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Piège aquatique

- L’oubli tu ne l’auras jamais, Gabriel. Quoi que tu fasses et quelque apparence tu endosses, répondit la sphaigne d’une voix plus douce.

 

- Hein ? Que dis-tu ?

 

- Je dis une chose qui est vraie...ton père avait été fasciné par Oswald et c’est comme cela que tes amies et toi êtes morts et que le sorcier t’a utilisé pour le servir. Sans le sort qu’Oswald avait jeté sur ton père, jamais tu n’aurais...intégré la milice du sorcier.

 

Ulf releva la tête et essuya ses yeux pleins de larmes. Les sphaignes s’étaient assagies et la tourbière était redevenue paisible, comme un immense tapis vert. Seule la brise légère agitait la mousse irisée de gouttelettes d’eau.

 

- Comment connais-tu mon véritable nom et comment sais-tu cette histoire ?

 

Un rire léger lui répondit. Et ce rire le transperça. Il lui rappelait...mais non, ce n’était pas possible…

 

- Mila ?

 

Alors la sorcière se montra à lui telle qu’il l’avait connue autrefois.

 

- Je ne m’attendais pas à te revoir...ni à être reconnue. Mais...oui, c’est moi. J’ai trouvé refuge avec Ilma ici, après qu’Oswald nous ait empoisonnées et dissoutes dans l’écorce du saule. Il n’avait pas pris assez de précaution quand il a choisi cet arbre. Le saule, tu le sais, est ami des sorcières. Il a absorbé le poison qu’Oswald nous avait forcé à boire , nous a rendu la vie et suffisamment de pouvoirs pour redevenir celles que nous étions. Alors, nous avons cherché un lieu sauvage et solitaire pour ne pas être inquiétées à nouveau ni être poursuivies. Nous sommes devenues la sorcière du marais.

Et nous vivons plutôt heureuses ici, tu sais. Nous nous sentons protégées et nous protégeons les autres aussi.

Mais toi, pourquoi as-tu cédé à Oswald ? Tu n’étais pourtant pas du genre à aimer la magie noire…

 

Ulf baissa la tête.

 

- Il m’a transformé sans me demander mon avis. J’aurais pu n’avoir que l’apparence d’un vampire et ne pas...me comporter comme tel. Mais...j’étais si en colère.

 

- Et tu l’es encore ?

 

Le vampire eut un sourire en coin. Et séducteur il répondit :

 

- Peut-être un peu moins maintenant que nous sommes enfin réunis...Mais dis-moi, est-ce vrai qu’Alexandre Smiroff a jeté ici l’anneau de feu ?

 

Dwana considéra son ancien amoureux avec circonspection.

 

-Pourquoi tu me demandes ça ? Pour Oswald ? Si c’est pour le sorcier ou pour la créature que tu es devenu, je ne te répondrai pas.

 

- Alors c’est vrai ! Il l’a jeté ici.

 

La sorcière leva les yeux au ciel et secoua la tête :

 

- Je ne te dirai rien de plus à son sujet. Et ma sœur non plus. Cet anneau a fait suffisamment de mal pour ne pas continuer d’en faire.

 

- Oswald le veut. Et il a pris Marie Smiroff chez lui pour faciliter les choses.

 

-Il l’a enlevée ?

 

- Même pas...la jeune fille lui a demandé de l’emmener chez lui.

 

- Elle l’a fait pour sauver son père et le royaume. Je ne la vois pas aimer Oswald.

 

- C’est une drôle de fille. Je n’arrive pas à la cerner. Je pensais qu’elle serait craintive, peureuse, mais c’est un bloc de pierre coupante, sous une apparente douceur. Tu veux que je te dise: elle ne m’inspire que de la méfiance, même si physiquement...elle est tout à fait à mon goût.

 

- Parce qu’elle n’obéit pas à tes critères de soumission. Tu as changé, Gabriel…Avant, tu n’aurais jamais dit cela d’une femme. Tu es devenu amer, dur et fermé. Tu ne cherches plus à comprendre ou à connaître mais à juger.

 

- Je te rassure, toi aussi tu as changé. Tu es devenue une belle emmerdeuse.

 

Dwana sourit, flattée du compliment. Et avec une douceur acerbe, elle répliqua.

 

- Sans aucun doute. Ta mort m’a rendue redoutable. Mais pour le meilleur, alors que tu as suivi le chemin opposé.

 

- Désolé de te décevoir, ma belle. Mais contrairement à toi et Ilma, je n’ai pas eu la chance d’avoir un saule protecteur pour me sauver la mise. Même si Oswald m’a manipulé, il m’a donné ce que jamais je n’aurais pu avoir dans l’autre vie : du pouvoir, de l’argent, de l’importance, une vie de voyage et de fantaisie. Je peux m’étourdir dans le jeu, dans la fête, dans le luxe et l’alcool comme j’en ai toujours rêvé. Je suis le chef de l’armée des ombres. Je suis crains et respecté. Je brille dans les dîners mondains et les expositions. Les femmes que je croise ne rêvent que d’un baiser mortel de moi. Alors tout compte fait...je suis plus tranquille ainsi.

