Le gardien des secrets
Marie n’avait rien à craindre de ce vampire. Il était rapide, précis. Il avait un pouvoir de téléportation que la plupart de ses congénères n’avaient pas. Sitôt le texte reçu, il visualisa le manoir des ombres et s’y téléporta. Mais sans se faire voir. Et pour passer la porte sans être identifié par l’odeur, il se frotta au buisson de sauge qui ornait le massif le plus proche de la porte.
Seulement, c’était sans compter le flair de sentinelle de Bartoloméo qui, dès que Phoebus eut franchi le seuil, apparut et fit sursauter le vampire.
- Eh bien, qui va là ? Un autre vampire et qui joue au fantôme ? Diantre ! Combien êtes-vous à vouloir vous approprier mon domicile ?
- Messire le spectre, loin de moi l’idée d’occuper votre demeure. Je ne suis qu’un simple messager. Miss Diana m’a délégué…
- Diana ? Diana est ici ?
- Non, enfin...elle est en service commandé et m’a envoyé chez vous pour...une mission très spéciale.
- Vraiment ? Viendriez-vous du royaume de Kalamine ?
- En effet, messire. Je n’y ai fait qu’un cours passage pour recevoir les ordres de miss Diana. Et si je suis ici, c’est à sa demande et celle de sa protégée.
Bartoloméo se mit à rire et se frotta les mains.
- Je vois...Marie s’est donc décidée ? Venez...je vous accompagne jusqu’à la bibliothèque.
- Mais comment savez-vous ?
- Je suis le guide du roi des ombres et le créateur de l’anneau de feu. Eh oui, tel que vous me voyez ! Mais chut, pas un mot de plus… et restez aussi translucide que je le suis. Mon jeune élève dort dans la chambre à côté, je ne voudrais pas devoir intervenir pour vous protéger d’une confrontation orageuse. Dans cette affaire, il s’agit d’être discret.
Les deux fantômes furent bientôt aspirés dans l’escalier et Bartoloméo n’eut qu’à effleurer la porte de la bibliothèque pour que Phoebus s’y glisse, avise le rayonnage où se trouvait le livre d’éternité et y dépose le feuillet. Il sourit en imaginant la surprise du jeune roi. Et parce qu’il ne pouvait résister à un joli texte, y joignit une musique de sa composition.
- De cette façon, le message n’en sera que plus féerique, murmura le vampire ménestrel.
Sa mission accomplie, il disparut, non sans avoir envoyé tant à Bartoloméo que Diana, un message signé de sa main qui fit sourire les deux guides. Ne restait de lui qu’un parfum de sauge et de serpolet persistant qui finit par arriver jusqu’aux narines endormies de Jakob. L’odeur l’intrigua tant qu’elle finit par l’éveiller.
- De la sauge, ici ? Maugréa-t-il. Mais que signifie… ?
- Ah! Enfin, tu es réveillé ? S’enquit Bartoloméo. Je croyais que tu avais oublié l’heure de ta quête.
- C’est toi qui m’a mis de la sauge sous le nez ?
- On peut dire cela...la sauge officinale qui pousse à l’entrée de ma demeure est souveraine pour la purification et la protection. Et si tu retournes au labyrinthe, mieux vaut s’assurer que personne ne vienne troubler cette nouvelle étape, non ?
Jakob haussa les épaules. Il regardait son guide avec perplexité.
- Où dois-je aller ? Demanda-t-il avec lassitude.
- Tu as des bagues à récupérer, non ?
- Et une épée...tu portais une épée n’est-ce pas ?
- Oui. Une épée d’or. Mais ce n’est pas tout. Lève-toi et viens à nouveau contempler mon portrait.
Le roi vampire soupira, mais obéit. A nouveau il observa la toile qui le regardait fixement. Et soudain, il vit quelque chose...quelque chose d’étrange qu’il n’avait encore jamais vu jusque là. Intrigué, il s’approcha et se pencha en avant sur la toile qui à nouveau l’aspira.
Peu à peu, il retrouvait le paysage qu’il connaissait, mais de jour et sans avoir peur d’être brûlé par le soleil. Les deux cygnes qui nageaient dans la rivière le saluèrent comme un vieil ami. Les lavandières l’observaient tout en lavant leur linge. Il leur sourit. Mais elles le contemplaient d’un air si effaré qu’il finit par se regarder lui-même. Il était redevenu humain, comme lorsque Angelo l’avait transformé pour échapper à Oswald, mais cette fois, il était en guenilles. Il ne savait pas d’où provenait cette situation. Mais lorsqu’il vit sa chemise, son pourpoint lacérés, son collant et ses chausses sales et déchirés, il eut honte et se dépêcha de rejoindre le manoir.
Il arriva à la grille mais cette fois, une sentinelle étrange, un vieil homme à longue chevelure argentée et longue barbe blanche était là. Et si cette apparence de vieillard fragile pouvait laisser penser qu’il n’avait pas le physique à la tâche qui lui incombait, sa voix de stentor, qui révélait une force peu commune lui intima l’ordre de déguerpir. L’homme lui précisa que les hôtes du manoir ne recevaient pas les mendiants. Jakob eut beau argumenter qu’il venait voir le seigneur Bartoloméo, rien n’y fit.
- Le maître est absent. Jamais je ne prendrai le risque de faire entrer ici un étranger aussi déguenillé que vous. Retournez d’où vous venez et tâchez de ne revenir que présentable.
Présentable ? Jakob aurait bien voulu, mais comment y parvenir ?
Il se dirigea à nouveau vers le moulin où il avait été envoyé, mais le lieu sembla le rejeter comme si un mur invisible l’empêchait d’y accéder.
Il allait se décourager, lorsqu’il entendit :
- Le léopard d’argent s’est échappé. Il est fou furieux. Rentrez chez vous avant qu’il n’essaie de vous croquer.
Aussitôt, dans un même mouvement de panique, tous les habitants du village le plus proche, abandonnèrent leurs activités. Les lavandières que Jakob avaient croisées à la rivière, laissant là leur linge, se mirent à courir pour rejoindre leurs logis.
Le jeune homme flairant la bonne aubaine, retourna à la rivière ; arrivé au lavoir, il avisa une tenue paysanne à sa taille qui finissait de sécher sur l’herbe, l’enfila par dessus ses vêtements déchirés. Et allait retourner au manoir quand un grognement animal derrière lui le fit s’immobiliser tout à fait.
