L'énigme du double portrait
Mais le sorcier maléfique Oswald était plus retors que son confrère Abélard. Si la coupe de champagne, conjuguée à l’alcool fort précédemment absorbé par Jakob, l’avait passablement éméché lui aussi et réduit en partie son emprise malfaisante, il continuait de hanter le jeune homme et de lui faire subir sa loi.
- Allons, ne fais pas l’enfant indocile, lui murmurait-il à l’oreille avec gourmandise... Deux dans un même corps et non plus trois, voilà qui est intéressant. Plus d’intimité, plus d’échanges. Tu es mes mains, je suis ta bouche, tu es ma voix...Une collaboration des plus exaltantes, n’est-ce pas ?
Jakob serra les dents et ses yeux devinrent plus méchants, la guitare changea brutalement sous ses doigts, se fit plus métallique et stridente.
Et il s’était mis à chanter une drôle de chanson, plus qu’ambigue. Et c’était bien sûr l’affreux sorcier qui parlait par sa voix, narguant Ulf et le reste de l’assemblée :
www.youtube.com/watch?v=5wrJJI-Oi04
Oswald en appelait à l’égo de Jakob, à la passion du pouvoir et de la richesse, à tout ce qui brille et n’est que vaine gloire et en même temps, il jouait sur le sentiment de culpabilité, la colère et le désespoir. Le jeune homme agité qu’il était par cette possession néfaste, passait de la fièvre aux frissons de froid et de douleur.
www.youtube.com/watch?v=Q-rMzANlb44
L’élixir continuait son action dépurative, repoussait lentement mais sûrement l’étreinte maléfique d’Oswald, mais sans parvenir hélas à le déloger tout à fait. Si bien que Jakob était habité par deux personnalités : l’une proche de sa vraie nature féerique, douce et bonne, éprise d’amour et de lumière. Et l’autre, cynique, amère et violente, inquisitrice aussi, éprise de noirceur, complètement dirigée par Oswald.
Voyant son ami, en triste posture, au bord de l’évanouissement, Ulf s’écria dans le brouhaha musical :
- Je t’en prie...ne laisse pas Oswald te diriger comme une marionnette. Tu peux le vaincre. N’oublie pas que tu possèdes l’anneau de feu, à présent. Invoque sa puissance et Oswald ne pourra plus rien contre toi.
- Non, n’écoute pas ce misérable, murmurait l’affreux sorcier à l’intérieur de Jakob, il raconte n’importe quoi ! L’anneau ne peut rien pour t’aider maintenant que tu es vampire, sauf accroître ton malheur si jamais tu m’expulses. Et quand bien même tu m’exfiltrerais ; tu veux vraiment redevenir le freluquet que tu étais avant notre rencontre ? Si tu me chasses, tu perdras immédiatement tout ce que tu as gagné en dons et pouvoirs maléfiques tout en me rendant les miens. Et moi vivant et puissant à nouveau, je te prendrai l’anneau de feu et te ferai aussitôt condamner et déchiqueter comme un vulgaire gibier par tes nouveaux amis ici présents. Veux-tu donc la mort des traîtres et perdre toute chance de dominer le monde avec la puissance de l’anneau ?
Crois plutôt en moi, en notre duo. Nous allons faire de grandes choses ensemble avec ce pouvoir absolu dont tu es détenteur. Tu as la beauté séductrice que je n’ai pas et qui pourra nous ouvrir toutes les portes. J’ai le savoir maléfique qui te manque et qui peut te donner les moyens de contrôler tous nos ennemis.Tu sais que ton intérêt est de me garder : parce que je suis à même de te guider pour déployer ta puissance et tes pleins pouvoirs. Et puis, je connais ton secret, jeune homme : je sais à présent que j’ai formé un elfe-fée plein de talents passé du côté obscur : le fils aîné de Philéas, le roi des elfes. Qui n’a pas intérêt à ce que son identité soit découverte s’il veut survivre au royaume des ombres. Car que diraient Ulf et ses amis s’ils apprenaient la vérité, y as-tu pensé?
- Non...mais quelle importance puisque je suis vampire, à présent !
- Ce nouveau costume peut certes faire illusion, mais tu perdras à jamais l’amitié de Ulf et la confiance de son armée. Autant dire que pour régner, même avec l’anneau, ce ne sera pas facile.
Tu comprends donc pourquoi il serait dangereux de me sortir de toi ? Non seulement je garderai ton secret en restant caché, mais je t’aiderai à asseoir ta domination. Aaaaaaaaah...je suis si heureux de t’avoir corrompu, contaminé de ma noirceur. Et comble de bonheur, grâce à ta victoire aux arènes et grâce au sortilège de Sadia, je peux te posséder comme j’en ai toujours rêvé.
Sais-tu que tu es l’être le plus séduisant qu’il m’est été donné d’avoir à ma botte ? Jusqu’ici, j’étais plutôt solitaire, ne me fiant pas à mes pairs ni à qui que ce soit. Mais depuis que tu es arrivé chez moi, grâce à Ulf, j’ai vite entrevu des possibilités d’union, rien que toi et moi. Jamais je n’avais vu autant de puissance chez un jeune apprenti. La féerie a décidément de bons éléments, même si sa magie empeste les bons sentiments. Tu étais un diamant brut que j’ai savamment formé. Et qui est prêt à jouer le rôle que j’ai toujours espéré : anéantir la féerie. Tu sauras non seulement commander les vampires mais aussi imposer une domination maléfique. Tu es beau, tu es jeune et tu disposes de magie propre à vaincre tes adversaires et mieux : tu as investi une nature réellement maléfique . Alors tu es non seulement le fils que je n’aurai jamais, le jeune frère que je n’ai pas eu, mais l’ami dont j’ai toujours rêvé. Un ami très spécial dont je partage l’intimité au plus secret. Et quel délice qu’habiter un corps aussi diablement attirant.
www.youtube.com/watch?v=T2C_bAx62ck
Ainsi, par cette possession à nulle autre pareille, je tiens ma vengeance contre ton père, contre la féerie qui a humilié tant de fois mon grand-père et fomenté des attaques pour briser notre royaume et notre influence. Et je tiens ma vengeance à l’encontre du mépris et des rebuffades de ton épouse qui est aussi la mienne. D’autant que si tu tentes quoi que ce soit pour te rapprocher d’elle, j’en profiterai moi aussi. Tu ne pourras donc plus la garder pour toi seul, jeune homme. Tu devras me partager ton épouse désormais.