 

- En es-tu si sûr ? Ce n’est que ton égo qui parle, ton orgueil. Tu t’es juste bâti un rempart d’illusions, de faussetés, de bimbeloteries pour survivre dans ta nouvelle fonction. Mais tu n’es pas heureux, je le sens.

 

- Crois ce que tu veux. Mais je t’assure que j’ai une vie très agréable quand je ne pense pas à toi et à ta jumelle.

 

-Parce que tu penses à nous quelquefois ?demanda la sorcière avec émotion.

 

Ulf se mordit la lèvre inférieure et aussitôt, un peu de sang coula. Gêné et ne voulant pas montrer qu’il était encore sensible au charme de la jeune femme, il répliqua :

 

- Ca m’arrive encore...un vieux reste d’humanité, sans doute, mais de plus en plus rare. Alors...je devrais pouvoir survivre, dit-il en fixant son ancienne dulcinée avec ironie.

 

La sorcière considéra le vampire avec tristesse, comprit aussitôt que ce dernier s’était perdu définitivement et son coeur se serra.

 

- Tu as renoncé à nous, n’est-ce pas ! Et à ton âme par dessus le marché !

 

- Que pouvais-je faire d’autre ? Jusqu’à aujourd’hui, je pensais que vous étiez mortes. Ce qui nous mettait à égalité ou presque…Alors je vais continuer à faire comme si…

 

www.youtube.com/watch?v=gq7J8FCfvPQ

 

Et récupérer l’anneau de feu, par la même occasion. Si ce n’est pour Oswald, je le veux pour moi. Parce que contrairement au sorcier, je ne craindrai pas le baiser de la mort de Marie Smiroff. Et une fois que je l’aurai possédée, je serai le plus puissant de tous les vampires que la terre ait porté. Je pense l’avoir mérité après toutes ces années de service. A mon tour de dominer le monde ! Et comme j’ai un appétit d’ogre...inutile de te dire que je saurai comment employer mes nouveaux pouvoirs illimités. Que dirais-tu de recommencer nos petits jeux enchanteurs à trois, sans personne pour nous déranger ? Je te promets de ne pas te mordre, non plus que ta soeur. Ou alors juste un peu...pour le plaisir. Et puis si je parviens à mes fins avec la petite Smiroff, toi et Ilma pourrez jouer les sages femmes et les bonnes d’enfant. Tu m’avais dit un jour que tu avais quelque talent en la matière. Alors tu devrais briller pour élever un bébé mi humain mi vampire.

 

- Tu crois vraiment que sachant tes projets, je te laisserai commettre une pareille folie et irai m’associer à tes basses oeuvres? Tu te trompes, Gabriel. Tu ne mérites plus l’amour que nous te portions ma sœur et moi. Tu mérites de pourrir en enfer...et c’est bien ce que je te souhaite à présent, dit Dwana en levant les bras. Tu es venu pour l’anneau de feu ? Alors cherche le, comme le chien galeux que tu es à présent...et si tu ne le trouves pas, tu pourras toujours te reposer sur l’île aux esprits. Ravie de t’avoir connu.

 

Et sans même lui laisser le temps de comprendre ce qui lui arrivait, Dawna projeta Ulf à grande vitesse au dessus du marais. Et tout aussi rapidement le vampire se retrouva plongé au milieu des des ajoncs, des roseaux. Il essaya bien d’en sortir, mais les herbes s’accrochaient à son habit et il était si trempé qu’il grelottait. Alors il plongea sous l’eau, et commença d’explorer les fonds sableux. L’eau en apparence boueuse à la surface était transparente plus on y descendait. Et comme Ulf avait gagné le pouvoir d’éclairer les zones d’ombre après avoir dévoré ses premières victimes, il y vit beaucoup de choses.

De longues algues poilues, d’étranges poissons bleus et brillants comme des saphirs. Des pierres de lave, noires comme le charbon.Mais aussi des ustensiles de cuisine, des outils, un fusil vermoulu, des boulets de canon, quelques bouteilles vides, une tasse de porcelaine ébréchée et même une boîte métallique, ornée d’un drôle de miroir sans teint et munie de deux boutons. Intrigué par l’objet qui semblait lourd, il le remonta à la surface, l’égoutta, se hissa avec sur la rive et s’ébroua comme l’aurait fait un chien. Intérieurement il réfléchissait. Peut-être était-ce un coffre au trésor, ou bien l’écrin de l’anneau de feu ? Une pareille bague méritait bien une boîte très particulière. Et ce miroir où l’on ne voyait rien, que cachait-il ?

