Une histoire de gilets
Justement, où en était-il donc notre luthier ? Nous l’avions laissé couvert d’une gloire naissante après son récital improvisé, toujours les yeux fermés chez Erminie et le jeune homme venait d’apprendre qu’il pourrait prochainement rencontrer le comte Smiroff pour devenir le maître de musique du palais. Il s’était donc endormi profondément, apaisé et la nuit qu’il passa fut si réparatrice que lorsqu’il s’éveilla et put enfin ouvrir les yeux pour la première fois depuis plus de six mois, le monde qui l’entourait lui parut tout à fait extraordinaire.
L’atelier où il avait son lit, bien que simple lui parut tout à fait magique et lui rappela presque la demeure familiale comme s’il ne l’avait jamais quitté. Les instruments y étaient rangés avec soin et brillaient dans la lumière du matin.
Lorsqu’il ouvrit sa fenêtre, le grand ciel bleu et l’air frais lui firent l’effet d’un éblouissement. Le jardinet d’Erminie tout fleuri avec son carré d’herbes médicinales et aromatiques, lui parut d’une poésie étonnante, propre à lui inspirer une mélodie.
Mais il savait qu’il n’aurait guère le temps pour cela. Il alla donc se laver à la cuvette mise à sa disposition. Et après s’être bien frotté visage et corps, il se sentit tout à fait bien.
La seule chose qui lui parut misérable était sa tenue, qui bien que propre et soigneusement repassée par la sorcière, était très usée à force d’être portée tous les jours. Et puis, il s’y sentait à l’étroit à présent. Parce qu’il avait pris des épaules et des muscles, à transporter du bois et à le travailler à l’atelier. Et le tissu de sa culotte comme de sa veste-gilet était fané. Sa chemise était déchirée à certains endroits et malgré les reprises d’Erminie, trahissait une certaine pauvreté.
En enfilant ses habits, Jakob soupira :
- Pourtant, je la croyais sorcière. Elle aurait pu enchanter mes vêtements pour que j’ai l’air au moins convenable. Comment vais-je pouvoir sortir sans être moqué pour ma tenue ?
Pour voir plus précisément à quoi il ressemblait, il s’approcha du petit miroir accroché sur le mur près de son lit.
La petite glace lui refléta le visage d’un homme qu’il ne reconnut pas. Et l’étonna. Hormis ses longs cheveux bruns et bouclés, il avait tant changé qu’il était stupéfait de sa métamorphose. Ses traits encore enfantins à son arrivée étaient devenus ceux d’un homme, son nez était plus marqué, ses sourcils épaissis et un peu de barbe s’était invitée sur son visage. Une étrangeté que jamais il n’aurait pu envisager. Certes, il avait intégré quelques changements depuis son changement d’état féérique à celui d’être humain, mais pas à ce point. Il toucha son visage, les poils clairsemés de sa barbe naissante et sourit au miroir.
- Eh bien...je crois qu’il me faudra plus qu’un bon tailleur pour être présentable devant le comte Smiroff.
Il n’avait pas plus tôt prononcé ces mots que trois coups légers étaient frappés à sa porte.
- Jakob ? Tu es réveillé ? Je peux entrer ?
- Bien sûr, Erminie.
La sorcière ne se le fit pas dire deux fois et apparut avec un plateau chargée de ciseaux, de limes, d’onguent, d’eau de Cologne, d’un rasoir, d’un blaireau et son savon, d’un peigne démêloir et d’une brosse à cheveux. Mais aussi d’un bol de café, de fruits, de petits pains beurrés et de gâteau au miel, sa spécialité.
- J’ai pensé que tu aimerais sans doute une apparence un peu plus soignée pour aller chez Amédée cet après-midi.
Alors j’ai apporté tout ce qu’il faut pour te faire aussi beau qu’un prince.
- Ca alors...je me disais justement…
- Oui, tu as besoin d’une bonne coiffeuse. Mais comme je suis un peu paresseuse, j’ai enchanté ces objets. Ils savent ce qu’ils ont à faire pour toi. Donc installe-toi sur cette chaise, noue cette grande serviette autour de ton cou et tes épaules et laisse-toi faire. Tu peux aussi manger si tu t’ennuies.
