), de la faculté de médecine et de pharmacies, lui confère, ainsi qu'aux autres résidences publiques ou privées (*), une belle animation. Au cours des années, la « muraille », surnommée ainsi par dérision, a connu des améliorations. Et, aujourd'hui, elle doit faire face à des restaurations et aménagements indispensables pour être conforme aux normes contemporaines. À Logidôme, gestionnaire de résidences sociales, la réflexion est entamée…Le viaduc en direct @ Un mot encore sur le viaduc Saint-Jacques. Construit entre janvier 1964 et juin 1967, il a remplacé avantageusement le chemin de Saint-Jacques. Actuellement en cours de rénovation, l'édifice est devenu incontournable avec ses 500 mètres de long, 18 mètres de large et 27 mètres de haut à son maximum. Avec une pente de 6 %, il est posé sur 12 portiques. Il a permis de relier rapidement le plateau au centre-ville. Et par cette voie, le tramway rapproche encore le plateau et Jaude (en 5 ou 6 minutes). (*) Il existe encore beaucoup de maisons individuelles, résurgence du temps des cités Michelin, et quelques autres bâtiments publics de l'époque. www.lamontagne.fr/.../la-muraille-de-chine-un.../ @ LE VIADUC établi la jonction entre le centre-ville de Clermont-Ferrand et un quartier populaire devenu haut lieu universitaire, médical et hospitalier. Son initiateur, Gabriel Montpied avait même, vu encore plus grand ! Menant campagne pour accomplir un quatrième mandat municipal, en 1964, Gabriel Montpied, l’inamovible maire de Clermont depuis la Libération, avait annoncé à ses concitoyens-électeurs la construction du viaduc Saint-Jacques. Au-delà de la stratégie politicienne, un projet d’aménagement plus pratique qu’esthétique doublé d’une forte charge symbolique puisque reliant deux rives, presque deux mondes : le centre-ville et un nouveau quartier populaire de 15.000 habitants. Une ZUP (acronyme de zone à urbaniser en priorité) pour atténuer la crise du logement aggravée par le rapatriement des pieds-noirs d’Algérie. Autoroute aérienne @ Inscrivant ce projet dans un vaste plan de circulation urbaine (l’époque était au tout automobile !), Montpied avait même vu encore plus grand : il ambitionnait que soit percé en complément deux artères souterraines, l’une sous la place Delille entre le boulevard Trudaine et les Carmes ; l’autre au pied du jardin Lecoq pour déboucher place Gaillard. Du monumental, pour ne pas dire de la démesure… Le bâtisseur du Clermont moderne remporta les élections dès le premier tour avec 66 % des suffrages malgré la présence de cinq listes concurrentes. Le viaduc et ses prolongements un soupçon mégalo y furent-ils pour beaucoup ? Si les deux voies souterraines restèrent dans les cartons eu égard à leur coût et à la complexité des chantiers, le pont-viaduc fut édifié en moins de trois ans, de 1964 à 1967. 430 m de long et 27 m de haut à son sommet L’imposant ouvrage s’appuie sur douze portiques, de 430 m de long et 18 m de large, de 27 m de haut à son point culminant pour se profiler sur une pente de 6 %. Sorte d’autoroute aérienne éventrant la ville, doutons qu’il s’intègre sans déparer dans le paysage urbain clermontois. À l’image de la Muraille de Chine, l’esthétique n’a jamais été une préoccupation première chez nos bâtisseurs politiques locaux… 21.000 véhicules chaque jour Au fil du temps, corollaire du développement du CHU et du campus des Cézeaux, le viaduc a vu son trafic s’intensifier : il est aujourd’hui emprunté par plus de 21.000 véhicules chaque jour, contre moins de 15.000 à sa mise en service. En s’ouvrant en 2007 au tram et à ses 70.000 voyageurs/jour, il a dû subir neuf ans plus tard de lourds travaux d’étanchéité et de renforcement pour 8,4 millions d’euros. Le prix de son utilité. www.lamontagne.fr/.../ce-23-juin-le-viaduc-saint.../ De son vrai nom Résidence Henry-Andraud, cette barre d’immeuble, située dans un quartier prioritaire du Sud de Clermont-Ferrand, est surnommée « Muraille de Chine » par les habitants en raison de ses dimensions : 320m de long pour 8 étages et 354 appartements, soit l’une des plus grandes barres d’immeubles de France. Composée à 100% de logements sociaux, elle offre aux 550 familles qui y vivent actuellement (dont certaines depuis plus de 40 ans) des loyers parmi les moins chers de la ville et une vue imprenable sur le Puy-de-Dôme et le centre-ville.
Elle a été construite en 1961 à l’époque des grands ensembles. Ce terme désigne les ensembles de logements collectifs construits entre le milieu de années 1950 et le milieu des années 1970, marqués par un urbanisme de barres et de tours.
Elle a permis d’accueillir de nombreuses familles d’ouvriers et d’employés qu’il fallait loger rapidement en raison de l’essor de Michelin notamment.
Mais aujourd’hui, la Muraille ne répond plus aux attentes des habitants à cause de surfaces trop petites, des appartements mal conçus et mal isolés thermiquement et phonétiquement. Afin de pallier cette situation, l’agglomération Clermont Communauté a étudié 3 solutions :
La première consiste à simplement réhabiliter les logements, mais elle n’améliore pas l’organisation ni la taille des appartements et ne règle pas la question de la non-attractivité de ces logements.
La deuxième solution est d’entreprendre une restructuration lourde des bâtiments mais les études menées à cette occasion montrent que les structures ne le supporteraient pas.
Dernière solution : la déconstruction. C’est cette solution que l’Agglomération et la Ville ont choisi, comme l’a annoncé le maire Olivier Bianchi au cours d’une réunion publique avec les habitants du quartier.
Pour l’Agglomération, démolir la Muraille de Chine permettra d’accueillir un habitat nouveau adapté aux besoins des ménages, de construire un quartier plus aéré et de répondre aux nouvelles attentes écologiques.
Cette solution permet aussi de bénéficier des financements de l’Agence National pour la Rénovation Urbaine (ANRU) car elle a été retenue parmi les 200 « quartiers d’intérêt national » par l’ANRU dans le Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain (NPNRU). La Loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine, votée en février dernier, pose le cadre et fixe les objectifs et les moyens du NPNRU. Un investissement de 5 milliards d’euros de l’ANRU, financé avec le concours d’Action Logement, sera ainsi réparti comme suit : 83% pour les sites d’intérêt national et 17% pour les sites d’intérêt régional, dans le cadre des Contrats de plan Etat-région (CPER).
Carte des quartiers d'intérêt national
Cette déconstruction ne devrait démarrer qu’à partir de 2021 car il faut d’abord reloger toutes les familles. Cela représente 900 habitants étant donné qu’il y aussi l’immeuble de l’Allée des Dômes situé à proximité qui va être démoli. Le processus de relogement débutera en 2017-2018, après acceptation définitive de proposition de démolition par l’ANRU le 8 Décembre 2016.
En revanche, à l’heure actuelle, même si l’on sait que la démolition devrait laisser place à de nouveaux logements, « le projet urbain n’était pas encore connu » a précisé le maire.
Sources :
www.leparisien.fr/.../clermont-ferrand-la-muraille...
www.europe1.fr/.../urbanisme-clermont-ferrand-va...
www.francebleu.fr/.../la-muraille-de-chine-de...
www.cyberbougnat.net/.../demolition-muraille-de...
lafautealecorbusier.wordpress.com/.../les-grands.../
www.anru.fr/.../Nouveau-programme-national-de...
www.geocaching.com/.../GC64R3G_point-de-vue-sur... patrimoine.auvergnerhonealpes.fr/.../9f1ad824...
La maquette du Secteur industrialisé sur laquelle apparaît pour la première fois la barre de grande longueur qui sera baptisée Muraille de Chine date de 1955.
Le bâtiment 101 de la première tranche de construction du Secteur industrialisé a fait l'objet de plans datés du 15 septembre 1957. Il s'agit de la Muraille. Le 29 juillet 1958, le permis de construire est délivré. Le grand ensemble fait l'objet d'un premier concours d'entreprises. Le 26 janvier 1959, le maître d'ouvrage, l'Office municipal d'habitation à loyer modéré, soumet le procès-verbal du jury de concours, daté du 15 octobre 1958, à l'approbation du préfet.
A partir de la date fixée par ordre de service, le délai d'exécution était de 24 mois.
32 entreprises ont été présentes sur le chantier.
L'ensemble des immeubles ont fait l'objet de travaux postérieurement à ces dates. Une réhabilitation intérieure a notamment concerné la Muraille de Chine en 1991.
Après que ses habitants auront été relogés, la Muraille devrait être démolie dans les années 2020.
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Description
Le bâtiment 101 de la première tranche du Secteur industrialisé se présente comme une barre légèrement coudée, épousant le rebord du plateau Saint-Jacques, longue de 320 mètres en tout. Elle est constituée d'un même bloc de 8 étages (R+8, sur premier sous-sol et second sous-sol partiel), haut de 30 mètres, couvert en terrasse, répété 14 fois. C'est ainsi que 14 escaliers la desservent et 14 ascenseurs (dont les machineries apparaissent en surélévation sur la terrasse). Un mur de refend longitudinal la divise en deux parties. La structure est du type poteaux/poutres, dont la trame est ignorée en façade.
La barre se décompose en 354 logements (16 F1, 102 F2, 118 F3, 102 F4 et 16 F5).
Des passages en rez-de-chaussée permettent de traverser la barre à intervalles réguliers. Les vestibules d'entrée sont ouverts sur l'extérieur, formant des espaces semi-publics. La porte d'entrée franchie, on se trouve directement dans la cage d'escalier.
Le procédé d'exécution Costamagna n'est pas indiqué dans le cahier des prescriptions techniques, ni dans le dossier d'exécution, mais dans un document de l'agence de Georges Bovet (conservé au Centre des archives de l'architecture du XXe siècle). En revanche dans le dossier d'exécution, on trouve mentions de : ciment artificiel, chaux, sable, agglos creux de pouzzolane, agglos pleins et briques de cloisons. Il est précisé que les claustras seront exécutées en béton vibré, préfabriqué et ajouré, les appuis de coisées en béton moulé, les agglos seront utilisés pour les murs de cages d'escaliers et d'ascenseurs ; le béton armé, logiquement, sera coulé en fouilles, coulé entre banches pour les poutres, les voiles, les poteaux, les dalles et les dalles de balcons.
Il y est spécifié que les briques seront "courantes du type NFP 13301, toutefois les architectes pourront accepter des briques d'autres dimensions correspondant aux fabrications régionales".
