Mémoires et sortilèges
Lorsque Jakob avait entendu la porte du laboratoire se refermer, il avait frissonné de terreur, sans pour autant le montrer. L’heure était venue d’affronter Oswald ou de se soumettre. Et s’il hésitait, il pouvait trahir et son peuple et sa bien-aimée. Une sorte de poker menteur se jouait avec le sorcier maléfique. Et il était au centre d’une espèce de cyclone qu’il lui faudrait apaiser.
Le corbeau se tenait près de lui, l’oeil ironique et vengeur qui donnait à Jakob l’envie de lui tordre le cou. Mais le jeune garçon restait impassible.
- Eh bien, Matthias ! Qu’as-tu donc aujourd’hui, jeune homme ? Serait-ce mon épouse qui t’a tourné l’esprit pour être aussi maladroit ?
- Je...je ne sais pas, bredouilla l’apprenti.
- Tu es troublé, comme sous l’emprise d’un maléfice. Mais qui n’est pas lié à notre magie des ombres. Approche, tends ta main, ordonna Oswald avec autorité.
Timidement, le garçon tendit sa main au-dessus de la tasse que tenait son maître. Celle-ci se troubla et la couleur noire devint bleue, puis rose.
- C’est bien ce que je craignais, tu es aspiré par des énergies d’amour. Se sont elles qui t’ont fait reculer tout à l’heure face à Marie. Réponds-moi...depuis quand l’aimes-tu ?
- Je...c’est ridicule voyons, je ne la connais même pas !
- C’est faux objecta le corbeau. Je t’ai vu l’espionner à plusieurs reprises et rougir en sa présence comme une pomme d’api. Tu es...sinon son amant, du moins un amoureux transi.
- Oui, tout à fait...transi de peur de révéler sa magie. Car ma femme possède des dons elle aussi et tu le sais pertinemment. Pire, tu veux la protéger de moi...parce que tu l’aimes !
- Mais non, qu’allez-vous imaginer ?
- Matthias, arrête de me prendre pour un imbécile. Tu es jeune, mais je te sais malin et ambitieux. Me voler ma femme fait partie de tes projets. Une autre façon de tester tes pouvoirs. Seulement moi aussi j’en ai des dons. Et je sais reconnaître un être empoisonné par des sortilèges féeriques. Marie t’a ensorcelé. Je ne sais comment elle a fait mais tu es sous son emprise. Et cela nuit à tes progrès en magie noire. Pourquoi soupirer ainsi ?
- Parce que vous vous trompez. Je n’ai pas de commerce avec votre épouse. Je...je suis juste... sensible à sa beauté. Je confesse qu’elle me plaît. Mais...je ne vois pas en quoi cela pourrait nuire à mon avancement.
Oswald sourit. Un sourire ironique devant tant de naïveté.
- L’amour est une maladie, Matthias. C’est un sortilège en soi. Il n’en est pas de plus puissant en vérité. Aussi bien dans la destruction que l’illumination. Seulement...si tu veux devenir aussi puissant que moi, tu dois t’en détourner, contrôler tes élans. Ce n’est qu’ainsi que tu pourras devenir un sorcier omniscient. Hors de ce contrôle, tu ne seras qu’un sorcier maléfique ordinaire comme il y en a tant...qui se laisse berner par une fée par amour et devient une espèce d’hongre soumis tantôt à la loi maléfique, tantôt à la féerie. Est-ce cela que tu souhaites ?
- Je...non bien sûr !
- Alors pourquoi as-tu jeté ton dévolu sur le bien d’autrui ?
- Je ne sais en vérité, maître...La solitude peut-être. Et c’est la seule femme qui éveille en moi la poésie.
- Eh bien, s’il en est ainsi, bois donc ce philtre. Il te protégera de ses influences, et aussi de la mauvaise poésie. La poésie ridicule de l’amour qui domestique et abêtit. A moins que...tu ne souhaites abandonner ton apprentissage, dit le sorcier en tendant une coupe au jeune garçon et en le fixant de ses yeux glacés.
Jakob soupira et baissa les yeux. Il se sentait acculé. Pouvait-il dores et déjà sortir de son rôle de garçonnet maléfique et révéler qui il était réellement pour confondre et tuer Oswald ? Ou bien fallait-il qu’il continue d’apprendre de cet horrible malfaisant, de quoi devenir aussi puissant qu’il l’était, pour véritablement anéantir les forces de l’ombre?
Contrairement à Oswald, le jeune homme avait l’amour de son côté. Un amour pur, généreux et sans idée de domination ou de soumission. Cet allié lui donnait une force incroyable. Le sorcier lui-même le disait.
Mais était-ce suffisant ?
Jakob se sentait faible encore...faible en magie. Il voulait pouvoir inverser tous les mauvais sortilèges pour en faire de bons. Avec tout ce qu’il avait appris, il comprenait à présent comment rendre droit ce qui était tordu, comment changer en bien ce que les maléfices avaient abîmé. Mais il lui manquait encore des savoirs auriques pour activer sa puissance. Et pour y parvenir, il avait également besoin de son lien d’âme conjugal avec Marie. Sans sa tendre épouse, il ne pourrait ni progresser ni préserver son âme des dangers de l’ombre.
