Back to photostream

Jour de ménage

- Messieurs, je vous en prie...messieurs...réveillez-vous !

Le maître arrive, le maître arrive !

 

Chariot secouait Jakob et Ulf profondément endormis. L’un et l’autre ouvrirent l’oeil sans vraiment percevoir qu’ils étaient revenus de leur équipée, puis percevant l’angoisse dans la voix qui leur parlait, ils frottèrent leurs yeux ensommeillés juste avant qu’Oswald n’entre dans la cuisine.

 

- Et alors, dit le sorcier.Vous avez passé la nuit ensemble ?

 

- Heu oui, bailla le vampire en s’étirant. Je crois que nous étions fatigués du voyage…

 

- Et aussi de vos aventures du marais. Je ne suis pas étonné. Un peu plus par ceci, dit le sorcier en désignant d’un doigt accusateur son flacon de potion entamé. Je m’en doutais...Ulf, tu n’as aucune espèce de retenue dès qu’il s’agit de boisson et je suis persuadé que tu as entraîné ce gamin dans tes désordres alcooliques. Un gosse...tu n’as pas honte ?

 

- Mais non, je…protesta Ulf.

 

- Ne me mens pas, répliqua sèchement le sorcier. Je vois clair en toi, tu sais, depuis que tu es mon lieutenant de guerre, ma créature. Et en plus, tu empestes la sueur et le parfum de contrebande. Je connais cette odeur. Je l'ai déjà respirée. Attends que je retrouve le souvenir: ça y est! Tu as frayé avec une...voleuse d’âmes. Intéressant pour toi, elles sont très ardentes, mais beaucoup moins pour elle. Et tu l’as tuée en plus...avec l’aide de mon apprenti. Mais bon sang, que vous est-il arrivé à tous les deux ? Une voleuse d’âmes nous aurait aidés à installer mon pouvoir maléfique partout. Pourquoi la détruire ?

 

- Parce qu’elle...tuait trop d’hommes.

 

Jakob avait dit cela comme un cri du coeur. Sans filtre. Et s'étonna lui-même de son audace. Sans doute un autre effet de la potion du sorcier.

 

Oswald choqué, se tourna vers lui, le considéra avec stupeur avant de dire :

 

- Depuis quand c’est un problème pour toi et pour Ulf? Non mais je vous jure, toute une éducation à refaire ! Vous avez certainement dû rencontrer des turbulences féeriques durant votre passage dans le monde parallèle, donc des interférences...Je le ressens en vous et autour de vous. Les énergies sont différentes d’hier soir, polluées. Il va falloir nettoyer tout ça pour mettre en avant vos énergies noires. Ne pas faire preuve d’autant de sensibleries. Je n’ai pas besoin de ça.

Et vous non plus, si vous tenez à vos missions respectives. C’est bien compris ?

 

- Oui, maître, répondit piteusement Ulf.

 

Jakob se contenta de soupirer et de se troubler en pensant à Marie avec qui il avait raté un rendez-vous nocturne. Et qui avait dû pleurer de ne pas pouvoir le réveiller.

 

Lorsqu’Oswald l’entraîna dans son laboratoire pour faire du ménage, il ne protesta pas.

Ulf lui adressa un clin d’oeil complice avant de disparaître dans un nuage de fumée noire, avec une nouvelle tâche à remplir : renouveler les provisions ainsi que le sang de mandragore qui servait à Oswald dans pas mal d’essais maléfiques.

Les deux nouveaux amis avaient évité le pire des châtiments grâce à Chariot. Mais il faudrait qu’ils fassent plus attention durant un certain temps, ne faire qu’obéir, histoire de regagner la confiance d’Oswald.

 

- Matthias, tu vas démarrer ton apprentissage par une petite tâche à ta portée : tu vas m’épousseter tout le laboratoire. Il y a trop de poussières et d’araignées. Je veux que d’ici ce soir, tout soit impeccablement propre. Je vais me promener avec mon épouse. Et nous déjeunerons en route. A notre retour, j’ose espérer que la pièce sera brillante comme un sou neuf.

Mais tu n’as pas droit d’utiliser la magie. Juste tes bras et tes jambes.

