Château de Malesherbes : la chapelle

La place de la chapelle dans l’architecture des châteaux subit également une évolution importante au cours de la période étudiée. Si le seigneur jouit de droits particuliers dans l’église paroissiale61, l’existence d’une chapelle castrale, à l’intérieur même de l’enceinte du logis, s’appuie à la fois sur un privilège et sur la dévotion du maître de maison. Le seigneur dispose en effet du droit de faire célébrer sous son toit, soit par son chapelain soit par le curé de la paroisse, mariages et baptêmes62. Si, comme l’affirme J. Gallet, « le service religieux qui s’y déroulait concernait tous les paroissiens63», il n’est pas étonnant que les architectes apportent un soin particulier à la disposition de cet élément de programme destiné à la fois à la dévotion privée du maître de maison et à l’accueil des villageois. Afin de concilier les usages privé et public de la chapelle, L. Savot recommande dès 1624 de la placer

 

64 L. Savot, L’Architecture française, op. cit., p. 34-35.

proche de la porte première du logis, ou bien quelque autre entrée principale pourvu que le maître y puisse aller à couvert, sans passer par d’autres appartements que le sien.

Elle servira particulièrement en cet endroit pour se ressouvenir de faire ses prières tant à l’entrée qu’au sortir du logis64.

 

 

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Ill. 119.— Château de Petit-Bourg, Jean Mariette, plan du premier étage et du comble, gravure, publié dans L’Architecture française, Paris, 1727, t. II, pl. 325.

 

65 J. Guillaume, « La galerie dans le château français… », op. cit., p. 32-42.

31On observe déjà une évolution par rapport à la situation décrite par J. Guillaume pour les xve et xvie siècles, époque à laquelle la chapelle est principalement associée à la galerie et à la chambre du seigneur65, bien qu’elle se signale à l’extérieur par de hauts toits ou un clocher. Cette tradition des chapelles palatiales issue de l’époque médiévale se perpétue sous le règne de Louis XIV à Versailles en particulier, mais semble reculer dans le milieu de la noblesse au tournant des xviie et xviiie siècles. Les architectes entament alors les premières recherches sur la rocaille et tentent de renouveler les formes de l’architecture classique. À l’occasion de la construction de châteaux neufs, édifiés par de nouveaux seigneurs, la chapelle est intégrée au logis sous forme d’une simple pièce, comme au château de Petit-Bourg (ill. 119) ou de Champs-sur-Marne par exemple, dans lesquels elle se situe au premier étage du corps de logis. La plus grande distance qui sépare le nouveau seigneur de la population explique que l’usage de la chapelle soit alors limité aux maîtres et au personnel de maison, à l’exclusion des villageois, jardiniers, palefreniers, etc. À Bellevue, où l’on retrouve la même disposition (ill. 62) — une pièce ouverte sur un palier —, Lassurance double la chapelle du château d’une chapelle du commun ouverte cette fois-ci à tout le personnel (ill. 2), mais dans laquelle ni la maîtresse de maison, ni plus tard le roi ne se rendent.

 

32Dans le cas de seigneuries plus anciennes, le caractère public de la chapelle est davantage accentué et la communion du seigneur avec ses sujets implique d’autres dispositions. L’implantation de la chapelle à proximité de l’entrée principale permet par exemple d’envisager plus commodément l’accueil des villageois. Cependant, selon J.-F. Blondel, le caractère de la maison de plaisance est incompatible avec la dignité d’une chapelle :

 

66 D. Diderot, Encyclopédie, op. cit., t. VII, p. 277.

[…] il convient de ne pas faire parade, dans l’extérieur, de l’usage intérieur de ces sortes de pièces, comme au Luxembourg, à Paris ; du moins, il faut se garder comme on l’a fait dans ce palais, de le désigner par des symboles relatifs au christianisme qui, se trouvant confondus avec des ornements profanes, présentent un ensemble contraire à l’ordonnance qui doit régner dans un édifice de cette espèce66.

 

33S’établit alors l’habitude de loger la chapelle dans l’un des pavillons d’entrée du château, comme à Chamarande et plus tard à Villarceaux (ill. 92) ou Jossigny par exemple. Dans ce cas, la chapelle n’affiche guère de signes distinctifs extérieurs, si ce n’est parfois une croix au faîtage et des vitraux en place de fenêtres, répondant en cela au critère de convenance invoqué par l’Encyclopédie. Cette disposition présente en outre l’avantage d’associer la chapelle à l’espace semi-public de la cour d’honneur et donc de mettre sous les yeux du visiteur le privilège de chapelle du seigneur. La conception de la chapelle comme un pavillon, élément de symétrie anonyme, perdure dans les projets d’architecture jusqu’à une période tardive. Ledoux à Mauperthuis (ill. 37), Le Camus à Chanteloup (ill. 22) utilisent encore la chapelle comme pendant d’une antichambre ou d’un pavillon de bains ! On le voit, le principe de convenance, la symétrie prônée par Blondel peuvent parfois conduire à des situations insolites.

 

67 AN, Z1j814, f° 16 r°, voir annexe I-2.

34La banalisation de la chapelle à la fin de l’Ancien Régime n’est cependant pas systématique et, dans le cadre de la réaction nobiliaire, le bâtiment reprend une place privilégiée dans la composition du château. À l’intérieur du logis, comme au château de Herces ou de Moncley (Doubs), les architectes Jacques-Denis Antoine et Claude-Joseph Bertrand reprennent la disposition ancienne de la chapelle que l’on observe déjà à Romainville par exemple67. Ouverte sur le vestibule principal du château, la chapelle est mise en scène par une porte monumentale face à l’escalier d’honneur et occupe à Herces en particulier toute la hauteur du corps de logis. La place privilégiée de la chapelle dans ces châteaux montre bien l’importance accrue qu’accordent les propriétaires à la foi, mais surtout à un privilège qui rappelle qu’ils sont vassaux d’un roi qui n’a de compte à rendre que devant Dieu.

 

68 J.-M. Pérouse de Montclos, « Le château d’Assy et l’architecte Nicolas Gondouin », CAF, n° 132, 19 (...)

35Dans son projet de transformation du château de Bonnelles, C.-N. Ledoux dispose la chapelle dans l’avant-cour du château, à gauche de la grille de séparation de la cour d’honneur (pl. VII). Ce parti met fortement en valeur la chapelle qui est la seule construction admise dans la composition de l’avant-cour entièrement close. L’architecte surélève légèrement la chapelle grâce à un perron de quatre marches et renforce ainsi la mise en scène de l’édifice. À Montgeoffroy comme à Assy (Calvados), la chapelle disposée dans la cour d’honneur permet mieux encore de mettre en évidence la singularité du château. En effet, les chapelles de ces deux châteaux, reconstruits respectivement en 1772-1776 et 178868, sont les restes des anciens logis conservés comme des témoins de l’antiquité du fief. La volonté ostentatoire d’afficher un privilège attaché à l’histoire de la seigneurie s’accorde ici avec l’idée de « patrimoine architectural », conservé non pour ses qualités plastiques mais pour sa valeur symbolique.

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Uploaded on August 10, 2018
Taken on August 10, 2018