Alors, pour terminer sa formation, il devrait invoquer l’inversion du philtre avant de le boire pour éviter de se couper de sa bien-aimée. Il devrait tromper Oswald encore un peu, encore quelques heures, quelques jours tout au plus. Le temps d’avoir la force suffisante, le temps de finir de travailler ses ombres et de choisir la lumière, celle qui les avait inondés lors de leur mariage. Celle à laquelle il ne pouvait renoncer, même pour tous les pouvoirs magiques du monde.
Il ferma un instant les yeux et invoqua silencieusement la protection d’amour pour lui comme pour Marie. Aussitôt, tout ce qui les entourait se figea. Oswald comme le corbeau et Chariot et tout ce qui vivait à la tour. Seule l’âme de Marie et la sienne s’exprimèrent en cet instant. Renouvelant leurs vœux, réclamant leur droit d’amour et de vie.
www.youtube.com/watch?v=yIk8y4R4G₀
Une lumière vive alors se forma, scintillante, avant de se cristalliser en une sorte de sucre mauve à multiples facettes et se poser dans la main gauche de Jakob.
Il baisa la pierre qui aussitôt se réduisit en poudre fine ; puis il l’ajouta au liquide noirâtre que lui présentait toujours Oswald et à l’aide de sa baguette, remua la potion. Le sortilège noir d’emprise maléfique s’évapora brutalement, pour être remplacé par une eau pure et cristalline, emblème des forces bienfaisantes. Cette eau serait son armure, son ultime rempart avant d’enclencher la libération de la féerie.
Et si c’était pour Marie, il était prêt à tout, se promettait-il. La magie n’appartenait-elle pas à l’âme qui agit ? La formule qu’il récita pour bénir le breuvage, avait quelque chose de grisant, comme s’il la faisait émerger d’une source inconnue, venue de très loin. C’était une magie puissante qui lui soulevait l’âme et l’élevait aussi haut et aussi grand qu’Oswald, mais en miroir inversé.
Ses mains et tout son corps se mirent à trembler. Et dans ce tremblement qui le saisissait, il se vit, comme à travers des portes du temps successives, en train de prononcer ces mêmes paroles pour sauver autant que pour mettre sous emprise, sa dulcinée. C’était comme une mémoire du passé qui surgissait brusquement pour être revécue. Et en même temps qu’il prononçait ces paroles, il voyait ses différents visages, ceux de Marie aussi...et cet amour, plus puissant que tout qui les avait unis à chaque fois.
www.youtube.com/watch?v=TB9Tzel52-E
Peu avant qu’il ne prononce les dernières paroles, il eut une drôle de vision, différente des autres : il se voyait au grand château des monts chauves, tout vêtu de noir et semblable à un vampire, prononçant ces mêmes paroles face à un chaudron où macérait un ruban rose dans une potion bleu nuit. Un instant, le vampire releva la tête et le fixa d’un air pénétrant et ironique, avant de disparaître aussi sûrement que s’il avait été une ombre. Le sortilège était fini. Et bien que les dernières images aient glacé l’âme du jeune homme, il n’en aurait pas retranché un mot ni une note. Il ne savait trop quoi penser ce qu’il avait vu, mais il savait qu’ainsi l’amour qu’il partageait avec Marie serait protégé définitivement.
Alors, d’un léger mouvement de tête qui remit en mouvement tout ce qui l’entourait, Jakob saisit la coupe toujours tendue vers lui par le sorcier maléfique et la but d’un trait.
Oswald sourit, croyant dur comme fer que son apprenti se soumettait.
Mais lorsque le jeune garçon lui rendit le verre sans trembler et qu’il vit ses yeux briller d’un éclat mauve, alors le sorcier comprit que sa potion maléfique n’était pas de nature à contrarier ce qui s’était déjà noué.
Mais, amusé par la rivalité qui pimentait désormais leur relation, pensant qu’il pourrait compléter l’emprise qu’il avait déjà sur le jeune garçon quand il l’amènerait au congrès des grands sorciers, il choisit de lui donner une dernière chance :
- Voilà qui est mieux, Matthias, dit-il en fixant le jeune garçon aux boucles blondes. Veux-tu voir ce à quoi tu as échappé ?
Le ton sonnait comme une menace et un danger. Mais Jakob, galvanisé par le sortilège qu’il avait invoqué et la magie dont il se savait maître à présent, sourit et acquiesça .
Oswald alors l’entraîna vers un chaudron rempli d’un liquide couleur de rouille, qu’il toucha du doigt et qui en se troublant, s’ouvrit tel un rideau de velours épais pour dévoiler à l’apprenti et son professeur, une scène qui instinctivement, fit frissonner Jakob.
Dans cette vision, il avait retrouvé son apparence elfique, à taille humaine et il était enchaîné dans une prison de la même tour. Une prison qui ressemblait beaucoup au cachot où étaient enfermés ses amis et son père. Mais à une autre époque, un autre temps. Face à lui, un petit homme dont la voix aigre et l’emprise lui rappelaient beaucoup Oswald. Un homme qu’il savait être son maître comme il l’était à nouveau aujourd’hui. Un maître qu’il avait défié par amour.