- C’est très gentil à toi, mais...et mes vêtements ?
- Ca, c’est le rayon d’Amédée.
- Mais je ne peux pas sortir comme ça.
- Ecoute, je peux juste leur redonner un petit éclat pour qu’ils paraissent moins fanés et lustrer tes chaussures à boucles...mais pour le reste...c’est le tailleur qu’il te faut.
Le jeune homme soupira.
- Tout le monde me verra donc ainsi…
- Oui, mais je t’assure qu’une fois bien coiffé, avec l’allure que tu as, tu n’auras pas à rougir de ta personne. Tes parents ont-ils dit un jour que tu étais beau ?
- Je...je ne me souviens plus.
- Eh bien, moi, je te le dis, Jakob. Tu es naturellement beau. Et avec les dons que tu as au plan musical, tu es sans doute l’homme le plus séduisant du royaume. Alors, pas d’inquiétude !
Je suis persuadée que tes premiers clients et clientes seront autant séduits par tes instruments que ta personne. Et cet après-midi, Amédée te trouvera la garde robe qu’il te faut à ton nouvel emploi.
Ainsi fut fait. En à peine une heure, Jakob subit une nouvelle métamorphose : rasé de près, ses longs cheveux coupés à l’épaule et noués d’un catogan de satin noir, ses boucles savamment coiffées à l’anglaise, et son costume rafraîchi, il put enfin accueillir la clientèle qui patientait dans le petit salon d’Erminie.
Il les reçut avec simplicité et déférence. Et vendit dans cette seule matinée une dizaine d’instruments. Il reçut en plus de nouvelles commandes ainsi que des demandes de cours particuliers.
La sorcière était ravie de la tournure que prenaient les évènements et augurait déjà son succès à l’audition pour laquelle elle l’avait inscrit.
L’après-midi, après avoir bien déjeuné, le duo ferma la maison et se dirigea vers le quartier des soyeux où vivait le tailleur du comte. L’immeuble dans lequel habitait le vieil homme était un hôtel particulier du meilleur goût, aux grandes fenêtres ornées de balcons ouvragés. Comparé à la modeste maison et à l’atelier d’Erminie, cette bâtisse imposante impressionna Jakob.
- Et encore, tu n’as pas vu le palais...Attends de voir d’autres choses avant de t’extasier comme un poisson rouge, plaisanta la sorcière.
Jakob et Erminie montèrent l’escalier de marbre qui menait à l’atelier du couturier et furent reçus par un jeune garçon qui les conduisit directement à un petit salon très distingué, antichambre destinée à la clientèle ayant pris rendez-vous.
Deux autres jeunes gens s’y trouvaient déjà. Le premier était blond comme les blés, un visage d’ange aux grands yeux bleus. Ses traits fins et réguliers, son costume élégant et à la dernière mode, ses chaussures vernies et ses bas de soie, tout en lui respirait la grandeur et la majesté. A tel point qu’on se demandait bien pourquoi ce jeune homme venait consulter le tailleur. Tel qu’il était vêtu, il était déjà prêt pour le bal.
A quelques mètres de lui, un autre jeune homme aux yeux verts pleins de mélancolie et aux cheveux acajou clair, semblait très nerveux. De nature timide, on voyait bien qu’il venait plus par obligation que par goût. Sa mise était plus simple, moins recherchée que son voisin, et pour se donner du courage, il sirotait régulièrement une petite fiole.
Jakob interrogea silencieusement Erminie du regard pour demander si c’était un médicament. La sorcière lui fit signe que non. Puis elle leva les yeux au ciel, manière de dire que ce qu’il faisait n’était pas convenable.
Au bout de quelques minutes, la porte de l’atelier s’entrouvrit et une voix d’homme appela :
- Monsieur le duc de Clarence, si vous voulez bien entrer…
Le jeune homme blond sourit, se leva, adressa un sourire narquois aux deux autres garçons et pénétra dans l’atelier.