Le léopard d’argent était dans son dos. Jakob, statufié, attendait, le coeur battant à tout rompre, que l’animal s’éloigne ; mais ce dernier grognait toujours. Ne sachant pas ce qu’il pouvait faire, la seule idée qui vint immédiatement à l’esprit de Jakob fut de chanter. Après tout, s’il était dans une quête du labyrinthe, il devait pouvoir utiliser ses pouvoirs elfiques. Et il était un elfe musicien. Seulement, il n’avait rien créé jusque là en terme de composition autour des léopards, et encore moins d’argent.
Alors, il convoqua les mêmes instruments miniatures qu’il avait utilisés chez Erminie et l’orchestre déploya un morceau alternant angoisse et douceur, ce qui eut pour effet de le rassurer lui-même, avant d’entamer une mélopée vocale propre à amadouer n’importe quel fauve.
www.youtube.com/watch?v=4FdRQuIZlEo
Sous le coup de la surprise, le léopard se figea. Ecoutant la musique générée par ce drôle d’humain et son orchestre miniature, il finit par s’asseoir puis se coucher. Et quand Jakob eut fini, il déclara :
- Pas mal pour un être à deux pattes...Au moins, toi, tu n’as pas peur de moi. Qui es-tu donc pour agir de cette façon ?
- Un humain un peu bizarre je suppose, répondit Jakob de façon énigmatique.
- Et qui cherche sa vérité intérieure n’est-ce pas ?
- Comme tout le monde, pas moins, pas plus, répondit Jakob en souriant.
- Eh bien, jeune humain, puisque tu m’as offert quelque chose de précieux pour calmer ma colère, je t’offre mon pelage. Porte le en souvenir de moi. Il t’apportera chance et succès dans toutes tes entreprises.
Ayant soufflé et tourné trois fois sur lui-même pour se dépouiller de sa peau tachetée à reflets d’argent, l’étrange animal disparut.
Ebahi autant de la réaction du léopard que du cadeau, le jeune homme se saisit la peau et la fixa comme un col sur ses épaules et autour de son cou. Puis il se dirigea à nouveau vers les grilles du manoir de Bartoloméo.
La sentinelle considéra le jeune homme avec un peu de pitié, mais comme son vêtement était propre et que le col du léopard argenté apportait une touche d’originalité à son costume, elle le laissa entrer.
- Le maître ne reviendra que demain. Que voulez-vous lui demander ?
- Est-ce qu’il possède un portrait de lui-même ?
- Oui, tout récent. Un portrait voyageur et instructeur. Mais comment le savez-vous ?
- Ce serait une trop longue histoire que de vous raconter tout cela. Puis-je voir ce portrait ?
La sentinelle considéra Jakob avec circonspection.
- Au moins vous ne voulez pas le lui voler ni l’abîmer…
- Non, je veux comprendre pourquoi le maître a une tunique représentant le labyrinthe. Et pourquoi sur ce portrait, il tient une épée d’or.
De plus en plus intriguée, la sentinelle répondit :
- Pour savoir sans l’avoir contemplé ce qui orne la chambre du maître, vous devez être un jeune homme peu ordinaire. Et si vous parlez du labyrinthe, c’est que vous en connaissez partiellement les secrets. Venez...je vous expliquerai tout à l’étage.
Jakob suivit l’homme jusqu’à la chambre, évidemment décorée différemment mais meublée toujours d’un grand lit très haut, d’objets de toilette et d’une armoire. Le portrait était presque le seul ornement de la pièce, si ce n’était les tapisseries qui entouraient le lit. Sur celles-ci, figuraient des personnages dont un jeune homme qui lui ressemblait, vêtu d’un manteau et d’un col léopard. Le même qui se retrouvait sur le portrait. Et le même qu’il portait à présent sur ses épaules.
La sentinelle souriait.
- Les tapisseries vous intéressent ?
Jakob hocha la tête.
- Pourquoi le même personnage orne-t-il ces tentures ? Questionna l’elfe-fée.
- Parce qu’il est un rappel du travail intérieur à accomplir.
Jakob fronça les sourcils.
- Vous parlez en énigme, que voulez-vous dire ?
La sentinelle soupira et désignant le manteau du léopard sur les épaules de Jakob, l’homme dit :
- C’est l’élément commun qui vous rapproche du portrait et de toutes ses représentations.
Si vous connaissez le labyrinthe et l’utilisez, vous savez que c’est un espace de travail intérieur.
C’est pourquoi il est dans la chambre privée du maître. Là où le maître peut travailler sur lui.
A chaque étape, le pratiquant du labyrinthe collecte de nouveaux enseignements, de nouveaux pouvoirs. L’épée, le maître l’a reçue récemment. Elle est le résultat de son travail intérieur, lui permettant de faire la part de ce qui est bon, de ce qui est mauvais en lui, de pouvoir trancher avec justice tant pour lui-même que pour des situations extérieures, de pouvoir être vraiment dans son individuation.
Ainsi, le seigneur Bartoloméo dispose du pouvoir temporel et spirituel. Il concilie la terre et le ciel en lui, il les marie ensemble à l’intérieur de lui et il cherche tout ce qui est bel et bon à la fois pour lui-même mais aussi pour ce qui l’entoure, êtres et choses, évènements.
A l’épée d’or ancrée en terre, répond le plumet blanc dressé vers le ciel, symbole de paix. Ce qui est en haut est en bas. Le portrait est celui d’un homme réconcilié qui accomplit son destin conscient du travail intérieur qu’il doit accomplir chaque jour et qui forge les bases de ce qu’il fait et est.
Le manteau à col de léopard argenté symbolise sa détermination et son courage.
Si vous avez reçu ce col, c’est que vous possédez ce courage et cette détermination. Et vous pourrez bientôt le fixer sur un manteau qui sera à la hauteur de la maîtrise de vous-même que vous avez conquise. Pour le moment, l’habit que vous portez n’est pas à vous. Vous n’avez fait que l’emprunter. Le vôtre est déchiré autant que vous l’êtes intérieurement.
Qu’est-ce qui vous tourmente ?
- Je me sens écartelé entre deux mondes. Celui de la lumière où vit celle que j’aime, où vivent mes parents, mes frères, mes cousins et celui de l’ombre où je me suis engagé avec une autre et où je domine les êtres maléfiques. Comment réconcilier les contraires ? Comment retrouver le goût de vivre ?
- C’est à vous de le découvrir. Et vous avez vos propres clés de compréhension à trouver.N’êtes-vous pas ici pour cela ?
- Peut-être. Mais si cette maison fait partie du labyrinthe et ce tableau aussi...alors qu’ils existent aussi dans ma réalité obscure, comment progresser ?
- Reprenez contact avec le monde que vous chérissez le plus.
