Spectacle au far-west
La première gorgée n’avait rien fait à Ulf. Mais la seconde l’avait projeté la tête la première dans une immense cuve où bouillonnait la potion d’Oswald et Jakob l’avait bientôt rejoint dans cette espèce de baignoire d’un nouveau genre jusqu’à ce que des serpents nageant vers eux les en chassent et les fassent plonger dans un autre univers, précisément celui du rêve du vampire.Un peu désarçonnés, la tête dans le sable et la bouche pâteuse, ils s’étaient entre regardés sans trop y croire avant qu’Ulf ne réalise qu’enfin...il était au pays dont il rêvait.
- Matthias ! Regarde ! Ca y est ! Ca a marché ! C’est pas formidable ? Waouuh...tout ce que j’aime ! Un soleil qui ne me gêne pas ! Un costume comme dans le livre et un chapeau…et regarde là-bas au loin: un cheval noir sellé ! De quoi faire une belle promenade.
Allez viens, tu vas pas rester ici tout seul. T’inquiète, on reviendra dans le réel...allez zou, bouge-toi ! Tu voulais de l’aventure alors, en avant mon gaillard !
Encore un peu secoué par cette brutale intrusion onirique, Jakob suit le vampire. Le sable, il n’a jamais vraiment marché dessus. La sensation est bizarre, brûlante et rapidement, la soif le prend. Le rêve est peut-être un rêve, mais la soif est bien là. Et aussi l’angoisse...Comment revenir à la réalité, maintenant ? Et Oswald, s’il les voit dans cet état, peut-être les y laissera-t-il ? Profondément perturbé, tandis qu’Ulf ne cesse de s’extasier avec un enthousiasme débordant et se rapproche du cheval, Jakob affronte pour la première fois, un état modifié qu’il n’a accepté qu’après avoir été piqué au vif. Et c’est brutal en terme de descente. Il s’en veut d’avoir cédé de façon égotique. Et pire, il ne sait pas pourquoi il l’a fait. Parce qu’il savait que ça les entraînerait à vivre quelque chose de contraire à ses propres aspirations, à ses propres valeurs. Alors pourquoi a-t-il suivi Ulf ? Et Marie qui doit l’attendre désespérément. Qui pense peut-être qu’il l’a oubliée, alors qu’il est dans un autre rêve, dans une autre histoire…
Le silence de son camarade a quelque chose d’assourdissant pour le vampire. Il se retourne plusieurs fois pour vérifier que Jakob est toujours derrière lui. Il le voit suant et transpirant dans son costume rouge. Mais aussi triste. Même si le vampire n’a plus beaucoup de sentiment ni d’émotion, il sait que cela n’est pas bon.
Alors pour ramener un sourire sur le visage de son ami, il décide de tenter la capture du cheval et ensuite de le chevaucher. Même s’il n’avait jamais fait cela avant, il y croit. Et le plus comique, c’est qu’il y parvient, créant la surprise chez Jakob.
- Mais comment tu fais ça ?
- Je pense que je suis capable de le faire, donc je le fais. Et ça marche, c’est aussi simple que ça.
- Alors dans ce rêve, ce que je pense possible se réalise ?
- Oui. Enfin...on dirait. Tu veux monter ? Parce que le cheval, je crois qu’il a envie de faire un tour…
- D’accord ! Tu sais ? Il nous faudrait de l’eau.J’ai une soif…
- On va te trouver ça...doit bien y avoir un saloon quelque part.
- Un quoi ?
- Un saloon. Un lieu où l’on boit et où on s’amuse aussi apparemment. J’ai lu ça sur le bouquin que j’ai ramené du futur.
- C’est donc pour ça que tu connais tous ces détails aussi précisément.Tu crois qu’ils ont de l’eau ?
- Ce serait bien le diable qu’ils n’en aient pas. Regarde, justement, je vois des maisons tout là-bas.Doit y avoir de quoi te désaltérer. Et moi aussi. On y va ?
Et les voilà partis au grand trot jusqu’en ville.Les gens semblent curieusement indifférents à eux, comme dans leur bulle. Cette exclusion inquiète Jakob. Et s’ils étaient morts suite à la potion ? Et s’ils étaient devenus des fantômes ?
