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La jeune fille n’avait rien dit mais elle s’était levée sur le champ, très droite et avait suivi le chariot sans même un regard pour le sorcier. Oswald avait frémi de rage tout en étant malgré tout, admiratif de l’attitude fière et digne de son épouse. Il s’était attendu à un petit être fragile, superficiel et inconsistant. Il était surpris de voir qu’elle était bien plus endurante, profonde et courageuse que ne le laissait prévoir sa silhouette fine et sa jeunesse. Et rien que ce constat l’agaçait. Il avait tellement l’habitude de ne jamais être contrarié ou contesté dans ses avis, ses ressentis, qu’il commençait à se dire que la quête de l’anneau de feu était peut-être un véritable cadeau empoisonné s’il devait supporter une présence féminine de ce genre. Certes, Marie semblait indépendante et plutôt farouche. Mais en provoquant le magicien ainsi dès le premier jour, Oswald se disait qu’une cohabitation serait vite compliquée. Il lui faudrait donc dresser la jeune fille, la mettre au pas des us et coutumes de la demeure. Sans cela, leurs entretiens tourneraient vite à l’affrontement permanent.

Et cela, il n’en voulait à aucun prix :

 

- Ce n’est tout de même pas une femme qui va diriger cette maison, tonna-t-il à la fois pour lui-même et pour la vicomtesse.

 

Sa voix résonna dans la tour et fit vibrer les vitres de l’ensemble du bâtiment. Ce qui fit sursauter tout le monde. Puis, calmé par son propre éclat de voix, Oswald descendit au rez-de chaussée pour ordonner aux balais, pelles, seaux et serpillières nouvellement arrivés, de s’attaquer au ménage de sa demeure qui en avait bien besoin.

 

Pendant ce temps, Marie découvrait sa chambre. Une chambre simple, munie d’un cabinet de commodités et d’un placard étrange.

 

- C’est un passe plat, lui dit Chariot. Ainsi, je peux vous servir vos repas sans avoir à me déplacer.

Commandez et je ferai monter ce qui vous fera plaisir.

 

La jeune fille s’avança dans la pièce. Elle était vaste, mais froide, sévère. Un lit cerné de rideaux bleu nuit. Une commode, une armoire dans le même style. Un bureau, deux chaises, un tapis qui avait dû être épais et moelleux, mais qui semblait fané et plat. Cependant, cette chambre avait deux fenêtres dont une avec un petit balcon dissimulé par un immense rosier liane. Et à travers ce grillage naturel, Marie voyait la forêt. Et immédiatement, elle réalisa qu’elle n’avait jamais été aussi près du royaume de Jakob. Si en jardinant, elle pouvait encore se rapprocher de la Vallée Heureuse, peut-être qu’elle pourrait leur envoyer un message ?

La grive lui avait dit aussi que le père du jeune homme avait été capturé par Oswald. Peut-être dans quelque temps, pourrait-elle se renseigner sur les prisonniers du sorcier et essayer de délivrer au moins le père de celui qu’elle aimait.

 

Elle se tourna vers Chariot et demanda :

 

- Y a-t-il d’autres personnes qui vivent ici ?

 

- En dehors de vous et du maître, vous voulez dire ?

 

- Oui.

 

Chariot hésita. Puis, se disant que tôt ou tard, Marie apprendrait leur existence, il répondit:

 

- Les prisonniers rares...mais je vous conseille de ne pas les approcher. Certains sont dangereux. On ne sait pas ce qu’ils pourraient faire en vous voyant.

 

- Je ne crains pas les maléfices. Sinon, je n'aurais pas accepté de suivre Oswald.

 

Le serviteur était embarrassé.

 

- Je sais bien, dit-il. Mais...le maître ne serait pas content que vous parliez à ces êtres.

 

- Où vivent-ils ?

 

- Près du laboratoire, à l’étage au-dessus. Mais je doute que le maître vous accorde l’autorisation de monter dans ce qu'il considère comme son territoire. De toute façon, vous êtes consignée jusqu’à ce qu’il soit d’accord de vous laisser sortir. Alors vous ne pourrez pas les voir pendant un moment...Et d'ici là, vous aurez sans doute changé d'idée.

 

Avant même que la jeune fille lui réponde, Chariot poursuivit:

 

- Dans l’armoire, le maître a mis des choses pour vous changer. Et dans le cabinet de commodités, vous avez tout pour le bain et la toilette. Ici, vous avez un bureau et des livres, un nécessaire pour écrire, du papier, de l’encre. De quoi vous occuper.

Si vous voulez quelque chose en plus, vous n’aurez qu’à me demander.

 

- Pourriez-vous porter un message ?

 

- Hélas, je n’ai pas le droit de sortir de la tour. Et je doute que mon maître soit d’accord pour que vous ayez un contact humain en dehors de lui.

 

Hors d’elle, la vicomtesse s’écria :

 

- Mais c’est démentiel ! Il m’a dit que je n’étais pas sa prisonnière, mais s’il me refuse tout contact extérieur, c’est bien là ce que je suis.

 

- Je suis désolé, madame.

 

La détresse de la jeune fille était si visible que le chariot ne put s’empêcher de lui prendre la main.

 

- Je sais que vous êtes triste et désespérée, mais vous verrez, avec le temps, on s’habitue à tout ici. A tout.

 

- Je ne veux pas m’habituer, répliqua sèchement Marie en repoussant la caresse.

 

- Vous verrez...dans quelques jours, dans quelques semaines...vous ferez comme moi, comme nous tous.

 

Et il tapota sa main amicalement avant de s’éloigner et de fermer la porte à double tour.