- J’aimerais, mais mon statut de roi des ombres me sépare désormais de tous ceux qui ont choisi la lumière. Je me sens comme un traître, indigne de toute considération de leur part. Alors comment pourrais-je les revoir sans honte, ni remords ni regrets ? J’ai renié les enseignements de ma jeunesse, j’ai frayé avec nos ennemis. Tout ce que j’ai fait à partir de ma métamorphose m’éloigne irrémédiablement de la personne que j’étais avant. C’est une forme de fuite en avant. Sans espoir. Je ne sais pas quoi faire pour revenir à ma forme première, hormis projeter ma voix et créer de la musique, qui est le seul don resté connecté à ma vie d’avant.
La sentinelle tapota l’épaule de Jakob et avec beaucoup de bienveillance il dit :
- Votre souffrance est grande, jeune homme. Parce que vous êtes conscient du mal que vous avez fait aux autres. A présent, il faut réaliser le mal que vous vous êtes fait à vous-même. Et qui est tout aussi grand.Vos guenilles sont tout ce qui vous a abîmé. Dont vous avez perdu la mémoire. Mais qui vous a meurtri et dépouillé de tout ce qui fait votre quintessence. A chaque fois que vous avez méprisé qui vous êtes, la magie dont vous êtes issu, votre vêtement s’est trouvé déchiré, abîmé, sali, usé.
Vous devez donc apprendre à vous réparer, pour retrouver qui vous êtes vraiment. Ce n’est qu’ainsi que vous obtiendrez l’épée d’or.
www.youtube.com/watch?v=p7Bq_MvkUtU
Jakob écoutait ces conseils de sagesse en contemplant le tableau. Oui, il fallait qu’il continue de faire de la musique. De chercher la lumière dans tout ce qu’il composait, une façon de retrouver sa naissance originelle elfique, sa mère aussi peut-être. Agnella, comme elle lui manquait.... Elle avait toujours le mot pour l’aider à avancer autrefois. Mais ces derniers temps, c’est comme s’il l’avait oubliée. Dans un tableau, la lumière doit s’équilibrer avec les ombres. Et parce que né d’une mère fée, il devait cultiver cette lumière, à la base de toute magie féerique. Et l’honorer aussi. Autant que les promesses qu’il avait faites à son père. Et puis, il fallait inclure ses frères. A eux trois, ils formaient une sorte d’unité, chacun avec ses spécificités, ses défauts comme ses qualités. Il était certes l’aîné, mais il n’avait pas plus d’importance que ses deux cadets. Si pour des raisons de sécurité, la séparation originelle avait été nécessaire, pour revenir à son état premier, il fallait qu’il retrouve le chemin de la maison et de cette fratrie dont il était issu. Et il le comprenait enfin, alors que depuis sa métamorphose, il l’avait complètement occulté. Il lui fallait...réunir ce qui les séparait. Leurs trois magies, autrefois indissociables, devaient pouvoir à nouveau fonctionner ensemble. Reformer la protection dont la Vallée Heureuse avait besoin et dont la famille avait besoin aussi. Cela redonnerait du sens à tout ce qu’il faisait actuellement. Donc se reparer, voulait dire reformer une vraie famille, non sur les apparences, mais véritablement unie, où chacun peut exprimer sa personnalité. Et à l’écoute aimante des uns comme des autres. Brusquement, il se souvint d’un sort de connexion fraternelle, que plus jeune il utilisait avec Manfred et Angelo lorsqu’ils jouaient ensemble. Ce sort, qui l’empêchait de le réactiver ? Après tout, il était roi et même devenu vampire, il pouvait tenter de renouer le lien avec ses frères. Peut-être même avec leurs parents. Il ne savait pas encore comment. Mais il devait y avoir un moyen. Et rien que cette pensée l’apaisa. Il y trouvait un motif d’espérance comme il n’en avait plus depuis son règne.
Regardant à nouveau le manteau du portrait face à lui, il demanda :
- Mais pourquoi ces croix brodées oranges sur le manteau? Que signifient-elles ?
- Les quatre éléments qui s’intriquent et s’alimentent entre eux. Le maître règne sur l’eau, le feu, la terre et l’air. Quelle maîtrise élémentaire avez-vous ?
Jakob sourit tristement et répondit.
- Autrefois, j’avais la maîtrise de l’air par ma musique...mon frère Manfred incarnait la maîtrise de la terre par son savoir botanique et médicinal, et mon petit frère Angelo, avec son pouvoir médiumnique, celui de l’eau. Nos parents par leur amour incarnaient celui du feu. Maintenant, je doute d’avoir une quelconque maîtrise des éléments.
- Vous avez gardé l’air qui vous fut donné à la naissance. Mais vous devez développer les autres dons durant ce voyage intérieur. Ce qui est en haut est en bas. Ce que vous travaillez en vous dans votre réalité, est travaillé aussi par celle dont l’âme est liée à la vôtre. Remarquez une chose : les tapisseries, le labyrinthe et le portrait sont dans la même chambre. Là où chacun se retrouve et où vous devez vous unir. La dame travaille l’intimité des tapisseries, vous travaillez face à un autre vous-même, peint, vous servant de passerelle entre votre monde et celui du labyrinthe. Chacun avance avec ce qu’il est et porte. Chacun à son rythme. Chacun avec ses épreuves et ses dons.
Ouvrez-vous aux quatre éléments, jeune homme. C’est important pour votre équilibre. Vous ne pourrez atteindre l’union à vous-même autrement.
Jakob sursauta.
- Si vous parlez d’union intérieure, ça veut dire que je ne pourrai pas m’unir à Marie, n’est-ce pas ?
- Je n’ai pas dit cela. L’union intérieure est un préalable. Si cette Marie est votre double d’âme, elle aussi travaille à son unité. Chacun de vous doit le faire. C’est indispensable avant même de pouvoir être unis l’un avec l’autre. Le maître vous enseigne ce qui doit être appris pour avancer en conscience. Le guide de votre dulcinée fait de même pour l’aider à parvenir au même résultat. Tout s’écrit à chaque étape franchie.
- Tout s’écrit ?
- Oui...tout ce que vous vivez l’un comme l’autre s’écrit dans un livre magique où tout est consigné. Le passé, le présent et le futur. Ce que mon maître accomplit également s’écrit. Ce qu’il a fait, raté, réussi.
L’ouvrage est magique et s’appelle le Livre d’Eternité.
- Ca par exemple ! Et ce livre est ici ?
- Oui. Le maître l’a sur un rayonnage de sa bibliothèque. Mais vous n’y aurez accès que lorsque vous serez réconcilié avec vos origines. Quand vous aurez retrouvé vraiment qui vous êtes, réparé vos blessures.
Jakob soupira.
