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Grande femme II (Giacometti)

Bronze à patine brun foncé, hauteur : 276 cm, conçu en 1960 (épreuve fondue en 1980-1981).

 

La série de quatre femmes de grande taille que Alberto Giacometti a exécutée en 1960, chacune intitulée Grande femme et numérotée de I à IV, sont les plus grandes sculptures qu’Alberto ait jamais faites. Cette version, Grande femme II, détient réellement la distinction d’être la plus grande de toutes. Du fait de leur ampleur, ces quatre géantes se situent à l’autre extrême des minuscules sculptures que Giacometti rapporte de Suisse au lendemain de la guerre. De ce point de vue, elles marquent la fin d’un cycle ou plus spécifiquement l’aboutissement des recherches qu'il a conduites sur la représentation de la figure humaine dans l’espace. Elles sont aussi la dernière série que le sculpteur consacre au nu féminin.

 

Giacometti exécute ces quatre sculptures en réponse à une commande qui, si elle avait été honorée, aurait certainement été le couronnement de sa carrière, du moins son œuvre la plus célèbre. Giacometti est dans sa maison familiale à Stampa, en Suisse, lorsque, en décembre 1958, il reçoit un courrier de l’architecte new-yorkais Gordon Bunshaft (1909-1990) qui lui propose de réaliser une sculpture monumentale pour agrémenter la piazza installée au pied d’un gigantesque gratte-ciel au coeur de Manhattan. Le commanditaire du projet n’est autre que la Chase Manhattan Bank, l’une des plus importantes institutions financières au monde. Pour cette tour destinée à être le siège mondial de la banque, Bunshaft a imaginé un building d’acier et de verre de 60 étages dans le pur esprit de l’architecture internationale. Adjacente au bâtiment, une grande place est imaginée par l’architecte qui souhaite y installer une sculpture monumentale.

 

Bien qu’il ne se soit jamais rendu à New York, Alberto Giacometti répond positivement à ce projet. L’idée d’une œuvre monumentale érigée sur une place est au cœur de sa démarche. Dès le début des années 1930, il travaille à la création de sculptures en plein air comme en témoigne le Projet pour une place commandité par Charles et Marie-Laure de Noailles en 1931. Le sujet revient après-guerre. En 1948, la série des Place I et II concrétise les recherches sur la perception de l’artiste de la figure humaine dans l’espace. C’est précisément à ces œuvres que Bunshaft pense. Pour beaucoup d’amateurs, Giacometti est vu comme un poète des espaces urbains. À Louis Aragon, Alberto Giacometti a avoué être tenté de réaliser des œuvres monumentales sur une place publique. Il songe alors à une silhouette d’homme traversant la place et se mêlant aux passants.

 

Le projet de la Chase Manhattan Bank répond aussi à une autre aspiration comme Giacometti l’explique lui-même "j’avais toujours un peu le désir de savoir ce que je pourrais faire le plus grand possible. Quand un architecte m’a proposé de faire des sculptures pour une place, j’ai dit oui, parce que c’était une bonne occasion de liquider cette histoire" (in D. Sylvester, En regardant Giacometti, Paris, 2001, p. 187). Néanmoins, l’artiste prend vite conscience de la démesure de la ville et de ses gratte-ciels gigantesques. Il comprend que ses figures, placées à proximité immédiate des tours, doivent être très importantes. Giacometti ne veut pas que les figures dominent la place ou que les passants soient ridiculement petits au contact des œuvres. Surtout, il ne veut pas créer une grande sculpture qui n’impressionne que par sa taille.

 

L’échelle appropriée des figures le contrarie. Bunshaft lui suggère de prendre l’une de ses sculptures et d’en multiplier la taille par trente. Il s’y refuse: "Je suis tout à fait contre la pratique qui est très courante aujourd’hui de faire une petite sculpture et de la faire agrandir avec une machine" (ibid). Et puis ce qui l'intéresse est justement le défi de réaliser des œuvres de grande taille : "Ou je peux le faire à la grandeur que je veux, ou je ne peux pas" (ibid). Bien qu’il ait été utile de visiter le site, Giacometti décide de ne pas aller à New York. Ni l’importance du client, ni la célébrité assurée que lui apporterait ce projet ne peuvent perturber le rythme de travail établi par le sculpteur depuis si longtemps. Aussi Bunshaft décide-t-il d’envoyer à Giacometti un modèle à petite échelle du bâtiment et de la place, le sculpteur étant habitué à travailler en miniature.

 

Le 17 mars 1959, Giacometti écrit à Pierre Matisse, son marchand à New York : "Je travaille tous les jours presque à mon projet et je suis très impatient de le continuer demain. En tout cas qu’il marche ou pas pour l’architecte, cela me sert énormément pour tout mon travail et je suis très content de le faire" (cité in J. Russell, Matisse : Père et fils, Paris, 1999). Au printemps de cette même année, le projet se précise dans l’esprit de l’artiste. Il utilisera les trois éléments principaux de son répertoire figuratif résumant ainsi toutes ses recherches. Comme dans La place II de 1948, il y aura au moins une Femme debout et un Homme qui marche. La troisième sculpture sera une grosse tête masculine directement inspirée de celle de Diego. Giacometti commence par faire trois petites maquettes, puis les transcrit en plâtre à grande échelle.