Mais il se rassure bientôt dès la porte du saloon franchie. Un serveur les accueille d’un air affable parmi une nuée de clients bruyants et leur indique une table. A peine installés, leur hôte demande :
- Pour ces messieurs, ce sera quoi ?
- De l’eau, supplie Jakob.
- De l’eau ? Mais mon petit monsieur, c’est gratuit.Vous pouvez aller au puits communal pour en avoir. Ici on sert de la bière, de la fine, du whisky, du brandy. Bref...un truc qui décoiffe un peu.
D’autant qu’il y a un magnifique spectacle et qu’il serait dommage de contempler ces merveilles avec un simple verre d’eau.
- Sans doute, mais c’est ce que je veux.
- Alors, dehors ! Ici ce n’est pas ce qu'on sert.
Jakob se lève pour partir quand Ulf le retient par la manche.
- Allons, ne fais pas ton timide scrupuleux. Profite ! C’est un rêve, Matthias et c’est moi qui régale.
Tendant une pièce d’or au serveur, il ajoute :
- Pour moi ce sera une bonne bière et la même chose pour mon ami. Du moment que ça le désaltère.
Le serveur médusé regarde la pièce, la mord pour vérifier qu’il n’a pas la berlue puis, à l’opposé complet du ton aigre qu’il avait servi à Jakob il dit à Ulf avec révérence et gourmandise :
- Pour ça monsieur, c’est une des meilleures du pays. Je vous sers cela immédiatement. Avec en plus quelques olives, des tranches de bœuf boucané. Vous serez ainsi tout à fait à l’aise pour contempler le spectacle. Il y a de tout, vous verrez. Un gentil naïf, un amuseur public, un groupe à pâmer les dames et pour finir, le grand Tito et son orchestre, avec une surprise.
- Quel programme ! Dit Ulf en se frottant les mains. Je m’en réjouis d’avance.
Pas toi, Matthias ? Allez, ne fais pas cette tête ! Tu le reverras, Oswald ! Regarde comme tout est beau et frétillant. Je suis sûr qu’on va voir des choses formidables. Tu verras dans quelque temps, tu y repenseras comme un de tes plus beaux souvenirs.
- Et moi je crois qu’on va au devant d'ennuis à la hauteur de notre désobéissance, répondit Jakob d’un air sinistre, avant de humer sa bière.
Il grimaça car l’odeur lui déplaisait. Mais voyant Ulf se précipiter et boire goulûment, comme s’il s’était agi d’un verre de lait, il avala une gorgée, puis une autre et brutalement se détendit. Le breuvage était effectivement désaltérant. Même si le goût était bizarre. Au moins, il apaisait sa soif. Jakob n’avait pas l’habitude de boire de l’alcool. Sauf à certaines occasions. Ce grand verre, il pouvait le siroter tranquillement sans avoir la tête qui tourne. Et au moins, ce n’était pas maléfique.Enfin, il l’espérait.Tout en buvant, il examinait la salle où grouillait une population haute en couleurs. Des hommes, le chapeau en arrière, la barbe en déroute, aussi suants qu’eux. D’autres très élégants dans des costumes très ajustés. Un groupe qui jouait aux cartes avec l’air de conspirateurs, la main posée sur un tas de jetons rayés. Un musicien chapeauté qui jouait du piano près d’une sorte de scène à rideau de peluche rouge criard. Des femmes de tous âges dans des robes corsetées qui buvaient la même chose qu’eux ou bien un liquide légèrement laiteux.
Ulf qui l’observait et suivait pas à pas ses découvertes lui glissa à l’oreille:
- Tu sais ce qu’elle boit la dame en mauve?
Jakob secoua la tête.
- De la limonade. C’est du citron, de l’eau pétillante et du sucre.
- Mais comment tu sais ça ?
- Devine ! Mon bouquin, bien sûr. Je te dis, j’ai appris un tas de trucs sur ce genre de monde. Tu peux même pas imaginer. Tu vois les quatre types là-bas qui jouent aux cartes...En fait, ils jouent au poker. C’est un jeu d’argent. Les jetons représentent la mise de fond de chaque partie.
- Mais c’est dangereux, alors ! On peut tout perdre !