- Il faut toujours travailler, maugréa-t-il. J’ai l’impression que ce n’est jamais fini. Une sorte de quête sans fin.
- La vie humaine est une quête sans fin. Et vous êtes humain jusqu’à preuve du contraire.
- Pas tout à fait...je suis...multiple. Elfe, humain et…
Il hésitait à révéler ce qu’il était devenu, par peur d’être brutalement chassé des lieux où pourtant il apprenait tant de choses. Mais la sentinelle, contemplant le jeune homme d’un air amusé et pas le moins du monde apeuré, le coupa et précisa, avant même qu’il prononce la première syllabe :
- Vampire, un roi vampire qui plus est. Mais le vampire en vous est en train de comprendre qu’il a ses limites. Et qu’il doit retrouver l’elfe-fée et l’humain en lui, n’est-ce pas ?
- Oui...C’est comme si au travers de ce monstre, j’avais fui tout ce que je suis vraiment. Et j’arrive au bout de cette cavale obscure. Je n’en veux plus. Peu importe tout ce que le pouvoir des ombres m’a offert. Plus je progresse sur le labyrinthe, plus je m’en rends compte. Et je ne sais pas l’expliquer. Mais je le ressens au plus intime de moi.
- Alors c’est une bonne chose. Continuez dans cette voie...c’est ainsi que vous progresserez.
Ouvrez non vos yeux de chair mais les yeux de votre âme et de votre coeur. Ils vous guideront là où vous devez aller. L’obscurité de votre monde est peut-être le meilleur endroit où retrouver votre lumière. Car le moindre rayon est bien plus fort que lorsque vous viviez en féerie. Il est un fil qui vous ramènera à vous et chez vous.
Jakob était très ému. Tout ce que lui disait ce vieil homme le touchait au plus profond. Ce drôle de gardien éclaircissait ses ombres, lui ouvrait de nouvelles pistes de réflexions et d’actions.
- Vous savez beaucoup de choses. C’est comme si vous lisiez en moi...où avez-vous appris une telle acuité ?
- Je suis très observateur. Et j’ai moi aussi travaillé intérieurement pour comprendre des situations particulières. L’elfe est l’origine, l’humain est le véhicule et l’actualité est au vampire. Mais ce dernier va s’effacer, c’est le sens du labyrinthe qui le dit. Pas seulement sur le tableau, mais également sur votre personne. Le retour aux sources elfiques est déjà engagé. Le léopard d’argent est venu confirmer votre détermination et votre courage. Alors vous allez parvenir au but de votre quête.
L’eau est proche du manoir...faites la chanter selon vos propres dons. Il se pourrait que vous découvriez quelque chose. Mais avant, je vais vous offrir un cadeau : un costume qui mettra plus en valeur votre col de fourrure.
En disant cela, la sentinelle ouvrit un banc-coffre situé au pied du lit et en sortit plusieurs pièces de vêtements masculins distingués, dont un manteau de velours noir sur lequel le domestique fixa la peau de léopard. Jakob put alors ôter ses vêtements déchirés, mais aussi l’habit paysan qu’il avait mis par dessus. Une fois revêtu de propre et de frais, il remercia son donateur. Et reprit les vêtements paysans pour les rendre aux lavandières.
La sentinelle l’escorta jusqu’au portail et lui remit un brin de sauge officinale.
- En protection, dit l’homme avec un regard pénétrant sur Jakob. La sauge est aussi purificatrice. Utilisez-la pour un rituel qui amènera votre pleine réconciliation et réunification. Et n’oubliez pas la rivière ! Elle aussi vous purifiera et vous offrira ses trésors.
Emu et tremblant, Jakob saisit la branche parfumée :
- Merci de tout coeur. Je n’oublierai pas vos sages conseils! Je ne sais pas qui vous êtes exactement, mais vous contribuez à mon édification au coeur du labyrinthe.
Il n’avait pas plutôt dit cela qu’il se retrouvait pris dans un tourbillon qui l’aspira avant de le déposer dans sa chambre, près de la fenêtre. Mais cette fois, le manteau à la peau de léopard n’était plus sur ses épaules, juste posé sur le grand lit. Jakob portait un peignoir et ses cheveux étaient humides comme après un bon bain dans la rivière dont il apercevait le ruban argenté.Le brin de sauge parfumé, offert par la sentinelle irradiait toute la pièce de sa présence odorante, chassant doutes, peurs et idées noires. Et comme en souvenir de son passage, des feuilles de parchemin enluminées reposaient juste à côté. Jakob lut sur la première : l’oeuvre au noir ou l’obscurité et la destruction, orné d’un vampire minotaure au centre d’un château labyrinthe orné d’une pieuvre, d’une statue féminine et de poudre noire. Sur la seconde : l’oeuvre au blanc, se retrouver, se réparer, aimer ce que nous sommes…
www.youtube.com/watch?v=GGxTteY9NFc
...signé : Moondog, le gardien lunaire.
Avec en illustration, un vieil homme à la fois malicieux et pensif, un petit oiseau blanc perché sur son épaule. Jakob reconnut la sentinelle et repensa à leur conversation.
- Tout s’écrit, murmura le roi vampire...le passé, le présent, le futur...dans un livre magique.
Et vous m’avez donné deux pages importantes à ajouter au reste du volume, cher Moondog. La suite, je l’écrirai et je vous le promets, je l’ajouterai au livre d’Eternité, quand enfin je me serai guéri et serai digne de lui. D’ici là...si je retrouvais les notes de cette valse...que nous dansions enfants, Manfred, Angelo et moi…
Pris d’une inspiration subite, il courut au piano, et fermant les yeux, il posa ses mains sur les touches d’ivoire, en pensant très fort à ses frères. Un à un, se levaient ses souvenirs de jeux, de rires, de fraternité qui comme une ronde énergétique, s’en vint enchanter l’instrument. Alors, les notes surgirent sous les doigts de Jakob, tandis que trois silhouettes elfiques dansantes se dessinaient dans l’espace.
www.youtube.com/watch?v=Umi-v-JqqJo
Au même instant, au manoir elfique de la Vallée Heureuse, Angelo et Manfred jouaient cette même mélodie, l’un à la flûte et l’autre au xylophone. Tandis que le piano familial, animé soudain d’une vie propre, allumait les appliques et restituait en musique, la présence de Jakob au logis. Philéas et Agnella, occupés à préparer le dîner, en furent saisis et se précipitèrent au salon où ce miracle avait lieu. Sans voir leur aîné, ils visualisaient son énergie, connectée à nouveau à sa demeure natale. Un même sourire illumina leurs visages : Jakob, après cette longue séparation, était en train de renouer avec les siens.