Parvenu au centre de la pièce, il se trouva face au tailleur qui le considérait d’un air malicieux derrière son comptoir. Il fit tourner son client sur lui-même et s’écria :
- Mais vous êtes parfait...tout simplement parfait, monsieur le duc ! Pourquoi donc êtes-vous venu me voir ?
- Oh, je le sais...Ma beauté est sans comparaison avec le reste des prétendants. Je n’y peux rien, c’est de naissance…Et comme mon père dispose d’une fortune immense me permettant toutes les fantaisies et que je les porte à ravir, forcément, je suis toujours parfait. Remarquez que j’y travaille tout de même beaucoup. C’est très important d’être toujours chic. Le succès mondial est à ce prix. Toujours chic et distingué, toujours affable et toujours plein d’esprit. N’est-ce pas ? C’est d’autant plus important rapport à mon prénom : Célestin. Que toutes les femmes appellent le beau Célestin.
Et pour ma future épouse, je dois l’être encore plus...Donc plus que parfait. Si je veux être choisi, et je serai choisi, vous m’entendez mon brave, je veux ce que vous avez de mieux en gilet.
- Eh bien regardez sur le comptoir, j’en ai justement créé quelques uns de tout à fait distingués. Lequel a votre préférence ?
- Le brocard de soie rose, évidemment. Les autres font tellement plus commun…
- Alors essayez-le ! La psyché est un peu plus loin, près de ce paravent. Cet objet a un talent tout particulier, celui de révéler la vérité. Approchez et vous le verrez vous dire ce que vous devez entendre.
Le jeune homme blond quitta sa veste, son gilet et enfila celui que lui tendait Amédée.
Puis il s’approcha du miroir qui refléta son image avant de se troubler puis de le montrer dans un costume ridicule et chantant à tue-tête cette chanson :
www.youtube.com/watch?v=u5KF-92Opy4
Cachée derrière le paravent, Marie qui assistait à la scène assise sur une petite chaise, ne put s’empêcher de pouffer.
Et intérieurement elle se disait :
- Et dire qu’il a si belle mine ! Mais quelle déception et quel affreux personnage, tellement imbu de lui-même ! Jamais je n’épouserai un tel homme. Celui-là, je peux le rayer immédiatement de ma liste.
Puis ce fut au tour du second jeune homme.
- Mr le marquis Léopold de la Pommeraie, s’il vous plait.
Le jeune homme aux yeux verts se leva à son tour, rangea sa petite fiole dans la poche de sa veste de velours, jeta un œil suspicieux et inquiet à Jakob et rejoignit la démarche mal assurée l’atelier.
Lorsqu’il s’avança dans la pièce, son regard était troublé et tout à coup, au moment où il allait ouvrir la bouche pour se présenter, il fut pris d’un hoquet tonitruant. Empli de confusion, il rougit violemment et s’excusa avec un petit accent germanique:
- Pardonnez-moi, monsieur le tailleur, hipp... mais je suis très nerveux. Je...hipp...je ne sais pas pourquoi je suis là, en vérité. C’est mon père qui tenait à ce que je vienne,...hipp… alors qu’il sait que j’ai une sainte horreur des voyages.
- Et d’où venez-vous donc ?
- Du Tyrol...hipp...une région inimitable et qui me manque beaucoup.
- Si vous épousiez la vicomtesse, vous ne resteriez donc pas à Kalamine, si je comprends bien.
- Ah ça non, hipp... j’aime trop mon pays. Mais de toute façon, je crois que je ne plais pas à la belle Marie.
Elle est beaucoup trop bien pour moi, je le sens. C’est une déesse et je ne suis qu’un misérable vermisseau à côté d’elle. Tenez hier, je me tenais à ses côtés dans le parc et vous savez ce qu’elle m’a dit ?
Que je lui faisais des yeux de veau et que cela lui déplaisait infiniment. Et elle m’a renvoyé ainsi sans autre forme de procès. Depuis, je suis dans un chagrin insensé…hipp…
- Et vous avez bu pour oublier et votre déconvenue et votre mal du pays, n’est-ce pas ?