Ces briques renvoient au procédé Costamagna qui consiste à monter une âme en briques creuses entre deux parois de béton.
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Murs béton béton armé enduit
brique appareil mixte
béton parpaing de béton
Toit bitume
Plans plan rectangulaire régulier
Étages 2 étages de sous-sol, rez-de-chaussée surélevé, 8 étages carrés
Couvrements béton en couvrement
Élévations extérieures élévation ordonnancée
Couvertures terrasse
Escaliers escalier dans-oeuvre : escalier tournant à retours avec jour suspendu
Autres organes de circulations ascenseur
Mesures l : 320.0 m
Précision dimensions
Il s'agit de la longueur totale de la barre qui est divisée en quatorze blocs accolés.
Statut, intérêt et protection
Barre d'un grand ensemble d'une longueur remarquable conjuguée à une implantation sur une hauteur dominant la ville de Clermont-Ferrand, faisant de cette barre un repère et un emblème.
Destinée à la démolition.
Statut de la propriété propriété d'un établissement public communal, Propriété de l'Office municipal des habitations à loyer modéré, à l'origine. Propriété d'un bailleur social, Assemblia, en 2020.
Documentation
Références documentaires
Documents d'archives
Archives départementales du Puy-de-Dôme. 328 W 95-103. Office municipal d'habitation à loyer modéré de Clermont-Ferrand. Dossiers techniques (1957-1960).
Plans d'ensemble, plans des blocs, dossier des marchés, travaux préliminaires, menuiserie, plomberie, voirie, réseaux.
328 W 96. Concerne le bâtiment 101 (Muraille de Chine) : série de plans, coupes et façades datés du 15 sept. 1957 ; portant les noms de Georges Bovet (architecte en chef), G. Lescher et Marquet (architectes d'opération) ; approuvés par le secrétaire général de préfecture, pour le préfet, Pierre Servais, le 24 février 1959.
AD Puy-de-Dôme : 328 W 95-103
Dessornes, Maud, Dias, Céline. La muraille de Chine. Sédimentation des grands ensembles de la ville. Ecole normale supérieure d'architecture de Versailles. 03/17/2773.
Ecole nationale supérieure d'architecture de Versailles : 03/17/2773
Liens web
Fonds Georges Bovet. patrimoine.auvergnerhonealpes.fr/.../9f1ad824... - Il existe de nos jours, de nombreux photographes qui privilégient la qualité artistique de leurs travaux cartophiles. A vous de découvrir ces artistes inconnus aujourd’hui, mais qui seront peut-être les grands noms de demain. Structure Couleurs d'une cité provençale en 1975 extrait du film Bâtir mieux plus vite et moins cher @ le BTP en 1975, l'industrialisation du bâtiment et ses innovations : la préfabrication en usine, le coffrage glissant...Une nouvelle cité provençale ... dai.ly/xyjudq Jacques Tati & la villa Arpel @ le film "mon Oncle"
www.ina.fr/video/R09119655 TURQUIE - Cette ville fantôme a pourrait servir de tournage à un film d'horreur. La commune de Mudurnu, au nord de la Turquie, compte des centaines de répliques de châteaux français tous à l'abandon www.youtube.com/watch?v=qGML4Ej7muM … www.youtube.com/watch?v=U8cFGOnxns4 … Démolition Tour DEF mercredi 23 juin 2010 - Cité Balzac Création artistique autour de la démolition d'un bâtiment. Ce film a été réalisé par les équipes de Plug N' Prod. www.youtube.com/watch?v=L9A_lUN1TPU … 42 - SAINT-ETIENNE LOIRE - Le temps de l'urbanisme sur la Loire, en 1962, les vues des HLM de RHONE ALPES de PARIS & plus... en FILM içi www.dailymotion.com/video/xgj2zz Réalisation : Philippe Brunet
Saint-Etienne l' Extension Marandiniere 1957-59 architecte Jean Farat 42 St-Etienne LOIRE - la Marandiniere les espaces verts @ les 30 G & Jacques SIMON - Il crée la revue Espaces verts en 1968, l’anime jusqu’en 1982, publie des cahiers spéciaux dédiés à « l’Aménagement des espaces libres ». www.dailymotion.com/video/xgj74q LE FILM 42 - Le temps de l'urbanisme sur la Loire, 1962, le FILM içi www.dailymotion.com/video/xgj2zz Réalisation : Philippe Brunet archipostcard.blogspot.com/search?updated-max=2009-02-13T... - museedelacartepostale.fr/periode-semi-moderne/ - archipostalecarte.blogspot.com/ - museedelacartepostale.fr/blog/ - museedelacartepostale.fr/exposition-permanente/ - www.queenslandplaces.com.au/category/headwords/brisbane-c... - collection-jfm.fr/t/cartes-postales-anciennes/france#.XGe... - www.cparama.com/forum/la-collection-de-cpa-f1.html - www.dauphinomaniac.org/Cartespostales/Francaises/Cartes_F... - furtho.tumblr.com/archive
le Logement Collectif* 50,60,70's, dans tous ses états..Histoire & Mémoire d'H.L.M. de Copropriété Renouvellement Urbain-Réha-NPNRU., twitter.com/Memoire2cite tout içi sig.ville.gouv.fr/atlas/ZUS/ - media/InaEdu01827/la-creatio" rel="noreferrer nofollow">fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu01827/la-creatio Bâtir mieux plus vite et moins cher 1975 l'industrialisation du bâtiment et ses innovations : www.dailymotion.com/video/xyjudq?playlist=x34ije la préfabrication en usine www.dailymotion.com/video/xx6ob5?playlist=x34ije , le coffrage glissant www.dailymotion.com/video/x19lwab?playlist=x34ije ... De nouvelles perspectives sont nées dans l'industrie du bâtiment avec les principes de bases de l'industrialisation du bâtiment www.dailymotion.com/video/x1a98iz?playlist=x34ije ,
www.dailymotion.com/video/xk6xui?playlist=x34ije , www.dailymotion.com/video/xk1dh2?playlist=x34ije : mécanisation, rationalisation et élaboration industrielle de la production. Des exemples concrets sont présentés afin d'illustrer l'utilisation des différentes innovations : les coffrages outils, coffrage glissant, le tunnel, des procédés pour accélérer le durcissement du béton. Le procédé dit de coffrage glissant est illustré sur le chantier des tours Pablo Picasso à Nanterre. Le principe est de s'affranchir des échafaudages : le coffrage épouse le contour du bâtiment, il s'élève avec la construction et permet de réaliser simultanément l'ensemble des murs verticaux. Au centre du plancher de travail, une grue distribue en continu le ferraillage et le béton. Sur un tel chantier les ouvriers se relaient 24h / 24 , www.dailymotion.com/video/xwytke?playlist=x34ije , www.dailymotion.com/video/x1bci6m?playlist=x34ije
Le reportage se penche ensuite sur la préfabrication en usine. Ces procédés de préfabrication en usine selon le commentaire sont bien adaptés aux pays en voie de développement, cela est illustré dans le reportage par une réalisation en Libye à Benghazi. Dans la course à l'allégement des matériaux un procédé l'isola béton est présenté. Un chapitre sur la construction métallique explique les avantage de ce procédé. La fabrication de composants ouvre de nouvelles perspectives à l'industrie du bâtiment.
Lieux géographiques : la Grande Borne 91, le Vaudreuil 27, Avoriaz, Avenue de Flandres à Paris, tours Picasso à Nanterre, vues de la défense, Benghazi Libye
www.dailymotion.com/playlist/x34ije_territoiresgouv_cinem... - mémoire2cité - le monde de l'Architecture locative collective et bien plus encore - mémoire2cité - Bâtir mieux plus vite et moins cher 1975 l'industrialisation du bâtiment et ses innovations : www.dailymotion.com/video/xyjudq?playlist=x34ije la préfabrication en usine www.dailymotion.com/video/xx6ob5?playlist=x34ije , le coffrage glissant www.dailymotion.com/video/x19lwab?playlist=x34ije ... De nouvelles perspectives sont nées dans l'industrie du bâtiment avec les principes de bases de l'industrialisation du bâtiment www.dailymotion.com/video/x1a98iz?playlist=x34ije ,
Le Joli Mai (Restauré) - Les grands ensembles BOBIGNY l Abreuvoir www.youtube.com/watch?v=eUY9XzjvWHE … et la www.youtube.com/watch?v=hK26k72xIkU … www.youtube.com/watch?v=xCKF0HEsWWo …
Genève Le Grand Saconnex & la Bulle Pirate - architecte Marçel Lachat -
Un film de Julien Donada içi www.youtube.com/watch?time_continue=1&v=4E723uQcpnU … … .Genève en 1970. pic.twitter.com/1dbtkAooLM è St-Etienne - La muraille de Chine, en 1973 ce grand immeuble du quartier de Montchovet, existait encore photos la Tribune/Progres.
www.youtube.com/watch?v=AJAylpe8G48 …, - la tour 80 HLM située au 1 rue Proudhon à Valentigney dans le quartier des Buis Cette tour emblématique du quartier avec ces 15 étages a été abattu par FERRARI DEMOLITION (68). VALENTIGNEY (25700) 1961 - Ville nouvelle-les Buis 3,11 mn www.youtube.com/watch?v=C_GvwSpQUMY … - Au nord-Est de St-Etienne, aux confins de la ville, se dresse une colline Montreynaud la ZUP de Raymond Martin l'architecte & Alexandre Chemetoff pour les paysages de St-Saens.. la vidéo içi * Réalisation : Dominique Bauguil www.youtube.com/watch?v=Sqfb27hXMDo … … - www.dailymotion.com/video/xk6xui?playlist=x34ije , www.dailymotion.com/video/xk1dh2?playlist=x34ije : mécanisation, rationalisation et élaboration industrielle de la production. Des exemples concrets sont présentés afin d'illustrer l'utilisation des différentes innovations : les coffrages outils, coffrage glissant, le tunnel, des procédés pour accélérer le durcissement du béton. Le procédé dit de coffrage glissant est illustré sur le chantier des tours Pablo Picasso à Nanterre. Le principe est de s'affranchir des échafaudages : le coffrage épouse le contour du bâtiment, il s'élève avec la construction et permet de réaliser simultanément l'ensemble des murs verticaux. Au centre du plancher de travail, une grue distribue en continu le ferraillage et le béton. Sur un tel chantier les ouvriers se relaient 24h / 24 , www.dailymotion.com/video/xwytke?playlist=x34ije , www.dailymotion.com/video/x1bci6m?playlist=x34ije
Le reportage se penche ensuite sur la préfabrication en usine. Ces procédés de préfabrication en usine selon le commentaire sont bien adaptés aux pays en voie de développement, cela est illustré dans le reportage par une réalisation en Libye à Benghazi. Dans la course à l'allégement des matériaux un procédé l'isola béton est présenté. Un chapitre sur la construction métallique explique les avantage de ce procédé. La fabrication de composants ouvre de nouvelles perspectives à l'industrie du bâtiment.