Le gardien des secrets
Marie n’avait rien à craindre de ce vampire. Il était rapide, précis. Il avait un pouvoir de téléportation que la plupart de ses congénères n’avaient pas. Sitôt le texte reçu, il visualisa le manoir des ombres et s’y téléporta. Mais sans se faire voir. Et pour passer la porte sans être identifié par l’odeur, il se frotta au buisson de sauge qui ornait le massif le plus proche de la porte.
Seulement, c’était sans compter le flair de sentinelle de Bartoloméo qui, dès que Phoebus eut franchi le seuil, apparut et fit sursauter le vampire.
- Eh bien, qui va là ? Un autre vampire et qui joue au fantôme ? Diantre ! Combien êtes-vous à vouloir vous approprier mon domicile ?
- Messire le spectre, loin de moi l’idée d’occuper votre demeure. Je ne suis qu’un simple messager. Miss Diana m’a délégué…
- Diana ? Diana est ici ?
- Non, enfin...elle est en service commandé et m’a envoyé chez vous pour...une mission très spéciale.
- Vraiment ? Viendriez-vous du royaume de Kalamine ?
- En effet, messire. Je n’y ai fait qu’un cours passage pour recevoir les ordres de miss Diana. Et si je suis ici, c’est à sa demande et celle de sa protégée.
Bartoloméo se mit à rire et se frotta les mains.
- Je vois...Marie s’est donc décidée ? Venez...je vous accompagne jusqu’à la bibliothèque.
- Mais comment savez-vous ?
- Je suis le guide du roi des ombres et le créateur de l’anneau de feu. Eh oui, tel que vous me voyez ! Mais chut, pas un mot de plus… et restez aussi translucide que je le suis. Mon jeune élève dort dans la chambre à côté, je ne voudrais pas devoir intervenir pour vous protéger d’une confrontation orageuse. Dans cette affaire, il s’agit d’être discret.
Les deux fantômes furent bientôt aspirés dans l’escalier et Bartoloméo n’eut qu’à effleurer la porte de la bibliothèque pour que Phoebus s’y glisse, avise le rayonnage où se trouvait le livre d’éternité et y dépose le feuillet. Il sourit en imaginant la surprise du jeune roi. Et parce qu’il ne pouvait résister à un joli texte, y joignit une musique de sa composition.
- De cette façon, le message n’en sera que plus féerique, murmura le vampire ménestrel.
Sa mission accomplie, il disparut, non sans avoir envoyé tant à Bartoloméo que Diana, un message signé de sa main qui fit sourire les deux guides. Ne restait de lui qu’un parfum de sauge et de serpolet persistant qui finit par arriver jusqu’aux narines endormies de Jakob. L’odeur l’intrigua tant qu’elle finit par l’éveiller.
- De la sauge, ici ? Maugréa-t-il. Mais que signifie… ?
- Ah! Enfin, tu es réveillé ? S’enquit Bartoloméo. Je croyais que tu avais oublié l’heure de ta quête.
- C’est toi qui m’a mis de la sauge sous le nez ?
- On peut dire cela...la sauge officinale qui pousse à l’entrée de ma demeure est souveraine pour la purification et la protection. Et si tu retournes au labyrinthe, mieux vaut s’assurer que personne ne vienne troubler cette nouvelle étape, non ?
Jakob haussa les épaules. Il regardait son guide avec perplexité.
- Où dois-je aller ? Demanda-t-il avec lassitude.
- Tu as des bagues à récupérer, non ?
- Et une épée...tu portais une épée n’est-ce pas ?
- Oui. Une épée d’or. Mais ce n’est pas tout. Lève-toi et viens à nouveau contempler mon portrait.
Le roi vampire soupira, mais obéit. A nouveau il observa la toile qui le regardait fixement. Et soudain, il vit quelque chose...quelque chose d’étrange qu’il n’avait encore jamais vu jusque là. Intrigué, il s’approcha et se pencha en avant sur la toile qui à nouveau l’aspira.
Peu à peu, il retrouvait le paysage qu’il connaissait, mais de jour et sans avoir peur d’être brûlé par le soleil. Les deux cygnes qui nageaient dans la rivière le saluèrent comme un vieil ami. Les lavandières l’observaient tout en lavant leur linge. Il leur sourit. Mais elles le contemplaient d’un air si effaré qu’il finit par se regarder lui-même. Il était redevenu humain, comme lorsque Angelo l’avait transformé pour échapper à Oswald, mais cette fois, il était en guenilles. Il ne savait pas d’où provenait cette situation. Mais lorsqu’il vit sa chemise, son pourpoint lacérés, son collant et ses chausses sales et déchirés, il eut honte et se dépêcha de rejoindre le manoir.
Il arriva à la grille mais cette fois, une sentinelle étrange, un vieil homme à longue chevelure argentée et longue barbe blanche était là. Et si cette apparence de vieillard fragile pouvait laisser penser qu’il n’avait pas le physique à la tâche qui lui incombait, sa voix de stentor, qui révélait une force peu commune lui intima l’ordre de déguerpir. L’homme lui précisa que les hôtes du manoir ne recevaient pas les mendiants. Jakob eut beau argumenter qu’il venait voir le seigneur Bartoloméo, rien n’y fit.
- Le maître est absent. Jamais je ne prendrai le risque de faire entrer ici un étranger aussi déguenillé que vous. Retournez d’où vous venez et tâchez de ne revenir que présentable.
Présentable ? Jakob aurait bien voulu, mais comment y parvenir ?
Il se dirigea à nouveau vers le moulin où il avait été envoyé, mais le lieu sembla le rejeter comme si un mur invisible l’empêchait d’y accéder.
Il allait se décourager, lorsqu’il entendit :
- Le léopard d’argent s’est échappé. Il est fou furieux. Rentrez chez vous avant qu’il n’essaie de vous croquer.
Aussitôt, dans un même mouvement de panique, tous les habitants du village le plus proche, abandonnèrent leurs activités. Les lavandières que Jakob avaient croisées à la rivière, laissant là leur linge, se mirent à courir pour rejoindre leurs logis.
Le jeune homme flairant la bonne aubaine, retourna à la rivière ; arrivé au lavoir, il avisa une tenue paysanne à sa taille qui finissait de sécher sur l’herbe, l’enfila par dessus ses vêtements déchirés. Et allait retourner au manoir quand un grognement animal derrière lui le fit s’immobiliser tout à fait.