Le marquis rougit encore.
- Un peu...trop peut-être ? C’est mon péché mignon...et cela m’aide tellement quand je suis aussi désespéré…
- Mon garçon, sérieusement, vous ne devriez pas vous enivrer...l’alcool mondain n’est pas spécialement recommandé pour un futur souverain, vous ne pensez pas ? Cependant, si vraiment vous souhaitez paraître au bal à votre avantage, je vous conseillerais ce joli gilet brodé assorti à votre veste de velours. Il est sobre mais très élégant. Il apportera une touche de fantaisie à votre tenue. Et tenez, je vous l’offre. Mais vous devez me promettre de ne plus vous mettre dans des états pareils.
- J’essaierai...balbutia le jeune homme, un peu rasséréné par la gentillesse d’Amédée.
Vous pensez que je garde mes chances, malgré la rebuffade que j’ai essuyée hier ?
- Allez donc vous mirer dans la glace...Elle vous renseignera sur votre avenir.
Le marquis de la Pommeraie s’avança, se trouva très élégant avec ce gilet noir tout fleuri et bordé d’un double galon pourpre et jaune, mais d’un seul coup le miroir se troubla et le montra complètement ivre, dans un costume tyrolien, une bouteille à la main, yodlant et fredonnant au milieu d’une foule hilare.
A lui seul, il faisait le spectacle, et la foule en redemandait. Ajoutez à cela des relents de folklore sirupeux...Le jeune homme si timide semblait complètement désinhibé par la boisson.
www.youtube.com/watch?v=duxMIwVdBbI
De sa cachette, Marie était consternée :
- De mieux en mieux...un alcoolique...Eh bien, j’avais été inspirée de lui dire son fait hier…
Jamais je n’épouserai un homme épris d’alcool. Père m’a toujours dit que ce genre d’excès rendait fou, violent et méchant au fil du temps. Et je ne veux pas d’un mari de ce genre, même si au premier abord, il avait l’air gentil. Dommage…
Et elle raya d’un trait résolu de crayon le nom du jeune homme sur son carnet.
Une histoire de gilets
Justement, où en était-il donc notre luthier ? Nous l’avions laissé couvert d’une gloire naissante après son récital improvisé, toujours les yeux fermés chez Erminie et le jeune homme venait d’apprendre qu’il pourrait prochainement rencontrer le comte Smiroff pour devenir le maître de musique du palais. Il s’était donc endormi profondément, apaisé et la nuit qu’il passa fut si réparatrice que lorsqu’il s’éveilla et put enfin ouvrir les yeux pour la première fois depuis plus de six mois, le monde qui l’entourait lui parut tout à fait extraordinaire.
L’atelier où il avait son lit, bien que simple lui parut tout à fait magique et lui rappela presque la demeure familiale comme s’il ne l’avait jamais quitté. Les instruments y étaient rangés avec soin et brillaient dans la lumière du matin.
Lorsqu’il ouvrit sa fenêtre, le grand ciel bleu et l’air frais lui firent l’effet d’un éblouissement. Le jardinet d’Erminie tout fleuri avec son carré d’herbes médicinales et aromatiques, lui parut d’une poésie étonnante, propre à lui inspirer une mélodie.
Mais il savait qu’il n’aurait guère le temps pour cela. Il alla donc se laver à la cuvette mise à sa disposition. Et après s’être bien frotté visage et corps, il se sentit tout à fait bien.
La seule chose qui lui parut misérable était sa tenue, qui bien que propre et soigneusement repassée par la sorcière, était très usée à force d’être portée tous les jours. Et puis, il s’y sentait à l’étroit à présent. Parce qu’il avait pris des épaules et des muscles, à transporter du bois et à le travailler à l’atelier. Et le tissu de sa culotte comme de sa veste-gilet était fané. Sa chemise était déchirée à certains endroits et malgré les reprises d’Erminie, trahissait une certaine pauvreté.
En enfilant ses habits, Jakob soupira :
- Pourtant, je la croyais sorcière. Elle aurait pu enchanter mes vêtements pour que j’ai l’air au moins convenable. Comment vais-je pouvoir sortir sans être moqué pour ma tenue ?