- Oui, mais c’est justement ça qui est amusant.
Jakob ouvrait des yeux ronds comme des billes. Le monde des rêves d’Ulf était décidément très étrange et glauque.
Des jeux d’argent, des boissons bizarres, une atmosphère survoltée dans un endroit confiné qui empestait le cigare. Et ce pianiste là-bas qui semblait ne jouer que pour lui-même tant le bruit des conversations, des rires gras surplombait la musique.
De tous ceux et celles qui étaient présents, c’était sans doute celui qui faisait le moins peur à Jakob. Alors il se téléporta mentalement près de lui et l’écouta avec attention. L’homme qui semblait très timide, aussi timide que Jakob, jouait avec tout son coeur et son âme. Et sa musique rassurait notre jeune héros. Elle était à la fois douce, tendre et mélancolique.Certainement un elfe-fée égaré dans ce monde. Pour un peu, Jakob lui aurait bien demandé d’où il venait...parce que sa mélodie lui rappelait quelque chose d’ancien et son visage aussi.
www.youtube.com/watch?v=tuQHh2y6LRk
- Je suis sûr que je le connais ce garçon. Mais d’où ? En plus, j’adore sa musique. Elle est à la fois triste et gaie, comme celle de chez nous. C’est pas possible autrement, il est de ma famille.
Le musicien, sentant une présence à ses côtés, releva la tête et c’est à ce moment-là que Jakob le reconnut :
- Gontrand ! Le cousin Gontrand ! Mais comment est-il arrivé jusqu’ici ?
Le musicien était lui aussi interloqué. Cette présence...cette énergie douce lui rappelait quelque chose. Quelque chose de familier. Et pourtant, elle n’était pas comme d’habitude. Comment et pourquoi était-elle comme masquée ? Il regarda autour de lui, mais ne vit rien. Se pouvait-il qu’un autre elfe-fée soit bloqué comme lui dans cet endroit étrange ?
Mais l’un comme l’autre n’eurent guère le temps de prolonger leurs réflexions. Car une voix criarde et passablement avinée, venue du podium théâtre déclara :
- Mesdames, messieurs, public bien-aimé...nous allons pouvoir vous présenter...mais où est-il notre chanteur...ce n’est pas vrai ! Il n’est pas encore prêt ? Il s’habille ? Mais foutredieu, il a eu deux heures pour ça ! Il propose que son frère fasse une conférence en attendant, parce que le costume n’est pas tout à fait à sa taille.
Bon, pourquoi pas ? Une conférence sur quoi? C’est une surprise ?
Public aimé, vous aimez les surprises ?
Décidément, on commence fort ici. Alors dans la joie et la bonne humeur, voici...Mr Emile Chopine.
Le public applaudit déjà quand un type un peu bizarre s’avance sur scène. Manifestement, il n’est pas en état de faire sa conférence. Mais il s’avance l’air résolu et commence :
www.youtube.com/watch?v=OnFk7296jsw
Sur le moment, quelques protestations fusent. Le thème n’est pas du tout conforme au lieu. Ca sent la prohibition à plein nez. Mais le bonhomme est tellement drôle que la fameuse conférence finit d’emporter les spectateurs qui applaudissent à tout rompre. Le public est chaud, c’est le moment de l’entrée en scène de son frère tant attendu. Il a le pantalon qui descend un peu, la chemise débraillée mais l’air si gentil que même les plus mal embouchés ont le sourire.
- Je sais...je sais, j’ai été long, dit-il pour s’excuser. Mais voyez...le costume, il a été mal taillé. Alors décemment, je ne pouvais pas me présenter devant vous comme si je descendais de cheval.
Ca n’aurait pas été correct du tout. Mais maintenant que tout est arrangé, je vais pouvoir vous chanter ma chanson. Et justement il s’agit d’un cheval. Vous voulez l’entendre ?
- Qui ? Le cheval ?
- Mais non, moi, bien sûr !