Et que le maître allait torturer.
Il se voyait malgré tout, heureux, tenant tête obstinément à son adversaire.
www.youtube.com/watch?v=5Mb-DR9F68U
Puis à nouveau le rideau de velours s’abaissa et Oswald croisant le regard de son élève, crut bon d’ajouter :
- Je ne te montrerai pas la suite, elle te ferait faire des cauchemars.
- Je ne crois pas, maître. Je ne crois pas.
- Impudent, me provoquerais-tu ?
- Oh non, susurra avec candeur Jakob,loin de moi cette idée !Mais je suis incapable de concevoir que vous auriez pu, dans une vie passée, torturer une innocente jeune fille dont vous aussi, manifestement, étiez amoureux.
- Misérable bambin, je ne suis pas amoureux, je ne l’ai jamais été, glapit Oswald. Je me suis préservé d’aimer. Justement parce que je sais trop ce que l’amour fait faire aux gens...et ce qu’il ruine du pouvoir qui est le nôtre. Décidément, tu ne comprends rien, maugréa le sorcier, furieux de ne pas impressionner son élève. Et je me demande pourquoi je t’enseigne tout cela.
J’ai l’impression de remplir une outre poreuse. Mais soit, puisque tu es si sot, je vais t’expliquer cette vision.
Il y a longtemps, bien longtemps, un de mes ancêtres affronta une de ses créatures maléfiques, un certain Gilles à qui il avait donné une très grande séduction et et à qui il appris tous ses tours les plus maléfiques. Mais cet ingrat le trahit en tombant amoureux ici même en cette tour, de la fille du châtelain qui y vivait, Anne. Par amour, Gilles la protégea de toute forme de maléfice et d’emprise. Mais dut payer le prix fort de cette trahison et de la liberté de sa belle.
Comprends tu la leçon ? Si tu avais refusé de boire la potion et revendiqué Marie pour toi seul, tu aurais immédiatement rejoint le cachot et tu aurais été torturé devant mes prisonniers pour l’exemple. Et je t’aurais fait hurler jusqu’à te faire oublier ton propre nom.
Sans se troubler, le jeune garçon sourit et malicieusement s’écria :
- Tout cela est bien beau mais vous oubliez votre femme !
- Pas du tout. Je l’aurais fait assister à ton supplice jusqu’à ce qu’elle abandonne tout espoir de liberté. Et qu’elle me supplie de t’achever pour cesser tes souffrances.
- Mais elle est libre. Libre n’est-ce pas ? C’est bien cela qui vous agace. Car vous ne pouvez rien contre elle.
Oswald sourit méchamment.
- Je suis désolé de t’apprendre que contrairement à Anne, Marie est ma prisonnière autant que mon épouse, Matthias. Elle ne peut donc pas m’échapper. Pas plus que toi, en vérité.
- Sauf que je ne suis pas votre créature.
- Tu le deviendras puisque tu t’es engagé à m’obéir et à conquérir l’ultime pouvoir maléfique.
- Je n’ai pas fait cela.
- Si.Tu es devenu, de ta propre volonté, mon apprenti. Et tu viens de boire une potion qui t’enchaîne à moi et à mes projets bien plus que tu ne le penses. De plus, en buvant ce breuvage, tu as renoncé définitivement à Marie. Ce qui t’a sauvé la vie, soit dit en passant. Une récompense à un bien petit sacrifice. Qui t’ouvrira des portes dont tu ne soupçonnes pas la puissance. Demain je te présenterai à la cour des grands sorciers.
Demain tu montreras ta valeur maléfique devant tes pairs. Il est temps que tu prennes ta place parmi nous, que tu écrives ta propre histoire. Mais avant, tu vas devoir répéter tout ce que nous avons déjà appris et faire une grande œuvre que tu présenteras devant le grand jury.
Je veux que tu sois fin prêt demain pour impressionner ton auditoire. Et que tu te serves de la magie musicale qui es tienne. Je t’écrirai les mots, et tu y joindras tes notes. A nous deux, je te le promets, nous serons les plus puissants enchanteurs que cette terre ait jamais vu. De quoi attirer en nos mains l’anneau de feu et anéantir avec lui définitivement la féerie.
Et ceci n’est pas une promesse, mon jeune ami. Ceci sera. Parce que je le veux ! Et que je suis Oswald, le plus puissant sorcier de tous les temps, conclut-il avec force.
- Mais maître...vous m’aviez dit, intervint le corbeau, furieux du revirement de son maître.
- Tais-toi, oiseau de malheur ! Le temps n’est plus à la punition puisque Matthias s’est soumis. Le temps est au travail. Active les fourneaux, les cornues...nous avons beaucoup à faire jusqu’à demain. Nous ne dormirons pas. Matthias doit être le meilleur face aux princes de la magie noire.
www.youtube.com/watch?v=jmRU6cJeVDs
Et ils avaient travaillé. Jusqu’à l’épuisement, jusqu’aux dernières limites des forces de Jakob. Pour le faire tenir, Oswald lui faisait boire un étrange café. Très sombre et parfumé à la cardamome. Une potion qui l’empêchait de sentir le manque de Marie. De la réclamer. De laisser s’échapper son âme hors de l’emprise du sorcier noir pour rejoindre et s’unir à celle de son épouse.
