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Vue du château de La Roche Guyon (H Robert)

Huile sur toile (détail), 195 x 276 cm, 1773-1775, musée des Beaux-Arts, Rouen.

 

Longtemps connu des seuls spécialistes du XVIIIème siècle, alors qu’on trouve au moins une de ses vues de ruines dans quasi chaque musée de Beaux-Arts de France, l'activité de paysagiste de H Robert est un prolongement naturel de sa pratique de plasticien, l'artiste étant souvent venu en hôte privilégié du château de La Roche-Guyon pour y réaliser le jardin anglais. Si son rôle exact comme intervenant demeure assez flou, parfois par manque d’archives du fait sans doute de l’oralité des échanges, il en a cependant été l’inspirateur, le conseiller, le concepteur, le superviseur, tout en partageant généralement sa création avec d’autres architectes, artistes, jardiniers et ingénieurs, sans qu’on connaisse bien la hiérarchisation des rôles, pas aussi nette qu’aujourd’hui.

 

Au milieu des cercles éclairés du XVIIIème siècle, sa figure est cependant incontournable, sa culture lui permettant de semer partout des références historiques, antiques et littéraires, le plaçant à égalité avec sa clientèle de collectionneurs. Ceux-ci étaient également ses élèves au sein de cours privés de dessin de paysage, sujet plus accessible pour des amateurs. Les puissantes familles La Rochefoucauld et Rohan-Chabot ont été les mécènes du peintre dès la première heure, dès son retour de longues années de formation passées en Italie. Il en ramena un stock de dessins qu’il exploita toute sa vie, parmi lesquels de nombreuses vues de paysages ponctuées de monuments en ruine mi-réalistes et mi-rêvés, sa marque de fabrique, inspiration pour de futurs jardins.

 

Typique du XVIIIème siècle, le château de La Roche-Guyon est, à cette époque, le foyer d’une vie intellectuelle et culturelle intense. Ses propriétaires s’y adonnent à la botanique, installent un observatoire astronomique, construisent un petit théâtre pour y jouer la comédie, reçoivent des hôtes de marque comme l’économiste Turgot, le mathématicien Condorcet ou l’agronome anglais A Young. En hiver, les cours de dessin se déroulent à Paris, dans l’hôtel particulier familial rue de Seine pour un cercle choisi réuni autour de la duchesse de Chabot. Malin, Hubert Robert propose comme modèle ses propres dessins, ce qui montre sa grande capacité d’influence visuelle. Un rare témoignage direct existe d'ailleurs de ces séances. Dans une lettre de mai 1778, je jeune Mozart rapporte en effet non sans humour : [la duchesse] s’assit et commença de dessiner, toute une heure durant, en compagnie d’autres Messieurs, qui étaient tous assis, en cercle autour d’une grande table [...]. Pour abréger, je me mis enfin à jouer, sur ce misérable et détestable pianoforte. Mais le plus vexant c’est que Madame et tous ces Messieurs n’interrompaient pas un instant leur dessin, mais le poursuivirent tout le temps, en sorte que c'est pour les sièges, les tables et les murs que je dus jouer".

 

A la belle saison, on dessine à l’extérieur, sur le motif, ce qui est un phénomène nouveau, comme au château de La Roche-Guyon. Sur une grande peinture du musée des Beaux-Arts de Rouen, H Robert s’est représenté lui-même comme souvent se tenant debout derrière la duchesse, assise et protégée par un parasol rose, en train de dessiner le château depuis la rive opposée de la Seine. Le principal apport d’H Robert comme compositeur de paysages est d’y avoir introduit une signification beaucoup plus profonde qu’auparavant, une gravité subtile qui a joué un rôle essentiel dans la transformation du jardin paysager des années 1780, où le jardin a cessé d’être un lieu de divertissement et d’amusement pour devenir le lieu de manifestations d’émotions, mais aussi de rites, le lieu d’une communion avec les morts et le monde souterrain, d’une confrontation avec sa propre mort. Mais son regard n’est jamais morbide, comme du reste sa peinture, la ruine végétalisée et investie par l’activité humaine étant l'image d’un patrimoine en perpétuelle régénération, annonce en phase avec les années pré-révolutionnaires, avec la disparition d’un monde pour la renaissance d’un nouveau (cf. louvrepour tous, G Wick : Un paysage des lumières).

 

Pour voir la totalité du tableau :

www.flickr.com/photos/7208148@N02/30799924016/in/album-72...

 

 

 

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Uploaded on November 21, 2017
Taken on September 12, 2017