la Grande Borne 91, le Vaudreuil 27, Avoriaz, Avenue de Flandres à Paris, tours Picasso à Nanterre, vues de la défense, Benghazi Libye 1975 Réalisateur : Sydney Jézéquel, Karenty
la construction des Autoroutes en France - Les liaisons moins dangereuses 1972 www.dailymotion.com/video/xxi0ae?playlist=x34ije - Ministère de l'Équipement et de l'Aménagement du Territoire - Dotation par la France d'autoroutes modernes "nécessité vitale" pour palier à l'inadaptation du réseau routier de l'époque voué à la paralysie : le reportage nous montre des images d'embouteillages. Le ministre de l'Équipement et de l'Aménagement du Territoire dans les deux gouvernements de Pierre Messmer, de 1972 à 1974, Olivier Guichard explique les ambitions du programme de construction qui doit atteindre 800 km par ans en 1978. L'ouverture de section nouvelles va bon train : Nancy / Metz par exemple. Le reportage nous montre l'intérieur des bureaux d'études qui conçoivent ces autoroute dont la conception est assistée par ordinateurs dont le projet d'ensemble en 3D est visualisé sur un écran. La voix off nous informe sur le financement de ces équipements. Puis on peut voir des images de la construction du pont sur la Seine à Saint Cloud reliant l'autoroute de Normandie au périphérique, de l'échangeur de Palaiseau sur 4 niveau : record d'Europe précise le commentaire. Le reportage nous informe que des sociétés d'économies mixtes ont étés crées pour les tronçons : Paris / Lille, Paris / Marseille, Paris / Normandie. Pour accélérer la construction l’État a eu recours à des concessions privées par exemple pour le tronçon Paris / Chartres. "Les autoroutes changent le visage de la France : artères économiques favorisant le développement industriel elles permettent de revitaliser des régions en perte de vitesse et de l'intégrer dans le mouvement général de l'expansion" Sur le plan européen elles vont combler le retard de la France et réaliser son insertion. Images de l'inauguration de l'autoroute entre Paris et Bruxelles par le président Georges Pompidou. Le reportage rappel que l'autre fonction capitale des autoroute est de favoriser la sécurité. La question de la limitation de vitesse est posée au ministre de l’Équipement, qui n'y est favorable que sur certains tronçons. Un des facteur de sécurité selon le commentaire est l'humanisation des autoroutes : aires de repos, restaurants, signalisation touristiques... "Rien n'est impossible aux techniques modernes" nous apprend la voix off qui prend comme exemple le déplacement sur rail de 65 mètres d'un château classé afin de faire passer l'autoroute Lille / Dunkerque.Durée : 4 minutes 30 secondes
Sur les routes de France les ponts renaissent 1945 reconstruction de la France après la Seconde Guerre mondiale www.dailymotion.com/video/xuxrii?playlist=x34ije , Quelques mois après la fin de la Seconde Guerre mondiale, un triste constat s'impose : 5 944 passages sont coupés, soit plus de 110 km de brèches ; de nombreuses villes se trouvent isolées.Les chantiers s'activent dans toute la France pour "gagner la bataille des communications routières". Mais outre la pénurie de main d’œuvre, il faut faire face au manque de matériaux (béton, métal) et donc déployer des trésors d'imagination pour reconstruire les ponts détruits. Si le savoir faire des tailleurs de pierre est exploité, le plus spectaculaire est le relevage des ponts, comme le pont de Galliéni à Lyon, où 7 à 800 tonnes d'acier sont sorti de l'eau avec des moyens de l'époque. En avril 1945, il reste 5 700 ponts à reconstruire soit 200 000 tonnes d'acier, 600 000 tonnes de ciment, 250 000 m3 de bois, 10 millions de journées d'ouvrier, prix de l'effort de reconstruction.1945
Auteurs / réalisateurs : images : G.Delaunay, A.Pol, son : C.Gauguier Production : Direction Technique des Services des Ponts et Chaussées / Ministère des Travaux Publics et des Transports Support original : 16 mm noir et blanc Durée : 14 min Thèmes principaux : infrastructures-ouvrages d'art Mot clés : chantier, pont, Reconstruction, restauration, béton précontraint, ministère des travaux publics et des transportsLieux : Lyon, Tournon, Caen - Le Bosquel, un village renait 1947 l'album cinématographique de la reconstruction, réalisation Paul de Roubaix production ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme, village prototype, architecte Paul Dufournet, www.dailymotion.com/video/xx5tx8?playlist=x34ije - Demain Paris 1959 dessin animé présentant l'aménagement de la capitale dans les années 60, Animation, dessin animé à vocation pédagogique visant à promouvoir la politique d’aménagement suivie dans les années 60 à Paris. Un raccourci historique sur l’extension de Paris du Moyen Âge au XIXe siècle (Lutèce, œuvres de Turgot, Napoléon, Haussmann), ce dessin animé retrace la naissance de la banlieue et de ses avatars au XXe siècle. Il annonce les grands principes d’aménagement des villes nouvelles et la restructuration du centre de Paris (référence implicite à la charte d’Athènes). Le texte est travaillé en rimes et vers. Une chanson du vieux Paris conclut poétiquement cette vision du futur. Thèmes principaux : Aménagement urbain / planification-aménagement régional Mots-clés : Banlieue, extension spatiale, histoire, quartier, ville, ville nouvelle Lieu géographique : Paris 75 Architectes ou personnalités : Eugène Haussmann, Napoléon, Turgot Réalisateurs : André Martin, Michel Boschet Production : les films Roger Leenhardt
www.dailymotion.com/video/xw6lak?playlist=x34ije - Rue neuve 1956 la reconstruction de la France dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale, villes, villages, grands ensembles réalisation : Jack Pinoteau , Panorama de la reconstruction de la France dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale, ce film de commande évoque les villes et villages français détruits puis reconstruits dans un style respectant la tradition : Saint-Malo, Gien, Thionville, Ammerschwihr, etc. ainsi que la reconstruction en rupture avec l'architecture traditionnelle à Châtenay-Malabry, Arles, Saint Étienne, Évreux, Chambéry, Villeneuve-Saint-Georges, Abbeville, Le Havre, Marseille, Boulogne-sur-Mer, Dunkerque. Le documentaire explique par exemple la manière dont a été réalisée la reconstruction de Saint-Malo à l'intérieur des rempart de la vieille ville : "c'est la fidélité à l'histoire et la force du souvenir qui a guidé l'architecte". Dans le même esprit à Gien, au trois quart détruite en 1940, seul le château construit en 1494 pour Anne de Beaujeu, fille aînée de Louis XI, fut épargné par les bombardements. La ville fut reconstruite dans le style des rares immeubles restant. Gien est relevé de ses ruines et le nouvel ensemble harmonieux est appelé « Joyau de la Reconstruction française ». Dans un deuxième temps est abordé le chapitre de la construction des cités et des grands ensembles, de l’architecture du renouveau qualifiée de "grandiose incontestablement". S’il est précisé "on peut aimer ou de ne pas aimer ce style", l’emporte au final l’argument suivant : les grands ensembles, c'est la campagne à la ville, un urbanisme plus aéré, plus vert." les films caravelles 1956, Réalisateur : Jack Pinoteau (connu pour être le metteur en scène du film Le Triporteur 1957 qui fit découvrir Darry Cowl) www.dailymotion.com/video/xuz3o8?playlist=x34ije , Film d'archive actualités de 1952 Reconstruction de la France sept ans après la fin de la seconde guerre mondiale état des lieux de la crise du logement , Actualités de 1952. Sept ans après la fin de la seconde guerre Mondiale état des lieux de la reconstruction de la France et de la crise du logement à l’œuvre, pénurie de logement, logements insalubres. Les actualités montrent des images d'archives de la destruction de la France, les Chars de la division Leclerc qui défilent sur les Champs Elysees. Le commentaire dénonce la lenteur de la reconstruction et notamment des manifestations qui ont eu lieue à Royan afin d''accélérer la reconstruction de la ville détruite.Le film montre à Strasbourg, Mulhouse, des réalisation moderne de grands ensembles et des images d'archive de la reconstruction du Havre de Saint Nazaire.Le film se termine à Marseille sur les réalisation nouvelles autour du vieux port puis on assiste à l'inauguration de la Cité Radieuse par le ministre de la Reconstruction et de l'Urbanisme Eugène Claudius-Petit en présence de son architecte Le Corbusier à qui le ministre remet la cravate de commandeur de la légion d'honneur. www.dailymotion.com/video/xk1g5j?playlist=x34ije Brigitte Gros - Urbanisme - Filmer les grands ensembles 2016 - par Camille Canteux chercheuse au CHS -Centre d'Histoire Sociale - Jeanne Menjoulet - Ce film du CHS daté de 2014 www.youtube.com/watch?v=VDUBwVPNh0s … L'UNION SOCIALE POUR L'HABITAT le Musée des H.L.M. musee-hlm.fr/ union-habitat.org/ - EXPOSITION :LES 50 ANS DE LA RESIDENCe SALMSON POINT-Du JOUR www.salmsonlepointdujour.fr/pdf/Exposition_50_ans.pdf - Sotteville Construction de l’Anjou, le premier immeuble de la Zone Verte sottevilleaufildutemps.fr/2017/05/04/construction-de-limm... - www.20minutes.fr/paris/diaporama-7346-photo-854066-100-an... - www.ladepeche.fr/article/2010/11/02/940025-140-ans-en-arc... dreux-par-pierlouim.over-blog.com/article-chamards-1962-9... missionphoto.datar.gouv.fr/fr/photographe/7639/serie/7695... le Logement Collectif* 50,60,70's, dans tous ses états..Histoire & Mémoire d'H.L.M. de Copropriété Renouvellement Urbain-Réha-NPNRU., twitter.com/Memoire2cite tout içi sig.ville.gouv.fr/atlas/ZUS/ - media/InaEdu01827/la-creatio" rel="noreferrer nofollow">fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu01827/la-creatio Bâtir mieux plus vite et moins cher 1975 l'industrialisation du bâtiment et ses innovations : www.dailymotion.com/video/xyjudq?playlist=x34ije la préfabrication en usine www.dailymotion.com/video/xx6ob5?playlist=x34ije , le coffrage glissant www.dailymotion.com/video/x19lwab?playlist=x34ije ... De nouvelles perspectives sont nées dans l'industrie du bâtiment avec les principes de bases de l'industrialisation du bâtiment www.dailymotion.com/video/x1a98iz?playlist=x34ije ,
www.dailymotion.com/video/xk6xui?playlist=x34ije , www.dailymotion.com/video/xk1dh2?playlist=x34ije : mécanisation, rationalisation et élaboration industrielle de la production. Des exemples concrets sont présentés afin d'illustrer l'utilisation des différentes innovations : les coffrages outils, coffrage glissant, le tunnel, des procédés pour accélérer le durcissement du béton. Le procédé dit de coffrage glissant est illustré sur le chantier des tours Pablo Picasso à Nanterre. Le principe est de s'affranchir des échafaudages : le coffrage épouse le contour du bâtiment, il s'élève avec la construction et permet de réaliser simultanément l'ensemble des murs verticaux. Au centre du plancher de travail, une grue distribue en continu le ferraillage et le béton. Sur un tel chantier les ouvriers se relaient 24h / 24 , www.dailymotion.com/video/xwytke?playlist=x34ije , www.dailymotion.com/video/x1bci6m?playlist=x34ije
Le reportage se penche ensuite sur la préfabrication en usine. Ces procédés de préfabrication en usine selon le commentaire sont bien adaptés aux pays en voie de développement, cela est illustré dans le reportage par une réalisation en Libye à Benghazi. Dans la course à l'allégement des matériaux un procédé l'isola béton est présenté. Un chapitre sur la construction métallique explique les avantage de ce procédé. La fabrication de composants ouvre de nouvelles perspectives à l'industrie du bâtiment.
