Le thé philosophe
Jakob avait lui aussi été piqué. Et immédiatement, il avait porté la main à sa joue.
Puis il avait regardé autour de lui et compris qu’Ulf avait disparu.
- Eh bien...si à peine arrivés, nous sommes déjà séparés...Bon ! Je vais essayer de le retrouver. Parce que je ne sais pas pourquoi, mais je sens que tôt ou tard, il va avoir besoin de moi.
Puis il appela :
- Ulf, messire Ulf, vous m’entendez ?
Il marcha un certain temps ainsi, renouvelant ses appels et comme le chemin disparaissait dans les tourbières, il s’assit sur une grosse pierre pour se déchausser et enlever ses bas. Puis il mit les bas dans sa poche de veste et attacha ses chaussures sur ses épaules. A nouveau, il se leva pour enfoncer ses pieds nus dans la mousse humide. La sensation était glacée et Jakob frissonna.
-Mieux vaut ne pas trop s’attarder. Je vais chanter un air amusant pour me donner du courage et oublier tout ce froid et cette brume qui me glacent jusqu’à l’os. Je ne sais pas comment des sorcières peuvent vivre dans un endroit aussi bizarre et lugubre. Soit elles ont des choses à cacher, soit elles aiment vraiment se faire peur.
Il se râcla la gorge, tapota sur le mouchoir où étaient cachés ses instruments afin de les solliciter. Ces derniers s’accordèrent, puis tous ensemble ils entamèrent ce morceau:
www.youtube.com/watch?v=_rfibhbb_zs
Curieusement, au fur et à mesure qu’il chantait, la brume se dissipait, le froid était moins vif et le marais moins inhospitalier. Le soleil se montra, irisant l’eau, la mousse et les herbes. Il crut même entendre un rire aux moments les plus comiques de la chanson. Mais pensant que ce n’était que le produit de son imagination, il poursuivit sa marche.
Il traversa ainsi une grande étendue verte, puis découvrit un passage de basalte noir sur une sorte de ruisseau envahi de lentilles vertes qui formaient presque un chemin. On s’y enfonçait encore plus profondément dans l’eau et la vase. Jakob le comprit immédiatement car sa petite taille faisait qu’il avait de l’eau jusqu’à mi-cuisses. Alors vite, il monta sur le basalte et commença d’évoluer par grandes enjambées et sauts successifs sur ces galets d'un nouveau genre. Les pierres noires étaient glissantes mais Jakob avait suffisamment le sens de l’équilibre pour ne pas tomber.
Un peu plus loin, comme émergeant de la brume, il vit une grande maison rouge posée sur l’eau et les ajoncs.
On y accédait par un petit pont de bois posé au milieu du marais et relié par des pierres plates noires, grises et jaunes.
-Serais-je parvenu à la demeure des sorcières ? Ulf, Ulf...êtes vous là ? Il y a quelqu’un ?
- Mais oui…je suis là, dit une voix de femme derrière lui.
Jakob se retourna brusquement et aperçut une silhouette féminine fantomatique à quelque distance. Et celle-ci souriait avec tant de gentillesse que le jeune homme demanda:
- Vous êtes la sorcière du marais ?
- On le dit, petit homme ! Qui es-tu ?
- Je m’appelle Matthias, Matthias Desylphe. Je cherche un vampire avec qui j’étais tout à l’heure, nous avons été séparés.
La sorcière sourit et s’avançant vers lui, elle s’écria :
- Je m’appelle Wanda et je suis la maîtresse de ces lieux. Mais ne te fie pas à mon allure, tu ne pourras jamais savoir exactement qui je suis. Cela fait partie du mystère. Pour ce qui te concerne, on ne t’a pas loupé côté maléfice, non ? Car tu n’es pas celui que tu parais.
- Ce n’est pas dû à un sortilège, madame. Ou plutôt...disons que j’étais d’accord avec cette transformation.
- Vraiment ? Qu’as-tu donc à cacher ?
- Peut-être la même chose que vous, répliqua Jakob.
La sorcière éclata de rire.