 

Le jeune garçon rougit et inclina la tête.

 

- Très bien, Sire Oswald. Bonne promenade !

 

Mentalement Jakob essayait d’être aussi neutre que possible face au sorcier mais un flot d’angoisse l’assaillait. Il avait non seulement peur de ne pas réussir la mission confiée par Oswald, mais en plus l’intuition que Marie allait payer le prix fort de la désobéissance qu’il partageait avec le vampire.

Son seul motif de réjouissances était qu’il allait peut-être pouvoir contacter son père et les prétendants de façon télépathique voire même physique. Et ça c’était plutôt positif.

 

Il attaqua donc le ménage avec énergie, non sans apercevoir au loin la silhouette de sa bien-aimée qui semblait bien pâle et soumise au sorcier. Il lui envoya de l’énergie positive et protectrice et invoqua le pouvoir des campanules pour qu’Oswald ne puisse lui faire du mal. Puis il prit chiffons, brosses, balais et serpillières, seau d’eau et frotta avec ardeur toute la pièce où il se trouvait. Chariot jetait un œil de temps en temps à son ouvrage et le voyant s’agiter comme un diablotin, le vieux domestique dit :

 

- Ah ces jeunesses, tout nouveau tout beau...Mais attends de voir la perversité du maître. Tu risques vite de déchanter, mon petit !

 

- Quoi, que dites-vous ? Questionna l’enfant qui avait saisi quelques mots sans pour autant interrompre son travail.

 

- Je disais que vous vous donniez du mal pour pas grand-chose, jeune homme. Si vous croyez qu’Oswald vous laissera remplir cette mission de nettoyage de façon courtoise et honnête, vous vous trompez lourdement. Le sorcier a un laboratoire magique. Même la poussière fait partie des enchantements...Regardez un peu ce qui se passe sur le coin que vous avez nettoyé en premier.

 

Jakob regarda l’angle de la pièce qu’il avait parfaitement nettoyé. Et constata que la poussière et la saleté étaient revenues comme si rien n’avait été nettoyé.

 

- Ce n’est pas vrai ! Mais comment est-ce possible ? C’était pourtant si propre il y a cinq minutes…

 

- Mon pauvre agneau, ce n’est que le début des ennuis pour vous. Et d’un lent processus d’adaptation ici.Vous avez désobéi. Vous devez payer le prix de votre erreur. Et vous devrez comprendre comment parvenir sans magie à réaliser votre mission. C’est une question de réflexion, de stratégie, de méditation aussi.

 

- Volontiers mais comment ? Expliquez-moi ça en détail, voulez-vous ?

 

- Pourquoi pas ? J’ai quelques minutes à vous consacrer avant d’aller faire la chambre de madame.

Mais pas un mot de notre conversation ce soir à Oswald. Je ne vous veux pas de mal mais j’ai besoin de savoir si je peux vous faire confiance.

 

- Commencez d’abord par me tutoyer et je ferai de même ensuite. Puisque nous sommes amenés à travailler pour le même patron, au moins ce tutoiement nous rapprochera un peu.

 

- Soit ! Allez viens t’asseoir près de moi.

 

Tu vas d’abord être attentif à ce qui se passe dans la pièce. Tu vois ces trois longues tables couvertes de fioles ? Eh bien tu vas devoir les nettoyer d’un seul coup et d’un seul passage. Avec un grand chiffon humide et de la cire. Mais avant, tu vas devoir déplacer les fioles dans différents casiers sans les casser et selon leur ordre d’apparition et de placement sur la table. Les fioles devant devant sur le casier, celles du milieu au milieu, et celles derrière derrière. Tu suis ?

 

- D’accord. Je vais chercher les casiers.

 

- Attends avant de courir.Visualise bien d’abord chaque fiole sur chaque table dans ta tête. La moindre erreur peut entraîner une punition comme jamais tu ne pourras l’oublier. Oswald est pervers et maléfique. Ne l’oublie pas. Ensuite, tu ranges les fioles dans les casiers dans l’ordre et dans leur position. Puis tu sors les casiers hors de la pièce. Tu nettoies alors le plafond, les étagères (tu procèdes avec des casiers pour chaque étagère comme pour les tables), ensuite tu nettoies bien les coins des araignées avec ce piège fatal (il désignait un balai aspirant et filtrant), puis le sol. Tu termines avec de l’eau et de la cire sur la table, tu prends ensuite cet immense chiffon. Tu l’attaches autour de ton cou et là...visualise bien ma grand-mère en train de faire ça, concentre toi et regarde le truc : tu es prêt ?