 

Restée seule, Marie éclata en sanglots. Depuis le matin, elle était passée de la félicité amoureuse la plus douce au désespoir et à l’isolement les plus grands. Et ce changement de décor et d’émotions était si brutal, qu’elle ne parvenait plus à maintenir le stoïcisme acerbe qu’elle avait montré à Oswald.

 

Tout ce qu’elle avait vécu de tendre et de doux lui revenait si fort, que ses larmes ne faisaient que redoubler.

 

- Jakob, murmura-t-elle...Jakob...je suis désolée. Je ne voulais pas que ça se termine ainsi. Je t’aime, si tu savais ...Mais je n’ai pas eu le choix. Si Oswald avait vaincu mon père, il nous aurait ensuite tous tués, mis à feu et à sang notre pays. Je ne pouvais pas le laisser faire.

 

Tu ne pourras sans doute jamais me pardonner mais...j’espère qu’un jour tu comprendras au moins mon geste. A présent que j’ai bu la potion, je ne pourrai plus être ta femme, mais ce qui me rassure dans ce sacrifice, c’est que je ne serai jamais celle d’Oswald.

 

Elle contempla un moment la forêt depuis le balcon grillagé de roses, écoutant les oiseaux nocturnes et les animaux sauvages, le bruit du vent dans les sapins. Puis, sans fermer la fenêtre, elle alla s’allonger sur son lit. Et malgré l’intensité de son chagrin, ne tarda pas à s’endormir.

 

La jeune fille était assoupie depuis environ une demie heure quand tout à coup, surgie de la nuit, une petite lumière d’or se glissa comme un rayon de lune dans la chambre. Puis se posa sur le lit près de la dormeuse.

 

- Marie, Marie, dit une petite voix douce...ne crains pas d’avoir rebuté ton amour. Il t’aime. Et tu le verras bientôt...En attendant, accueille-le dans tes rêves. Comme lui aussi t’accueillera dès cette nuit dans les siens. Vous êtes liés depuis très longtemps...et votre destin s’est écrit il y a bien des lunes dans nos légendes. Ne restait qu’à vous retrouver. C’est chose faite et nous en sommes très heureuses. Et vous vous marierez comme vous l’avez désiré l’un et l’autre. Mais il faut auparavant que chacun de vous passe l’épreuve de cet arrachement. Et trouve les ressources intérieures pour garder foi dans cet amour et dans votre union. Nous les fées vous y aideront. Je te le promets.

Je m’appelle Urgande. Et je suis la fée des amants éternels. Je suis là pour veiller sur vous.

 

A présent, prends ma main, Marie...viens...n’aie pas peur ! Je suis là pour te conduire à ton amour.

 

Aussitôt, un double de la jeune fille endormie se redressa et tendit une main hésitante vers la petite lumière d’or qui la toucha de sa baguette afin de la rendre aussi petite qu’elle. Puis, toujours endormie, Marie s’envola avec elle hors de la tour pour rejoindre un campement, loin, très loin dans les collines les plus proches de Kalamine. Là où Jakob passait sa première nuit de voyageur.

 

Lui aussi dormait. Et comme pour Marie, la petite lumière d’or vint réveiller son double et lui rendit sa nature originelle avant de prendre la main de la minuscule jeune fille et la placer dans celle de l’elfe-fée.

A ce moment-là, chacun des deux doubles ouvrit les yeux. Et de joie, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

 

- Jakob !

 

- Marie...Mais comment es-tu là ? Ce n’est pas possible ! Je rêve !

 

- Je dois rêver aussi ! Mais tu es là...tu es vivant et c’est tout ce qui m’importe. Serre-moi fort. Et dis moi que tu ne m’en veux pas d’avoir bu la potion d’Erminie.

 

L’elfe l’enlaça étroitement et baisa les cheveux de la jeune fille.

 

- Ne t’inquiète pas ! J’ai compris pourquoi tu l’as fait. Et je ne t’en voudrai jamais. Vois, je suis en route pour te délivrer. Je suis parti tout à l’heure, peu de temps après ton enlèvement.

Et dans quelques semaines, je serai près de toi. D’ici là, Erminie m’a accordé le don de te retrouver chaque nuit...Alors nous ne serons jamais plus séparés. Si tu veux toujours de moi, évidemment…

 

- Même si je ne pourrai jamais… ?

 

- Mon amour est plus grand que cela, Marie.

 

www.youtube.com/watch?v=-u8T22_99oA

 

Les deux amoureux s’enlacèrent longtemps et se firent mille caresses, mille confidences. Puis ils s’assirent sur la mousse pour contempler les étoiles. Et chacun renouvela en termes tendres ses motifs d’espoir et d’attachement. Avant de s’endormir enfin dans les bras l’un de l’autre, heureux et apaisés par ces retrouvailles. Ils savaient que désormais, chaque nuit, ils n’auraient qu’à fermer les yeux pour à nouveau être unis d’âme à âme. La fée Urgande l’avait promis. Et c’était une telle consolation que lorsqu’ils s’éveillèrent, chacun murmura le nom de l’autre et se mit à sourire.

 

Marie, allongée sur son lit, soupira d’aise en s’étirant et fermant les yeux pour mieux revoir le cher visage et la silhouette de son amant, elle murmura :

 

www.youtube.com/watch?v=6jJ-N_mJZcE

 

Sa chanson s'envola et vint se poser au fond du coeur de Jakob qui se préparait à prendre la route. En recevant le message de sa bien-aimée, Jakob tressaillit et son coeur bondit de joie. La route était encore longue jusqu'au royaume d'Oswald. Et il ne savait pas exactement quand et comment il y parviendrait. Mais en ce premier matin, malgré la distance et les dangers qu'il allait devoir affronter, il était confiant. Sûr de sa quête.

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Uploaded on May 5, 2020
Taken on April 13, 2020