Lieux géographiques : la Grande Borne 91, le Vaudreuil 27, Avoriaz, Avenue de Flandres à Paris, tours Picasso à Nanterre, vues de la défense, Benghazi Libye
www.dailymotion.com/playlist/x34ije_territoiresgouv_cinem... - mémoire2cité - le monde de l'Architecture locative collective et bien plus encore - mémoire2cité - Bâtir mieux plus vite et moins cher 1975 l'industrialisation du bâtiment et ses innovations : www.dailymotion.com/video/xyjudq?playlist=x34ije la préfabrication en usine www.dailymotion.com/video/xx6ob5?playlist=x34ije , le coffrage glissant www.dailymotion.com/video/x19lwab?playlist=x34ije ... De nouvelles perspectives sont nées dans l'industrie du bâtiment avec les principes de bases de l'industrialisation du bâtiment www.dailymotion.com/video/x1a98iz?playlist=x34ije ,
Le Joli Mai (Restauré) - Les grands ensembles BOBIGNY l Abreuvoir
www.youtube.com/watch?v=eUY9XzjvWHE … et la www.youtube.com/watch?v=hK26k72xIkU … www.youtube.com/watch?v=xCKF0HEsWWo …
Genève Le Grand Saconnex & la Bulle Pirate - architecte Marçel Lachat -
Un film de Julien Donada içi www.youtube.com/watch?time_continue=1&v=4E723uQcpnU … … .Genève en 1970. pic.twitter.com/1dbtkAooLM è St-Etienne - La muraille de Chine, en 1973 ce grand immeuble du quartier de Montchovet, existait encore photos la Tribune/Progres.
www.youtube.com/watch?v=AJAylpe8G48 …, - la tour 80 HLM située au 1 rue Proudhon à Valentigney dans le quartier des Buis Cette tour emblématique du quartier avec ces 15 étages a été abattu par FERRARI DEMOLITION (68). VALENTIGNEY (25700) 1961 - Ville nouvelle-les Buis 3,11 mn www.youtube.com/watch?v=C_GvwSpQUMY … - Au nord-Est de St-Etienne, aux confins de la ville, se dresse une colline Montreynaud la ZUP de Raymond Martin l'architecte & Alexandre Chemetoff pour les paysages de St-Saens.. la vidéo içi * Réalisation : Dominique Bauguil www.youtube.com/watch?v=Sqfb27hXMDo … … - www.dailymotion.com/video/xk6xui?playlist=x34ije , www.dailymotion.com/video/xk1dh2?playlist=x34ije : mécanisation, rationalisation et élaboration industrielle de la production. Des exemples concrets sont présentés afin d'illustrer l'utilisation des différentes innovations : les coffrages outils, coffrage glissant, le tunnel, des procédés pour accélérer le durcissement du béton. Le procédé dit de coffrage glissant est illustré sur le chantier des tours Pablo Picasso à Nanterre. Le principe est de s'affranchir des échafaudages : le coffrage épouse le contour du bâtiment, il s'élève avec la construction et permet de réaliser simultanément l'ensemble des murs verticaux. Au centre du plancher de travail, une grue distribue en continu le ferraillage et le béton. Sur un tel chantier les ouvriers se relaient 24h / 24 , www.dailymotion.com/video/xwytke?playlist=x34ije , www.dailymotion.com/video/x1bci6m?playlist=x34ije
Le reportage se penche ensuite sur la préfabrication en usine. Ces procédés de préfabrication en usine selon le commentaire sont bien adaptés aux pays en voie de développement, cela est illustré dans le reportage par une réalisation en Libye à Benghazi. Dans la course à l'allégement des matériaux un procédé l'isola béton est présenté. Un chapitre sur la construction métallique explique les avantage de ce procédé. La fabrication de composants ouvre de nouvelles perspectives à l'industrie du bâtiment.
la Grande Borne 91, le Vaudreuil 27, Avoriaz, Avenue de Flandres à Paris, tours Picasso à Nanterre, vues de la défense, Benghazi Libye 1975 Réalisateur : Sydney Jézéquel, Karenty
Images : Claude Saunier, Raymond Sauvaire
la construction des Autoroutes en France - Les liaisons moins dangereuses 1972 www.dailymotion.com/video/xxi0ae?playlist=x34ije - Ministère de l'Équipement et de l'Aménagement du Territoire - Dotation par la France d'autoroutes modernes "nécessité vitale" pour palier à l'inadaptation du réseau routier de l'époque voué à la paralysie : le reportage nous montre des images d'embouteillages. Le ministre de l'Équipement et de l'Aménagement du Territoire dans les deux gouvernements de Pierre Messmer, de 1972 à 1974, Olivier Guichard explique les ambitions du programme de construction qui doit atteindre 800 km par ans en 1978. L'ouverture de section nouvelles va bon train : Nancy / Metz par exemple. Le reportage nous montre l'intérieur des bureaux d'études qui conçoivent ces autoroute dont la conception est assistée par ordinateurs dont le projet d'ensemble en 3D est visualisé sur un écran. La voix off nous informe sur le financement de ces équipements. Puis on peut voir des images de la construction du pont sur la Seine à Saint Cloud reliant l'autoroute de Normandie au périphérique, de l'échangeur de Palaiseau sur 4 niveau : record d'Europe précise le commentaire. Le reportage nous informe que des sociétés d'économies mixtes ont étés crées pour les tronçons : Paris / Lille, Paris / Marseille, Paris / Normandie. Pour accélérer la construction l’État a eu recours à des concessions privées par exemple pour le tronçon Paris / Chartres. "Les autoroutes changent le visage de la France : artères économiques favorisant le développement industriel elles permettent de revitaliser des régions en perte de vitesse et de l'intégrer dans le mouvement général de l'expansion" Sur le plan européen elles vont combler le retard de la France et réaliser son insertion. Images de l'inauguration de l'autoroute entre Paris et Bruxelles par le président Georges Pompidou. Le reportage rappel que l'autre fonction capitale des autoroute est de favoriser la sécurité. La question de la limitation de vitesse est posée au ministre de l’Équipement, qui n'y est favorable que sur certains tronçons. Un des facteur de sécurité selon le commentaire est l'humanisation des autoroutes : aires de repos, restaurants, signalisation touristiques... "Rien n'est impossible aux techniques modernes" nous apprend la voix off qui prend comme exemple le déplacement sur rail de 65 mètres d'un château classé afin de faire passer l'autoroute Lille / Dunkerque.Durée : 4 minutes 30 secondes
Sur les routes de France les ponts renaissent 1945 reconstruction de la France après la Seconde Guerre mondiale www.dailymotion.com/video/xuxrii?playlist=x34ije , Quelques mois après la fin de la Seconde Guerre mondiale, un triste constat s'impose : 5 944 passages sont coupés, soit plus de 110 km de brèches ; de nombreuses villes se trouvent isolées.Les chantiers s'activent dans toute la France pour "gagner la bataille des communications routières". Mais outre la pénurie de main d’œuvre, il faut faire face au manque de matériaux (béton, métal) et donc déployer des trésors d'imagination pour reconstruire les ponts détruits. Si le savoir faire des tailleurs de pierre est exploité, le plus spectaculaire est le relevage des ponts, comme le pont de Galliéni à Lyon, où 7 à 800 tonnes d'acier sont sorti de l'eau avec des moyens de l'époque. En avril 1945, il reste 5 700 ponts à reconstruire soit 200 000 tonnes d'acier, 600 000 tonnes de ciment, 250 000 m3 de bois, 10 millions de journées d'ouvrier, prix de l'effort de reconstruction.1945
Auteurs / réalisateurs : images : G.Delaunay, A.Pol, son : C.Gauguier Production : Direction Technique des Services des Ponts et Chaussées / Ministère des Travaux Publics et des Transports Support original : 16 mm noir et blanc Durée : 14 min Thèmes principaux : infrastructures-ouvrages d'art Mot clés : chantier, pont, Reconstruction, restauration, béton précontraint, ministère des travaux publics et des transports
Lieux : Lyon, Tournon, Caen - Le Bosquel, un village renait 1947 l'album cinématographique de la reconstruction, réalisation Paul de Roubaix production ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme, village prototype, architecte Paul Dufournet, www.dailymotion.com/video/xx5tx8?playlist=x34ije - Demain Paris 1959 dessin animé présentant l'aménagement de la capitale dans les années 60, Animation, dessin animé à vocation pédagogique visant à promouvoir la politique d’aménagement suivie dans les années 60 à Paris. Un raccourci historique sur l’extension de Paris du Moyen Âge au XIXe siècle (Lutèce, œuvres de Turgot, Napoléon, Haussmann), ce dessin animé retrace la naissance de la banlieue et de ses avatars au XXe siècle. Il annonce les grands principes d’aménagement des villes nouvelles et la restructuration du centre de Paris (référence implicite à la charte d’Athènes). Le texte est travaillé en rimes et vers. Une chanson du vieux Paris conclut poétiquement cette vision du futur. Thèmes principaux : Aménagement urbain / planification-aménagement régional Mots-clés : Banlieue, extension spatiale, histoire, quartier, ville, ville nouvelle Lieu géographique : Paris 75
Architectes ou personnalités : Eugène Haussmann, Napoléon, Turgot Réalisateurs : André Martin, Michel Boschet Production : les films Roger Leenhardt
www.dailymotion.com/video/xw6lak?playlist=x34ije - Rue neuve 1956 la reconstruction de la France dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale, villes, villages, grands ensembles réalisation : Jack Pinoteau , Panorama de la reconstruction de la France dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale, ce film de commande évoque les villes et villages français détruits puis reconstruits dans un style respectant la tradition : Saint-Malo, Gien, Thionville, Ammerschwihr, etc. ainsi que la reconstruction en rupture avec l'architecture traditionnelle à Châtenay-Malabry, Arles, Saint Étienne, Évreux, Chambéry, Villeneuve-Saint-Georges, Abbeville, Le Havre, Marseille, Boulogne-sur-Mer, Dunkerque. Le documentaire explique par exemple la manière dont a été réalisée la reconstruction de Saint-Malo à l'intérieur des rempart de la vieille ville : "c'est la fidélité à l'histoire et la force du souvenir qui a guidé l'architecte". Dans le même esprit à Gien, au trois quart détruite en 1940, seul le château construit en 1494 pour Anne de Beaujeu, fille aînée de Louis XI, fut épargné par les bombardements. La ville fut reconstruite dans le style des rares immeubles restant. Gien est relevé de ses ruines et le nouvel ensemble harmonieux est appelé « Joyau de la Reconstruction française ». Dans un deuxième temps est abordé le chapitre de la construction des cités et des grands ensembles, de l’architecture du renouveau qualifiée de "grandiose incontestablement". S’il est précisé "on peut aimer ou de ne pas aimer ce style", l’emporte au final l’argument suivant : les grands ensembles, c'est la campagne à la ville, un urbanisme plus aéré, plus vert." les films caravelles 1956, Réalisateur : Jack Pinoteau (connu pour être le metteur en scène du film Le Triporteur 1957 qui fit découvrir Darry Cowl) www.dailymotion.com/video/xuz3o8?playlist=x34ije , Film d'archive actualités de 1952 Reconstruction de la France sept ans après la fin de la seconde guerre mondiale état des lieux de la crise du logement , Actualités de 1952. Sept ans après la fin de la seconde guerre Mondiale état des lieux de la reconstruction de la France et de la crise du logement à l’œuvre, pénurie de logement, logements insalubres. Les actualités montrent des images d'archives de la destruction de la France, les Chars de la division Leclerc qui défilent sur les Champs Elysees. Le commentaire dénonce la lenteur de la reconstruction et notamment des manifestations qui ont eu lieue à Royan afin d''accélérer la reconstruction de la ville détruite.Le film montre à Strasbourg, Mulhouse, des réalisation moderne de grands ensembles et des images d'archive de la reconstruction du Havre de Saint Nazaire.