 

Jakob obéit à Chariot, ferma les yeux, vit une vieille dame en tenue de ménage avec un immense chiffon jaune autour du cou ouvrant grand une haute porte, prenant son élan et glissant avec élégance à plat ventre sur une immense table.

 

www.youtube.com/watch?v=fhI1zeDwoI0

 

- Tu vois. Tu fais comme elle. Tu poses la cire et un peu d’eau d’abord sur la table avec cet outil (il lui désigna un spray), tu accroches le chiffon à ton cou et puis tu ouvres la porte du laboratoire en grand, tu recules, tu cours et tu te jettes à plat ventre. Tu recommences l’opération autant de fois que nécessaire pour l’ensemble des tables. Et normalement, tu n’auras rien à refaire. Ca te paraît possible ?

 

Jakob hocha la tête.

 

- Avec de l’ordre et de la méthode, ça devrait aller. Merci du tuyau.

 

- De rien...j’aurais pu ne rien te dire, mais je souffre suffisamment au quotidien des tours pendables et maléfiques d’Oswald pour te laisser t’acharner pour rien dans cette pièce. Considère cela comme un signe de bienvenue. Mais sois vigilant, même si tout marche comme sur des roulettes et que le maître est satisfait. Il te présentera d’autres épreuves dans les prochains jours. Je le connais bien hélas, après toutes ces années. Et si tu dois vivre avec nous, mieux vaut te préparer au pire qu’au meilleur. C’est un conseil, à prendre ou à laisser, mais qui me paraît de première importance pour un jeunot comme toi. Tu connais les crocodiles ? Les caïmans, les gavials ? Eh bien, Oswald c’est tout à fait ce genre-là en version sorcier maléfique. Alors méfie toi...toujours. C’est au moment où tu penseras l’avoir vaincu ou amadoué qu’il peut surgir et te dévorer tout cru. Sans même te laisser le temps de réagir.

 

www.youtube.com/watch?v=5cP_dkQXqmY

 

 

- D’accord, je ferai attention, je te le promets. Je n’ai pas envie d’être transformé en ustensile ou en chair à pâté. Et surtout pas à cause d’un problème de ménage. Du reste, faut que je m’y mette sinon...jamais je n’aurai fini à son retour et toi tu seras en retard aussi. Nous serons deux punis. Et moi je vais m’en vouloir après de t’avoir mis dans l’embarras.

 

- Tu es gentil. Je le sentais déjà quand je t’ai vu arriver hier soir. Meilleur que Ulf. Tu n’es pas maléfique...même si tu t’en donnes l’air et l’apparence n’est-ce pas ? Tu veux vaincre Oswald ?

 

- Oui, on ne peut rien te cacher.

 

- Mais pourquoi ?

 

- Pour délivrer ceux que j’aime.

 

- Tu as des parents prisonniers ici ? Oh mon Dieu ! Mais combien ?

 

- Un certain nombre. Je dois les libérer et leur rendre forme humaine.

 

- Je vois...Bonne chance alors, parce que tu n’es pas rendu à cette tâche. Bien des pièges et maléfices t’empêcheront de parvenir à tes fins. Et bien des dangers aussi.

 

- Je connais les risques, mais je n’abandonnerai jamais les miens, répondit Jakob sur un ton résolu.

 

Chariot tapota la main du jeune garçon.

 

- Tu dis cela maintenant...parce que tu es au début du parcours, mais peut-être que tu penseras autrement dans quelque temps. Sans compter qu’Oswald peut faire disparaître à tous moments ses prisonniers, sans même que nous soyons au courant. Tu réalises ?

 

- Je le saurai s’il agit ainsi. Je le sentirai et je parviendrai à empêcher le sorcier de les tuer.

