Voler
Plus de 1000 m² de toile, 3 000 m3 de volume, 25 mètres de haut, 18 mètres de diamètre, près de 60 kg d'osier, un compas, un alti-vario, une VHF, 2 gros brûleurs et des bouteilles de butane. En fait, cette description ne veut pas dire grand-chose et ne reflètent en rien l'expérience d'avoir été un jour plus léger que l'air et d'avoir rencontré quelques heures Guy et Yvonne, deux aéronautes suisses.
Vacances de février 2003, partir de Paris, ça pue, ça stresse, une semaine de vacances dans le massif du Mont Blanc, vite de l'air, les gamins feront du ski, moi peut être un peu si le genou gauche ne lâche pas trop vite. Arrivée aux Carroz après le traditionnel bouchon sur l'autoroute. Un autobus de parisien a cramé du côté d'Annemasse. Décidément, ils m'énervent les parigots. Je vois une affichette en couleur qui parle de mongolfières. Sur un prospectus, il y a une photo d'un moustachu, Jo Roulet, un gars du cru qui organise des stages montagne pour ses copains aéronautes.
Evidemment, je vais m'inscrire pour une grande balade et laisse mes disponibilités. Le fameux Jo m'appelle un soir, rendez vous est pris le lendemain 9h30, plaine du Lay, 1140 mètres d'altitude.
Le jour dit, je vois débarquer sur la fameuse plaine un dizaine de 4x4, autant de remorques et plein de moustachus. Celui qui a la plus grande moustache blanche m'envoie vers un couple de Suisses et me voilà découvrant la mise en ouvre d'un ballon bleu et blanc.
La neige est encore fraîche et chaque équipage s'est bricolé un traîneau avec quelques skis et une palette. Il faut décharger le panier d'osier, monter les brûleurs, déplier l'enveloppe. La prévol commence : essai des brûleurs, vérification des bouteilles, on couche le panier, le ballon est attaché. Guy démarre le ventilo pendant qu'Yvonne va fixer le parachute (c'est la coupole/valve qui ferme le haut du ballon ). Au fur et à mesure du gonflement, les gaz sont mis à fond. Il y maintenant presque 10 hélices qui brassent l'air froid du matin. Commence le gonflage à l'air chaud : 2 à 3 mètres de flamme bleue, des milliers de degrés vont chauffer l'air emprisonné dans l'enveloppe. Quand la différence de température est d'environ 30°, le ballon se lève. Guy me fait monter dans la nacelle. Il m'interdit d'en descendre, le ballon décollerait tout seul. Ca commence à sentir le départ. Guy et Yvonne grimpent, essai du parachute, des évents, de la radio. Le directeur des vols donne les paramètres. QNH 1022 à environ 1100 mètres d'altitude, température de l'ordre de 0°Celsius. On est en plein dans l'anticyclone, au-dessus de l'inversion. Guy a l'air content, il ne sera pas utile de trop chauffer le ballon. Le premier ballon décolle, on le suit. Un grand coup de gaz sur un des 2 brûleurs, les deux brûleurs sont activés en même temps uniquement si le besoin de grimpette est urgent. Avec les 3 000 m3 d'air chauffé au dessus de nous et le rayonnement de la flamme, je n'aurai jamais froid de toute la balade.
On grimpe doucement à 2/3 mètres par secondes sans une secousse. On entend les gamins crier en bas, le ronflement des brûleurs. Le ballon DMS tourne sur lui même, un évent est bloqué ouvert. Impossible de continuer. Le gars se retrouve au-dessus du bois. Finalement, il arrive à se dégager et à se poser sur du plat.
C'est ma première grande surprise, il n'y a pas un pet de vent pour l'ulmiste que je suis, la biroute est flapie et le pilote a réussi à choper le courant d'air qui l'emmènera dans la bonne direction. Pour nous, il n'y a plus qu'à profiter. Guy et Yvonne sont silencieux. Vers 1500 mètres d'altitude, on voit le Mont Blanc au loin, les Drus, l'Aiguille Verte. Il faudra monter encore un peu pour voir les Grandes Jorasses. La visi est fabuleuse, tu es en l'air sans sentir de mouvement, pas une accélération et pourtant on avance à 10 petits kilomètres à l'heure.
