Bords de Marne
La force d'une photo tient à ce qu'elle laisse ouverts à l'examen des instants que le flux normal du temps emporte immédiatement. Ce gel du temps - la stase insolente, poignante de toute photographie - a créé des canons esthétiques nouveaux, plus englobants. Mais les vérités que peut rendre un instant distancié, pour significatives ou importantes qu'elles soient, n'entretiennent qu'une relation très mince avec les besoins de la compréhension. Au contraire de ce qui est suggéré par les valeurs humanistes que l'on a voulu attribuer à la photographie, la capacité qu'a l'appareil photo de transformer le réel en objet de beauté découle de sa relative inefficacité pour exprimer la vérité. La raison pour laquelle l'humanisme est devenu l'idéologie dominante des photographes professionnels qui ont une ambition élevée, écartant les justifications formalistes de leur recherche de la beauté, est qu'il masque la confusion des idées de vérité et de beauté sous-jacente à l'entreprise photographique.
Du fait que chaque photographie n'est qu'un fragment, sa charge morale et émotive dépend de son point d'insertion. Une photographie n'est pas la même suivant les contextes où elle est vue : c'est ainsi que les photos de Smith sur Minamata seront vues différemment sur une planche contact, dans une galerie, dans une manifestation politique, dans un dossier de police, dans une revue de photos, dans un magazine d'information, dans un livre, sur le mur d'un salon. Chacune de ces situations suggère une utilisation différente de ces photos, mais aucune ne peut en garantir le sens. Il en va pour chaque photographie comme pour les mots, dont Witgenstein soutenait que leur sens s'identifie à l'usage qu'on en fait. Et c'est ainsi que la présence et la prolifération de toutes les photographies contribue à l'érosion de la notion même de sens, à cette parcellisation de la vérité en vérités relatives qui est un des acquis de la conscience libérale moderne.
(P. 150)
(P. 158) Susan Sontag
Bords de Marne
La force d'une photo tient à ce qu'elle laisse ouverts à l'examen des instants que le flux normal du temps emporte immédiatement. Ce gel du temps - la stase insolente, poignante de toute photographie - a créé des canons esthétiques nouveaux, plus englobants. Mais les vérités que peut rendre un instant distancié, pour significatives ou importantes qu'elles soient, n'entretiennent qu'une relation très mince avec les besoins de la compréhension. Au contraire de ce qui est suggéré par les valeurs humanistes que l'on a voulu attribuer à la photographie, la capacité qu'a l'appareil photo de transformer le réel en objet de beauté découle de sa relative inefficacité pour exprimer la vérité. La raison pour laquelle l'humanisme est devenu l'idéologie dominante des photographes professionnels qui ont une ambition élevée, écartant les justifications formalistes de leur recherche de la beauté, est qu'il masque la confusion des idées de vérité et de beauté sous-jacente à l'entreprise photographique.
Du fait que chaque photographie n'est qu'un fragment, sa charge morale et émotive dépend de son point d'insertion. Une photographie n'est pas la même suivant les contextes où elle est vue : c'est ainsi que les photos de Smith sur Minamata seront vues différemment sur une planche contact, dans une galerie, dans une manifestation politique, dans un dossier de police, dans une revue de photos, dans un magazine d'information, dans un livre, sur le mur d'un salon. Chacune de ces situations suggère une utilisation différente de ces photos, mais aucune ne peut en garantir le sens. Il en va pour chaque photographie comme pour les mots, dont Witgenstein soutenait que leur sens s'identifie à l'usage qu'on en fait. Et c'est ainsi que la présence et la prolifération de toutes les photographies contribue à l'érosion de la notion même de sens, à cette parcellisation de la vérité en vérités relatives qui est un des acquis de la conscience libérale moderne.
(P. 150)
(P. 158) Susan Sontag