Dans le saloon, tout le monde éclate de rire. Et c’est parti pour une chanson haute en couleurs.
www.youtube.com/watch?v=q8mXZgdRRM0
Ulf et Jakob, toujours attablés, rient de bon coeur. Même s’ils ne comprennent pas tout, entre la chorégraphie, les paroles et le ton débonnaire et naïf du chanteur, ils s’amusent. Le vampire contemple son camarade qui a l’air brusquement plus détendu et lui glisse à l’oreille:
- Alors tu vois, t’as bien fait de venir. Ce gars et son frère, c’est de l’or en barre pour la rigolade, non ?
Jakob acquiesce. Ulf profitant de l’hilarité générale, commande une seconde bière pour eux, malgré les protestations du jeune homme qui n’a même pas fini la sienne.
- Tu fais vraiment ta chochotte, Matthias. Tu es toujours aussi sérieux dans la vraie vie ?
Parce que là, tu es d’un rabat-joie…
- Ecoute, Ulf, j’ai pas demandé à être ici. C’est ton rêve après tout. Moi, je ne veux pas d’ennui.
- Mais tu les vois où les ennuis ? On s’amuse, c’est tout. Y a rien de mal à ça. Détends-toi, on dirait qu’on t’a mis un couteau sous la gorge. On est pas bien ici, à boire un verre de bière et à profiter de l’ambiance?
- Si. Mais on va rentrer comment ?
- T’occupe ! On a toujours le cheval, alors on rentrera comme il a dit : à dada ! s’écrie le vampire en éclatant de rire.
- T’es bête ! C’est pas possible, répond Jakob. Je comprends mieux pourquoi…
- Pourquoi quoi ?
- Non, laisse tomber...J’ai pas envie de me disputer avec toi. Ca ne servirait à rien de toute façon. Ca nous donnerait pas le moyen de rentrer chez nous.
- Ecoute, l’effet de la potion va progressivement baisser. On en a pas bu beaucoup, enfin...surtout toi. Alors si ça se trouve, dans quelques minutes, tu vas tout voir se dissiper comme une brume et tu te retrouveras dans la cuisine d’Oswald sans avoir eu le temps de…
Oh, mais peut-être pas après tout, dit-il en regardant à nouveau la scène où un groupe vient d'enchaîner avec un morceau qui électrise la foule.
www.youtube.com/watch?v=w6iSeCTiU88
Tu as vu les trois jolies filles là-bas ? Tu crois qu’elles vont chanter aussi ou alors, elles vont nous faire la danse de la pluie ?
On pourrait peut-être leur demander une petite rallonge personnalisée après le spectacle, tu crois pas ? Ajoute le vampire avec force clins d’yeux.
Jakob soupire, lève les yeux au ciel et secoue la tête.
- Mais où vas-tu pêcher de pareilles sottises ?
- Ah parce qu’en plus tu es puceau ? J’en étais sûr. Mon petit Matthias,même en rêve, il faut arranger ça ! Tu veux laquelle ? La blonde? La rousse? La brune? Je t’arrange l’affaire quand tu veux avec une de ces dames.
- Tu as vu à quoi je ressemble ? Non, franchement, si tu crois vraiment que c’est le genre de chose qui me manque, tu te mets le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Moi, ce que je veux c’est…
Et là, brutalement, Jakob se fige et s’interrompt. Car passe à proximité de lui une superbe créature dans un long manteau de soie violette, qui lui jette un regard de braise comme jamais encore il n’en a reçu. Ulf qui lui aussi a remarqué la belle, s’est pareillement figé et contemple ahuri, la beauté qui fend la foule comme une reine. Mais il déchante immédiatement en voyant deux musiciens aussi musclés que patibulaires la suivre comme un objet précieux qu’on ne veut pas perdre de vue.
- Waoouh...ça c’est le genre de fille qui me donnerait envie de la vampiriser. Elle est…
- Renversante ! Mais je te déconseille d’essayer quoi que ce soit avec elle, même avec tes pouvoirs de vampire. Tu as vu les deux types ?
- Tu penses...au vu de leur carrure, des tatouages et des cicatrices qu’ils portent, je dirais que ce duo doit savoir se battre et tuer n’importe quel gus un peu trop empressé auprès de leur maîtresse. A ton avis, cette fille, elle danse ou elle chante?
- J'en sais rien. Mais elle a une tête qui appelle les problèmes.
Jakob avait raison et il ne savait pas encore à quel point.