Pour voir plus précisément à quoi il ressemblait, il s’approcha du petit miroir accroché sur le mur près de son lit.
La petite glace lui refléta le visage d’un homme qu’il ne reconnut pas. Et l’étonna. Hormis ses longs cheveux bruns et bouclés, il avait tant changé qu’il était stupéfait de sa métamorphose. Ses traits encore enfantins à son arrivée étaient devenus ceux d’un homme, son nez était plus marqué, ses sourcils épaissis et un peu de barbe s’était invitée sur son visage. Une étrangeté que jamais il n’aurait pu envisager. Certes, il avait intégré quelques changements depuis son changement d’état féérique à celui d’être humain, mais pas à ce point. Il toucha son visage, les poils clairsemés de sa barbe naissante et sourit au miroir.
- Eh bien...je crois qu’il me faudra plus qu’un bon tailleur pour être présentable devant le comte Smiroff.
Il n’avait pas plus tôt prononcé ces mots que trois coups légers étaient frappés à sa porte.
- Jakob ? Tu es réveillé ? Je peux entrer ?
- Bien sûr, Erminie.
La sorcière ne se le fit pas dire deux fois et apparut avec un plateau chargée de ciseaux, de limes, d’onguent, d’eau de Cologne, d’un rasoir, d’un blaireau et son savon, d’un peigne démêloir et d’une brosse à cheveux. Mais aussi d’un bol de café, de fruits, de petits pains beurrés et de gâteau au miel, sa spécialité.
- J’ai pensé que tu aimerais sans doute une apparence un peu plus soignée pour aller chez Amédée cet après-midi.
Alors j’ai apporté tout ce qu’il faut pour te faire aussi beau qu’un prince.
- Ca alors...je me disais justement…
- Oui, tu as besoin d’une bonne coiffeuse. Mais comme je suis un peu paresseuse, j’ai enchanté ces objets. Ils savent ce qu’ils ont à faire pour toi. Donc installe-toi sur cette chaise, noue cette grande serviette autour de ton cou et tes épaules et laisse-toi faire. Tu peux aussi manger si tu t’ennuies.
- C’est très gentil à toi, mais...et mes vêtements ?
- Ca, c’est le rayon d’Amédée.
- Mais je ne peux pas sortir comme ça.
- Ecoute, je peux juste leur redonner un petit éclat pour qu’ils paraissent moins fanés et lustrer tes chaussures à boucles...mais pour le reste...c’est le tailleur qu’il te faut.
Le jeune homme soupira.
- Tout le monde me verra donc ainsi…
- Oui, mais je t’assure qu’une fois bien coiffé, avec l’allure que tu as, tu n’auras pas à rougir de ta personne. Tes parents ont-ils dit un jour que tu étais beau ?
- Je...je ne me souviens plus.
- Eh bien, moi, je te le dis, Jakob. Tu es naturellement beau. Et avec les dons que tu as au plan musical, tu es sans doute l’homme le plus séduisant du royaume. Alors, pas d’inquiétude !
Je suis persuadée que tes premiers clients et clientes seront autant séduits par tes instruments que ta personne. Et cet après-midi, Amédée te trouvera la garde robe qu’il te faut à ton nouvel emploi.
Ainsi fut fait. En à peine une heure, Jakob subit une nouvelle métamorphose : rasé de près, ses longs cheveux coupés à l’épaule et noués d’un catogan de satin noir, ses boucles savamment coiffées à l’anglaise, et son costume rafraîchi, il put enfin accueillir la clientèle qui patientait dans le petit salon d’Erminie.
Il les reçut avec simplicité et déférence. Et vendit dans cette seule matinée une dizaine d’instruments. Il reçut en plus de nouvelles commandes ainsi que des demandes de cours particuliers.
La sorcière était ravie de la tournure que prenaient les évènements et augurait déjà son succès à l’audition pour laquelle elle l’avait inscrit.