- Non, jamais tu ne profiteras de mon mariage ni de ma femme ni de l’amour que nous partageons elle et moi. Marie est mienne, elle est devenue mon épouse avant ma métamorphose et de son plein gré. Tu n’as donc aucun pouvoir sur notre union et...tu ne l’auras jamais, quoi que tu tentes pour l’obtenir ! hurla Jakob.
Oswald se mit à ricaner.
- C’est ce que tu crois. Mais tu t’illusionnes, mon bel ami. Son père l’a offerte par contrat à Osmond qui me l’a donnée bien avant que tu ne la rencontres. Même si tu l’as épousée par le pouvoir de l’anneau de feu et sous le sceau de l’amour pur et partagé, j’ai toujours la primauté sur elle. Son père a signé ce contrat de son propre sang. Et tu ne peux défaire un tel pacte, à moins de me tuer, donc de te tuer toi aussi. Marie le savait puisqu’elle a fait en sorte de se prémunir d’une quelconque union charnelle avec un homme, par anticipation, sans doute. Mais tu sais ce qui me plaît ? C’est que si moi je n’ai pu la posséder physiquement, tu ne pourras pas plus le faire. Tu n’as aucune chance avec elle.
- Misérable ! C’est faux…Marie m’aime, je le sens, je le sais. Nous sommes peut-être séparés physiquement mais nous nous appartenons toujours. Et tu ne peux rien contre ça.
- C’est là où tu te trompes. Marie aime l’elfe que tu n’es plus et que tu ne seras plus jamais. Que ferait-elle d’un mari vampire et prince du royaume des ombres ?
Allons, tu ferais mieux de te faire une raison et de cesser cette lutte ridicule avec moi. Mon trône t’attend. L’or, l’argent, la gloire valent mieux qu’une pucelle liée à la féerie quand tu peux obtenir toutes les diablesses que tu désires et que je désire aussi.
- Si seulement je pouvais les vouloir...Mais la seule que je souhaite à mes côtés, c’est Marie.
- Vraiment ? Alors prouve-le ! Si vraiment c’est elle que tu veux, invoque l’anneau pour me détruire, redeviens celui qu’elle aime.
- Non, car je sais que tu me ferais tuer aussitôt...et je veux vivre. Vivre éternellement heureux avec Marie. Et elle le veut aussi. Aussi fort que moi. Et nous allons te vaincre à notre manière, Oswald. Tu n’as rien à m’ordonner. Je te chasse, je te vomis. Sors de moi et de ma vie. Retourne à l’état de poussière et dans l’enfer que tu n’aurais pas dû quitter. Car la magie appartient à l’âme qui agit. J’existe, j’existe, j’existe. J’aime, j’aime, j’aime.
Aussitôt, l’anneau de feu apparaissant brusquement à l’annulaire gauche du prince vampire le saisit de hoquet. Et sans même invoquer la puissance de la bague qu’il portait, Jakob se mit à vomir aussi bien son repas qu’un liquide noirâtre qui progressivement séchait et pelait, craquelait comme peau de serpent au soleil. Oswald l’avait quitté...mais parce que le vampire restait dans ses peurs, l’esprit du sorcier laissa son empreinte en lui. Une sorte de tatouage intime, invisible mais néanmoins présent. Si le jeune homme se sentit immédiatement libéré d’un poids considérable, sans le savoir, il était devenu amnésique. Il avait oublié aussi bien la double possession maléfique qu’il avait subie, ses aventures chez Oswald, que sa nature elfique et l’amour qui le liait à Marie. Il se voyait seulement l’héritier du royaume des ombres, de façon dynastique.C’était à la fois un effet de l’élixir qu’il avait absorbé et peut-être aussi la dernière vengeance d’Oswald.
Avec horreur, Ulf et le reste des vampires considérèrent leur jeune souverain, partagés entre soulagement et dégoût, craignant que leur élixir ne finisse par achever leur cobaye. Mais comme Jakob semblait enfin retrouver ses esprits, Ulf s’écria :
- Eh bien, le champagne doit convenir à ta nouvelle nature. Et mieux que cela, il t’aura délivré de nos anciens tortionnaires. Qu’il en soit remercié, dit il en attrapant la bouteille et en embrassant le flacon avec emphase. Roméo, puisque tu n’es plus sous emprise, je t’emmène à ta nouvelle demeure. Après le prodige que tu viens d’accomplir, tu l’as plus que méritée. Viens, enfile cette cape de protection et allons au vieux manoir, près de la rivière. Ce sera désormais ton domaine privé et princier.
Jakob fixa sans comprendre le vampire qui venait de prononcer ces paroles.
- Que signifie ce tutoiement ? Depuis quand un valet apostrophe ainsi son maître, dit-il avec hauteur et mépris.
Ulf se mit d’abord à rire, pensant à une blague, puis, comprenant brusquement que son camarade avait perdu tout souvenir y compris de leur amitié, il s’inclina :
- Je prie votre Majesté de m’excuser pour cette familiarité. Si vous voulez bien vous donner la peine, ajouta-t-il en multipliant les courbettes, non sans un petit rire que tous ses camarades imitèrent.
Jakob considéra l’assemblée avec un sourire ironique :
- Voilà qui est mieux. Allons donc voir cette maison…
Et passant une main sur son visage, il fut aussitôt couvert d’un long manteau qui le métamorphosa en scarabée noir et s’envola en direction de la villa dont lui avait parlé Ulf. Dehors, il faisait grand beau. Et la carapace dont il était recouvert le protégeait tout à fait de la brûlure du soleil. Instinctivement, Jakob avait agi comme un vampire. A la différence près qu’il se savait disposer du pouvoir absolu. De cela, il n’avait pas perdu le souvenir. S’il ignorait comment l’anneau de feu était entré en sa possession, il savait qu’il en était le maître et pouvait en user à sa guise.