Spectacle au far-west
La première gorgée n’avait rien fait à Ulf. Mais la seconde l’avait projeté la tête la première dans une immense cuve où bouillonnait la potion d’Oswald et Jakob l’avait bientôt rejoint dans cette espèce de baignoire d’un nouveau genre jusqu’à ce que des serpents nageant vers eux les en chassent et les fassent plonger dans un autre univers, précisément celui du rêve du vampire.Un peu désarçonnés, la tête dans le sable et la bouche pâteuse, ils s’étaient entre regardés sans trop y croire avant qu’Ulf ne réalise qu’enfin...il était au pays dont il rêvait.
- Matthias ! Regarde ! Ca y est ! Ca a marché ! C’est pas formidable ? Waouuh...tout ce que j’aime ! Un soleil qui ne me gêne pas ! Un costume comme dans le livre et un chapeau…et regarde là-bas au loin: un cheval noir sellé ! De quoi faire une belle promenade.
Allez viens, tu vas pas rester ici tout seul. T’inquiète, on reviendra dans le réel...allez zou, bouge-toi ! Tu voulais de l’aventure alors, en avant mon gaillard !
Encore un peu secoué par cette brutale intrusion onirique, Jakob suit le vampire. Le sable, il n’a jamais vraiment marché dessus. La sensation est bizarre, brûlante et rapidement, la soif le prend. Le rêve est peut-être un rêve, mais la soif est bien là. Et aussi l’angoisse...Comment revenir à la réalité, maintenant ? Et Oswald, s’il les voit dans cet état, peut-être les y laissera-t-il ? Profondément perturbé, tandis qu’Ulf ne cesse de s’extasier avec un enthousiasme débordant et se rapproche du cheval, Jakob affronte pour la première fois, un état modifié qu’il n’a accepté qu’après avoir été piqué au vif. Et c’est brutal en terme de descente. Il s’en veut d’avoir cédé de façon égotique. Et pire, il ne sait pas pourquoi il l’a fait. Parce qu’il savait que ça les entraînerait à vivre quelque chose de contraire à ses propres aspirations, à ses propres valeurs. Alors pourquoi a-t-il suivi Ulf ? Et Marie qui doit l’attendre désespérément. Qui pense peut-être qu’il l’a oubliée, alors qu’il est dans un autre rêve, dans une autre histoire…
Le silence de son camarade a quelque chose d’assourdissant pour le vampire. Il se retourne plusieurs fois pour vérifier que Jakob est toujours derrière lui. Il le voit suant et transpirant dans son costume rouge. Mais aussi triste. Même si le vampire n’a plus beaucoup de sentiment ni d’émotion, il sait que cela n’est pas bon.
Alors pour ramener un sourire sur le visage de son ami, il décide de tenter la capture du cheval et ensuite de le chevaucher. Même s’il n’avait jamais fait cela avant, il y croit. Et le plus comique, c’est qu’il y parvient, créant la surprise chez Jakob.
- Mais comment tu fais ça ?
- Je pense que je suis capable de le faire, donc je le fais. Et ça marche, c’est aussi simple que ça.
- Alors dans ce rêve, ce que je pense possible se réalise ?
- Oui. Enfin...on dirait. Tu veux monter ? Parce que le cheval, je crois qu’il a envie de faire un tour…
- D’accord ! Tu sais ? Il nous faudrait de l’eau.J’ai une soif…
- On va te trouver ça...doit bien y avoir un saloon quelque part.
- Un quoi ?
- Un saloon. Un lieu où l’on boit et où on s’amuse aussi apparemment. J’ai lu ça sur le bouquin que j’ai ramené du futur.
- C’est donc pour ça que tu connais tous ces détails aussi précisément.Tu crois qu’ils ont de l’eau ?
- Ce serait bien le diable qu’ils n’en aient pas. Regarde, justement, je vois des maisons tout là-bas.Doit y avoir de quoi te désaltérer. Et moi aussi. On y va ?
Et les voilà partis au grand trot jusqu’en ville.Les gens semblent curieusement indifférents à eux, comme dans leur bulle. Cette exclusion inquiète Jakob. Et s’ils étaient morts suite à la potion ? Et s’ils étaient devenus des fantômes ?