 

- Tu es jeune, mon garçon, plein de fougue et d’espérance. J’admire cela. Mais prends bien la mesure de ton adversaire. Je te le dis en tant qu’aîné et esclave d’Oswald depuis…je ne sais même plus quand.

 

Jakob considéra Chariot avec émotion. Il sentait le désespoir, la lassitude mais aussi la résignation du serviteur. Il comprenait qu’il risquait gros dans cette aventure et que Chariot avait échoué et payait sa rébellion passée comme domestique et souffre-douleur du sorcier.

Alors il dit doucement :

 

- Si je délivre les autres, je te libérerai aussi.

 

- Je ne te le demande pas. Et je n’attends rien...à mon âge…

 

- Mais tu n’as plus envie d’être libre et à nouveau humain ?

 

Le vieil homme eut une expression amère :

 

- Je n’ai plus personne depuis longtemps. Oswald a tué tous ceux que j’aimais. A commencer par mon propre fils. Alors la liberté pour me retrouver encore plus isolé qu’aujourd’hui, c’est non.

Tu penseras peut-être que je suis lâche, mais finalement, j’ai accepté mon sort. Et depuis, je suis tranquille.

 

- Mais tu n’as pas envie de retrouver ton corps, ta figure ?

 

- Je me débrouille très bien sans, tu sais. J’ai toujours mes bras qui sont là pour faire le travail qu’Oswald me demande...ça me suffit. Le reste doit être à présent aussi décharné et inintéressant qu’un épouvantail. Alors l’un dans l’autre…Allez, j’y vais ! J’ai du travail, moi aussi. Et il ne se fera pas tout seul, mais à la force de mes bras, de mes plateaux et de mes roulettes. Et quand nous aurons terminé, si Oswald n’est pas rentré, je t’ouvrirai la pièce des prisonniers spéciaux pour voir tes parents. Je n’ai jamais supporté qu’un enfant soit malheureux. Tu n’es pas mon fils mais...s’il était encore là, je pense qu’il me dirait de t’aider à retrouver les tiens.

 

- Merci, Chariot. Je te le revaudrai. Et se ne sont pas des paroles en l’air.

 

Le serviteur fit un geste de sa main pour dire que c’était normal et s’éloigna en roulant vers le passe-plat qui lui servait d’ascenseur. Il devait à présent faire sa tournée d’inspection chez Marie.

Il y allait à reculons, maugréant contre cette tâche parfaitement inutile puisque la jeune fille ne dissimulait rien, hormis une bague ornée d’un portrait de sa mère, qu’elle aimait à glisser sous son matelas au réveil et retrouver près d’elle quand elle s’endormait. Cette tendresse de fille lui rappelait sa propre façon d’agir lorsque petit, après la mort de sa mère, il s’amusait à reproduire en secret, le visage de l’absente pour ne jamais l’oublier et qu’elle soit tout de même chaque jour près de lui. Cette manie avait duré longtemps...jusqu’à ce qu’il rencontre celle qui était devenue sa femme. Ce jour-là, enfin, il avait pu déposer son chagrin et le transformer en joie. Au moins quelques années...Un bonheur volé ou presque et dont il mesurait aujourd’hui la chance en retrouvant avec émotion, les rituels protecteurs de l’épouse d’Oswald.

 

www.youtube.com/watch?v=eyEDej0aGh8

 

Il fit rapidement le tour de la chambre, épousseta quelques meubles, refit le lit avec soin puis récupéra la bague. Le sourire d’ange d'Héloïse Smiroff le remplit d’émotion. Il caressa l’ovale du visage féminin, puis replaça l’anneau sous le matelas là où il l’avait trouvé et soupira.

 

- Je ne sais pas si le petit homme qui vient d’arriver, voudra libérer votre fille. Mais je vous le souhaite, madame. Pas envie qu’elle s’abîme des jours et des nuits durant dans les larmes et le désespoir. Ni qu’elle finisse aussi désespérée que moi. C’est assez de misère et de chagrin, sans en rajouter. Alors veillez bien sur elle et sur nous tous ici ! Nous en avons besoin.

 

5,362 views
5 faves
0 comments
Uploaded on July 30, 2020
Taken on July 30, 2020