L’après-midi, après avoir bien déjeuné, le duo ferma la maison et se dirigea vers le quartier des soyeux où vivait le tailleur du comte. L’immeuble dans lequel habitait le vieil homme était un hôtel particulier du meilleur goût, aux grandes fenêtres ornées de balcons ouvragés. Comparé à la modeste maison et à l’atelier d’Erminie, cette bâtisse imposante impressionna Jakob.
- Et encore, tu n’as pas vu le palais...Attends de voir d’autres choses avant de t’extasier comme un poisson rouge, plaisanta la sorcière.
Jakob et Erminie montèrent l’escalier de marbre qui menait à l’atelier du couturier et furent reçus par un jeune garçon qui les conduisit directement à un petit salon très distingué, antichambre destinée à la clientèle ayant pris rendez-vous.
Deux autres jeunes gens s’y trouvaient déjà. Le premier était blond comme les blés, un visage d’ange aux grands yeux bleus. Ses traits fins et réguliers, son costume élégant et à la dernière mode, ses chaussures vernies et ses bas de soie, tout en lui respirait la grandeur et la majesté. A tel point qu’on se demandait bien pourquoi ce jeune homme venait consulter le tailleur. Tel qu’il était vêtu, il était déjà prêt pour le bal.
A quelques mètres de lui, un autre jeune homme aux yeux verts pleins de mélancolie et aux cheveux acajou clair, semblait très nerveux. De nature timide, on voyait bien qu’il venait plus par obligation que par goût. Sa mise était plus simple, moins recherchée que son voisin, et pour se donner du courage, il sirotait régulièrement une petite fiole.
Jakob interrogea silencieusement Erminie du regard pour demander si c’était un médicament. La sorcière lui fit signe que non. Puis elle leva les yeux au ciel, manière de dire que ce qu’il faisait n’était pas convenable.
Au bout de quelques minutes, la porte de l’atelier s’entrouvrit et une voix d’homme appela :
- Monsieur le duc de Clarence, si vous voulez bien entrer…
Le jeune homme blond sourit, se leva, adressa un sourire narquois aux deux autres garçons et pénétra dans l’atelier.
Parvenu au centre de la pièce, il se trouva face au tailleur qui le considérait d’un air malicieux derrière son comptoir. Il fit tourner son client sur lui-même et s’écria :
- Mais vous êtes parfait...tout simplement parfait, monsieur le duc ! Pourquoi donc êtes-vous venu me voir ?
- Oh, je le sais...Ma beauté est sans comparaison avec le reste des prétendants. Je n’y peux rien, c’est de naissance…Et comme mon père dispose d’une fortune immense me permettant toutes les fantaisies et que je les porte à ravir, forcément, je suis toujours parfait. Remarquez que j’y travaille tout de même beaucoup. C’est très important d’être toujours chic. Le succès mondial est à ce prix. Toujours chic et distingué, toujours affable et toujours plein d’esprit. N’est-ce pas ? C’est d’autant plus important rapport à mon prénom : Célestin. Que toutes les femmes appellent le beau Célestin.
Et pour ma future épouse, je dois l’être encore plus...Donc plus que parfait. Si je veux être choisi, et je serai choisi, vous m’entendez mon brave, je veux ce que vous avez de mieux en gilet.
- Eh bien regardez sur le comptoir, j’en ai justement créé quelques uns de tout à fait distingués. Lequel a votre préférence ?
- Le brocard de soie rose, évidemment. Les autres font tellement plus commun…
- Alors essayez-le ! La psyché est un peu plus loin, près de ce paravent. Cet objet a un talent tout particulier, celui de révéler la vérité. Approchez et vous le verrez vous dire ce que vous devez entendre.
Le jeune homme blond quitta sa veste, son gilet et enfila celui que lui tendait Amédée.
Puis il s’approcha du miroir qui refléta son image avant de se troubler puis de le montrer dans un costume ridicule et chantant à tue-tête cette chanson :
www.youtube.com/watch?v=u5KF-92Opy4
Cachée derrière le paravent, Marie qui assistait à la scène assise sur une petite chaise, ne put s’empêcher de pouffer.