 

Il écrit à Pierre Matisse, révélant le rythme effréné de ses efforts : "Depuis mon retour je travaille tout le temps à la même grande figure, plus que jamais réduit à une seule chose pour le moment, ce qui est tout à fait nécessaire. Lundi prochain, je vais faire les figures [du] projet pour la place. Je veux avoir tout fait dans la semaine, voir ce que ça donne ; directement assez grand, avec les bases. Foinet va me trouver un local ou une cour où on pourra les voir. Cela doit aller très vite ou rien, mais il faut que je travaille pour huit jours encore à ma figure et peut-être aussi à une tête commencée de Diego avant mon départ. C’est depuis avant 1947 la première fois où je me suis mis dans la situation de pouvoir tout recommencer, ce que je cherchais depuis longtemps" (ibid).

 

Malgré des efforts qui occupent Giacometti pendant plus d’un an, l’artiste n’est pas satisfait du résultat. L’échelle des sculptures le perturbe irrémédiablement. "Les difficultés à propos des sculptures de New York n’ont rien à voir avec le fait de la destination : banque, capitalisme, etc., comme tu sembles le penser. Non, cela ne me gêne pas du tout. C’est uniquement une question de sculpture, de dimensions, de proportions, defiguration, etc.", écrit-il à Pierre Matisse le 2 février 1960 (ibid). Il avouera à David Sylvester avoir réalisé pas moins de dix Grande Femme et près de quarante Homme qui marche sans jamais trouver satisfaction.

 

Quelques mois plus tard, Alberto Giacometti renonce au projet et s’en explique dans une lettre décisive à Pierre Matisse le 29 avril 1960 : "Tu vas être déçu et probablement peut-être fâché, et Bunshaft aussi : les sculptures sont fondues. Je les ai regardées à la fonderie, fait patiner, regardées sur le trottoir, dans la rue devant la fonderie, fait transporter à Garches dans le jardin de Susse (…). Toutes ont quelque chose de bien peut-être, mais toutes très à côté de ce que je voulais (ou que je croyais vouloir), tellement à côté, tellement mauvaises qu’il n’est pas question que je puisse les envoyer (…) Ca ne pouvait pas être autrement, je ne regrette pas un instant mon travail, au contraire, mais il m’est absolument impossible de présenter cela comme un projet valable pour une sculpture sur une place" (ibid).

 

Giacometti ne soumet pas ses sculptures à l’approbation de Bunshaft et décide lui-même qu’il ne pourra honorer la commande de la Chase Manhattan. Cependant, il ne renie absolument pas ces sculptures, au contraire. Elles débutent une nouvelle vie et vont désormais exister de façon autonome. La commande de la Chase Manhattan n’est pas vécue comme un échec, mais comme l’une des expériences les plus exaltantes du point de vue de la création. Certes, l’artiste abandonne parce qu’il n’est pas satisfait, mais l’a-t-il déjà été ? Les trois sculptures seront rapidement exposées à la galerie Pierre Matisse et chez Maeght. En 1962, à la Biennale de Venise, il installe la Grande tête, deux Homme qui marche et deux Grande femme au milieu d’une des salles d’exposition. En 1964, Alberto place les mêmes figures un peu différemment dans la Cour Giacometti à la Fondation Maeght à Vence, démontrant, mais était-ce nécessaire, que ces œuvres résument à elles seules l'œuvre du sculpteur. Avec le temps, la série des Grandes Femmes deviendra, avec l’Homme qui marche, l’une des plus emblématiques de l’artiste.

 

La tour et la place Chase Manhattan seront achevées en 1964 sans aucune sculpture. Giacometti finira par effectuer son premier voyage à New York, à l’occasion de la rétrospective que lui consacre le MOMA en octobre 1965. Emerveillé par la ville, Alberto Giacometti se rendra devant le building de la Chase Manhattan Bank et son esplanade vide. "Il avait l’air fasciné par la possibilité de réussir encore à créer une sculpture capable de tenir le coup devant l’écrasante façade. Il fit plusieurs visites, de jour comme de nuit ; il allait et venait, les yeux levés pour mieux jauger le site, écrit James Lord dans Giacometti Biographie, Paris, 1997. À son retour à Paris, il se décidera à travailler à une sculpture de très grande taille, bien plus que celles qu’il avait imaginées en 1960. Diego sera chargé de travailler à une armature pour supporter l’oeuvre mais l’artiste ne trouvera pas la force d’achever cette entreprise et décède en janvier 1966 (cf. Christie's).

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Uploaded on April 29, 2024
Taken on April 29, 2024