Et la première chose qu’il fit avec l’anneau fut de vouloir figer son ami, qui, de vampire s’était transformé momentanément en bourdon pour l’accompagner sans risque jusqu’au manoir. Surpris de l’attaque, l’insecte rayé s’enfuit pour échapper au sortilège maléfique mais Jakob le poursuivit tant et si bien qu’il réussit à le coincer dans une fleur dont les pétales un à un se refermèrent, emprisonnant le bourdon dans sa corolle.
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- Tel est pris qui croyait prendre, dit le scarabée à son acolyte. J’ai toujours eu horreur des impertinents. Et je n’ai besoin de personne pour prendre possession de mes appartements privés.
Alors attends-moi là ! Et profite du pollen de cette églantine, ricana l’insecte avant de reprendre son vol.
Lorsque enfin il se posa devant le haut portail de son nouveau logis, Jakob sourit. Ulf ne l’avait pas trompé : le lieu était tout à fait accordé à son élégance et sa noirceur. Une façade haute, des tours des fenêtres à carreaux troubles et facettés de jais brillant de mille feux, des bow windows et un blason orné d’une couronne, d’un bateau et d’une étoile : une demeure princière à n’en pas douter.
Et lorsqu’il toucha la grille de fonte et qu’elle s’ouvrit comme une fleur prête à être butinée, le scarabée qu’il était devenu ressentit une griserie et un sentiment de puissance tels qu’ils se communiquèrent à tout son être. Il était réellement chez lui en cette demeure. Tout son être le ressentait. Pourquoi ? Il n’aurait su le dire. Mais même l’anneau dont il ne se séparait pas le lui confirmait. Mieux, il lui octroyait des visions.
Jakob imaginait déjà les carrosses ailés des sorciers, démons et nobles vampires se posant dans la cour entourant le jet d’eau cristalline qui paraît l’entrée de la demeure. Oui, il y donnerait des fêtes et des plus belles pour célébrer sa personne et son pouvoir.
Il imaginait à présent les invités gravissant les marches jusqu’au perron et d’un simple bruissement d’ailes, il fit s’ouvrir la lourde porte de chêne. A l’intérieur, un hall immense, flanqué de hautes portes et d’un escalier de pierre blanche desservant les étages.
Mais Jakob, aux aguets, huma tout de suite un parfum associé à une présence étrange sur les marches de l’escalier. Et qui observait le scarabée avec amusement. Refermant brusquement la porte derrière l’insecte, Sir Simon vint à sa rencontre et claquant des doigts l’obligea à paraître tel qu’à son ordinaire.
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- Depuis quand les vampires jouent au scarabée ? demanda-t-il avec aplomb.
Ainsi donc, voilà le nouveau maître de céans que l’on veut m’imposer.
Je dois dire que je m’attendais à tout sauf à toi. J’ai déjà eu le privilège d’être habité par un démon plus cornu que belzébuth, un troll à longue barbe noire, une dame blanche, et même une limace géante et venimeuse à qui j’ai dû apprendre à ne plus baver sur mes tapis. Mais jamais je n’avais eu encore affaire à un vampire aussi étrange : tu es...une des plus jolies surprises qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps, fit-il en soulevant telle une brise estivale, les mille et un détails de son habit et de sa personne.
Perturbé par cet examen impudique, Jakob s’agita mais ne put échapper au vent fantôme qui continuait son inventaire jusqu’à effleurer la bague qui ornait l’annulaire du prince vampire.
- Que voilà un bel anneau, susurra le fantôme à l’oreille de Jakob. Et qui ne demande qu’à dévoiler ses secrets….
Mais le vampire protégeant sa main, montra ses canines acérées.
- Ne t’avise pas de le toucher, ou prends garde à ma fureur.
Un rire amusé qui sembla secouer toute la demeure lui répondit :
- Je vois...cet anneau est lié à quelque chose que tu souhaites protéger. Fort bien...j’attendrai donc un peu avant de le faire parler. Mais puisque te voici chez moi et que « mi casa es tu casa » désormais, viens donc que je te fasse faire le tour du propriétaire. Il ne sera pas dit que Sir Simon ait mal accueilli son locataire.
Locataire ?
Le mot avait choqué Jakob. Et le plus irritant était qu’il ne pouvait pas saisir à la gorge le fantôme pour le forcer à changer de ton, malgré la rapidité légendaire des vampires. Le spectre était bien trop inconsistant et malicieux pour se faire prendre. Et pire que le reste, il semblait d’une désinvolture à toutes épreuves. Ni impressionné, ni perturbé, ni effrayé. Mentalement, Jakob tenta de l’analyser mais ne rencontra que vapeur amusée.
- Hé hé...tu crois donc que je me laisserai vampiriser ? J’ai plus d’un tour de squelette à t’apprendre, jeune homme. Allons, viens plutôt visiter mon domaine ! Tu pourras y choisir ta chambre. Chacune dispose d’une ambiance particulière...A toi de trouver celle qui vibrera avec ton âme tourmentée, murmura-t-il avec ironie. Même si je pense déjà savoir laquelle, ajouta-t-il comme pour lui-même.
Le vampire toisa son hôte avec toute la morgue qui convient et plutôt que de monter d’emblée à l’étage, il se dirigea vers une des portes du rez-de chaussée qu’il ouvrit d’un doigt. Devant lui, une immense table et des bancs recouverts d’un tissu de brocart noir à franges d’or invitaient aux banquets les plus débridés. Un fauteuil à haut dossier surmonté d’un serpent à regard d’escarboucles, présidait la table. Et le tout paré de tapisseries à scènes de chasse et d’un lustre monacal de bois sculpté, achevait la pièce longue et large faite pour les repas. En s’avançant un peu, Jakob découvrit une sorte d’alcove derrière une tenture de velours grenat, en réalité un bow-window qui avait été garni d’un vitrage de jais pour éviter aux vampires tout contact avec la lumière solaire. Mais curieusement on y pouvait voir tout ce qui se passait à l’extérieur sans être vu. Un observatoire des plus commodes. La vaisselle était rangée dans un meuble à colonnettes sculpté et une cheminée prussienne maintenait la pièce tiède et confortable.