Le film se termine à Marseille sur les réalisation nouvelles autour du vieux port puis on assiste à l'inauguration de la Cité Radieuse par le ministre de la Reconstruction et de l'Urbanisme Eugène Claudius-Petit en présence de son architecte Le Corbusier à qui le ministre remet la cravate de commandeur de la légion d'honneur. www.dailymotion.com/video/xk1g5j?playlist=x34ije Brigitte Gros - Urbanisme - Filmer les grands ensembles 2016 - par Camille Canteux chercheuse au CHS -Centre d'Histoire Sociale - Jeanne Menjoulet - Ce film du CHS daté de 2014 www.youtube.com/watch?v=VDUBwVPNh0s … L'UNION SOCIALE POUR L'HABITAT le Musée des H.L.M. musee-hlm.fr/ union-habitat.org/ - EXPOSITION :LES 50 ANS DE LA RESIDENCe SALMSON POINT-Du JOUR
www.salmsonlepointdujour.fr/pdf/Exposition_50_ans.pdf - Sotteville Construction de l’Anjou, le premier immeuble de la Zone Verte sottevilleaufildutemps.fr/2017/05/04/construction-de-limm... - www.20minutes.fr/paris/diaporama-7346-photo-854066-100-an... - www.ladepeche.fr/article/2010/11/02/940025-140-ans-en-arc... dreux-par-pierlouim.over-blog.com/article-chamards-1962-9... missionphoto.datar.gouv.fr/fr/photographe/7639/serie/7695...
Mémoire2cité - A l'état initiale MONTREYNAUD devait etre Gigantesque , le projet complet ne çe fera pas ^^ c'etait la même chose pour Bergson du gigantisme à tout va , le saviez vous? moi oui ;) La tour plein ciel à Montreynaud va être détruite jeudi. Les habitants de Montreynaud parlent de leur quartier et de cette destruction entre nostalgie et soulagement içi en video www.dailymotion.com/video/xmiwfk
À partir de l’analyse de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne, Rachid Kaddour montre que certaines tours de grands ensembles peuvent faire l’objet d’un système de représentations plus complexes que celui, dévalorisant, présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine. L’image de la tour est en France encore fortement attachée à celle du logement populaire, du fait notamment de la présence de ce type d’édifice dans les grands ensembles. Or, si l’on parle des tours d’habitat populaire depuis 2003, c’est essentiellement à propos des démolitions : l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) incite les bailleurs à détruire prioritairement dans les zones urbaines sensibles les immeubles les plus imposants, dont les tours les plus hautes. Mais l’image négative du « problème des banlieues » et de ses dysfonctionnements est-elle la seule associée aux tours d’habitat populaire ? Ne tend-elle pas à laisser dans l’ombre d’autres représentations attachées à ces édifices ?
Une réflexion sur la tour Plein-Ciel à Saint-Étienne est, sur ces points, riche d’enseignements. Tenant une place prépondérante dans le paysage stéphanois, emblématique de l’image des grands ensembles, cette tour édifiée en 1972 est démolie en 2011. La constitution et l’analyse d’un corpus d’une dizaine d’images promotionnelles et artistiques (films, photographies de communication) la mettant en scène permet d’en établir une chronique. Cette dernière met en évidence un système de représentations complexe : tout au long de ses quarante ans d’histoire, l’édifice est en effet perçu comme symbole de modernité, emblème de grand ensemble en difficulté et monument dans le paysage stéphanois. Ces deux dernières représentations, l’une stigmatisée, l’autre valorisée, coexistent même lors des dernières années de la vie de l’édifice. Dans toutes ces représentations différenciées et concurrentes, la verticalité de l’édifice tient un rôle essentiel.
Acte 1 : la tour Plein-Ciel, symbole de modernité
L’image la plus ancienne identifiée date de 1970. Il s’agit d’un cliché de la maquette de la zone à urbaniser en priorité (ZUP) de Montreynaud, pris sur le stand de l’exposition « Saint-Étienne demain » de la Foire économique. Cette exposition vante les grandes opérations d’urbanisme en cours dans la ville, et vise à montrer « les transformations de la cité et son nouveau visage », afin de rompre avec la « légende de ville noire, industrielle et fixée dans le XIXe siècle » [1]. L’exposition fait partie d’une communication orchestrée par le maire Michel Durafour (1964‑1977). À partir de 1973, les reportages photographiques ou les films [2] mettent à l’honneur Montreynaud (jusqu’à 4 400 logements prévus) et en particulier sa tour Plein-Ciel (par l’architecte Raymond Martin), avec sa verticalité (18 niveaux), le château d’eau qui la coiffe et sa situation en rupture avec la ville ancienne. À Saint-Étienne comme ailleurs, les raisons de la réalisation de constructions si modernes durant les Trente Glorieuses relèvent en partie de la réponse donnée à la crise du logement et de la réorganisation industrielle du pays (fixation de la main-d’œuvre, industrialisation du BTP). Mais il faut aussi y voir la traduction physique d’un projet sociopolitique moderne porté par un État centralisateur et des pouvoirs publics puissants (Tomas et al. 2003 ; Dufaux et Fourcaut 2004 ; Veschambre 2011). Le pays est alors dans une période où les aspirations et idéologies portent vers la construction d’une nouvelle ère urbaine, avec ses ambitions (le bien-être, l’hygiène…), et en rupture avec les difficultés d’alors (le taudis, la maladie, l’individualisme…). Le logement, jusqu’ici inconfortable et insuffisant, devient l’un des axes majeurs d’intervention : plus de huit millions d’unités sont construites durant la période.
La forme de ces logements se doit d’être aussi moderne que le projet. De grands noms et une nouvelle génération d’architectes sont mobilisés. Ceux-ci dessinent des formes géométriques épurées et, dans les opérations importantes, les évolutions techniques leur permettent de multiplier les signaux que sont les longues barres ou hautes tours autour desquelles se structurent les autres immeubles.
Saint-Étienne, ville industrielle durement frappée par la crise du logement, est exemplaire du mouvement. Les grands ensembles s’y multiplient. Implantés sur des sommets de collines aux entrées de la ville, ils doivent signifier le renouveau. Montreynaud, « nouvelle petite ville à part entière » [3], joue de ce point de vue un rôle clé. Sa tour, en sommet de colline et dont le château d’eau est illuminé la nuit, en est l’emblème, un « symbole de la modernité » [4]. La tour doit son nom au fait de proposer « des appartements en plein-ciel » [5], et l’on peut voir dans cette dénomination une valorisation de la verticalité, à la fois comme source d’oxygène et de lumière, mais aussi comme signal urbain.
Acte 2 : la tour Plein-Ciel, symbole d’un grand ensemble en difficulté
Si l’on classe chronologiquement le corpus d’images identifiées, la tour Plein-Ciel ressurgit significativement dans les champs de la communication institutionnelle et des arts au tournant des années 2000‑2010. Dans la littérature, l’intrigue de la saga Les Sauvages de Sabri Louatah débute à Saint-Étienne, et la tour Plein-Ciel en est un cadre important :
« La tour Plein-Ciel se dressait avec une majesté sinistre au sommet de la colline de Montreynaud […]. À l’aube du XXIe siècle, sa démolition avait été plébiscitée par les riverains […]. La célèbre tour au bol était visible depuis la gare en arrivant de Lyon, et beaucoup de Stéphanois la considéraient […] comme le point doublement culminant de la ville : du haut de ses soixante-quatre mètres qui dominaient les six autres collines mais aussi en tant qu’emblème, d’un désastre urbain éclatant et d’une ville résignée à la désindustrialisation » (Louatah 2011, p. 89).