Mais il se rassure bientôt dès la porte du saloon franchie. Un serveur les accueille d’un air affable parmi une nuée de clients bruyants et leur indique une table. A peine installés, leur hôte demande :
- Pour ces messieurs, ce sera quoi ?
- De l’eau, supplie Jakob.
- De l’eau ? Mais mon petit monsieur, c’est gratuit.Vous pouvez aller au puits communal pour en avoir. Ici on sert de la bière, de la fine, du whisky, du brandy. Bref...un truc qui décoiffe un peu.
D’autant qu’il y a un magnifique spectacle et qu’il serait dommage de contempler ces merveilles avec un simple verre d’eau.
- Sans doute, mais c’est ce que je veux.
- Alors, dehors ! Ici ce n’est pas ce qu'on sert.
Jakob se lève pour partir quand Ulf le retient par la manche.
- Allons, ne fais pas ton timide scrupuleux. Profite ! C’est un rêve, Matthias et c’est moi qui régale.
Tendant une pièce d’or au serveur, il ajoute :
- Pour moi ce sera une bonne bière et la même chose pour mon ami. Du moment que ça le désaltère.
Le serveur médusé regarde la pièce, la mord pour vérifier qu’il n’a pas la berlue puis, à l’opposé complet du ton aigre qu’il avait servi à Jakob il dit à Ulf avec révérence et gourmandise :
- Pour ça monsieur, c’est une des meilleures du pays. Je vous sers cela immédiatement. Avec en plus quelques olives, des tranches de bœuf boucané. Vous serez ainsi tout à fait à l’aise pour contempler le spectacle. Il y a de tout, vous verrez. Un gentil naïf, un amuseur public, un groupe à pâmer les dames et pour finir, le grand Tito et son orchestre, avec une surprise.
- Quel programme ! Dit Ulf en se frottant les mains. Je m’en réjouis d’avance.
Pas toi, Matthias ? Allez, ne fais pas cette tête ! Tu le reverras, Oswald ! Regarde comme tout est beau et frétillant. Je suis sûr qu’on va voir des choses formidables. Tu verras dans quelque temps, tu y repenseras comme un de tes plus beaux souvenirs.
- Et moi je crois qu’on va au devant d'ennuis à la hauteur de notre désobéissance, répondit Jakob d’un air sinistre, avant de humer sa bière.
Il grimaça car l’odeur lui déplaisait. Mais voyant Ulf se précipiter et boire goulûment, comme s’il s’était agi d’un verre de lait, il avala une gorgée, puis une autre et brutalement se détendit. Le breuvage était effectivement désaltérant. Même si le goût était bizarre. Au moins, il apaisait sa soif. Jakob n’avait pas l’habitude de boire de l’alcool. Sauf à certaines occasions. Ce grand verre, il pouvait le siroter tranquillement sans avoir la tête qui tourne. Et au moins, ce n’était pas maléfique.Enfin, il l’espérait.Tout en buvant, il examinait la salle où grouillait une population haute en couleurs. Des hommes, le chapeau en arrière, la barbe en déroute, aussi suants qu’eux. D’autres très élégants dans des costumes très ajustés. Un groupe qui jouait aux cartes avec l’air de conspirateurs, la main posée sur un tas de jetons rayés. Un musicien chapeauté qui jouait du piano près d’une sorte de scène à rideau de peluche rouge criard. Des femmes de tous âges dans des robes corsetées qui buvaient la même chose qu’eux ou bien un liquide légèrement laiteux.
Ulf qui l’observait et suivait pas à pas ses découvertes lui glissa à l’oreille:
- Tu sais ce qu’elle boit la dame en mauve?
Jakob secoua la tête.
- De la limonade. C’est du citron, de l’eau pétillante et du sucre.
- Mais comment tu sais ça ?
- Devine ! Mon bouquin, bien sûr. Je te dis, j’ai appris un tas de trucs sur ce genre de monde. Tu peux même pas imaginer. Tu vois les quatre types là-bas qui jouent aux cartes...En fait, ils jouent au poker. C’est un jeu d’argent. Les jetons représentent la mise de fond de chaque partie.
- Mais c’est dangereux, alors ! On peut tout perdre !