Il n’était plus qu’un robot obéissant sous la conduite d’Oswald. Il était devenu son prolongement, son serviteur zélé, son fils spirituel, créant une nouvelle magie musicale sombre pour un sorcier encore plus sombre encore. Une partition dont lui seul réglait les harmonies, mais dont les maléfices étaient écrits par son mentor. Un cocktail aussi séduisant que dangereux. Propre à corrompre et abattre n’importe quel ennemi, sans même qu’il puisse se défendre.
Bien qu’une partie de Jakob ait été protégé ainsi que Marie de l’emprise de la magie noire, grâce au sortilège que le jeune homme avait prononcé un peu plus tôt, la partie visible, celle que tout le monde pouvait voir de lui, avait, sous la pression maléfique, définitivement cédé aux forces de l’ombre. Et Oswald s’en réjouissait. Matthias ne rechignait plus. Ne protestait plus. Il lui obéissait au doigt et à l’oeil. Sans aucun scrupule ni opposition. Et cela engendrait une magie dont le sorcier maléfique mesurait l’amplitude et le fracas par avance. Leurs deux énergies mises ensemble domineraient bientôt l’univers et la féerie. A eux deux, ils créaient un troisième être, mélange de sorcier noir et de vampire carnassier: un monstre qui n’aurait bientôt plus aucun prédateur.
Le lendemain soir, après avoir pris un dîner des plus roboratifs, le sorcier et son apprenti s’enfermèrent dans la chambre d’Oswald pour les derniers préparatifs. L’apprenti devait être aussi angélique et magnifique que possible. Son maître y tenait. Alors il transforma sa veste rouge élimée et ses guenilles en somptueux costume de velours rouge à large jabot blanc et gilet de peau noir, lava, coiffa et parfuma avec un soin tout paternel ce petit homme à l’apparence d’enfant.
Et lorsque Jakob se vit dans le miroir, il se trouva curieusement très beau. Il ne percevait plus son côté ténébreux. Il l’avait intégré comme s’il le définissait entièrement. Malgré les cernes sous ses yeux, son grand œuvre était prêt. Il le déploierait dans quelques heures et pourrait conquérir certainement un pouvoir que jamais aucun membre de sa famille n’aurait pu espérer posséder. Et ce pouvoir l’aiderait à vaincre Oswald. Du moins l’espérait-il.
Au sortir de la chambre de son maître tout aussi paré que lui, le jeune garçon avait croisé Marie qui rentrait du jardin, échevelée, sentant la menthe et la ciboulette, de la terre maculant son visage et son tablier. Et face à ces frais parfums, il avait à nouveau rougi et baissé les yeux, ému de la retrouver aussi immuable que la veille, aussi belle et farouche aussi.
Son coeur avait battu plus vite en la voyant grimper quatre à quatre l’escalier qui menait à sa chambre pour se changer. Si seulement il avait pu la rejoindre quelques minutes. Lui dire qui il était réellement, qu’il l’aimait, lui apprendre ce qu’il s’apprêtait à faire et à vivre et qu’elle puisse l’embrasser avant qu’il n’entre dans l’arène...
Mais ce n’était pas possible car Oswald se tenait derrière lui et surveillait attentivement les deux jeunes gens, guettant le moindre mouvement tendre de l’un vers l’autre.
Marie s’était figée en haut de l’escalier. Elle avait regardé les deux hommes avec étonnement puis elle avait ri. Un rire enjoué qui se moquait de leurs costumes d’apparat et de leurs mines solennelles, suivi d’un rire triste à en mourir qui déchira l’âme de Jakob.
Il sentait confusément qu’un fossé profond s’était creusé entre eux...un fossé infranchissable, qui le laissait seul et désemparé, abandonné à lui-même sans véritablement l’avoir cherché. Seul face aux forces de l’ombre, guidé par celle du sorcier qui après avoir noué une cape de velours noir sur ses épaules, l’entraînait déjà vers la forêt à la poursuite de son destin : un destin que Jakob souhaitait lumineux de toutes ses forces, sans savoir pourtant réellement ce qui l’attendait.
Mentalement, il pria Marie et l’ange de l’anneau de feu de le protéger face à leurs ennemis.
Il serait courageux, il l’avait promis. Et la féerie méritait bien cet ultime effort. Mais il avait peur aussi. Peur de voir révélée une nature dont il prenait lentement conscience. Et qui n’avait rien de bienfaisant : mais le montrant égotique et dominateur. Avec ce frisson de toute-puissance dont il avait pris le goût et la fièvre, à force de travail, d’insomnie et de café. Volupté délicieuse dont il ne saurait bientôt plus se passer se disait-il, à moins d’un miracle. Et c’était peut-être ça, plus que tout autre sortilège maléfique, qui risquait à jamais de le séparer de Marie. Alors même qu’il ne brûlait que de la retrouver. Mais il n’était plus temps d’avoir des regrets. Il lui fallait suivre docilement son maître, en espérant conquérir le public et le jury des grands sorciers. Ce qui ne serait pas une mince affaire.