Nulle ouverture. Juste deux boutons ? Alors peut-être les tourner. Celui de droite d’abord. Un éclair, comme une porte qui s’ouvre et le miroir s’illumine. A l’intérieur, comme une boîte à musique.

 

www.youtube.com/watch?v=iqjWodek8ZM

 

- Une boîte dans une boîte avec une poupée qui te ressemble...Décidément, Mila, tu es joueuse jusqu’au bout, murmura Ulf.

 

Il s’installe confortablement face à l’écran et de l’autre côté du miroir, un air et la voix de sa dulcinée qui, telle une automate, se dresse et se met à chanter et danser. C’est une drôle de berceuse aguichante et lancinante. Ulf a soudain très chaud, alors qu’il avait très froid. Il desserre sa cravate, dépose sa veste sur le sable. Il a très envie de s’allonger et de boire également. Mais il sait qu’il ne doit pas. Cette peste de sorcière a empoisonné l’eau. Et il ne veut pas mourir une seconde fois…

 

- Et surtout pas d’amour, soupire-t-il tout en écoutant la chanson. Même si tu es toujours aussi craquante, je ne veux pas replonger.

 

Tout en disant cela, il saisit machinalement une tasse posée près de lui dans l’eau et la porte à ses lèvres. Avant de la reposer tout aussitôt.

Non, il ne doit pas. Surtout pas. Mais qu’est-ce qu’il allait faire ? Il doit résister.

Ne rien boire. Juste regarder ce dernier cadeau...un cadeau d’amour à n’en pas douter.

En fait, c’est la sorcière qui a du mal à le lâcher. Elle l’aime toujours, c’est certain. Sinon, elle ne lui aurait pas permis de découvrir cette drôle de chose, ni ne se serait mise en scène à l’intérieur. Et au fond, lui aussi, il l’aime. Il aime ces retrouvailles inattendues, cet au-delà qu’il pensait avoir perdu à jamais. Il a perdu son âme, l’a vendu au mal et à Oswald, certes. Mais s’ils s’aiment Mila et lui, il y a peut-être encore de l’espoir ?

Pour en être sûr et fêter cette rencontre, il boirait bien quelque chose. A nouveau, il reprend la tasse, la plonge dans l’eau et porte le tout à ses narines. Cette eau...elle lui rappelle la meilleure des vodkas. Il en rigolerait presque, tant l’odeur le grise et lui met l’eau à la bouche. Ca et les déhanchements de poupée de sa belle...Il en oublierait presque l’anneau. Et tout ce qu’il venait faire ici. Plus rien n’a d’importance désormais.

Et quand la musique s’arrête, il n’a qu’une envie : boire et faire la sieste.

Il avise le talus couvert de mousse épaisse qui semble lui faire signe et rampe jusque là. Mais repart aussitôt en sens inverse. Il a oublié sa veste et puis la tasse. Juste une lampée de château marais, pour goûter. Ca ne le tuera pas après tout. Il est déjà mort. Et l’eau est si tentante...Il plonge à nouveau la tasse dans le courant, la porte à son nez, hume le liquide. Et de nouveau l’eau à la bouche. Et soudain, cette drôle de mélodie jouée à l’orgue, qui monte comme une vapeur et semble l’envelopper pour lui dire : goûte-moi, goûte-moi…

 

Ulf a la tête qui tourne. Il dodeline comme s’il était déjà saoul, mais il n’en a même pas conscience, tout à son obsession. La tentation est trop forte. Il sait qu’il n’en peut plus. Alors de rage, il tend la tasse pleine à bout de bras vers le ciel et hurle :

 

- A ta santé, Mila! C’est moi qui m’envoie en enfer à cette heure. Parce que je l’ai décidé..L’enfer des vampires perdus d’amour et de désespoir. Jamais tu n’auras vu une si belle fin, mon aimée ! Gabriel est mort...et tu sais quoi ? Ulf lui a succédé. Et lui, il ne peut pas mourir...même avec toute la magie dont tu es capable. Alors cet alcool, je vais le boire jusqu’à la dernière goutte. Et peu importe ce qui arrivera.

 

Il avale le breuvage cul sec. Sous la brûlure qui meurtrit sa gorge, il suffoque et s’écroule sur la mousse. La tasse roule et s’enfonce dans la vase avant de disparaître. Tandis que la musique monte, monte et que lentement, émergeant mystérieusement du sol, de longues lianes entourent le dormeur jusqu’à le recouvrir entièrement. Et comme pour accompagner l’agonie du vampire, le marais s’assombrit, isolant l’île aux esprits du reste du monde.

 

www.youtube.com/watch?v=_BADDeIQWVQ

 

 

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Uploaded on May 15, 2020
Taken on December 30, 2018