Jakob inclina la tête avec un sourire et longeant la table, il ouvrit à l’autre extrémité, la porte ceintrée d’un vitrail médiéval qui communiquait avec un salon, presque vide, mais orné d’un très beau parquet à chevrons, de tapis moelleux et paré d’une immense cheminée de marbre noir. Sur son manteau, une autre tapisserie représentant les vendanges attira son attention. Le maître des lieux, vêtu d’un manteau chamarré et tenant à son bras, une femme absorbée par un sort maléfique et qui lui rappelait vaguement une créature blonde et pulpeuse qu’il avait dû croiser précédemment, l’intriguait. Il sentait avec cet homme quelque chose comme un lien...Un instant il pencha la tête à droite puis à gauche. Non...ce n’était pas lui et pourtant...il aurait juré que…
Un rire sardonique interrompit son examen :
- Je vois que tu as trouvé le mage Bartoloméo. On dit qu’après avoir écumé toutes les mers, il a fait construire ce manoir il y a bien longtemps. C’est pourquoi son blason et l’initiale de son prénom sont sculptés sur cette demeure. Et qu’il hante ceux dont l’âme est liée à la prophétie.
- Quelle prophétie ?
- Celle de l’anneau de feu. On dit que c’est lui qui le fabriqua à partir de plomb, de mercure et de soufre, qu’il sut changer en or, car il était alchimiste. Et il affirma que cette bague aurait un jour le pouvoir de rétablir l’équilibre entre le bien et le mal. Mais que tous ses porteurs devraient passer avant de vouloir régner, par une série d’épreuves. Et notamment par celle du monde des ombres et de la vallée de la mort.
A l’issue de ces épreuves, l’anneau soit rétablirait la justice, soit attendrait un roi plus digne de lui.
Toi qui portes un anneau semblable à celui de la prophétie, tu dois savoir ce qu’il en est, n’est-ce pas ?
Jakob plissa les yeux pour mieux saisir la silhouette qui souriait largement, accoudée au marbre noir de la cheminée.
- Je ne connais pas cette légende, désolé de te décevoir, répondit sèchement Jakob, mais je suis sûr de connaître ce visage et ce manteau.
- Et cette dame à son bras, peut-être ?s’amusa le fantôme. Elle semble prononcer un maléfice propre à posséder toute la valetaille qui œuvre à la fabrication du vin. Un vin de noces, sans doute...Bartoloméo possédait des vignes dans la province des quatre lacs. Et il y faisait un vin pétillant dont il doit rester quelques bouteilles.
- Vraiment ? Serait-ce du champagne ?
- Assurément. Je vois que tu es bien renseigné. Tes amis t’auront fait goûter de ce pur nectar, propre aux banquets et aux libations dépuratives.
- Quoi ? Que dis-tu ?
- Je dis que ce vin a le pouvoir de révéler, d’enchaîner comme de libérer d’emprises maléfiques. Tout dépend du dosage, tout dépend de l’association...Les vampires ne t’ont rien dit à ce sujet ?
- Non. Mais j’ai vomi mes tripes ou peu s’en faut après avoir bu une coupe de ce « champagne ». Tout était noir et s’est mis à cailler puis à peler comme cendres ou peau de serpent qui mue avant de disparaître.
Nouveau rire du spectre.
- Alors tu as épuré une mémoire karmique des plus néfastes. Et c’était manifestement le désir de tes amis que de t’en libérer. Tu pourras les remercier de ma part. Voilà pourquoi la maison t’a accueilli à bras ouverts.
- Tu divagues ! Cette maison est mienne...je ne sais pas comment ni pourquoi, mais elle l’est assurément depuis fort longtemps. Tout mon être l’a éprouvé physiquement, énergétiquement, avant même que j’en ai franchi le seuil.
- Hummm...intéressant ! Si c’est vrai, nous allons le savoir tout de suite. Suis moi à l’étage...je voudrais te montrer quelque chose.
Perplexe mais néanmoins curieux, Jakob monta le grand escalier de pierre blanche orné d’un paon. Le fantôme comme une nuée bleue pâle, parvenu sur le palier du premier étage, se dirigea vers la porte centrale et avant de l’ouvrir, il prévint :
- C’était la chambre du maître du manoir autrefois. Si vraiment tu connais sa demeure, cette pièce te révèlera réellement qui tu es.
Et il s’effaça pour laisser Jakob y entrer. Le vampire blond s’avança doucement, presque timide, quand il fut attiré immédiatement par un piano, puis tout aussitôt captivé par une toile suspendue juste au-dessus de l’instrument, représentant le portrait d’un jeune gentilhomme, dont l’allure et le riche vêtement ressemblaient fort à ceux du seigneur de la tapisserie du salon. Et dont les yeux pleins de douceur noire semblaient pénétrer jusqu’à son âme…Vêtu d’un manteau de velours noir à labyrinthe et croix d’or, surmonté d’un large col de fourrure tachetée, Bartoloméo portait aussi un bonnet assorti orné d’une large broche, représentant le navire sur lequel il avait voyagé. Et au loin derrière lui, Jakob reconnaissait le paysage. Un autre château médiéval se dressait sur les monts chauves, un village à son pied, le manoir et la rivière, avec un pont qu’il connaissait autant que ses abords, sans pourtant expliquer comment il savait tout cela.
- Jakob...je t’attendais...viens à moi, murmura le portrait.
Le prince vampire approcha et fut comme projeté en avant en même temps qu’assis sur le tabouret du piano. Et il n’avait pas plutôt posé ses mains sur le clavier que brusquement tout s’irradia dans la pièce. Et sous ses yeux ébahis, il fut transporté dans une autre chambre claire, qu’il connaissait parfaitement elle aussi, et en son centre, assis lui aussi devant un piano, un jeune elfe-fée qui jouait cette mélodie.