- Bien envoyé ! Tu as du répondant. Peut-être sais-tu voir par delà les apparences, toi aussi ?
Allons...raconte-moi ton histoire. Je t’invite à prendre une tasse de thé. Et je vais faire un feu pour te réchauffer. Tu sembles transi.
Jakob suivit le fantôme qui, au fur et à mesure qu’ils approchaient la maison, devenait de plus en plus réel. Jusqu’à ce que la sorcière prit réellement corps. Et lorsqu’elle se retourna, elle avait encore changé d’apparence. De jeune et jolie, elle était devenue une vieille femme fripée comme une pomme séchée au four et vêtue d’une robe étrange, sans âge, sans couleur et sans forme.
Mais les yeux de la femme conservaient une jeunesse qui ne trompa pas Jakob.
Il sourit à la vieille avec un air complice et s’assit dans le grand fauteuil qu’elle lui désignait sous la varangue.
- Vous me traitez comme un invité de marque, on dirait !
- Hum hum...Cela te déplaît ?
- Je serais bien ingrat si je vous disais oui. En fait, vous savez qui je suis ou presque, n’est-ce pas ?
La sorcière sourit tout agitant ses mains en direction de la cuisine.
Bientôt, un large plateau fumant apparaissait et se posait sur une table en rotin artistement travaillée.
www.dailymotion.com/video/x25vuu
Puis elle claqua des doigts et près d’eux, vint se poser un petit poële à braises qui déversa un peu de son combustible dans un récipient que la sorcière couvrit d’une planche fine.
- Pose tes pieds gelés ici. Tu devrais les avoir chauds dans quelques instants, dit-elle. Je te mets un ou deux sucres dans ton thé ?
- Trois s’il vous plaît.
L’hôtesse sourit.
- C’est vrai qu’à ton âge, on aime le sucré…
Et lui tendant une assiette de petits gâteaux secs, elle l’invita à se servir et demanda :
- Au fait, pourquoi souhaites-tu retrouver ton acolyte ? Tu sembles beaucoup plus détendu hors de sa présence.
Jakob remercia, croqua dans un biscuit, le trempa dans le thé et après quelques bouchées et gorgées du breuvage bien chaud, il répondit :
- Il doit me conduire à Oswald. Il me l’a promis.
- Tu veux vraiment rencontrer ce sorcier ? Mais ne crains-tu pas qu’il te fasse du mal ?
- Il essaiera sans doute, mais...mon père est son prisonnier ainsi que ma fiancée. Je ne peux pas les laisser à la merci d’un pareil malfaisant.
- Je comprends. Et c’est très honorable de ta part de tenter quelque chose pour les sauver.
Tu aimes beaucoup Marie Smiroff, n’est-ce pas ?
- On ne peut rien vous cacher, répondit le jeune homme en rougissant.
- Elle est dans tes yeux et ton sourire, alors je ne peux pas ne pas la voir. Seulement, Marie est aussi la femme d’Oswald à présent.
- Uniquement sur le papier. Jamais elle ne lui appartiendra. Elle a fait en sorte de…
- Je sais... Et c’était sans doute la plus belle preuve d’amour qu’elle pouvait te donner. Mais...si tu veux l’épouser...à cause de ce sortilège, il te faudra passer certaines épreuves. Et elle aussi.
L’essentiel dans votre histoire, est de garder foi en votre lien quoi qu’il arrive. Car il est pur et il le restera.
Les anges vous accompagnent ainsi que l’énergie féérique car c’est un parcours initiatique. Je pense que tu le sais et Marie aussi. Mais pour vaincre la magie noire d’Oswald, il te faudra bien plus qu’un soutien angélique et féérique. Les forces de l’ombre peuvent détourner les âmes pures pour leurs propres intérêts. Ne l’oublie pas !
Jakob hocha la tête, se fit resservir un peu de thé et après quelques gorgées, il dit :
- Je l’ai compris depuis un moment, vous savez.
Je ne sais pas encore comment je vais pouvoir délivrer Marie, mon père et tous les autres prisonniers, mais je me dis que tout me sera donné sur le moment. Si je sais m’en montrer digne, évidemment.