Cette description exprime bien la situation dans laquelle la tour se trouve à la rédaction du roman : en attente de démolition. En 2011, les photographies de Pierre Grasset (voir un exemple ci-dessous), missionné par la ville, montrent l’édifice moribond. Comment la tour Plein-Ciel a-t-elle pu passer de symbole de modernité à « emblème d’un désastre urbain » condamné à la démolition ? Tout d’abord, une partie des équipements de la ZUP et la moitié seulement des logements sont réalisés, du fait de prévisions démographiques non atteintes (Vant 1981 ; Tomas et al. 2003). L’inachèvement accentue les désagréments de la situation à six kilomètres du centre, derrière des infrastructures lourdes. Ensuite, tout au long des années 1980 et 1990, la population de Montreynaud se paupérise (départ des plus aisés vers la propriété, montée du chômage) et « s’ethnicise », avec pour effet, suivant des mécanismes analysés ailleurs (Tissot 2003 ; Masclet 2005), que le regard porté sur elle change : dans les discours politiques et la presse, Montreynaud acquiert l’image d’un quartier dangereux. Dès lors, le quartier entre dans les réhabilitations puis la rénovation [6], mais sans effet important sur la vacance, la pauvreté, l’échec scolaire, la délinquance ou les discriminations. Pour de nombreux Stéphanois, il devient un « là‑haut » [7] relégué.
La tour devient le symptôme visible de cette dégradation. Des rumeurs se diffusent dès les années 1970 sur sa stabilité et l’isolation du château d’eau [8]. Dix ans après sa livraison, seuls 50 des 90 appartements sont vendus. Cette vacance conduit à l’aménagement d’un « foyer de logements » pour personnes dépendantes psychiatriques qui accentue l’image d’un quartier de relégation. La gestion difficile du foyer et les problèmes financiers d’une partie des propriétaires amènent à classer la copropriété comme « fragile » en 2002. Une étude indique que la démolition « aurait un impact positif sur la requalification du parc de logements du quartier et permettrait également de promouvoir un changement d’image du site » [9]. Le dernier habitant est relogé fin 2008.
Acte 3 : la tour Plein-Ciel, monument symbole de Saint-Étienne
D’autres images du corpus indiquent toutefois que, à partir des années 2000, l’image stigmatisée de la tour Plein-Ciel comme emblème d’un grand ensemble en difficulté entre en tension avec une autre image plus valorisante d’édifice symbole de Saint-Étienne. En en faisant l’un des théâtres stéphanois de sa saga, Sabri Louatah reconnaît à la tour Plein-Ciel une place particulière dans la ville. Cette représentation se retrouve, de manière beaucoup plus consciente et militante, dans d’autres productions artistiques durant les années 2000. La tour est notamment représentée sur les affiches du festival Gaga Jazz. Si le festival se veut d’ampleur régionale, son nom montre un ancrage stéphanois – le « gaga » désigne le parler local. Le choix d’identité visuelle va dans le même sens : il s’agit « d’utiliser l’image d’un bâtiment symbole à Saint-Étienne » [10]. Pour les graphistes, la tour s’impose, parce qu’elle est « un monument connu de tous les Stéphanois ». Un monument qui a les honneurs d’une carte postale en 1987 [11], et qui, comme il se doit, est abondamment photographié. Jacques Prud’homme, par exemple, la montre sur plusieurs sténopés visibles sur son blog [12]. Pour lui aussi, la tour est l’un des « symboles de Saint-Étienne ». Pourquoi la tour Plein-Ciel a-t-elle pu être ainsi considérée comme « un monument ancré dans le paysage stéphanois » [13] ? La combinaison peut-être unique en France d’une tour d’habitation à un château d’eau en fait un édifice singulier. Couplée avec son implantation en sommet de colline, cette singularité fait de la tour un point de repère important pour les Stéphanois, mais aussi pour les nombreux supporters de l’AS Saint-Étienne qui se rendent au stade, dont elle est voisine. D’ailleurs, la tour est utilisée comme édifice emblème de la ville sur au moins un autocollant et un tifo de supporters, aux côtés des symboles miniers (chevalement, « crassiers ») et du stade Geoffroy-Guichard.
Cette représentation faisant de la tour un « monument » aurait pu sauver l’édifice, suivant un mécanisme, classique dans l’histoire du patrimoine, de défense devant une menace de démolition. De nombreux Stéphanois réagissent, et, pour l’association Gaga Jazz, « les affiches et flyers invitant les Stéphanois aux concerts de jazz font aussi office d’actes de revendication pour la conservation ». La nouvelle équipe municipale socialiste de Maurice Vincent, élue en 2008, reconnaît que la tour « représente un symbole » [14]. Elle soumet en 2010 au vote des habitants de Montreynaud deux possibilités : développer la valeur et la fonction de repère de la tour en la transformant en « symbole artistique de la ville de Saint-Étienne » [15] via l’intervention d’un plasticien, ou bien la démolir et aménager un parc : 71 % des votants se prononcent pour la démolition, soit 230 personnes sur les 318 votants. Les défenseurs de la conservation expriment un double regret : l’ouverture du vote aux seuls habitants de Montreynaud, et la très faible mobilisation de ces derniers.
La démolition de la tour a lieu le 24 novembre 2011. Son foudroyage la met une dernière fois sous les projecteurs des nombreux appareils audiovisuels présents. Les images produites s’ajoutent à celles existantes, et constituent autant de traces d’un immeuble dont il n’en reste plus aucune sur le terrain.
Cette fin dramatique donne à cette chronique des allures de représentation théâtrale, en trois actes : naissance puis mort de l’édifice, avec un ultime soubresaut sous la forme d’une tentative vaine de sauvetage au nom du patrimoine. C’est une troisième définition du terme de représentation qui est mobilisée dans cette conclusion. Ce sont en effet des représentations, en images et en mots, qui ont permis de constituer cette chronique de la tour. Cette dernière révèle que trois représentations mentales sont associées à l’édifice et à sa verticalité : pour la puissance publique ayant commandé sa réalisation et pour les premiers résidents, la tour est un symbole de modernité ; pour une partie des Stéphanois, mais aussi pour les acteurs ayant décidé sa démolition, elle est l’emblème d’un grand ensemble stigmatisé ; et enfin, pour d’autres Stéphanois, habitants de Montreynaud ou artistes entre autres, la tour est un objet phare et patrimonial dans le paysage de Saint-Étienne.
Aux côtés, par exemple, de la Tour panoramique à la Duchère (à Lyon), qui a été profondément rénovée, cette mise en évidence de la trajectoire des perceptions de la tour Plein-Ciel permet d’expliciter que la verticalité dont nos villes ont hérité, tout du moins celle présente dans les grands ensembles, fait l’objet d’un système de représentations complexe et en tout cas plus varié que celui présenté dans les discours de légitimation de la rénovation urbaine.
Bibliographie
Dufaux, F. et Fourcaut A. (dir.). 2004. Le Monde des grands ensembles, Paris : Créaphis.
Louatah, S. 2011. Les Sauvages, tome 1, Paris : Flammarion–Versilio.
Masclet, O. 2005. « Du “bastion” au “ghetto”, le communisme municipal en butte à l’immigration », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 159, p. 10‑25.
Tissot, S. 2003. « De l’emblème au “problème”, histoire des grands ensembles dans une ville communiste », Les Annales de la recherche urbaines, n° 93, p. 123‑129.
Tomas, F., Blanc, J.-N. et Bonilla, M. 2003. Les Grands Ensembles, une histoire qui continue, Saint-Étienne : Publications de l’université de Saint-Étienne.
Vant, A. 1981. Imagerie et urbanisation, recherches sur l’exemple stéphanois, Saint-Étienne : Centre d’études foréziennes.
Veschambre, V. 2011. « La rénovation urbaine dans les grands ensembles : de la monumentalité à la banalité ? », in Iosa, I. et Gravari-Barbas, M. (dir.), Monumentalité(s) urbaine(s) aux XIXe et XXe siècles. Sens, formes et enjeux urbains, Paris : L’Harmattan, p. 193‑206.
Notes
[1] Extraits tirés du film Saint-Étienne, on en parle (Atlantic Film, 1970) associé à l’exposition.
[2] Dont Les grands travaux à Saint-Étienne, ville de Saint-Étienne, 1974.
[3] Brochure publicitaire Montreynaud, Saint-Étienne, résidence les Hellènes, non daté.
[4] Propos tenus par un habitant installé dès l’époque.
[5] Brochure publicitaire Des appartements en plein-ciel. La tour de Montreynaud, non daté.
[6] Avec, dans un premier temps, le grand projet de ville (GPV) en 2001, puis la convention avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) en 2005.
[7] Expression régulièrement entendue lors des entretiens.
[8] « Le château d’eau : mille m³ qui ne fuiront pas », La Tribune, 17 novembre 1978, p. 14.
[9] Lettre d’information aux habitants de Montreynaud, ville de Saint-Étienne, mai 2003.
[10] Entretien avec Damien et Sébastien Murat (DMS photo), graphistes.
[11] « Saint-Étienne – le quartier de Montreynaud », en dépôt aux archives municipales de Saint-Étienne, réf. : 2FI icono 4401.
[12] Voir aussi le blog participatif 42 Yeux : 42yeux.over-blog.com/categorie-11117393.html.
[13] Source : « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », La Tribune–Le Progrès, 4 février 2009, p. 11.
[14] Propos de l’adjoint à l’urbanisme, « Tour Plein-Ciel : rayonner ou s’effacer », op. cit., p. 11.
@ FOREZ INFOS : Le 24 novembre 2011, à 10h45, le célèbre immeuble "Plein Ciel" de Montreynaud, qualifié tour à tour de tour-signal, phare de Saint-Etienne, tour de Babel et tour infernale a été foudroyé. Trois points d'observation étaient proposés pour ne rien manquer du "pestacle": rue Gounod, rue Bizet et sur le parking du centre commercial où une foule considérable s'était pressée, armée de portables et d'appareils photos pour immortaliser cet événement "exceptionnel". De nombreux policiers, pompiers, CRS et volontaires de la Sécurité Civile avaient été déployés pour sécuriser le périmètre. Au total, environ 300 personnes. Un hélicoptère survolait la colline. Un premier coup de sirène, à 10 minutes du tir, a retenti puis trois autres, brefs, et enfin le compte à rebours de cinq secondes suivi d'un grand "boom" et d'un nuage de poussière. Le chantier de démolition, confié au groupement GINGER CEBTP Démolition / Arnaud Démolition, avait débuté en juin 2010. Après la phase de désamiantage, les matériaux de l'immeuble (bois, béton, ferraille...) avaient été recyclés puis les murs porteurs affaiblis et percés pour accueillir les charges explosives. Le jour du tir, des bâches de protection avaient été disposées, ainsi que des boudins remplis d'eau pour atténuer la dispersion des poussières. A l'espace Gounod, qui accueillait les personnes évacuées dès 8h du périmètre de sécurité, la régie de quartier, l'AGEF, le collège Marc Seguin proposaient des expositions et diverses animations. L'ambiance était folklorique. Maurice Vincent, accompagné de la préfète de la Loire, Fabienne Buccio, et Pascal Martin-Gousset, Directeur Général Adjoint de l'ANRU, s'est exprimé devant un mur de graffitis haut en couleur sur lequel on pouvait lire "Morice tu vas trop loin" (sic), "Moreno en force" (sic) ou encore "Morice tu nous enlève une partie de notre enfance (sic)".