L'énigme du double portrait
Mais le sorcier maléfique Oswald était plus retors que son confrère Abélard. Si la coupe de champagne, conjuguée à l’alcool fort précédemment absorbé par Jakob, l’avait passablement éméché lui aussi et réduit en partie son emprise malfaisante, il continuait de hanter le jeune homme et de lui faire subir sa loi.
- Allons, ne fais pas l’enfant indocile, lui murmurait-il à l’oreille avec gourmandise... Deux dans un même corps et non plus trois, voilà qui est intéressant. Plus d’intimité, plus d’échanges. Tu es mes mains, je suis ta bouche, tu es ma voix...Une collaboration des plus exaltantes, n’est-ce pas ?
Jakob serra les dents et ses yeux devinrent plus méchants, la guitare changea brutalement sous ses doigts, se fit plus métallique et stridente.
Et il s’était mis à chanter une drôle de chanson, plus qu’ambigue. Et c’était bien sûr l’affreux sorcier qui parlait par sa voix, narguant Ulf et le reste de l’assemblée :
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Oswald en appelait à l’égo de Jakob, à la passion du pouvoir et de la richesse, à tout ce qui brille et n’est que vaine gloire et en même temps, il jouait sur le sentiment de culpabilité, la colère et le désespoir. Le jeune homme agité qu’il était par cette possession néfaste, passait de la fièvre aux frissons de froid et de douleur.
www.youtube.com/watch?v=Q-rMzANlb44
L’élixir continuait son action dépurative, repoussait lentement mais sûrement l’étreinte maléfique d’Oswald, mais sans parvenir hélas à le déloger tout à fait. Si bien que Jakob était habité par deux personnalités : l’une proche de sa vraie nature féerique, douce et bonne, éprise d’amour et de lumière. Et l’autre, cynique, amère et violente, inquisitrice aussi, éprise de noirceur, complètement dirigée par Oswald.
Voyant son ami, en triste posture, au bord de l’évanouissement, Ulf s’écria dans le brouhaha musical :
- Je t’en prie...ne laisse pas Oswald te diriger comme une marionnette. Tu peux le vaincre. N’oublie pas que tu possèdes l’anneau de feu, à présent. Invoque sa puissance et Oswald ne pourra plus rien contre toi.
- Non, n’écoute pas ce misérable, murmurait l’affreux sorcier à l’intérieur de Jakob, il raconte n’importe quoi ! L’anneau ne peut rien pour t’aider maintenant que tu es vampire, sauf accroître ton malheur si jamais tu m’expulses. Et quand bien même tu m’exfiltrerais ; tu veux vraiment redevenir le freluquet que tu étais avant notre rencontre ? Si tu me chasses, tu perdras immédiatement tout ce que tu as gagné en dons et pouvoirs maléfiques tout en me rendant les miens. Et moi vivant et puissant à nouveau, je te prendrai l’anneau de feu et te ferai aussitôt condamner et déchiqueter comme un vulgaire gibier par tes nouveaux amis ici présents. Veux-tu donc la mort des traîtres et perdre toute chance de dominer le monde avec la puissance de l’anneau ?
Crois plutôt en moi, en notre duo. Nous allons faire de grandes choses ensemble avec ce pouvoir absolu dont tu es détenteur. Tu as la beauté séductrice que je n’ai pas et qui pourra nous ouvrir toutes les portes. J’ai le savoir maléfique qui te manque et qui peut te donner les moyens de contrôler tous nos ennemis.Tu sais que ton intérêt est de me garder : parce que je suis à même de te guider pour déployer ta puissance et tes pleins pouvoirs. Et puis, je connais ton secret, jeune homme : je sais à présent que j’ai formé un elfe-fée plein de talents passé du côté obscur : le fils aîné de Philéas, le roi des elfes. Qui n’a pas intérêt à ce que son identité soit découverte s’il veut survivre au royaume des ombres. Car que diraient Ulf et ses amis s’ils apprenaient la vérité, y as-tu pensé?
- Non...mais quelle importance puisque je suis vampire, à présent !
- Ce nouveau costume peut certes faire illusion, mais tu perdras à jamais l’amitié de Ulf et la confiance de son armée. Autant dire que pour régner, même avec l’anneau, ce ne sera pas facile.
Tu comprends donc pourquoi il serait dangereux de me sortir de toi ? Non seulement je garderai ton secret en restant caché, mais je t’aiderai à asseoir ta domination. Aaaaaaaaah...je suis si heureux de t’avoir corrompu, contaminé de ma noirceur. Et comble de bonheur, grâce à ta victoire aux arènes et grâce au sortilège de Sadia, je peux te posséder comme j’en ai toujours rêvé.
Sais-tu que tu es l’être le plus séduisant qu’il m’est été donné d’avoir à ma botte ? Jusqu’ici, j’étais plutôt solitaire, ne me fiant pas à mes pairs ni à qui que ce soit. Mais depuis que tu es arrivé chez moi, grâce à Ulf, j’ai vite entrevu des possibilités d’union, rien que toi et moi. Jamais je n’avais vu autant de puissance chez un jeune apprenti. La féerie a décidément de bons éléments, même si sa magie empeste les bons sentiments. Tu étais un diamant brut que j’ai savamment formé. Et qui est prêt à jouer le rôle que j’ai toujours espéré : anéantir la féerie. Tu sauras non seulement commander les vampires mais aussi imposer une domination maléfique. Tu es beau, tu es jeune et tu disposes de magie propre à vaincre tes adversaires et mieux : tu as investi une nature réellement maléfique . Alors tu es non seulement le fils que je n’aurai jamais, le jeune frère que je n’ai pas eu, mais l’ami dont j’ai toujours rêvé. Un ami très spécial dont je partage l’intimité au plus secret. Et quel délice qu’habiter un corps aussi diablement attirant.