- C’est un bon raisonnement. Le lâcher-prise comme l’humilité dans un tel parcours,
c’ est primordial. D’autant que tu fonctionnes à l’inspiration, n’est-ce pas ? Combien d’instruments sais-tu jouer ?
- Je n’ai jamais fait le compte...peut-être une bonne trentaine!
- Alors il faut travailler dans ce sens. Si ta magie est musicale, use de ces pouvoirs contre Oswald et toute forme de magie noire. J’ai ouï dire qu’il détestait la musique. Cela lui provoque des somnolences terribles. Et tu pourras enchanter des objets pour t’aider à l’endormir.
Mais il faudra aussi te méfier de ton camarade vampire. Je ne peux pas t’expliquer pourquoi mais...lui a perdu la foi. Il a perdu son âme lorsque le sorcier l’a métamorphosé. Et il est prêt à tout pour que le mal triomphe. Il est complètement sous l’emprise d’Oswald. Et si tu t’opposes à leurs projets, lui aussi cherchera à te nuire et à empêcher ton union avec Marie.
- J’en ai bien conscience. Mais si je parvenais à le convertir…Erminie m’a dit un jour que l’amour pouvait tout changer en bien.Et mon père avant de partir, m’a aussi envoyé un message identique.
La sorcière sourit.
- Erminie est une sage parmi nous. Mais je doute concernant le cas de ce Ulf, qu’elle ait raison.
Quant à ton père, il a toujours agi pour le bien de la communauté féérique. Et tu avais besoin de courage et de force avant d’entreprendre ton voyage.
Jakob secoua la tête.
- Je ne suis pas d’accord avec vous. Mon père comme Erminie croient profondément en cette valeur d’amour inconditionnel. Et le fait d’y croire leur permet de faire émerger le meilleur des êtres, même des plus mauvais. Je crois aussi qu’il y a toujours quelque chose de bon en chacun. Même bien caché. Il suffit de trouver cet espace secret, de le réveiller, de le nourrir au lieu d’enfermer les gens dans la critique facile et le jugement. Et alors, le mal peut se changer en bien.
La vieille femme sourit de toutes ses dents, leva les yeux au ciel puis tapota gentiment la manche du jeune homme.
- Tu as beaucoup de foi, mon garçon. Et c’est l’amour qui te dicte tes mots. Ou mon thé au jasmin qui te grise. Essaie si tu veux. Qui ne tente rien, n’a rien après tout, tu connais l’adage. Parfois cela marche effectivement. Mais il y a aussi des échecs. Sans compter que de croire au pire concernant quelqu’un, va contribuer à créer le mal là où il y avait le bien. Je le dis régulièrement à mes apprenties. Tout peut s’inverser, dans des proportions dont tu n’as pas idée. C’est pourquoi la magie est si dangereuse. Tu peux créer les plus belles choses, mais aussi les plus redoutables.
Ceci dit, il est malheureusement des situations et des personnes qui ne s’amendent jamais. Pour tout un tas de raisons qui leur appartiennent…mais c’est une réalité que tu te dois d’admettre. Même si elle fait mal.
Jakob fronça les sourcils.
- Désolé, mais je ne crois pas en la fatalité. Si vous pensez cela, pourquoi ne pas envisager que cette perdition vienne d'un rejet ou d'un abandon d'autrui?
Si vous cessez de croire au meilleur, il disparaît. Et vous créez et renvoyez le mal au mal. Vous le savez aussi bien sinon mieux que moi. Alors pourquoi penser qu’Ulf est irrécupérable ? Je suis de plus en plus persuadé en vous écoutant que vous le connaissez depuis longtemps. Et que si vous nous avez séparés lui et moi, c’est pour lui régler son compte sans témoins. Quel contentieux avez-vous donc pour le juger avec autant de mépris? Pourquoi ne croyez-vous plus en lui ?
- Tu es décidément un être rare et malin, jeune Matthias Desylphe. Effectivement, tu as raison. J’ai un conflit avec ce vampire. Mais c’est une vieille histoire, qui ne regarde que Ulf et moi.