Mémoires et sortilèges
Lorsque Jakob avait entendu la porte du laboratoire se refermer, il avait frissonné de terreur, sans pour autant le montrer. L’heure était venue d’affronter Oswald ou de se soumettre. Et s’il hésitait, il pouvait trahir et son peuple et sa bien-aimée. Une sorte de poker menteur se jouait avec le sorcier maléfique. Et il était au centre d’une espèce de cyclone qu’il lui faudrait apaiser.
Le corbeau se tenait près de lui, l’oeil ironique et vengeur qui donnait à Jakob l’envie de lui tordre le cou. Mais le jeune garçon restait impassible.
- Eh bien, Matthias ! Qu’as-tu donc aujourd’hui, jeune homme ? Serait-ce mon épouse qui t’a tourné l’esprit pour être aussi maladroit ?
- Je...je ne sais pas, bredouilla l’apprenti.
- Tu es troublé, comme sous l’emprise d’un maléfice. Mais qui n’est pas lié à notre magie des ombres. Approche, tends ta main, ordonna Oswald avec autorité.
Timidement, le garçon tendit sa main au-dessus de la tasse que tenait son maître. Celle-ci se troubla et la couleur noire devint bleue, puis rose.
- C’est bien ce que je craignais, tu es aspiré par des énergies d’amour. Se sont elles qui t’ont fait reculer tout à l’heure face à Marie. Réponds-moi...depuis quand l’aimes-tu ?
- Je...c’est ridicule voyons, je ne la connais même pas !
- C’est faux objecta le corbeau. Je t’ai vu l’espionner à plusieurs reprises et rougir en sa présence comme une pomme d’api. Tu es...sinon son amant, du moins un amoureux transi.
- Oui, tout à fait...transi de peur de révéler sa magie. Car ma femme possède des dons elle aussi et tu le sais pertinemment. Pire, tu veux la protéger de moi...parce que tu l’aimes !
- Mais non, qu’allez-vous imaginer ?
- Matthias, arrête de me prendre pour un imbécile. Tu es jeune, mais je te sais malin et ambitieux. Me voler ma femme fait partie de tes projets. Une autre façon de tester tes pouvoirs. Seulement moi aussi j’en ai des dons. Et je sais reconnaître un être empoisonné par des sortilèges féeriques. Marie t’a ensorcelé. Je ne sais comment elle a fait mais tu es sous son emprise. Et cela nuit à tes progrès en magie noire. Pourquoi soupirer ainsi ?
- Parce que vous vous trompez. Je n’ai pas de commerce avec votre épouse. Je...je suis juste... sensible à sa beauté. Je confesse qu’elle me plaît. Mais...je ne vois pas en quoi cela pourrait nuire à mon avancement.
Oswald sourit. Un sourire ironique devant tant de naïveté.
- L’amour est une maladie, Matthias. C’est un sortilège en soi. Il n’en est pas de plus puissant en vérité. Aussi bien dans la destruction que l’illumination. Seulement...si tu veux devenir aussi puissant que moi, tu dois t’en détourner, contrôler tes élans. Ce n’est qu’ainsi que tu pourras devenir un sorcier omniscient. Hors de ce contrôle, tu ne seras qu’un sorcier maléfique ordinaire comme il y en a tant...qui se laisse berner par une fée par amour et devient une espèce d’hongre soumis tantôt à la loi maléfique, tantôt à la féerie. Est-ce cela que tu souhaites ?
- Je...non bien sûr !
- Alors pourquoi as-tu jeté ton dévolu sur le bien d’autrui ?
- Je ne sais en vérité, maître...La solitude peut-être. Et c’est la seule femme qui éveille en moi la poésie.
- Eh bien, s’il en est ainsi, bois donc ce philtre. Il te protégera de ses influences, et aussi de la mauvaise poésie. La poésie ridicule de l’amour qui domestique et abêtit. A moins que...tu ne souhaites abandonner ton apprentissage, dit le sorcier en tendant une coupe au jeune garçon et en le fixant de ses yeux glacés.
Jakob soupira et baissa les yeux. Il se sentait acculé. Pouvait-il dores et déjà sortir de son rôle de garçonnet maléfique et révéler qui il était réellement pour confondre et tuer Oswald ? Ou bien fallait-il qu’il continue d’apprendre de cet horrible malfaisant, de quoi devenir aussi puissant qu’il l’était, pour véritablement anéantir les forces de l’ombre?
Contrairement à Oswald, le jeune homme avait l’amour de son côté. Un amour pur, généreux et sans idée de domination ou de soumission. Cet allié lui donnait une force incroyable. Le sorcier lui-même le disait.
Mais était-ce suffisant ?
Jakob se sentait faible encore...faible en magie. Il voulait pouvoir inverser tous les mauvais sortilèges pour en faire de bons. Avec tout ce qu’il avait appris, il comprenait à présent comment rendre droit ce qui était tordu, comment changer en bien ce que les maléfices avaient abîmé. Mais il lui manquait encore des savoirs auriques pour activer sa puissance. Et pour y parvenir, il avait également besoin de son lien d’âme conjugal avec Marie. Sans sa tendre épouse, il ne pourrait ni progresser ni préserver son âme des dangers de l’ombre.