Le léopard d’argent était dans son dos. Jakob, statufié, attendait, le coeur battant à tout rompre, que l’animal s’éloigne ; mais ce dernier grognait toujours. Ne sachant pas ce qu’il pouvait faire, la seule idée qui vint immédiatement à l’esprit de Jakob fut de chanter. Après tout, s’il était dans une quête du labyrinthe, il devait pouvoir utiliser ses pouvoirs elfiques. Et il était un elfe musicien. Seulement, il n’avait rien créé jusque là en terme de composition autour des léopards, et encore moins d’argent.
Alors, il convoqua les mêmes instruments miniatures qu’il avait utilisés chez Erminie et l’orchestre déploya un morceau alternant angoisse et douceur, ce qui eut pour effet de le rassurer lui-même, avant d’entamer une mélopée vocale propre à amadouer n’importe quel fauve.
www.youtube.com/watch?v=4FdRQuIZlEo
Sous le coup de la surprise, le léopard se figea. Ecoutant la musique générée par ce drôle d’humain et son orchestre miniature, il finit par s’asseoir puis se coucher. Et quand Jakob eut fini, il déclara :
- Pas mal pour un être à deux pattes...Au moins, toi, tu n’as pas peur de moi. Qui es-tu donc pour agir de cette façon ?
- Un humain un peu bizarre je suppose, répondit Jakob de façon énigmatique.
- Et qui cherche sa vérité intérieure n’est-ce pas ?
- Comme tout le monde, pas moins, pas plus, répondit Jakob en souriant.
- Eh bien, jeune humain, puisque tu m’as offert quelque chose de précieux pour calmer ma colère, je t’offre mon pelage. Porte le en souvenir de moi. Il t’apportera chance et succès dans toutes tes entreprises.
Ayant soufflé et tourné trois fois sur lui-même pour se dépouiller de sa peau tachetée à reflets d’argent, l’étrange animal disparut.
Ebahi autant de la réaction du léopard que du cadeau, le jeune homme se saisit la peau et la fixa comme un col sur ses épaules et autour de son cou. Puis il se dirigea à nouveau vers les grilles du manoir de Bartoloméo.
La sentinelle considéra le jeune homme avec un peu de pitié, mais comme son vêtement était propre et que le col du léopard argenté apportait une touche d’originalité à son costume, elle le laissa entrer.
- Le maître ne reviendra que demain. Que voulez-vous lui demander ?
- Est-ce qu’il possède un portrait de lui-même ?
- Oui, tout récent. Un portrait voyageur et instructeur. Mais comment le savez-vous ?
- Ce serait une trop longue histoire que de vous raconter tout cela. Puis-je voir ce portrait ?
La sentinelle considéra Jakob avec circonspection.
- Au moins vous ne voulez pas le lui voler ni l’abîmer…
- Non, je veux comprendre pourquoi le maître a une tunique représentant le labyrinthe. Et pourquoi sur ce portrait, il tient une épée d’or.
De plus en plus intriguée, la sentinelle répondit :
- Pour savoir sans l’avoir contemplé ce qui orne la chambre du maître, vous devez être un jeune homme peu ordinaire. Et si vous parlez du labyrinthe, c’est que vous en connaissez partiellement les secrets. Venez...je vous expliquerai tout à l’étage.
Jakob suivit l’homme jusqu’à la chambre, évidemment décorée différemment mais meublée toujours d’un grand lit très haut, d’objets de toilette et d’une armoire. Le portrait était presque le seul ornement de la pièce, si ce n’était les tapisseries qui entouraient le lit. Sur celles-ci, figuraient des personnages dont un jeune homme qui lui ressemblait, vêtu d’un manteau et d’un col léopard. Le même qui se retrouvait sur le portrait. Et le même qu’il portait à présent sur ses épaules.
La sentinelle souriait.
- Les tapisseries vous intéressent ?
Jakob hocha la tête.
- Pourquoi le même personnage orne-t-il ces tentures ? Questionna l’elfe-fée.
- Parce qu’il est un rappel du travail intérieur à accomplir.
Jakob fronça les sourcils.
- Vous parlez en énigme, que voulez-vous dire ?
La sentinelle soupira et désignant le manteau du léopard sur les épaules de Jakob, l’homme dit :
- C’est l’élément commun qui vous rapproche du portrait et de toutes ses représentations.
Si vous connaissez le labyrinthe et l’utilisez, vous savez que c’est un espace de travail intérieur.
C’est pourquoi il est dans la chambre privée du maître. Là où le maître peut travailler sur lui.
A chaque étape, le pratiquant du labyrinthe collecte de nouveaux enseignements, de nouveaux pouvoirs. L’épée, le maître l’a reçue récemment. Elle est le résultat de son travail intérieur, lui permettant de faire la part de ce qui est bon, de ce qui est mauvais en lui, de pouvoir trancher avec justice tant pour lui-même que pour des situations extérieures, de pouvoir être vraiment dans son individuation.
Ainsi, le seigneur Bartoloméo dispose du pouvoir temporel et spirituel. Il concilie la terre et le ciel en lui, il les marie ensemble à l’intérieur de lui et il cherche tout ce qui est bel et bon à la fois pour lui-même mais aussi pour ce qui l’entoure, êtres et choses, évènements.
A l’épée d’or ancrée en terre, répond le plumet blanc dressé vers le ciel, symbole de paix. Ce qui est en haut est en bas. Le portrait est celui d’un homme réconcilié qui accomplit son destin conscient du travail intérieur qu’il doit accomplir chaque jour et qui forge les bases de ce qu’il fait et est.
Le manteau à col de léopard argenté symbolise sa détermination et son courage.
Si vous avez reçu ce col, c’est que vous possédez ce courage et cette détermination. Et vous pourrez bientôt le fixer sur un manteau qui sera à la hauteur de la maîtrise de vous-même que vous avez conquise. Pour le moment, l’habit que vous portez n’est pas à vous. Vous n’avez fait que l’emprunter. Le vôtre est déchiré autant que vous l’êtes intérieurement.
Qu’est-ce qui vous tourmente ?
- Je me sens écartelé entre deux mondes. Celui de la lumière où vit celle que j’aime, où vivent mes parents, mes frères, mes cousins et celui de l’ombre où je me suis engagé avec une autre et où je domine les êtres maléfiques. Comment réconcilier les contraires ? Comment retrouver le goût de vivre ?
- C’est à vous de le découvrir. Et vous avez vos propres clés de compréhension à trouver.N’êtes-vous pas ici pour cela ?
- Peut-être. Mais si cette maison fait partie du labyrinthe et ce tableau aussi...alors qu’ils existent aussi dans ma réalité obscure, comment progresser ?
- Reprenez contact avec le monde que vous chérissez le plus.