- Cela est votre affaire, je suis d’accord. Mais parce que c’est lui qui m’a amené ici, je suis solidaire de cette créature. Donc, je vous le demande : qu’avez-vous fait du vampire ? Que lui est-il arrivé ? Où est-il ?
- Ne t’agite donc pas ainsi, voyons, c’est mauvais pour la digestion. Ulf ? Eh bien disons que...il devait affronter son passé. Car cela faisait un bon moment qu’il le fuyait. Voilà qui est fait. Rien de plus, rien de moins. Tu ferais mieux de mobiliser ton attention non sur lui mais sur ton avenir.
- Mon avenir ? Je pense savoir où le diriger. Pour le moment, sans mon camarade, je ne pourrai pas sortir de ce marais. Si je veux pouvoir délivrer mes amis, il faut qu’Ulf m’aide à sortir d’ici et me conduise ensuite chez Oswald. Alors laissez-moi rejoindre le vampire. Je suis sûr qu’il lui est arrivé quelque chose de grave. J’ai des sensations d’oppression quand je pense à lui et ce n’est pas normal.
La sorcière soupira.
- Si je te laisse aller sur l’île aux esprits, tu n’en sortiras plus. Est-ce cela que tu veux ?
Jakob considéra la sorcière avec tristesse. Et malgré le risque mortel qu’il encourait, il répondit :
- Je ne laisserai pas Ulf mourir seul et abandonné de tous, quels que soient ses crimes et les offenses qu’il vous a faites. Personne ne mérite cela. Et si réellement vous êtes du côté du bien et non du mal, vous ne pouvez pas permettre une telle injustice.
- Bien...si c’est vraiment ton souhait, qu’il soit fait selon ton désir. Adieu, petit homme !
Et aussitôt, Jakob fut transporté loin de la maison où il se trouvait. Il se retrouva assis sur une butte couverte de lianes, dont quelques unes semblaient s’agiter comme des serpents avalant une proie.
Le thé philosophe
Jakob avait lui aussi été piqué. Et immédiatement, il avait porté la main à sa joue.
Puis il avait regardé autour de lui et compris qu’Ulf avait disparu.
- Eh bien...si à peine arrivés, nous sommes déjà séparés...Bon ! Je vais essayer de le retrouver. Parce que je ne sais pas pourquoi, mais je sens que tôt ou tard, il va avoir besoin de moi.
Puis il appela :
- Ulf, messire Ulf, vous m’entendez ?
Il marcha un certain temps ainsi, renouvelant ses appels et comme le chemin disparaissait dans les tourbières, il s’assit sur une grosse pierre pour se déchausser et enlever ses bas. Puis il mit les bas dans sa poche de veste et attacha ses chaussures sur ses épaules. A nouveau, il se leva pour enfoncer ses pieds nus dans la mousse humide. La sensation était glacée et Jakob frissonna.
-Mieux vaut ne pas trop s’attarder. Je vais chanter un air amusant pour me donner du courage et oublier tout ce froid et cette brume qui me glacent jusqu’à l’os. Je ne sais pas comment des sorcières peuvent vivre dans un endroit aussi bizarre et lugubre. Soit elles ont des choses à cacher, soit elles aiment vraiment se faire peur.
Il se râcla la gorge, tapota sur le mouchoir où étaient cachés ses instruments afin de les solliciter. Ces derniers s’accordèrent, puis tous ensemble ils entamèrent ce morceau:
www.youtube.com/watch?v=_rfibhbb_zs
Curieusement, au fur et à mesure qu’il chantait, la brume se dissipait, le froid était moins vif et le marais moins inhospitalier. Le soleil se montra, irisant l’eau, la mousse et les herbes. Il crut même entendre un rire aux moments les plus comiques de la chanson. Mais pensant que ce n’était que le produit de son imagination, il poursuivit sa marche.