Alors, pour terminer sa formation, il devrait invoquer l’inversion du philtre avant de le boire pour éviter de se couper de sa bien-aimée. Il devrait tromper Oswald encore un peu, encore quelques heures, quelques jours tout au plus. Le temps d’avoir la force suffisante, le temps de finir de travailler ses ombres et de choisir la lumière, celle qui les avait inondés lors de leur mariage. Celle à laquelle il ne pouvait renoncer, même pour tous les pouvoirs magiques du monde.
Il ferma un instant les yeux et invoqua silencieusement la protection d’amour pour lui comme pour Marie. Aussitôt, tout ce qui les entourait se figea. Oswald comme le corbeau et Chariot et tout ce qui vivait à la tour. Seule l’âme de Marie et la sienne s’exprimèrent en cet instant. Renouvelant leurs vœux, réclamant leur droit d’amour et de vie.
www.youtube.com/watch?v=yIk8y4R4G₀
Une lumière vive alors se forma, scintillante, avant de se cristalliser en une sorte de sucre mauve à multiples facettes et se poser dans la main gauche de Jakob.
Il baisa la pierre qui aussitôt se réduisit en poudre fine ; puis il l’ajouta au liquide noirâtre que lui présentait toujours Oswald et à l’aide de sa baguette, remua la potion. Le sortilège noir d’emprise maléfique s’évapora brutalement, pour être remplacé par une eau pure et cristalline, emblème des forces bienfaisantes. Cette eau serait son armure, son ultime rempart avant d’enclencher la libération de la féerie.
Et si c’était pour Marie, il était prêt à tout, se promettait-il. La magie n’appartenait-elle pas à l’âme qui agit ? La formule qu’il récita pour bénir le breuvage, avait quelque chose de grisant, comme s’il la faisait émerger d’une source inconnue, venue de très loin. C’était une magie puissante qui lui soulevait l’âme et l’élevait aussi haut et aussi grand qu’Oswald, mais en miroir inversé.
Ses mains et tout son corps se mirent à trembler. Et dans ce tremblement qui le saisissait, il se vit, comme à travers des portes du temps successives, en train de prononcer ces mêmes paroles pour sauver autant que pour mettre sous emprise, sa dulcinée. C’était comme une mémoire du passé qui surgissait brusquement pour être revécue. Et en même temps qu’il prononçait ces paroles, il voyait ses différents visages, ceux de Marie aussi...et cet amour, plus puissant que tout qui les avait unis à chaque fois.
www.youtube.com/watch?v=TB9Tzel52-E
Peu avant qu’il ne prononce les dernières paroles, il eut une drôle de vision, différente des autres : il se voyait au grand château des monts chauves, tout vêtu de noir et semblable à un vampire, prononçant ces mêmes paroles face à un chaudron où macérait un ruban rose dans une potion bleu nuit. Un instant, le vampire releva la tête et le fixa d’un air pénétrant et ironique, avant de disparaître aussi sûrement que s’il avait été une ombre. Le sortilège était fini. Et bien que les dernières images aient glacé l’âme du jeune homme, il n’en aurait pas retranché un mot ni une note. Il ne savait trop quoi penser ce qu’il avait vu, mais il savait qu’ainsi l’amour qu’il partageait avec Marie serait protégé définitivement.
Alors, d’un léger mouvement de tête qui remit en mouvement tout ce qui l’entourait, Jakob saisit la coupe toujours tendue vers lui par le sorcier maléfique et la but d’un trait.
Oswald sourit, croyant dur comme fer que son apprenti se soumettait.
Mais lorsque le jeune garçon lui rendit le verre sans trembler et qu’il vit ses yeux briller d’un éclat mauve, alors le sorcier comprit que sa potion maléfique n’était pas de nature à contrarier ce qui s’était déjà noué.
Mais, amusé par la rivalité qui pimentait désormais leur relation, pensant qu’il pourrait compléter l’emprise qu’il avait déjà sur le jeune garçon quand il l’amènerait au congrès des grands sorciers, il choisit de lui donner une dernière chance :
- Voilà qui est mieux, Matthias, dit-il en fixant le jeune garçon aux boucles blondes. Veux-tu voir ce à quoi tu as échappé ?
Le ton sonnait comme une menace et un danger. Mais Jakob, galvanisé par le sortilège qu’il avait invoqué et la magie dont il se savait maître à présent, sourit et acquiesça .
Oswald alors l’entraîna vers un chaudron rempli d’un liquide couleur de rouille, qu’il toucha du doigt et qui en se troublant, s’ouvrit tel un rideau de velours épais pour dévoiler à l’apprenti et son professeur, une scène qui instinctivement, fit frissonner Jakob.
Dans cette vision, il avait retrouvé son apparence elfique, à taille humaine et il était enchaîné dans une prison de la même tour. Une prison qui ressemblait beaucoup au cachot où étaient enfermés ses amis et son père. Mais à une autre époque, un autre temps. Face à lui, un petit homme dont la voix aigre et l’emprise lui rappelaient beaucoup Oswald. Un homme qu’il savait être son maître comme il l’était à nouveau aujourd’hui. Un maître qu’il avait défié par amour.