" Je suis parfaitement conscient que cette destruction renvoie à l'enfance, à la jeunesse pour certains des habitants et que ce n'est pas forcément un moment gai", a déclaré le sénateur-maire. Mais de souligner: "C'est de la responsabilité politique que j'assume que d'indiquer la direction de ce qui nous paraît être l'intérêt général."
A la place, il est prévu un espace vert avec des jeux pour enfants et un belvédère. Les premières esquisses du projet doivent être présentées au premier semestre 2012. Rappelons que les habitants du quartier - et seulement eux - avaient été invités le 27 juin 2009 à se prononcer sur le devenir de la tour. L'option de la démolition avait été retenue par 73% des 319 votants. " L'espace public à créer le sera avec la participation des usagers", soulignaient à l'époque M. Vincent et F. Pigeon, son adjoint à l'urbanisme. Ce vieux sage venu en bus, qui regrettait d'avoir manqué la démolition de la Muraille de Chine, nous avait dit simplement: " Il vaut mieux voir ça qu'un tremblement de terre." Et une jeune fille du quartier, inénarrable : " La vérité ! ça fait un trou maintenant. On dirait qu'ils nous ont enlevé une dent !"
L' architecte de l'immeuble "Plein Ciel" fut Raymond Martin, également architecte en chef de la Zone à Urbaniser en Priorité de Montreynaud/Nord-Est et Stéphanois . Celle-ci avait été créée par un arrêté ministériel le 11 mars 1966. Sur 138 hectares, afin de rééquilibrer la ville au nord et prendre le relais du grand ensemble Beaulieu-La Métare, il était prévu initialement d'y accueillir de 13 à 15 000 habitants. Le programme portait sur la création de 3300 logements dont 300 à 500 maisons individuelles. Les logements restants, collectifs, étant composés d'immeubles en copropriété et, pour les deux tiers, d'HLM. voir sur la toile d'un tifo, stade Geoffroy Guichard.
L'aménagement fut concédé fin 1967 à la Société d'Economie Mixte d'Aménagement de Saint-Etienne (SEMASET), initiée en 1963 (municipalité Fraissinette) et constituée en 1965 (municipalité Durafour). En 1970, la SEMSET ajoutait d'abord 600 logements supplémentaires. Peu à peu, le programme de la ZUP fut porté à 4400 logements. Il prévoit aussi de nombreux équipements tels que crèche et halte-garderies, gymnases, centre social et centres commerciaux, deux collèges, huit groupes scolaires. Dans un entretien accordé au Dauphiné Libéré (7 août 1967), Martin expliquait vouloir créer à Montreynaud "une sorte de petite ville agréable à habiter, plutôt qu'un quartier excentré sans âme", avec des "magasins littéralement noyés dans la verdure" et des "voitures qui rouleront sur des rampes souterraines" ! Il indiquait que les travaux allaient débuter en 68 et durer 6 six ans. " Nous commencerons par le plateau central qui comportera 1800 logements répartis dans des immeubles relativement peu élevés, la plupart de 5 ou 6 étages, et une tour pour donner la ligne verticale."
S'agit-il de LA tour ou de cet autre immeuble, baptisé "Les Héllènes" sur un prospectus de l'époque, futur "Le Palatin", près d'un forum digne de l'Atlantide ? Les travaux, en tout cas, ne débutèrent vraiment, semble-t-il, qu'en 1970 d'après un mémoire consultable aux archives municipales (fonds de l'association "Vitrine du quartier" de Montreynaud). On y lit aussi, à travers le témoignage d'un ouvrier qui travailla sur les premiers immeubles, que le premier en date aurait été la tour "Plein Ciel" elle -même. Ce qui lui vaudrait bien son appellation de "tour-signal" qu'on retrouve dans divers documents. Mais qui interroge. D'après la brochure publiée par la Ville de Saint-Etienne à l'occasion de la démolition, sa construction n'aurait démarré qu'en 1972. Le problème, c'est que s'il existe une masse considérable de documentation sur la ZUP, on a trouvé à ce jour peu de choses sur la tour elle-même, à moins d'avoir mal cherché. Elle aurait été inaugurée en 1974 par la CIVSE, le promoteur, mais sans avoir la date exacte, nos recherches dans la presse locale, au hasard, n'ont rien donné. Il y a peut-être une explication. Le château d'eau aurait été construit d'abord et les habitations ensuite.
voir les Flyers de l'association "Gaga Jazz"
Le mémoire en question précise que Montreynaud devait bénéficier d'une "révolution technologique", à savoir la construction par éléments, le préfabriqué, plus rapide et rentable, les éléments d'immeuble étant désormais construits en usine à Andrézieux... Reste que d'après François Tomas, fin 1972, 1897 logements seulement, pour n'en rester qu'aux logements, avaient été construits, et 2839 en 1977 (La création de la ZUP de Montreynaud, chronique d'un échec, in Les grands ensembles, une histoire qui continue, PUSE 2003). On renvoie le lecteur qui voudrait en savoir plus sur l'histoire de la ZUP, ses déboires, la crise économique, l'aménagement de Saint-Saens et Chabrier (1981), à cet ouvrage, à André Vant (La politique urbaine stéphanoise), aux archives, de la SEMASET notamment, et à la presse, de l'année 74 en particulier.
Ce qui nous intéresse, c'est la tour, photographiée un nombre incalculable de fois. Le mémoire, toujours (le nom de l'auteur et l'année de rédaction nous sont inconnus), évoque des rumeurs, à son sujet, dès ses premières années : "On sait que le côté spectaculaire des travaux de Montreynaud alimente les rumeurs, voire les peurs collectives.... La Tour Arc-en-Ciel (sic) s'enfonce... La vasque fuit et inonde les habitants... Face à ces bruits, certains disent que ce n'est vrai, d'autres que c'est faux et qu'il ne faut pas y croire. Mais il y a parfois des vérités intermédiaires, du moins des indices réels qui donnent à penser... Ainsi, il y a bien eu des infiltrations mais seulement à proximité des réservoirs intermédiaires à édifiés au pied de la tour. De l'eau de ruissellement risquait d'atteindre les conteneurs d'eau potable et les transformateurs électriques. La Ville assigne les entreprises en malfaçon devant le tribunal administratif de Lyon en octobre 1975. Des experts sont désignés et l'affaire se termine par un procès-verbal de conciliation prévoyant le partage des travaux de remise en état, qui s'élèvent à 66000 francs, entre l'entreprise générale et l'entreprise de maçonnerie."
voir le Graffiti, Restos du coeur, Chavanelle
Un article de 1978, paru dans La Tribune-Le Progrès, évoque le château d'eau, "cette belle oeuvre de la technique humaine (...) objet depuis sa naissance de la risée des gens". " Soixante-cinq mètres, 1000 m3 de contenance, le château d'eau de Montreynaud coiffant la tour de son dôme renversé s'élance orgueilleusement tout en haut de la colline, superbe perspective des temps modernes. Il rassemble à ses pieds, aux quatre points cardinaux le vaste océan de béton de toute la ZUP dont il est devenu un symbole face à l'agglomération stéphanoise. Le soir, illuminé, il brille tel un phare dans la nuit, accrochant les regards à plusieurs km à la ronde."
On tour, "Montreynaud la folie", sac de collégien (Terrenoire)
L'article se fait l'écho des rumeurs. On dit qu'il oscille par grand vent, géant aux pieds d'argile, que son réservoir fuit. Et l'article d'expliquer que l'oscillation (qui pour certains prendrait des allures inquiétantes) "est tout à fait normale en raison de la hauteur de l'édifice" mais que son pied est fiché à huit mètres dans un sol rocheux. Quant au réservoir, il ne fuit pas. "Si l'eau en coule parfois, c'est tout simplement de l'eau de pluie qui s'écoule paisiblement par des gargouillis". L'alimentation de la ZUP provient d'un réservoir de 10 000 m3 situé au Jardin des plantes et dont l'eau est amenée, par une conduite de 600 mm, dans des réservoirs de 2000 m3 au pied de la colline. Une station de pompage refoule ensuite l'eau au château de la tour qui alimente à son tour la ZUP. Ce château, en béton armé, n'est pas collé à la tour mais en est désolidarisé. Son fût a 3,50 mètres de tour de taille et la vasque, à laquelle on peut accéder aussi par une échelle de 300 barreaux, 21 mètres de diamètre. Par la suite, une antenne, l'antenne de M'Radio, y sera plantée. Haute d'une dizaine de mètres, elle était fixée par des haubans. Différents émetteurs d'entreprises de télécommunication viendront la rejoindre.
Concernant les appartements, dès 1974, évoquant une "psychose de la tour", Loire Matin écrit que seulement 20 logements ont trouvé preneur. " Avec les difficultés sociales qui apparaissent dans les grands ensembles au début des années 80, la commercialisation devient difficile: 40 logements restent invendus", indique la Ville de Saint-Etienne. Loire Matin encore, dans un article de 1987 - la CIVSE ayant depuis déposé le bilan - revient sur le cas de cette "tour infernale (...) droite comme un i (...) symbole de tout un quartier" et l' "une des premières visions que l'on a de Saint-Etienne". Les prix sont certes attractifs mais "de plus en plus de gens désirent, s'ils doivent acheter, posséder une maison bien à eux". Ils fuient les grands ensembles. Qui plus est au coeur d'un quartier qui jouit d'une mauvaise réputation.
voir le Projet de Marc Chopy youtu.be/OoIP7yLHOQM
Un autre article, de 1995, indique qu'une dizaine d'appartements sont en vente et qu'un F3 coûte moins de 100 000 francs. Quelques années auparavant, un nombre important d'appartements inoccupés avaient été rachetés et transformés en studios. Gérés par une SCI, ils furent loués à des personnes âgées, accompagnée par une association, "Age France", à une population en proie à des problèmes sociaux ou de santé mais dont l'état ne nécessitait pas d'hospitalisation totale. " La présence de ces locataires ne semble pas du meilleur goût aux yeux de certains copropriétaires", relevait le journaliste. On retrouve ces locataires cinq ans plus tard dans un article intitulé "Les oubliés de la tour". Une soixantaine d'hommes et de femmes "de tous âges, soit handicapés mentaux, soit physique (...) certains placés ici par l'hôpital de Saint-Jean-Bonnefonds" et secourus par le Secours catholique, vivent alors dans la tour. C'est aussi à cette époque que l'artiste Albert-Louis Chanut avait son atelier au pied de l'immeuble.