- Oui, mais c’est justement ça qui est amusant.
Jakob ouvrait des yeux ronds comme des billes. Le monde des rêves d’Ulf était décidément très étrange et glauque.
Des jeux d’argent, des boissons bizarres, une atmosphère survoltée dans un endroit confiné qui empestait le cigare. Et ce pianiste là-bas qui semblait ne jouer que pour lui-même tant le bruit des conversations, des rires gras surplombait la musique.
De tous ceux et celles qui étaient présents, c’était sans doute celui qui faisait le moins peur à Jakob. Alors il se téléporta mentalement près de lui et l’écouta avec attention. L’homme qui semblait très timide, aussi timide que Jakob, jouait avec tout son coeur et son âme. Et sa musique rassurait notre jeune héros. Elle était à la fois douce, tendre et mélancolique.Certainement un elfe-fée égaré dans ce monde. Pour un peu, Jakob lui aurait bien demandé d’où il venait...parce que sa mélodie lui rappelait quelque chose d’ancien et son visage aussi.
www.youtube.com/watch?v=tuQHh2y6LRk
- Je suis sûr que je le connais ce garçon. Mais d’où ? En plus, j’adore sa musique. Elle est à la fois triste et gaie, comme celle de chez nous. C’est pas possible autrement, il est de ma famille.
Le musicien, sentant une présence à ses côtés, releva la tête et c’est à ce moment-là que Jakob le reconnut :
- Gontrand ! Le cousin Gontrand ! Mais comment est-il arrivé jusqu’ici ?
Le musicien était lui aussi interloqué. Cette présence...cette énergie douce lui rappelait quelque chose. Quelque chose de familier. Et pourtant, elle n’était pas comme d’habitude. Comment et pourquoi était-elle comme masquée ? Il regarda autour de lui, mais ne vit rien. Se pouvait-il qu’un autre elfe-fée soit bloqué comme lui dans cet endroit étrange ?
Mais l’un comme l’autre n’eurent guère le temps de prolonger leurs réflexions. Car une voix criarde et passablement avinée, venue du podium théâtre déclara :
- Mesdames, messieurs, public bien-aimé...nous allons pouvoir vous présenter...mais où est-il notre chanteur...ce n’est pas vrai ! Il n’est pas encore prêt ? Il s’habille ? Mais foutredieu, il a eu deux heures pour ça ! Il propose que son frère fasse une conférence en attendant, parce que le costume n’est pas tout à fait à sa taille.
Bon, pourquoi pas ? Une conférence sur quoi? C’est une surprise ?
Public aimé, vous aimez les surprises ?
Décidément, on commence fort ici. Alors dans la joie et la bonne humeur, voici...Mr Emile Chopine.
Le public applaudit déjà quand un type un peu bizarre s’avance sur scène. Manifestement, il n’est pas en état de faire sa conférence. Mais il s’avance l’air résolu et commence :
www.youtube.com/watch?v=OnFk7296jsw
Sur le moment, quelques protestations fusent. Le thème n’est pas du tout conforme au lieu. Ca sent la prohibition à plein nez. Mais le bonhomme est tellement drôle que la fameuse conférence finit d’emporter les spectateurs qui applaudissent à tout rompre. Le public est chaud, c’est le moment de l’entrée en scène de son frère tant attendu. Il a le pantalon qui descend un peu, la chemise débraillée mais l’air si gentil que même les plus mal embouchés ont le sourire.
- Je sais...je sais, j’ai été long, dit-il pour s’excuser. Mais voyez...le costume, il a été mal taillé. Alors décemment, je ne pouvais pas me présenter devant vous comme si je descendais de cheval.
Ca n’aurait pas été correct du tout. Mais maintenant que tout est arrangé, je vais pouvoir vous chanter ma chanson. Et justement il s’agit d’un cheval. Vous voulez l’entendre ?
- Qui ? Le cheval ?
- Mais non, moi, bien sûr !