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Ainsi, par cette possession à nulle autre pareille, je tiens ma vengeance contre ton père, contre la féerie qui a humilié tant de fois mon grand-père et fomenté des attaques pour briser notre royaume et notre influence. Et je tiens ma vengeance à l’encontre du mépris et des rebuffades de ton épouse qui est aussi la mienne. D’autant que si tu tentes quoi que ce soit pour te rapprocher d’elle, j’en profiterai moi aussi. Tu ne pourras donc plus la garder pour toi seul, jeune homme. Tu devras me partager ton épouse désormais.
- Non, jamais tu ne profiteras de mon mariage ni de ma femme ni de l’amour que nous partageons elle et moi. Marie est mienne, elle est devenue mon épouse avant ma métamorphose et de son plein gré. Tu n’as donc aucun pouvoir sur notre union et...tu ne l’auras jamais, quoi que tu tentes pour l’obtenir ! hurla Jakob.
Oswald se mit à ricaner.
- C’est ce que tu crois. Mais tu t’illusionnes, mon bel ami. Son père l’a offerte par contrat à Osmond qui me l’a donnée bien avant que tu ne la rencontres. Même si tu l’as épousée par le pouvoir de l’anneau de feu et sous le sceau de l’amour pur et partagé, j’ai toujours la primauté sur elle. Son père a signé ce contrat de son propre sang. Et tu ne peux défaire un tel pacte, à moins de me tuer, donc de te tuer toi aussi. Marie le savait puisqu’elle a fait en sorte de se prémunir d’une quelconque union charnelle avec un homme, par anticipation, sans doute. Mais tu sais ce qui me plaît ? C’est que si moi je n’ai pu la posséder physiquement, tu ne pourras pas plus le faire. Tu n’as aucune chance avec elle.
- Misérable ! C’est faux…Marie m’aime, je le sens, je le sais. Nous sommes peut-être séparés physiquement mais nous nous appartenons toujours. Et tu ne peux rien contre ça.
- C’est là où tu te trompes. Marie aime l’elfe que tu n’es plus et que tu ne seras plus jamais. Que ferait-elle d’un mari vampire et prince du royaume des ombres ?
Allons, tu ferais mieux de te faire une raison et de cesser cette lutte ridicule avec moi. Mon trône t’attend. L’or, l’argent, la gloire valent mieux qu’une pucelle liée à la féerie quand tu peux obtenir toutes les diablesses que tu désires et que je désire aussi.
- Si seulement je pouvais les vouloir...Mais la seule que je souhaite à mes côtés, c’est Marie.
- Vraiment ? Alors prouve-le ! Si vraiment c’est elle que tu veux, invoque l’anneau pour me détruire, redeviens celui qu’elle aime.
- Non, car je sais que tu me ferais tuer aussitôt...et je veux vivre. Vivre éternellement heureux avec Marie. Et elle le veut aussi. Aussi fort que moi. Et nous allons te vaincre à notre manière, Oswald. Tu n’as rien à m’ordonner. Je te chasse, je te vomis. Sors de moi et de ma vie. Retourne à l’état de poussière et dans l’enfer que tu n’aurais pas dû quitter. Car la magie appartient à l’âme qui agit. J’existe, j’existe, j’existe. J’aime, j’aime, j’aime.
Aussitôt, l’anneau de feu apparaissant brusquement à l’annulaire gauche du prince vampire le saisit de hoquet. Et sans même invoquer la puissance de la bague qu’il portait, Jakob se mit à vomir aussi bien son repas qu’un liquide noirâtre qui progressivement séchait et pelait, craquelait comme peau de serpent au soleil. Oswald l’avait quitté...mais parce que le vampire restait dans ses peurs, l’esprit du sorcier laissa son empreinte en lui. Une sorte de tatouage intime, invisible mais néanmoins présent. Si le jeune homme se sentit immédiatement libéré d’un poids considérable, sans le savoir, il était devenu amnésique. Il avait oublié aussi bien la double possession maléfique qu’il avait subie, ses aventures chez Oswald, que sa nature elfique et l’amour qui le liait à Marie. Il se voyait seulement l’héritier du royaume des ombres, de façon dynastique.C’était à la fois un effet de l’élixir qu’il avait absorbé et peut-être aussi la dernière vengeance d’Oswald.
Avec horreur, Ulf et le reste des vampires considérèrent leur jeune souverain, partagés entre soulagement et dégoût, craignant que leur élixir ne finisse par achever leur cobaye. Mais comme Jakob semblait enfin retrouver ses esprits, Ulf s’écria :
- Eh bien, le champagne doit convenir à ta nouvelle nature. Et mieux que cela, il t’aura délivré de nos anciens tortionnaires. Qu’il en soit remercié, dit il en attrapant la bouteille et en embrassant le flacon avec emphase. Roméo, puisque tu n’es plus sous emprise, je t’emmène à ta nouvelle demeure. Après le prodige que tu viens d’accomplir, tu l’as plus que méritée. Viens, enfile cette cape de protection et allons au vieux manoir, près de la rivière. Ce sera désormais ton domaine privé et princier.
Jakob fixa sans comprendre le vampire qui venait de prononcer ces paroles.
- Que signifie ce tutoiement ? Depuis quand un valet apostrophe ainsi son maître, dit-il avec hauteur et mépris.
Ulf se mit d’abord à rire, pensant à une blague, puis, comprenant brusquement que son camarade avait perdu tout souvenir y compris de leur amitié, il s’inclina :
- Je prie votre Majesté de m’excuser pour cette familiarité. Si vous voulez bien vous donner la peine, ajouta-t-il en multipliant les courbettes, non sans un petit rire que tous ses camarades imitèrent.
Jakob considéra l’assemblée avec un sourire ironique :
- Voilà qui est mieux. Allons donc voir cette maison…
Et passant une main sur son visage, il fut aussitôt couvert d’un long manteau qui le métamorphosa en scarabée noir et s’envola en direction de la villa dont lui avait parlé Ulf. Dehors, il faisait grand beau. Et la carapace dont il était recouvert le protégeait tout à fait de la brûlure du soleil. Instinctivement, Jakob avait agi comme un vampire. A la différence près qu’il se savait disposer du pouvoir absolu. De cela, il n’avait pas perdu le souvenir. S’il ignorait comment l’anneau de feu était entré en sa possession, il savait qu’il en était le maître et pouvait en user à sa guise.