- J’aimerais, mais mon statut de roi des ombres me sépare désormais de tous ceux qui ont choisi la lumière. Je me sens comme un traître, indigne de toute considération de leur part. Alors comment pourrais-je les revoir sans honte, ni remords ni regrets ? J’ai renié les enseignements de ma jeunesse, j’ai frayé avec nos ennemis. Tout ce que j’ai fait à partir de ma métamorphose m’éloigne irrémédiablement de la personne que j’étais avant. C’est une forme de fuite en avant. Sans espoir. Je ne sais pas quoi faire pour revenir à ma forme première, hormis projeter ma voix et créer de la musique, qui est le seul don resté connecté à ma vie d’avant.
La sentinelle tapota l’épaule de Jakob et avec beaucoup de bienveillance il dit :
- Votre souffrance est grande, jeune homme. Parce que vous êtes conscient du mal que vous avez fait aux autres. A présent, il faut réaliser le mal que vous vous êtes fait à vous-même. Et qui est tout aussi grand.Vos guenilles sont tout ce qui vous a abîmé. Dont vous avez perdu la mémoire. Mais qui vous a meurtri et dépouillé de tout ce qui fait votre quintessence. A chaque fois que vous avez méprisé qui vous êtes, la magie dont vous êtes issu, votre vêtement s’est trouvé déchiré, abîmé, sali, usé.
Vous devez donc apprendre à vous réparer, pour retrouver qui vous êtes vraiment. Ce n’est qu’ainsi que vous obtiendrez l’épée d’or.
www.youtube.com/watch?v=p7Bq_MvkUtU
Jakob écoutait ces conseils de sagesse en contemplant le tableau. Oui, il fallait qu’il continue de faire de la musique. De chercher la lumière dans tout ce qu’il composait, une façon de retrouver sa naissance originelle elfique, sa mère aussi peut-être. Agnella, comme elle lui manquait.... Elle avait toujours le mot pour l’aider à avancer autrefois. Mais ces derniers temps, c’est comme s’il l’avait oubliée. Dans un tableau, la lumière doit s’équilibrer avec les ombres. Et parce que né d’une mère fée, il devait cultiver cette lumière, à la base de toute magie féerique. Et l’honorer aussi. Autant que les promesses qu’il avait faites à son père. Et puis, il fallait inclure ses frères. A eux trois, ils formaient une sorte d’unité, chacun avec ses spécificités, ses défauts comme ses qualités. Il était certes l’aîné, mais il n’avait pas plus d’importance que ses deux cadets. Si pour des raisons de sécurité, la séparation originelle avait été nécessaire, pour revenir à son état premier, il fallait qu’il retrouve le chemin de la maison et de cette fratrie dont il était issu. Et il le comprenait enfin, alors que depuis sa métamorphose, il l’avait complètement occulté. Il lui fallait...réunir ce qui les séparait. Leurs trois magies, autrefois indissociables, devaient pouvoir à nouveau fonctionner ensemble. Reformer la protection dont la Vallée Heureuse avait besoin et dont la famille avait besoin aussi. Cela redonnerait du sens à tout ce qu’il faisait actuellement. Donc se reparer, voulait dire reformer une vraie famille, non sur les apparences, mais véritablement unie, où chacun peut exprimer sa personnalité. Et à l’écoute aimante des uns comme des autres. Brusquement, il se souvint d’un sort de connexion fraternelle, que plus jeune il utilisait avec Manfred et Angelo lorsqu’ils jouaient ensemble. Ce sort, qui l’empêchait de le réactiver ? Après tout, il était roi et même devenu vampire, il pouvait tenter de renouer le lien avec ses frères. Peut-être même avec leurs parents. Il ne savait pas encore comment. Mais il devait y avoir un moyen. Et rien que cette pensée l’apaisa. Il y trouvait un motif d’espérance comme il n’en avait plus depuis son règne.
Regardant à nouveau le manteau du portrait face à lui, il demanda :
- Mais pourquoi ces croix brodées oranges sur le manteau? Que signifient-elles ?
- Les quatre éléments qui s’intriquent et s’alimentent entre eux. Le maître règne sur l’eau, le feu, la terre et l’air. Quelle maîtrise élémentaire avez-vous ?
Jakob sourit tristement et répondit.
- Autrefois, j’avais la maîtrise de l’air par ma musique...mon frère Manfred incarnait la maîtrise de la terre par son savoir botanique et médicinal, et mon petit frère Angelo, avec son pouvoir médiumnique, celui de l’eau. Nos parents par leur amour incarnaient celui du feu. Maintenant, je doute d’avoir une quelconque maîtrise des éléments.
- Vous avez gardé l’air qui vous fut donné à la naissance. Mais vous devez développer les autres dons durant ce voyage intérieur. Ce qui est en haut est en bas. Ce que vous travaillez en vous dans votre réalité, est travaillé aussi par celle dont l’âme est liée à la vôtre. Remarquez une chose : les tapisseries, le labyrinthe et le portrait sont dans la même chambre. Là où chacun se retrouve et où vous devez vous unir. La dame travaille l’intimité des tapisseries, vous travaillez face à un autre vous-même, peint, vous servant de passerelle entre votre monde et celui du labyrinthe. Chacun avance avec ce qu’il est et porte. Chacun à son rythme. Chacun avec ses épreuves et ses dons.
Ouvrez-vous aux quatre éléments, jeune homme. C’est important pour votre équilibre. Vous ne pourrez atteindre l’union à vous-même autrement.
Jakob sursauta.
- Si vous parlez d’union intérieure, ça veut dire que je ne pourrai pas m’unir à Marie, n’est-ce pas ?
- Je n’ai pas dit cela. L’union intérieure est un préalable. Si cette Marie est votre double d’âme, elle aussi travaille à son unité. Chacun de vous doit le faire. C’est indispensable avant même de pouvoir être unis l’un avec l’autre. Le maître vous enseigne ce qui doit être appris pour avancer en conscience. Le guide de votre dulcinée fait de même pour l’aider à parvenir au même résultat. Tout s’écrit à chaque étape franchie.
- Tout s’écrit ?
- Oui...tout ce que vous vivez l’un comme l’autre s’écrit dans un livre magique où tout est consigné. Le passé, le présent et le futur. Ce que mon maître accomplit également s’écrit. Ce qu’il a fait, raté, réussi.
L’ouvrage est magique et s’appelle le Livre d’Eternité.
- Ca par exemple ! Et ce livre est ici ?
- Oui. Le maître l’a sur un rayonnage de sa bibliothèque. Mais vous n’y aurez accès que lorsque vous serez réconcilié avec vos origines. Quand vous aurez retrouvé vraiment qui vous êtes, réparé vos blessures.
Jakob soupira.