Il traversa ainsi une grande étendue verte, puis découvrit un passage de basalte noir sur une sorte de ruisseau envahi de lentilles vertes qui formaient presque un chemin. On s’y enfonçait encore plus profondément dans l’eau et la vase. Jakob le comprit immédiatement car sa petite taille faisait qu’il avait de l’eau jusqu’à mi-cuisses. Alors vite, il monta sur le basalte et commença d’évoluer par grandes enjambées et sauts successifs sur ces galets d'un nouveau genre. Les pierres noires étaient glissantes mais Jakob avait suffisamment le sens de l’équilibre pour ne pas tomber.
Un peu plus loin, comme émergeant de la brume, il vit une grande maison rouge posée sur l’eau et les ajoncs.
On y accédait par un petit pont de bois posé au milieu du marais et relié par des pierres plates noires, grises et jaunes.
-Serais-je parvenu à la demeure des sorcières ? Ulf, Ulf...êtes vous là ? Il y a quelqu’un ?
- Mais oui…je suis là, dit une voix de femme derrière lui.
Jakob se retourna brusquement et aperçut une silhouette féminine fantomatique à quelque distance. Et celle-ci souriait avec tant de gentillesse que le jeune homme demanda:
- Vous êtes la sorcière du marais ?
- On le dit, petit homme ! Qui es-tu ?
- Je m’appelle Matthias, Matthias Desylphe. Je cherche un vampire avec qui j’étais tout à l’heure, nous avons été séparés.
La sorcière sourit et s’avançant vers lui, elle s’écria :
- Je m’appelle Wanda et je suis la maîtresse de ces lieux. Mais ne te fie pas à mon allure, tu ne pourras jamais savoir exactement qui je suis. Cela fait partie du mystère. Pour ce qui te concerne, on ne t’a pas loupé côté maléfice, non ? Car tu n’es pas celui que tu parais.
- Ce n’est pas dû à un sortilège, madame. Ou plutôt...disons que j’étais d’accord avec cette transformation.
- Vraiment ? Qu’as-tu donc à cacher ?
- Peut-être la même chose que vous, répliqua Jakob.
La sorcière éclata de rire.
- Bien envoyé ! Tu as du répondant. Peut-être sais-tu voir par delà les apparences, toi aussi ?
Allons...raconte-moi ton histoire. Je t’invite à prendre une tasse de thé. Et je vais faire un feu pour te réchauffer. Tu sembles transi.
Jakob suivit le fantôme qui, au fur et à mesure qu’ils approchaient la maison, devenait de plus en plus réel. Jusqu’à ce que la sorcière prit réellement corps. Et lorsqu’elle se retourna, elle avait encore changé d’apparence. De jeune et jolie, elle était devenue une vieille femme fripée comme une pomme séchée au four et vêtue d’une robe étrange, sans âge, sans couleur et sans forme.
Mais les yeux de la femme conservaient une jeunesse qui ne trompa pas Jakob.
Il sourit à la vieille avec un air complice et s’assit dans le grand fauteuil qu’elle lui désignait sous la varangue.
- Vous me traitez comme un invité de marque, on dirait !
- Hum hum...Cela te déplaît ?
- Je serais bien ingrat si je vous disais oui. En fait, vous savez qui je suis ou presque, n’est-ce pas ?
La sorcière sourit tout agitant ses mains en direction de la cuisine.
Bientôt, un large plateau fumant apparaissait et se posait sur une table en rotin artistement travaillée.
www.dailymotion.com/video/x25vuu
Puis elle claqua des doigts et près d’eux, vint se poser un petit poële à braises qui déversa un peu de son combustible dans un récipient que la sorcière couvrit d’une planche fine.
- Pose tes pieds gelés ici. Tu devrais les avoir chauds dans quelques instants, dit-elle. Je te mets un ou deux sucres dans ton thé ?
- Trois s’il vous plaît.
L’hôtesse sourit.
- C’est vrai qu’à ton âge, on aime le sucré…
Et lui tendant une assiette de petits gâteaux secs, elle l’invita à se servir et demanda :
- Au fait, pourquoi souhaites-tu retrouver ton acolyte ? Tu sembles beaucoup plus détendu hors de sa présence.