Et la première chose qu’il fit avec l’anneau fut de vouloir figer son ami, qui, de vampire s’était transformé momentanément en bourdon pour l’accompagner sans risque jusqu’au manoir. Surpris de l’attaque, l’insecte rayé s’enfuit pour échapper au sortilège maléfique mais Jakob le poursuivit tant et si bien qu’il réussit à le coincer dans une fleur dont les pétales un à un se refermèrent, emprisonnant le bourdon dans sa corolle.
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- Tel est pris qui croyait prendre, dit le scarabée à son acolyte. J’ai toujours eu horreur des impertinents. Et je n’ai besoin de personne pour prendre possession de mes appartements privés.
Alors attends-moi là ! Et profite du pollen de cette églantine, ricana l’insecte avant de reprendre son vol.
Lorsque enfin il se posa devant le haut portail de son nouveau logis, Jakob sourit. Ulf ne l’avait pas trompé : le lieu était tout à fait accordé à son élégance et sa noirceur. Une façade haute, des tours des fenêtres à carreaux troubles et facettés de jais brillant de mille feux, des bow windows et un blason orné d’une couronne, d’un bateau et d’une étoile : une demeure princière à n’en pas douter.
Et lorsqu’il toucha la grille de fonte et qu’elle s’ouvrit comme une fleur prête à être butinée, le scarabée qu’il était devenu ressentit une griserie et un sentiment de puissance tels qu’ils se communiquèrent à tout son être. Il était réellement chez lui en cette demeure. Tout son être le ressentait. Pourquoi ? Il n’aurait su le dire. Mais même l’anneau dont il ne se séparait pas le lui confirmait. Mieux, il lui octroyait des visions.
Jakob imaginait déjà les carrosses ailés des sorciers, démons et nobles vampires se posant dans la cour entourant le jet d’eau cristalline qui paraît l’entrée de la demeure. Oui, il y donnerait des fêtes et des plus belles pour célébrer sa personne et son pouvoir.
Il imaginait à présent les invités gravissant les marches jusqu’au perron et d’un simple bruissement d’ailes, il fit s’ouvrir la lourde porte de chêne. A l’intérieur, un hall immense, flanqué de hautes portes et d’un escalier de pierre blanche desservant les étages.
Mais Jakob, aux aguets, huma tout de suite un parfum associé à une présence étrange sur les marches de l’escalier. Et qui observait le scarabée avec amusement. Refermant brusquement la porte derrière l’insecte, Sir Simon vint à sa rencontre et claquant des doigts l’obligea à paraître tel qu’à son ordinaire.
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- Depuis quand les vampires jouent au scarabée ? demanda-t-il avec aplomb.
Ainsi donc, voilà le nouveau maître de céans que l’on veut m’imposer.
Je dois dire que je m’attendais à tout sauf à toi. J’ai déjà eu le privilège d’être habité par un démon plus cornu que belzébuth, un troll à longue barbe noire, une dame blanche, et même une limace géante et venimeuse à qui j’ai dû apprendre à ne plus baver sur mes tapis. Mais jamais je n’avais eu encore affaire à un vampire aussi étrange : tu es...une des plus jolies surprises qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps, fit-il en soulevant telle une brise estivale, les mille et un détails de son habit et de sa personne.
Perturbé par cet examen impudique, Jakob s’agita mais ne put échapper au vent fantôme qui continuait son inventaire jusqu’à effleurer la bague qui ornait l’annulaire du prince vampire.
- Que voilà un bel anneau, susurra le fantôme à l’oreille de Jakob. Et qui ne demande qu’à dévoiler ses secrets….
Mais le vampire protégeant sa main, montra ses canines acérées.
- Ne t’avise pas de le toucher, ou prends garde à ma fureur.
Un rire amusé qui sembla secouer toute la demeure lui répondit :
- Je vois...cet anneau est lié à quelque chose que tu souhaites protéger. Fort bien...j’attendrai donc un peu avant de le faire parler. Mais puisque te voici chez moi et que « mi casa es tu casa » désormais, viens donc que je te fasse faire le tour du propriétaire. Il ne sera pas dit que Sir Simon ait mal accueilli son locataire.
Locataire ?
Le mot avait choqué Jakob. Et le plus irritant était qu’il ne pouvait pas saisir à la gorge le fantôme pour le forcer à changer de ton, malgré la rapidité légendaire des vampires. Le spectre était bien trop inconsistant et malicieux pour se faire prendre. Et pire que le reste, il semblait d’une désinvolture à toutes épreuves. Ni impressionné, ni perturbé, ni effrayé. Mentalement, Jakob tenta de l’analyser mais ne rencontra que vapeur amusée.
- Hé hé...tu crois donc que je me laisserai vampiriser ? J’ai plus d’un tour de squelette à t’apprendre, jeune homme. Allons, viens plutôt visiter mon domaine ! Tu pourras y choisir ta chambre. Chacune dispose d’une ambiance particulière...A toi de trouver celle qui vibrera avec ton âme tourmentée, murmura-t-il avec ironie. Même si je pense déjà savoir laquelle, ajouta-t-il comme pour lui-même.
Le vampire toisa son hôte avec toute la morgue qui convient et plutôt que de monter d’emblée à l’étage, il se dirigea vers une des portes du rez-de chaussée qu’il ouvrit d’un doigt. Devant lui, une immense table et des bancs recouverts d’un tissu de brocart noir à franges d’or invitaient aux banquets les plus débridés. Un fauteuil à haut dossier surmonté d’un serpent à regard d’escarboucles, présidait la table. Et le tout paré de tapisseries à scènes de chasse et d’un lustre monacal de bois sculpté, achevait la pièce longue et large faite pour les repas. En s’avançant un peu, Jakob découvrit une sorte d’alcove derrière une tenture de velours grenat, en réalité un bow-window qui avait été garni d’un vitrage de jais pour éviter aux vampires tout contact avec la lumière solaire. Mais curieusement on y pouvait voir tout ce qui se passait à l’extérieur sans être vu. Un observatoire des plus commodes. La vaisselle était rangée dans un meuble à colonnettes sculpté et une cheminée prussienne maintenait la pièce tiède et confortable.