Et intérieurement elle se disait :
- Et dire qu’il a si belle mine ! Mais quelle déception et quel affreux personnage, tellement imbu de lui-même ! Jamais je n’épouserai un tel homme. Celui-là, je peux le rayer immédiatement de ma liste.
Puis ce fut au tour du second jeune homme.
- Mr le marquis Léopold de la Pommeraie, s’il vous plait.
Le jeune homme aux yeux verts se leva à son tour, rangea sa petite fiole dans la poche de sa veste de velours, jeta un œil suspicieux et inquiet à Jakob et rejoignit la démarche mal assurée l’atelier.
Lorsqu’il s’avança dans la pièce, son regard était troublé et tout à coup, au moment où il allait ouvrir la bouche pour se présenter, il fut pris d’un hoquet tonitruant. Empli de confusion, il rougit violemment et s’excusa avec un petit accent germanique:
- Pardonnez-moi, monsieur le tailleur, hipp... mais je suis très nerveux. Je...hipp...je ne sais pas pourquoi je suis là, en vérité. C’est mon père qui tenait à ce que je vienne,...hipp… alors qu’il sait que j’ai une sainte horreur des voyages.
- Et d’où venez-vous donc ?
- Du Tyrol...hipp...une région inimitable et qui me manque beaucoup.
- Si vous épousiez la vicomtesse, vous ne resteriez donc pas à Kalamine, si je comprends bien.
- Ah ça non, hipp... j’aime trop mon pays. Mais de toute façon, je crois que je ne plais pas à la belle Marie.
Elle est beaucoup trop bien pour moi, je le sens. C’est une déesse et je ne suis qu’un misérable vermisseau à côté d’elle. Tenez hier, je me tenais à ses côtés dans le parc et vous savez ce qu’elle m’a dit ?
Que je lui faisais des yeux de veau et que cela lui déplaisait infiniment. Et elle m’a renvoyé ainsi sans autre forme de procès. Depuis, je suis dans un chagrin insensé…hipp…
- Et vous avez bu pour oublier et votre déconvenue et votre mal du pays, n’est-ce pas ?
Le marquis rougit encore.
- Un peu...trop peut-être ? C’est mon péché mignon...et cela m’aide tellement quand je suis aussi désespéré…
- Mon garçon, sérieusement, vous ne devriez pas vous enivrer...l’alcool mondain n’est pas spécialement recommandé pour un futur souverain, vous ne pensez pas ? Cependant, si vraiment vous souhaitez paraître au bal à votre avantage, je vous conseillerais ce joli gilet brodé assorti à votre veste de velours. Il est sobre mais très élégant. Il apportera une touche de fantaisie à votre tenue. Et tenez, je vous l’offre. Mais vous devez me promettre de ne plus vous mettre dans des états pareils.
- J’essaierai...balbutia le jeune homme, un peu rasséréné par la gentillesse d’Amédée.
Vous pensez que je garde mes chances, malgré la rebuffade que j’ai essuyée hier ?
- Allez donc vous mirer dans la glace...Elle vous renseignera sur votre avenir.
Le marquis de la Pommeraie s’avança, se trouva très élégant avec ce gilet noir tout fleuri et bordé d’un double galon pourpre et jaune, mais d’un seul coup le miroir se troubla et le montra complètement ivre, dans un costume tyrolien, une bouteille à la main, yodlant et fredonnant au milieu d’une foule hilare.
A lui seul, il faisait le spectacle, et la foule en redemandait. Ajoutez à cela des relents de folklore sirupeux...Le jeune homme si timide semblait complètement désinhibé par la boisson.
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De sa cachette, Marie était consternée :
- De mieux en mieux...un alcoolique...Eh bien, j’avais été inspirée de lui dire son fait hier…
Jamais je n’épouserai un homme épris d’alcool. Père m’a toujours dit que ce genre d’excès rendait fou, violent et méchant au fil du temps. Et je ne veux pas d’un mari de ce genre, même si au premier abord, il avait l’air gentil. Dommage…
Et elle raya d’un trait résolu de crayon le nom du jeune homme sur son carnet.