Le ballon Carroz disparaît de notre vue et passe au-dessus de nous. On n’entend plus que le bruit du brûleur. A priori il a décidé de monter plus haut. Guy décroche son micro, demande à Jo si la voie est libre, et c'est parti pour un grand coup de chaud.
Le silence a été rompu. Mes pilotes m'expliquent qu'ils volent les bonnes années environ 60 heures. L'année dernière, 25 heures seulement. Ils n'aiment pas trop les rassemblements et préfèrent voler seuls plutôt qu'en bande. Des gens discrets. Du côté de Genève, ils sont obligés d'embarquer un transpondeur. Ils me parlent un peu du coût du ballon, de l'assurance. L'ULM, quoiqu'on dise, reste vraiment un sport aéro accessible en comparaison.
Nous voilà à 2300 mètres, il n'y pas beaucoup plus de vent. On va dans la direction de Megève mais le manque de vent ne nous permettra pas d'aller si loin. Encore le silence et le bruit du gaz sous pression. Un sentiment de paix et de plénitude, très forte sensation, incomparable avec le vol classique, un vol plutôt « spirituel ». Les autres ballons sont maintenant derrière nous. Superbe image de ces boules colorés sur fond de ciel saturé de bleu et neige immaculé. En écrivant ces lignes, j'ai l'impression d'y être encore.
Nous voilà au-dessus de la vallée. En plein dans l'axe de l'aérodrome de Sallanches. Guy décide de trouver une vache, il n'y a pas assez de vent et il vaut mieux se poser maintenant plutôt que de se retrouver bloqué au dessus de la ville.
Un petit coup de parachute, le vario se met à biper. Ca sera le seul moment où je sentirai le vent. La quête du bon champ commence. Il faut qu'il soit accessible en voiture, qu'il n'y ait pas de lignes électriques, fils de téléphone, poteaux, arbres, maisons etc. Autant dire que çq doit être le bon casse tête pour le pilote. En descendant dans la vallée le vent a tourné, le soleil commence à chauffer les parois et des petites brises nous repousse vers l'adret. On est à 20 mètres au dessus du sol. Guy pilote aux gaz et aux évents. Il me dit où me tenir pour l'atterro. Je lui demande : "Vous volez vous posez dans le jardin derrière la maison ?" "Oui oui, vous avez l'oeil" me répond Guy. Il n'y a surtout pas le choix, à moins de repartir pour un tour au-dessus de la forêt. Le bruit du brûleur fait sortir les gens aux fenêtres.
"Ca vous dérange si je me pose dans votre jardin ?" demande Guy au papy accoudé à sa fenêtre. Le papy est d'accord. Je ne sais pas ce qu'aurait fait Guy si le papy avait dit non. Passage au dessus d'une ligne téléphonique, de la cheminée, kiss landing. Yvonne se jette de la nacelle, attrape la sangle et court stabiliser la toile alors que Guy ouvre la coupole. Le vol est fini. Une montgolfière passe pas très loin et va se posser dans une clairière. Une autre se sera posé au milieu des HLM. Il ne reste que Mirabelle, le ballon jaune construit par un amateur pour continuer à jouer avec l'aérologie. Les radios crépitent, chacun annonce son atterrissage, tout le monde est sauf. Le risque étant la ligne électrique, l'étincelle et l'explosion des bouteilles de gaz. Yvonne me diras une fois posé que son mari est très bon pilote et qu'il est capable de se poser n'importe où. Si le vol est terminé, il faut replier la toile, partir à la station chercher la voiture, la remorque, le traîneau. Deux équipages viennent nous chercher en voiture une fois leur matériel chargé. Guy et Yvonne n'ont pas de récup. Yvonne est habituée, elle a un bouquin, se met au soleil et surveille la nacelle. Je serais de retour vers midi à la station. Il restera à Guy repartir chercher sa femme, sa toile et sa nacelle d'osier.
Un vol fait de 1 à 3 heures. Pendant le stage, le ballon Bonjour aura réussi un vol Carroz Albertville en 3 heures 30. Ils seront montés à 4300 mètres. En air froid et dense, l'autonomie augmente.
Voler 60 heures dans l'année avec ces drôles d'engins, il faut être un vrai passionné, la logistique associée est lourde et ce sport n'est pas vraiment accessible au consommateur de sensations. C’est très bien comme ça, ces quelques heures, dans leur calme apparent, n'ont été que plus intenses.