- Il faut toujours travailler, maugréa-t-il. J’ai l’impression que ce n’est jamais fini. Une sorte de quête sans fin.
- La vie humaine est une quête sans fin. Et vous êtes humain jusqu’à preuve du contraire.
- Pas tout à fait...je suis...multiple. Elfe, humain et…
Il hésitait à révéler ce qu’il était devenu, par peur d’être brutalement chassé des lieux où pourtant il apprenait tant de choses. Mais la sentinelle, contemplant le jeune homme d’un air amusé et pas le moins du monde apeuré, le coupa et précisa, avant même qu’il prononce la première syllabe :
- Vampire, un roi vampire qui plus est. Mais le vampire en vous est en train de comprendre qu’il a ses limites. Et qu’il doit retrouver l’elfe-fée et l’humain en lui, n’est-ce pas ?
- Oui...C’est comme si au travers de ce monstre, j’avais fui tout ce que je suis vraiment. Et j’arrive au bout de cette cavale obscure. Je n’en veux plus. Peu importe tout ce que le pouvoir des ombres m’a offert. Plus je progresse sur le labyrinthe, plus je m’en rends compte. Et je ne sais pas l’expliquer. Mais je le ressens au plus intime de moi.
- Alors c’est une bonne chose. Continuez dans cette voie...c’est ainsi que vous progresserez.
Ouvrez non vos yeux de chair mais les yeux de votre âme et de votre coeur. Ils vous guideront là où vous devez aller. L’obscurité de votre monde est peut-être le meilleur endroit où retrouver votre lumière. Car le moindre rayon est bien plus fort que lorsque vous viviez en féerie. Il est un fil qui vous ramènera à vous et chez vous.
Jakob était très ému. Tout ce que lui disait ce vieil homme le touchait au plus profond. Ce drôle de gardien éclaircissait ses ombres, lui ouvrait de nouvelles pistes de réflexions et d’actions.
- Vous savez beaucoup de choses. C’est comme si vous lisiez en moi...où avez-vous appris une telle acuité ?
- Je suis très observateur. Et j’ai moi aussi travaillé intérieurement pour comprendre des situations particulières. L’elfe est l’origine, l’humain est le véhicule et l’actualité est au vampire. Mais ce dernier va s’effacer, c’est le sens du labyrinthe qui le dit. Pas seulement sur le tableau, mais également sur votre personne. Le retour aux sources elfiques est déjà engagé. Le léopard d’argent est venu confirmer votre détermination et votre courage. Alors vous allez parvenir au but de votre quête.
L’eau est proche du manoir...faites la chanter selon vos propres dons. Il se pourrait que vous découvriez quelque chose. Mais avant, je vais vous offrir un cadeau : un costume qui mettra plus en valeur votre col de fourrure.
En disant cela, la sentinelle ouvrit un banc-coffre situé au pied du lit et en sortit plusieurs pièces de vêtements masculins distingués, dont un manteau de velours noir sur lequel le domestique fixa la peau de léopard. Jakob put alors ôter ses vêtements déchirés, mais aussi l’habit paysan qu’il avait mis par dessus. Une fois revêtu de propre et de frais, il remercia son donateur. Et reprit les vêtements paysans pour les rendre aux lavandières.
La sentinelle l’escorta jusqu’au portail et lui remit un brin de sauge officinale.
- En protection, dit l’homme avec un regard pénétrant sur Jakob. La sauge est aussi purificatrice. Utilisez-la pour un rituel qui amènera votre pleine réconciliation et réunification. Et n’oubliez pas la rivière ! Elle aussi vous purifiera et vous offrira ses trésors.
Emu et tremblant, Jakob saisit la branche parfumée :
- Merci de tout coeur. Je n’oublierai pas vos sages conseils! Je ne sais pas qui vous êtes exactement, mais vous contribuez à mon édification au coeur du labyrinthe.
Il n’avait pas plutôt dit cela qu’il se retrouvait pris dans un tourbillon qui l’aspira avant de le déposer dans sa chambre, près de la fenêtre. Mais cette fois, le manteau à la peau de léopard n’était plus sur ses épaules, juste posé sur le grand lit. Jakob portait un peignoir et ses cheveux étaient humides comme après un bon bain dans la rivière dont il apercevait le ruban argenté.Le brin de sauge parfumé, offert par la sentinelle irradiait toute la pièce de sa présence odorante, chassant doutes, peurs et idées noires. Et comme en souvenir de son passage, des feuilles de parchemin enluminées reposaient juste à côté. Jakob lut sur la première : l’oeuvre au noir ou l’obscurité et la destruction, orné d’un vampire minotaure au centre d’un château labyrinthe orné d’une pieuvre, d’une statue féminine et de poudre noire. Sur la seconde : l’oeuvre au blanc, se retrouver, se réparer, aimer ce que nous sommes…
www.youtube.com/watch?v=GGxTteY9NFc
...signé : Moondog, le gardien lunaire.
Avec en illustration, un vieil homme à la fois malicieux et pensif, un petit oiseau blanc perché sur son épaule. Jakob reconnut la sentinelle et repensa à leur conversation.
- Tout s’écrit, murmura le roi vampire...le passé, le présent, le futur...dans un livre magique.
Et vous m’avez donné deux pages importantes à ajouter au reste du volume, cher Moondog. La suite, je l’écrirai et je vous le promets, je l’ajouterai au livre d’Eternité, quand enfin je me serai guéri et serai digne de lui. D’ici là...si je retrouvais les notes de cette valse...que nous dansions enfants, Manfred, Angelo et moi…
Pris d’une inspiration subite, il courut au piano, et fermant les yeux, il posa ses mains sur les touches d’ivoire, en pensant très fort à ses frères. Un à un, se levaient ses souvenirs de jeux, de rires, de fraternité qui comme une ronde énergétique, s’en vint enchanter l’instrument. Alors, les notes surgirent sous les doigts de Jakob, tandis que trois silhouettes elfiques dansantes se dessinaient dans l’espace.
www.youtube.com/watch?v=Umi-v-JqqJo
Au même instant, au manoir elfique de la Vallée Heureuse, Angelo et Manfred jouaient cette même mélodie, l’un à la flûte et l’autre au xylophone. Tandis que le piano familial, animé soudain d’une vie propre, allumait les appliques et restituait en musique, la présence de Jakob au logis. Philéas et Agnella, occupés à préparer le dîner, en furent saisis et se précipitèrent au salon où ce miracle avait lieu. Sans voir leur aîné, ils visualisaient son énergie, connectée à nouveau à sa demeure natale. Un même sourire illumina leurs visages : Jakob, après cette longue séparation, était en train de renouer avec les siens.