Le sort de la tour se joua dans les années 2000. A l'aube du XXIe siècle, le 30 décembre 2000, un incendie se déclare dans un de ses étages, mettant en évidence des problèmes de sécurité. De 2001 à 2003, une commission de plan de sauvegarde valide le scénario de démolition, inscrit dans la convention ANRU en avril 2005. Le rachat des logements et le relogement des locataires débute cette même année, pour s'achever en 2009. Il restait deux familles en 2008
En février 2009, lors d'un conseil municipal, l'adjoint à l'urbanisme déclarait: " La destruction de la fonction d'habitation de la tour est un point acté sur lequel nous ne reviendrons pas. Cette tour n'a plus vocation à être habitée. Cela passe donc forcément par une démolition au moins partielle. Ce principe étant posé, faut-il détruire la structure de la tour ou, au contraire, essayer de trouver une solution pour intégrer sa silhouette dans le paysage urbain ? J'ai déjà abordé la question à l'occasion d'un conseil municipal au mois de juin. Nous avions précisé que la tour de Montreynaud constitue un édifice marquant dans le paysage urbain de Saint-Etienne. C'est un point de repère pour celles et ceux qui habitent Montreynaud, mais aussi pour celles et ceux qui passent à Saint-Etienne. Elle est donc remarquée et remarquable par l'ensemble des personnes que nous côtoyons, qu'il s'agisse de simples passants, d'habitants de Saint-Etienne ou d'urbanistes de renom. Il est important de préciser que nous ne prendrons pas seuls la décision. Nous allons sans doute aboutir à deux possibilités : une destruction totale de cet édifice ou une destruction partielle. Dans tous les cas, il sera mené un travail de concertation par M. Messad, en qualité d'élu référent du quartier, et par Mme Perroux, en qualité d'adjointe sur les questions de démocratie participative. C'est donc par une consultation des habitants de Montreynaud que nous trancherons sur la base de deux projets qui seront présentés et chiffrées.Toutes ces questions seront tranchées à l'été 2009. Par ailleurs, puisque vous citez mes propos, je voudrais les contextualiser et citer M. le Maire qui était intervenu au même moment et qui disait : « Nous pensons qu'il faut imaginer, à la place de la tour, un espace qui fasse le plus grand consensus avec les habitants, qui marque une évolution, un renouvellement du quartier ». C'est là un point extrêmement important. Il n'est pas contradictoire d'envisager une mutation du quartier et que cette tour ne soit plus habitée, avec l'idée consistant à en conserver une trace sous une forme ou sous une autre, en conservant sa silhouette ou en envisageant un oeuvre d'art se substituant à cet édifice..."Implosion Tour Plein Ciel Montreynaud Saint-Etienne
www.youtube.com/watch?v=6afw_e4s1-Y - www.forez-info.com/encyclopedie/traverses/21202-on-tour-m... -
La tour Plein Ciel à Montreynaud a été démolie le jeudi 24 novembre 2011 à 10h45. youtu.be/ietu6yPB5KQ - Mascovich & la tour de Montreynaud www.youtube.com/watch?v=p7Zmwn224XE -Travaux dalle du Forum à Montreynaud Saint-Etienne www.youtube.com/watch?v=0WaFbrBEfU4 & içi www.youtube.com/watch?v=aHnT_I5dEyI - et fr3 là www.youtube.com/watch?v=hCsXNOMRWW4 -
@ LES PRESSES
St-Etienne-Montreynaud, Historique de la Zup,
1954 et 1965 : Saint-Etienne, ravagée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, et surnommée "capitale des taudis", est alors en manque de logements (50% de la population vit dans un logement de moins de 1 pièce !), tandis que sa population augmente d'année en année grâce aux activités industrielles. De ce fait, le premier projet (expérimental) de grands ensembles voit le jour : Beaulieu. Il fournit des dizaines de logements avec tout le confort moderne : c'est un succès.
En 1965, il faut toujours et encore plus de logements : le projet de la Muraille de Chine naît, avec 450 logements de créés (plus grande barre d'habitation d'Europe !). Cette barre est finalement dynamitée le 27 mai 2000 (voir vidéo sur YouTube).
Années 1970 : Saint-Etienne est toujours en manque de logements, certains des immeubles du XIXe siècle étant vétustes. Un énorme projet voit lui aussi le jour : Montreynaud, sur la colline éponyme du nord-est de la ville, encore vierge (on y chassait même !). 22 000 prsonnes peuvent alors être logées dans ces nouveaux grands ensembles. L'architecte Raymond Martin dessine les plans de la majorité des bâtiments, dont ceux de la tour Plein Ciel. La construction débute, la tour est achevée en 1972. Cette dernière surplombe désormais le bassin stéphanois du haut de ses 63 m (92 avec l'antenne). Les appartements sont plutôt grands, de nombreux cadres emménagent dedans. Néanmoins, le choc pétrolier de 1973 a un effet notoire : 45 % des logements ne sont pas vendus.
Au fil des années, le quartier prend mauvaise image, les habitants de la tour et des barres qui en ont les moyens quittent le quartier.
30 décembre 2000 : un incendie se déclare au 11e étage, les pompiers montreront par la suite certaines anomalies dans le bâtiment. La tour se dépeuple peu à peu.
2002 : première évocation de la possible démolition de la Tour, symbole du quartier, qui n'est plus rentable et vétuste.
La démolition est prévue pour 2008.
27 juin 2009 : la nouvelle municipalité décide d'un référendum auprès des habitants du quartier, pour décider de l'avenir de la Tour. De nombreux projets sont évoqués, bien sûr la démolition, mais aussi la transformation en oeuvre d'art, la création d'un restaurant panoramique et même d'un hôtel de police. 73% des personnes ayant voté décident de la démolir : le destin de la Tour Plein Ciel est désormais scellé ...
2009-2011 : la Tour est démantelée et surtout désamiantée.
24 novembre 2011 : à 10h47, la Tour Plein Ciel est foudroyée devant 1000 personnes environ (vidéo disponible sur YouTube). Elle s'effondre, avec sa célèbre coupole tout en élégance en quelques secondes. Puis, elle sert de terrain d'entraînement à 120 pompiers du département, comme lors d'un séisme. Maintenant, l'emplacement de la Tour est un espace vert.
Particularités de cette Tour :
- Visible de quasiment tout le territoire stéphanois
- Sa coupole sur le toit qui n'est ni une soucoupe volante ni un le lieu de tournage de Rencontres du 3e type ;)
Une matinée pour tourner une page, celle de quarante ans d'histoire. Une histoire pour la tour Plein Ciel et ses 18 étages perchés sur la colline de Montreynaud, à Saint-Etienne. Drôle d'histoire.
En 1970 elle est construite par l’architecte Raymond Martin comme une tour de Babel un peu pharaonique qui doit symboliser le renouveau de la ville noire. Mais l’édifice tombe rapidement en désuétude. Il faudra attendre 2009 et un référendum pour officialiser sa destruction. Des histoires pour les habitants de Montreynaud, qui pour certains sont nés et ont grandi à l’ombre de cette tour et de son château d’eau. « Un bol de couscous qui nous rappelait qu’ici c’était chez nous », témoigne joliment Sarah, agrippée au bras de son amie, qui ne cache pas son émotion alors que la tour est sur le point d’être démolie. Elles évoquent leurs souvenirs d’enfance. « Pour nous c’était plus qu’un monument. On passait tout notre temps dans cette tour quand on était petites. Le dentiste, le docteur, les chasses à l’homme… C’était aussi un point de repère, c’était le charme de Montreynaud. »
Pour Imane, 22 ans, « c’est le symbole de Montreynaud qui disparaît. Quand on était à Saint-Etienne, on se repérait grâce à la tour. C’était le seul quartier qui ait un symbole très visible. » A l’intérieur du gymnase Gounod, c’est l’effervescence. 650 personnes, habitant les bâtiments voisins, ont été évacuées le matin même. Elles regagneront leurs logements aux alentours de midi. En attendant, on boit un café, on mange des croissants, on échange sur ce qui apparaît à tous comme un « événement ». La démolition de la tour Plein Ciel n’est pas loin de concurrencer en termes de popularité une rencontre de l’ASSE, à tel point que la Ville a installé un écran géant dans le gymnase afin de savourer au plus près le spectacle. Les images sont rediffusées en boucle. Le film défile au ralenti. Celui de cette tour qui s’effondre en une poignée de secondes, laissant derrière elle un grand nuage de fumée et des tonnes de gravats.
Un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier
Plus loin un groupe de jeunes garçons s’emportent : « Pourquoi ils démolissent la tour, c’est pas bien ! C’est depuis qu’on est né qu’on la connaît, c’est notre emblème, notre symbole ! Elle est grande en plus, 65 m de haut ! Mais qu’est-ce qu’ils vont faire à la place ? Un parc ? Mais ils vont tout laisser pourrir. A Montreynaud, à chaque fois qu’ils mettent un parc il est pété ! ». Dans ce quartier à forte mixité sociale, où l’on ne manie pas la langue de bois, quelques rares habitants font figure d’exception, et se réjouissent : « Elle tombait en morceaux, c’était pitoyable, lâche G. Je ne comprends pas quand j’entends parler d’emblème, de symbole. Quel emblème ? C’était un immeuble insalubre. Depuis 29 ans, on a vue sur cette tour depuis notre salon. Je peux vous dire que ces derniers temps on ne se sentait pas en sécurité. » Pour G., la démolition de la tour Plein ciel peut participer d’un futur embellissement de Montreynaud.
C’est un pas franchi dans la rénovation urbaine du quartier, comme le souligne Pascal Martin Gousset, directeur général adjoint de l’Anru (Agence nationale de la rénovation urbaine). « L’enjeu ce n’est pas la démolition d’un bâtiment mais la reconstruction d’un quartier. Cette forme de bâtiment sur un site excentré n’était pas forcément adaptée à la demande. 40 logements n’ont jamais été vendus sur les 90. Or lorsqu’un immeuble ne correspond plus à une demande, il ne faut pas s’acharner. » Pour Pascal Martin Gousset, ni la transformation de la tour en objet d’art urbain ni sa rénovation n’ont été sérieusement envisagées. « Il y a un attachement psychologique qui est humain mais il faut vivre avec son temps. La rénovation aurait coûté trop cher. » La restructuration de Montreynaud devrait se poursuivre conformément aux plans de l’Anru. Le coût global de la rénovation urbaine sur le quartier se porte à 106 M€.