Jakob remercia, croqua dans un biscuit, le trempa dans le thé et après quelques bouchées et gorgées du breuvage bien chaud, il répondit :
- Il doit me conduire à Oswald. Il me l’a promis.
- Tu veux vraiment rencontrer ce sorcier ? Mais ne crains-tu pas qu’il te fasse du mal ?
- Il essaiera sans doute, mais...mon père est son prisonnier ainsi que ma fiancée. Je ne peux pas les laisser à la merci d’un pareil malfaisant.
- Je comprends. Et c’est très honorable de ta part de tenter quelque chose pour les sauver.
Tu aimes beaucoup Marie Smiroff, n’est-ce pas ?
- On ne peut rien vous cacher, répondit le jeune homme en rougissant.
- Elle est dans tes yeux et ton sourire, alors je ne peux pas ne pas la voir. Seulement, Marie est aussi la femme d’Oswald à présent.
- Uniquement sur le papier. Jamais elle ne lui appartiendra. Elle a fait en sorte de…
- Je sais... Et c’était sans doute la plus belle preuve d’amour qu’elle pouvait te donner. Mais...si tu veux l’épouser...à cause de ce sortilège, il te faudra passer certaines épreuves. Et elle aussi.
L’essentiel dans votre histoire, est de garder foi en votre lien quoi qu’il arrive. Car il est pur et il le restera.
Les anges vous accompagnent ainsi que l’énergie féérique car c’est un parcours initiatique. Je pense que tu le sais et Marie aussi. Mais pour vaincre la magie noire d’Oswald, il te faudra bien plus qu’un soutien angélique et féérique. Les forces de l’ombre peuvent détourner les âmes pures pour leurs propres intérêts. Ne l’oublie pas !
Jakob hocha la tête, se fit resservir un peu de thé et après quelques gorgées, il dit :
- Je l’ai compris depuis un moment, vous savez.
Je ne sais pas encore comment je vais pouvoir délivrer Marie, mon père et tous les autres prisonniers, mais je me dis que tout me sera donné sur le moment. Si je sais m’en montrer digne, évidemment.
- C’est un bon raisonnement. Le lâcher-prise comme l’humilité dans un tel parcours,
c’ est primordial. D’autant que tu fonctionnes à l’inspiration, n’est-ce pas ? Combien d’instruments sais-tu jouer ?
- Je n’ai jamais fait le compte...peut-être une bonne trentaine!
- Alors il faut travailler dans ce sens. Si ta magie est musicale, use de ces pouvoirs contre Oswald et toute forme de magie noire. J’ai ouï dire qu’il détestait la musique. Cela lui provoque des somnolences terribles. Et tu pourras enchanter des objets pour t’aider à l’endormir.
Mais il faudra aussi te méfier de ton camarade vampire. Je ne peux pas t’expliquer pourquoi mais...lui a perdu la foi. Il a perdu son âme lorsque le sorcier l’a métamorphosé. Et il est prêt à tout pour que le mal triomphe. Il est complètement sous l’emprise d’Oswald. Et si tu t’opposes à leurs projets, lui aussi cherchera à te nuire et à empêcher ton union avec Marie.
- J’en ai bien conscience. Mais si je parvenais à le convertir…Erminie m’a dit un jour que l’amour pouvait tout changer en bien.Et mon père avant de partir, m’a aussi envoyé un message identique.
La sorcière sourit.
- Erminie est une sage parmi nous. Mais je doute concernant le cas de ce Ulf, qu’elle ait raison.
Quant à ton père, il a toujours agi pour le bien de la communauté féérique. Et tu avais besoin de courage et de force avant d’entreprendre ton voyage.
Jakob secoua la tête.
- Je ne suis pas d’accord avec vous. Mon père comme Erminie croient profondément en cette valeur d’amour inconditionnel. Et le fait d’y croire leur permet de faire émerger le meilleur des êtres, même des plus mauvais. Je crois aussi qu’il y a toujours quelque chose de bon en chacun. Même bien caché. Il suffit de trouver cet espace secret, de le réveiller, de le nourrir au lieu d’enfermer les gens dans la critique facile et le jugement. Et alors, le mal peut se changer en bien.
