10 - Paris - Institut du Monde Arabe - Donation Claude & France Lemand - Youssef Abdelké, Coeur transpercé, Fusain sur papier, 2011
Youssef Abdelké
Une donation contre la mort en Syrie
Les œuvres du peintre syrien Youssef Abdelké, exécutées entre 1991 et 2017, dressent un grave et saisissant tombeau du martyre de la Syrie. Des œuvres appartenant à la toute récente donation Claude & France Lemand au musée de l'Institut du monde arabe.
Caricaturiste devenu graveur et peintre, Abdelké a fait de son angoisse de la mort une nouvelle manière de survivre. Emprisonné par les Assad père et fils, exilé, il brandit son art comme une arme miraculeuse contre l’injustice.
Natures mortes
En 1995, Abdelké renonce à la couleur pour s’enfoncer dans l’éternité abyssale du noir et blanc, donnant à son œuvre des allures de pierre tombale. Luttant pour expulser la mort tout en l’exposant, et s’efforçant d’exalter la vie de ceux qui l’ont perdue. Il pleure sa terre aimée en dessinant au fusain de réalistes natures mortes, très sombres et de très grandes dimensions, qui laissent cependant filtrer une lumière diffuse, suscitée par des éclats blancs dont l’origine se trouve hors-champ, tels des faire-part de deuil et de vérité.
Précis, aigu et comme hachuré au scalpel, son dessin use de grands traits et de griffures rageuses, comme s’il incisait des veines de pierre ancienne. Transposant allégoriquement le geste de l’assassin en l’infligeant à un objet ou à une plante, le Pinceau cloué, le Cactus (éventré par un couteau) de 2009 ou encore le Cœur transpercé (par une aiguille) de 2012 évoquent le sacrifice de la terre syrienne, qui ne cesse de crucifier ses propres enfants - comme le fit le calife de Bagdad au Xe siècle en condamnant au supplice de la croix le mystique soufi al-Hallaj (au motif qu’il avait proclamé publiquement être la Vérité). Quittant le parti-pris des choses pour aller vers d’autres fleurs noires de la mélancolie, Abdelké trace ensuite, avec Oiseaux de Paradis (2007) ou Bouteille et fleurs (2014), de charbonneux « portraits » de fleurs coupées, tels des tiges de fils de fer barbelés poussant en pétales de sang noir.
Dans le même temps, l’artiste identifie le martyre de son peuple à celui des animaux éventrés au hasard des champs de bataille. Figurant une tête de chèvre - qui évoque celles de Picasso après-guerre - entravé dans des cordes, avec un Crâne ligoté (2007), il édifie avec Le couteau et l’oiseau (2007) ou Oiseau et damier (2010) un tombeau des oiseaux.
10 - Paris - Institut du Monde Arabe - Donation Claude & France Lemand - Youssef Abdelké, Coeur transpercé, Fusain sur papier, 2011
Youssef Abdelké
Une donation contre la mort en Syrie
Les œuvres du peintre syrien Youssef Abdelké, exécutées entre 1991 et 2017, dressent un grave et saisissant tombeau du martyre de la Syrie. Des œuvres appartenant à la toute récente donation Claude & France Lemand au musée de l'Institut du monde arabe.
Caricaturiste devenu graveur et peintre, Abdelké a fait de son angoisse de la mort une nouvelle manière de survivre. Emprisonné par les Assad père et fils, exilé, il brandit son art comme une arme miraculeuse contre l’injustice.
Natures mortes
En 1995, Abdelké renonce à la couleur pour s’enfoncer dans l’éternité abyssale du noir et blanc, donnant à son œuvre des allures de pierre tombale. Luttant pour expulser la mort tout en l’exposant, et s’efforçant d’exalter la vie de ceux qui l’ont perdue. Il pleure sa terre aimée en dessinant au fusain de réalistes natures mortes, très sombres et de très grandes dimensions, qui laissent cependant filtrer une lumière diffuse, suscitée par des éclats blancs dont l’origine se trouve hors-champ, tels des faire-part de deuil et de vérité.
Précis, aigu et comme hachuré au scalpel, son dessin use de grands traits et de griffures rageuses, comme s’il incisait des veines de pierre ancienne. Transposant allégoriquement le geste de l’assassin en l’infligeant à un objet ou à une plante, le Pinceau cloué, le Cactus (éventré par un couteau) de 2009 ou encore le Cœur transpercé (par une aiguille) de 2012 évoquent le sacrifice de la terre syrienne, qui ne cesse de crucifier ses propres enfants - comme le fit le calife de Bagdad au Xe siècle en condamnant au supplice de la croix le mystique soufi al-Hallaj (au motif qu’il avait proclamé publiquement être la Vérité). Quittant le parti-pris des choses pour aller vers d’autres fleurs noires de la mélancolie, Abdelké trace ensuite, avec Oiseaux de Paradis (2007) ou Bouteille et fleurs (2014), de charbonneux « portraits » de fleurs coupées, tels des tiges de fils de fer barbelés poussant en pétales de sang noir.
Dans le même temps, l’artiste identifie le martyre de son peuple à celui des animaux éventrés au hasard des champs de bataille. Figurant une tête de chèvre - qui évoque celles de Picasso après-guerre - entravé dans des cordes, avec un Crâne ligoté (2007), il édifie avec Le couteau et l’oiseau (2007) ou Oiseau et damier (2010) un tombeau des oiseaux.