Dans le saloon, tout le monde éclate de rire. Et c’est parti pour une chanson haute en couleurs.
www.youtube.com/watch?v=q8mXZgdRRM0
Ulf et Jakob, toujours attablés, rient de bon coeur. Même s’ils ne comprennent pas tout, entre la chorégraphie, les paroles et le ton débonnaire et naïf du chanteur, ils s’amusent. Le vampire contemple son camarade qui a l’air brusquement plus détendu et lui glisse à l’oreille:
- Alors tu vois, t’as bien fait de venir. Ce gars et son frère, c’est de l’or en barre pour la rigolade, non ?
Jakob acquiesce. Ulf profitant de l’hilarité générale, commande une seconde bière pour eux, malgré les protestations du jeune homme qui n’a même pas fini la sienne.
- Tu fais vraiment ta chochotte, Matthias. Tu es toujours aussi sérieux dans la vraie vie ?
Parce que là, tu es d’un rabat-joie…
- Ecoute, Ulf, j’ai pas demandé à être ici. C’est ton rêve après tout. Moi, je ne veux pas d’ennui.
- Mais tu les vois où les ennuis ? On s’amuse, c’est tout. Y a rien de mal à ça. Détends-toi, on dirait qu’on t’a mis un couteau sous la gorge. On est pas bien ici, à boire un verre de bière et à profiter de l’ambiance?
- Si. Mais on va rentrer comment ?
- T’occupe ! On a toujours le cheval, alors on rentrera comme il a dit : à dada ! s’écrie le vampire en éclatant de rire.
- T’es bête ! C’est pas possible, répond Jakob. Je comprends mieux pourquoi…
- Pourquoi quoi ?
- Non, laisse tomber...J’ai pas envie de me disputer avec toi. Ca ne servirait à rien de toute façon. Ca nous donnerait pas le moyen de rentrer chez nous.
- Ecoute, l’effet de la potion va progressivement baisser. On en a pas bu beaucoup, enfin...surtout toi. Alors si ça se trouve, dans quelques minutes, tu vas tout voir se dissiper comme une brume et tu te retrouveras dans la cuisine d’Oswald sans avoir eu le temps de…
Oh, mais peut-être pas après tout, dit-il en regardant à nouveau la scène où un groupe vient d'enchaîner avec un morceau qui électrise la foule.
www.youtube.com/watch?v=w6iSeCTiU88
Tu as vu les trois jolies filles là-bas ? Tu crois qu’elles vont chanter aussi ou alors, elles vont nous faire la danse de la pluie ?
On pourrait peut-être leur demander une petite rallonge personnalisée après le spectacle, tu crois pas ? Ajoute le vampire avec force clins d’yeux.
Jakob soupire, lève les yeux au ciel et secoue la tête.
- Mais où vas-tu pêcher de pareilles sottises ?
- Ah parce qu’en plus tu es puceau ? J’en étais sûr. Mon petit Matthias,même en rêve, il faut arranger ça ! Tu veux laquelle ? La blonde? La rousse? La brune? Je t’arrange l’affaire quand tu veux avec une de ces dames.
- Tu as vu à quoi je ressemble ? Non, franchement, si tu crois vraiment que c’est le genre de chose qui me manque, tu te mets le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Moi, ce que je veux c’est…
Et là, brutalement, Jakob se fige et s’interrompt. Car passe à proximité de lui une superbe créature dans un long manteau de soie violette, qui lui jette un regard de braise comme jamais encore il n’en a reçu. Ulf qui lui aussi a remarqué la belle, s’est pareillement figé et contemple ahuri, la beauté qui fend la foule comme une reine. Mais il déchante immédiatement en voyant deux musiciens aussi musclés que patibulaires la suivre comme un objet précieux qu’on ne veut pas perdre de vue.
- Waoouh...ça c’est le genre de fille qui me donnerait envie de la vampiriser. Elle est…
- Renversante ! Mais je te déconseille d’essayer quoi que ce soit avec elle, même avec tes pouvoirs de vampire. Tu as vu les deux types ?
- Tu penses...au vu de leur carrure, des tatouages et des cicatrices qu’ils portent, je dirais que ce duo doit savoir se battre et tuer n’importe quel gus un peu trop empressé auprès de leur maîtresse. A ton avis, cette fille, elle danse ou elle chante?
- J'en sais rien. Mais elle a une tête qui appelle les problèmes.
Jakob avait raison et il ne savait pas encore à quel point.