FX
Voler
Plus de 1000 m² de toile, 3 000 m3 de volume, 25 mètres de haut, 18 mètres de diamètre, près de 60 kg d'osier, un compas, un alti-vario, une VHF, 2 gros brûleurs et des bouteilles de butane. En fait, cette description ne veut pas dire grand-chose et ne reflètent en rien l'expérience d'avoir été un jour plus léger que l'air et d'avoir rencontré quelques heures Guy et Yvonne, deux aéronautes suisses.
Vacances de février 2003, partir de Paris, ça pue, ça stresse, une semaine de vacances dans le massif du Mont Blanc, vite de l'air, les gamins feront du ski, moi peut être un peu si le genou gauche ne lâche pas trop vite. Arrivée aux Carroz après le traditionnel bouchon sur l'autoroute. Un autobus de parisien a cramé du côté d'Annemasse. Décidément, ils m'énervent les parigots. Je vois une affichette en couleur qui parle de mongolfières. Sur un prospectus, il y a une photo d'un moustachu, Jo Roulet, un gars du cru qui organise des stages montagne pour ses copains aéronautes.
Evidemment, je vais m'inscrire pour une grande balade et laisse mes disponibilités. Le fameux Jo m'appelle un soir, rendez vous est pris le lendemain 9h30, plaine du Lay, 1140 mètres d'altitude.
Le jour dit, je vois débarquer sur la fameuse plaine un dizaine de 4x4, autant de remorques et plein de moustachus. Celui qui a la plus grande moustache blanche m'envoie vers un couple de Suisses et me voilà découvrant la mise en ouvre d'un ballon bleu et blanc.
La neige est encore fraîche et chaque équipage s'est bricolé un traîneau avec quelques skis et une palette. Il faut décharger le panier d'osier, monter les brûleurs, déplier l'enveloppe. La prévol commence : essai des brûleurs, vérification des bouteilles, on couche le panier, le ballon est attaché. Guy démarre le ventilo pendant qu'Yvonne va fixer le parachute (c'est la coupole/valve qui ferme le haut du ballon ). Au fur et à mesure du gonflement, les gaz sont mis à fond. Il y maintenant presque 10 hélices qui brassent l'air froid du matin. Commence le gonflage à l'air chaud : 2 à 3 mètres de flamme bleue, des milliers de degrés vont chauffer l'air emprisonné dans l'enveloppe. Quand la différence de température est d'environ 30°, le ballon se lève. Guy me fait monter dans la nacelle. Il m'interdit d'en descendre, le ballon décollerait tout seul. Ca commence à sentir le départ. Guy et Yvonne grimpent, essai du parachute, des évents, de la radio. Le directeur des vols donne les paramètres. QNH 1022 à environ 1100 mètres d'altitude, température de l'ordre de 0°Celsius. On est en plein dans l'anticyclone, au-dessus de l'inversion. Guy a l'air content, il ne sera pas utile de trop chauffer le ballon. Le premier ballon décolle, on le suit. Un grand coup de gaz sur un des 2 brûleurs, les deux brûleurs sont activés en même temps uniquement si le besoin de grimpette est urgent. Avec les 3 000 m3 d'air chauffé au dessus de nous et le rayonnement de la flamme, je n'aurai jamais froid de toute la balade.
On grimpe doucement à 2/3 mètres par secondes sans une secousse. On entend les gamins crier en bas, le ronflement des brûleurs. Le ballon DMS tourne sur lui même, un évent est bloqué ouvert. Impossible de continuer. Le gars se retrouve au-dessus du bois. Finalement, il arrive à se dégager et à se poser sur du plat.
C'est ma première grande surprise, il n'y a pas un pet de vent pour l'ulmiste que je suis, la biroute est flapie et le pilote a réussi à choper le courant d'air qui l'emmènera dans la bonne direction. Pour nous, il n'y a plus qu'à profiter. Guy et Yvonne sont silencieux. Vers 1500 mètres d'altitude, on voit le Mont Blanc au loin, les Drus, l'Aiguille Verte. Il faudra monter encore un peu pour voir les Grandes Jorasses. La visi est fabuleuse, tu es en l'air sans sentir de mouvement, pas une accélération et pourtant on avance à 10 petits kilomètres à l'heure.