Et que le maître allait torturer.
Il se voyait malgré tout, heureux, tenant tête obstinément à son adversaire.
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Puis à nouveau le rideau de velours s’abaissa et Oswald croisant le regard de son élève, crut bon d’ajouter :
- Je ne te montrerai pas la suite, elle te ferait faire des cauchemars.
- Je ne crois pas, maître. Je ne crois pas.
- Impudent, me provoquerais-tu ?
- Oh non, susurra avec candeur Jakob,loin de moi cette idée !Mais je suis incapable de concevoir que vous auriez pu, dans une vie passée, torturer une innocente jeune fille dont vous aussi, manifestement, étiez amoureux.
- Misérable bambin, je ne suis pas amoureux, je ne l’ai jamais été, glapit Oswald. Je me suis préservé d’aimer. Justement parce que je sais trop ce que l’amour fait faire aux gens...et ce qu’il ruine du pouvoir qui est le nôtre. Décidément, tu ne comprends rien, maugréa le sorcier, furieux de ne pas impressionner son élève. Et je me demande pourquoi je t’enseigne tout cela.
J’ai l’impression de remplir une outre poreuse. Mais soit, puisque tu es si sot, je vais t’expliquer cette vision.
Il y a longtemps, bien longtemps, un de mes ancêtres affronta une de ses créatures maléfiques, un certain Gilles à qui il avait donné une très grande séduction et et à qui il appris tous ses tours les plus maléfiques. Mais cet ingrat le trahit en tombant amoureux ici même en cette tour, de la fille du châtelain qui y vivait, Anne. Par amour, Gilles la protégea de toute forme de maléfice et d’emprise. Mais dut payer le prix fort de cette trahison et de la liberté de sa belle.
Comprends tu la leçon ? Si tu avais refusé de boire la potion et revendiqué Marie pour toi seul, tu aurais immédiatement rejoint le cachot et tu aurais été torturé devant mes prisonniers pour l’exemple. Et je t’aurais fait hurler jusqu’à te faire oublier ton propre nom.
Sans se troubler, le jeune garçon sourit et malicieusement s’écria :
- Tout cela est bien beau mais vous oubliez votre femme !
- Pas du tout. Je l’aurais fait assister à ton supplice jusqu’à ce qu’elle abandonne tout espoir de liberté. Et qu’elle me supplie de t’achever pour cesser tes souffrances.
- Mais elle est libre. Libre n’est-ce pas ? C’est bien cela qui vous agace. Car vous ne pouvez rien contre elle.
Oswald sourit méchamment.
- Je suis désolé de t’apprendre que contrairement à Anne, Marie est ma prisonnière autant que mon épouse, Matthias. Elle ne peut donc pas m’échapper. Pas plus que toi, en vérité.
- Sauf que je ne suis pas votre créature.
- Tu le deviendras puisque tu t’es engagé à m’obéir et à conquérir l’ultime pouvoir maléfique.
- Je n’ai pas fait cela.
- Si.Tu es devenu, de ta propre volonté, mon apprenti. Et tu viens de boire une potion qui t’enchaîne à moi et à mes projets bien plus que tu ne le penses. De plus, en buvant ce breuvage, tu as renoncé définitivement à Marie. Ce qui t’a sauvé la vie, soit dit en passant. Une récompense à un bien petit sacrifice. Qui t’ouvrira des portes dont tu ne soupçonnes pas la puissance. Demain je te présenterai à la cour des grands sorciers.
Demain tu montreras ta valeur maléfique devant tes pairs. Il est temps que tu prennes ta place parmi nous, que tu écrives ta propre histoire. Mais avant, tu vas devoir répéter tout ce que nous avons déjà appris et faire une grande œuvre que tu présenteras devant le grand jury.
Je veux que tu sois fin prêt demain pour impressionner ton auditoire. Et que tu te serves de la magie musicale qui es tienne. Je t’écrirai les mots, et tu y joindras tes notes. A nous deux, je te le promets, nous serons les plus puissants enchanteurs que cette terre ait jamais vu. De quoi attirer en nos mains l’anneau de feu et anéantir avec lui définitivement la féerie.
Et ceci n’est pas une promesse, mon jeune ami. Ceci sera. Parce que je le veux ! Et que je suis Oswald, le plus puissant sorcier de tous les temps, conclut-il avec force.
- Mais maître...vous m’aviez dit, intervint le corbeau, furieux du revirement de son maître.
- Tais-toi, oiseau de malheur ! Le temps n’est plus à la punition puisque Matthias s’est soumis. Le temps est au travail. Active les fourneaux, les cornues...nous avons beaucoup à faire jusqu’à demain. Nous ne dormirons pas. Matthias doit être le meilleur face aux princes de la magie noire.
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Et ils avaient travaillé. Jusqu’à l’épuisement, jusqu’aux dernières limites des forces de Jakob. Pour le faire tenir, Oswald lui faisait boire un étrange café. Très sombre et parfumé à la cardamome. Une potion qui l’empêchait de sentir le manque de Marie. De la réclamer. De laisser s’échapper son âme hors de l’emprise du sorcier noir pour rejoindre et s’unir à celle de son épouse.