La vieille femme sourit de toutes ses dents, leva les yeux au ciel puis tapota gentiment la manche du jeune homme.
- Tu as beaucoup de foi, mon garçon. Et c’est l’amour qui te dicte tes mots. Ou mon thé au jasmin qui te grise. Essaie si tu veux. Qui ne tente rien, n’a rien après tout, tu connais l’adage. Parfois cela marche effectivement. Mais il y a aussi des échecs. Sans compter que de croire au pire concernant quelqu’un, va contribuer à créer le mal là où il y avait le bien. Je le dis régulièrement à mes apprenties. Tout peut s’inverser, dans des proportions dont tu n’as pas idée. C’est pourquoi la magie est si dangereuse. Tu peux créer les plus belles choses, mais aussi les plus redoutables.
Ceci dit, il est malheureusement des situations et des personnes qui ne s’amendent jamais. Pour tout un tas de raisons qui leur appartiennent…mais c’est une réalité que tu te dois d’admettre. Même si elle fait mal.
Jakob fronça les sourcils.
- Désolé, mais je ne crois pas en la fatalité. Si vous pensez cela, pourquoi ne pas envisager que cette perdition vienne d'un rejet ou d'un abandon d'autrui?
Si vous cessez de croire au meilleur, il disparaît. Et vous créez et renvoyez le mal au mal. Vous le savez aussi bien sinon mieux que moi. Alors pourquoi penser qu’Ulf est irrécupérable ? Je suis de plus en plus persuadé en vous écoutant que vous le connaissez depuis longtemps. Et que si vous nous avez séparés lui et moi, c’est pour lui régler son compte sans témoins. Quel contentieux avez-vous donc pour le juger avec autant de mépris? Pourquoi ne croyez-vous plus en lui ?
- Tu es décidément un être rare et malin, jeune Matthias Desylphe. Effectivement, tu as raison. J’ai un conflit avec ce vampire. Mais c’est une vieille histoire, qui ne regarde que Ulf et moi.
- Cela est votre affaire, je suis d’accord. Mais parce que c’est lui qui m’a amené ici, je suis solidaire de cette créature. Donc, je vous le demande : qu’avez-vous fait du vampire ? Que lui est-il arrivé ? Où est-il ?
- Ne t’agite donc pas ainsi, voyons, c’est mauvais pour la digestion. Ulf ? Eh bien disons que...il devait affronter son passé. Car cela faisait un bon moment qu’il le fuyait. Voilà qui est fait. Rien de plus, rien de moins. Tu ferais mieux de mobiliser ton attention non sur lui mais sur ton avenir.
- Mon avenir ? Je pense savoir où le diriger. Pour le moment, sans mon camarade, je ne pourrai pas sortir de ce marais. Si je veux pouvoir délivrer mes amis, il faut qu’Ulf m’aide à sortir d’ici et me conduise ensuite chez Oswald. Alors laissez-moi rejoindre le vampire. Je suis sûr qu’il lui est arrivé quelque chose de grave. J’ai des sensations d’oppression quand je pense à lui et ce n’est pas normal.
La sorcière soupira.
- Si je te laisse aller sur l’île aux esprits, tu n’en sortiras plus. Est-ce cela que tu veux ?
Jakob considéra la sorcière avec tristesse. Et malgré le risque mortel qu’il encourait, il répondit :
- Je ne laisserai pas Ulf mourir seul et abandonné de tous, quels que soient ses crimes et les offenses qu’il vous a faites. Personne ne mérite cela. Et si réellement vous êtes du côté du bien et non du mal, vous ne pouvez pas permettre une telle injustice.
- Bien...si c’est vraiment ton souhait, qu’il soit fait selon ton désir. Adieu, petit homme !
Et aussitôt, Jakob fut transporté loin de la maison où il se trouvait. Il se retrouva assis sur une butte couverte de lianes, dont quelques unes semblaient s’agiter comme des serpents avalant une proie.