Le ballon Carroz disparaît de notre vue et passe au-dessus de nous. On n’entend plus que le bruit du brûleur. A priori il a décidé de monter plus haut. Guy décroche son micro, demande à Jo si la voie est libre, et c'est parti pour un grand coup de chaud.
Le silence a été rompu. Mes pilotes m'expliquent qu'ils volent les bonnes années environ 60 heures. L'année dernière, 25 heures seulement. Ils n'aiment pas trop les rassemblements et préfèrent voler seuls plutôt qu'en bande. Des gens discrets. Du côté de Genève, ils sont obligés d'embarquer un transpondeur. Ils me parlent un peu du coût du ballon, de l'assurance. L'ULM, quoiqu'on dise, reste vraiment un sport aéro accessible en comparaison.
Nous voilà à 2300 mètres, il n'y pas beaucoup plus de vent. On va dans la direction de Megève mais le manque de vent ne nous permettra pas d'aller si loin. Encore le silence et le bruit du gaz sous pression. Un sentiment de paix et de plénitude, très forte sensation, incomparable avec le vol classique, un vol plutôt « spirituel ». Les autres ballons sont maintenant derrière nous. Superbe image de ces boules colorés sur fond de ciel saturé de bleu et neige immaculé. En écrivant ces lignes, j'ai l'impression d'y être encore.
Nous voilà au-dessus de la vallée. En plein dans l'axe de l'aérodrome de Sallanches. Guy décide de trouver une vache, il n'y a pas assez de vent et il vaut mieux se poser maintenant plutôt que de se retrouver bloqué au dessus de la ville.
Un petit coup de parachute, le vario se met à biper. Ca sera le seul moment où je sentirai le vent. La quête du bon champ commence. Il faut qu'il soit accessible en voiture, qu'il n'y ait pas de lignes électriques, fils de téléphone, poteaux, arbres, maisons etc. Autant dire que çq doit être le bon casse tête pour le pilote. En descendant dans la vallée le vent a tourné, le soleil commence à chauffer les parois et des petites brises nous repousse vers l'adret. On est à 20 mètres au dessus du sol. Guy pilote aux gaz et aux évents. Il me dit où me tenir pour l'atterro. Je lui demande : "Vous volez vous posez dans le jardin derrière la maison ?" "Oui oui, vous avez l'oeil" me répond Guy. Il n'y a surtout pas le choix, à moins de repartir pour un tour au-dessus de la forêt. Le bruit du brûleur fait sortir les gens aux fenêtres.
"Ca vous dérange si je me pose dans votre jardin ?" demande Guy au papy accoudé à sa fenêtre. Le papy est d'accord. Je ne sais pas ce qu'aurait fait Guy si le papy avait dit non. Passage au dessus d'une ligne téléphonique, de la cheminée, kiss landing. Yvonne se jette de la nacelle, attrape la sangle et court stabiliser la toile alors que Guy ouvre la coupole. Le vol est fini. Une montgolfière passe pas très loin et va se posser dans une clairière. Une autre se sera posé au milieu des HLM. Il ne reste que Mirabelle, le ballon jaune construit par un amateur pour continuer à jouer avec l'aérologie. Les radios crépitent, chacun annonce son atterrissage, tout le monde est sauf. Le risque étant la ligne électrique, l'étincelle et l'explosion des bouteilles de gaz. Yvonne me diras une fois posé que son mari est très bon pilote et qu'il est capable de se poser n'importe où. Si le vol est terminé, il faut replier la toile, partir à la station chercher la voiture, la remorque, le traîneau. Deux équipages viennent nous chercher en voiture une fois leur matériel chargé. Guy et Yvonne n'ont pas de récup. Yvonne est habituée, elle a un bouquin, se met au soleil et surveille la nacelle. Je serais de retour vers midi à la station. Il restera à Guy repartir chercher sa femme, sa toile et sa nacelle d'osier.
Un vol fait de 1 à 3 heures. Pendant le stage, le ballon Bonjour aura réussi un vol Carroz Albertville en 3 heures 30. Ils seront montés à 4300 mètres. En air froid et dense, l'autonomie augmente.
Voler 60 heures dans l'année avec ces drôles d'engins, il faut être un vrai passionné, la logistique associée est lourde et ce sport n'est pas vraiment accessible au consommateur de sensations. C’est très bien comme ça, ces quelques heures, dans leur calme apparent, n'ont été que plus intenses.
FX