Jakob inclina la tête avec un sourire et longeant la table, il ouvrit à l’autre extrémité, la porte ceintrée d’un vitrail médiéval qui communiquait avec un salon, presque vide, mais orné d’un très beau parquet à chevrons, de tapis moelleux et paré d’une immense cheminée de marbre noir. Sur son manteau, une autre tapisserie représentant les vendanges attira son attention. Le maître des lieux, vêtu d’un manteau chamarré et tenant à son bras, une femme absorbée par un sort maléfique et qui lui rappelait vaguement une créature blonde et pulpeuse qu’il avait dû croiser précédemment, l’intriguait. Il sentait avec cet homme quelque chose comme un lien...Un instant il pencha la tête à droite puis à gauche. Non...ce n’était pas lui et pourtant...il aurait juré que…
Un rire sardonique interrompit son examen :
- Je vois que tu as trouvé le mage Bartoloméo. On dit qu’après avoir écumé toutes les mers, il a fait construire ce manoir il y a bien longtemps. C’est pourquoi son blason et l’initiale de son prénom sont sculptés sur cette demeure. Et qu’il hante ceux dont l’âme est liée à la prophétie.
- Quelle prophétie ?
- Celle de l’anneau de feu. On dit que c’est lui qui le fabriqua à partir de plomb, de mercure et de soufre, qu’il sut changer en or, car il était alchimiste. Et il affirma que cette bague aurait un jour le pouvoir de rétablir l’équilibre entre le bien et le mal. Mais que tous ses porteurs devraient passer avant de vouloir régner, par une série d’épreuves. Et notamment par celle du monde des ombres et de la vallée de la mort.
A l’issue de ces épreuves, l’anneau soit rétablirait la justice, soit attendrait un roi plus digne de lui.
Toi qui portes un anneau semblable à celui de la prophétie, tu dois savoir ce qu’il en est, n’est-ce pas ?
Jakob plissa les yeux pour mieux saisir la silhouette qui souriait largement, accoudée au marbre noir de la cheminée.
- Je ne connais pas cette légende, désolé de te décevoir, répondit sèchement Jakob, mais je suis sûr de connaître ce visage et ce manteau.
- Et cette dame à son bras, peut-être ?s’amusa le fantôme. Elle semble prononcer un maléfice propre à posséder toute la valetaille qui œuvre à la fabrication du vin. Un vin de noces, sans doute...Bartoloméo possédait des vignes dans la province des quatre lacs. Et il y faisait un vin pétillant dont il doit rester quelques bouteilles.
- Vraiment ? Serait-ce du champagne ?
- Assurément. Je vois que tu es bien renseigné. Tes amis t’auront fait goûter de ce pur nectar, propre aux banquets et aux libations dépuratives.
- Quoi ? Que dis-tu ?
- Je dis que ce vin a le pouvoir de révéler, d’enchaîner comme de libérer d’emprises maléfiques. Tout dépend du dosage, tout dépend de l’association...Les vampires ne t’ont rien dit à ce sujet ?
- Non. Mais j’ai vomi mes tripes ou peu s’en faut après avoir bu une coupe de ce « champagne ». Tout était noir et s’est mis à cailler puis à peler comme cendres ou peau de serpent qui mue avant de disparaître.
Nouveau rire du spectre.
- Alors tu as épuré une mémoire karmique des plus néfastes. Et c’était manifestement le désir de tes amis que de t’en libérer. Tu pourras les remercier de ma part. Voilà pourquoi la maison t’a accueilli à bras ouverts.
- Tu divagues ! Cette maison est mienne...je ne sais pas comment ni pourquoi, mais elle l’est assurément depuis fort longtemps. Tout mon être l’a éprouvé physiquement, énergétiquement, avant même que j’en ai franchi le seuil.
- Hummm...intéressant ! Si c’est vrai, nous allons le savoir tout de suite. Suis moi à l’étage...je voudrais te montrer quelque chose.
Perplexe mais néanmoins curieux, Jakob monta le grand escalier de pierre blanche orné d’un paon. Le fantôme comme une nuée bleue pâle, parvenu sur le palier du premier étage, se dirigea vers la porte centrale et avant de l’ouvrir, il prévint :
- C’était la chambre du maître du manoir autrefois. Si vraiment tu connais sa demeure, cette pièce te révèlera réellement qui tu es.
Et il s’effaça pour laisser Jakob y entrer. Le vampire blond s’avança doucement, presque timide, quand il fut attiré immédiatement par un piano, puis tout aussitôt captivé par une toile suspendue juste au-dessus de l’instrument, représentant le portrait d’un jeune gentilhomme, dont l’allure et le riche vêtement ressemblaient fort à ceux du seigneur de la tapisserie du salon. Et dont les yeux pleins de douceur noire semblaient pénétrer jusqu’à son âme…Vêtu d’un manteau de velours noir à labyrinthe et croix d’or, surmonté d’un large col de fourrure tachetée, Bartoloméo portait aussi un bonnet assorti orné d’une large broche, représentant le navire sur lequel il avait voyagé. Et au loin derrière lui, Jakob reconnaissait le paysage. Un autre château médiéval se dressait sur les monts chauves, un village à son pied, le manoir et la rivière, avec un pont qu’il connaissait autant que ses abords, sans pourtant expliquer comment il savait tout cela.
- Jakob...je t’attendais...viens à moi, murmura le portrait.
Le prince vampire approcha et fut comme projeté en avant en même temps qu’assis sur le tabouret du piano. Et il n’avait pas plutôt posé ses mains sur le clavier que brusquement tout s’irradia dans la pièce. Et sous ses yeux ébahis, il fut transporté dans une autre chambre claire, qu’il connaissait parfaitement elle aussi, et en son centre, assis lui aussi devant un piano, un jeune elfe-fée qui jouait cette mélodie.