Il n’était plus qu’un robot obéissant sous la conduite d’Oswald. Il était devenu son prolongement, son serviteur zélé, son fils spirituel, créant une nouvelle magie musicale sombre pour un sorcier encore plus sombre encore. Une partition dont lui seul réglait les harmonies, mais dont les maléfices étaient écrits par son mentor. Un cocktail aussi séduisant que dangereux. Propre à corrompre et abattre n’importe quel ennemi, sans même qu’il puisse se défendre.
Bien qu’une partie de Jakob ait été protégé ainsi que Marie de l’emprise de la magie noire, grâce au sortilège que le jeune homme avait prononcé un peu plus tôt, la partie visible, celle que tout le monde pouvait voir de lui, avait, sous la pression maléfique, définitivement cédé aux forces de l’ombre. Et Oswald s’en réjouissait. Matthias ne rechignait plus. Ne protestait plus. Il lui obéissait au doigt et à l’oeil. Sans aucun scrupule ni opposition. Et cela engendrait une magie dont le sorcier maléfique mesurait l’amplitude et le fracas par avance. Leurs deux énergies mises ensemble domineraient bientôt l’univers et la féerie. A eux deux, ils créaient un troisième être, mélange de sorcier noir et de vampire carnassier: un monstre qui n’aurait bientôt plus aucun prédateur.
Le lendemain soir, après avoir pris un dîner des plus roboratifs, le sorcier et son apprenti s’enfermèrent dans la chambre d’Oswald pour les derniers préparatifs. L’apprenti devait être aussi angélique et magnifique que possible. Son maître y tenait. Alors il transforma sa veste rouge élimée et ses guenilles en somptueux costume de velours rouge à large jabot blanc et gilet de peau noir, lava, coiffa et parfuma avec un soin tout paternel ce petit homme à l’apparence d’enfant.
Et lorsque Jakob se vit dans le miroir, il se trouva curieusement très beau. Il ne percevait plus son côté ténébreux. Il l’avait intégré comme s’il le définissait entièrement. Malgré les cernes sous ses yeux, son grand œuvre était prêt. Il le déploierait dans quelques heures et pourrait conquérir certainement un pouvoir que jamais aucun membre de sa famille n’aurait pu espérer posséder. Et ce pouvoir l’aiderait à vaincre Oswald. Du moins l’espérait-il.
Au sortir de la chambre de son maître tout aussi paré que lui, le jeune garçon avait croisé Marie qui rentrait du jardin, échevelée, sentant la menthe et la ciboulette, de la terre maculant son visage et son tablier. Et face à ces frais parfums, il avait à nouveau rougi et baissé les yeux, ému de la retrouver aussi immuable que la veille, aussi belle et farouche aussi.
Son coeur avait battu plus vite en la voyant grimper quatre à quatre l’escalier qui menait à sa chambre pour se changer. Si seulement il avait pu la rejoindre quelques minutes. Lui dire qui il était réellement, qu’il l’aimait, lui apprendre ce qu’il s’apprêtait à faire et à vivre et qu’elle puisse l’embrasser avant qu’il n’entre dans l’arène...
Mais ce n’était pas possible car Oswald se tenait derrière lui et surveillait attentivement les deux jeunes gens, guettant le moindre mouvement tendre de l’un vers l’autre.
Marie s’était figée en haut de l’escalier. Elle avait regardé les deux hommes avec étonnement puis elle avait ri. Un rire enjoué qui se moquait de leurs costumes d’apparat et de leurs mines solennelles, suivi d’un rire triste à en mourir qui déchira l’âme de Jakob.
Il sentait confusément qu’un fossé profond s’était creusé entre eux...un fossé infranchissable, qui le laissait seul et désemparé, abandonné à lui-même sans véritablement l’avoir cherché. Seul face aux forces de l’ombre, guidé par celle du sorcier qui après avoir noué une cape de velours noir sur ses épaules, l’entraînait déjà vers la forêt à la poursuite de son destin : un destin que Jakob souhaitait lumineux de toutes ses forces, sans savoir pourtant réellement ce qui l’attendait.
Mentalement, il pria Marie et l’ange de l’anneau de feu de le protéger face à leurs ennemis.
Il serait courageux, il l’avait promis. Et la féerie méritait bien cet ultime effort. Mais il avait peur aussi. Peur de voir révélée une nature dont il prenait lentement conscience. Et qui n’avait rien de bienfaisant : mais le montrant égotique et dominateur. Avec ce frisson de toute-puissance dont il avait pris le goût et la fièvre, à force de travail, d’insomnie et de café. Volupté délicieuse dont il ne saurait bientôt plus se passer se disait-il, à moins d’un miracle. Et c’était peut-être ça, plus que tout autre sortilège maléfique, qui risquait à jamais de le séparer de Marie. Alors même qu’il ne brûlait que de la retrouver. Mais il n’était plus temps d’avoir des regrets. Il lui fallait suivre docilement son maître, en espérant conquérir le public et le jury des grands sorciers. Ce qui ne serait pas une mince affaire.