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42 STETIENNE BEAULIEU COVID 19
twitter.com/Memoire2cite La démolition dans les grands ensembles : une action qui n’est pas neutre @ Comme le dit Bernard Toulier à propos des démolitions engagées dans les grands ensembles, « c’est la première fois en France que des constructions sont aussi brutalement détruites pour des raisons internes (et non suite à une guerre) » (Toulier, 2005). Même si l’on est loin d’une démolition systématique et généralisée, une telle ampleur fait sens : apparaît ainsi la volonté d’effacer une forme du tissu urbain, une période de l’urbanisme, ce qui semble effectivement nouveau dans l’histoire des villes. Ce processus est également engagé dans bon nombre de pays anciennement industrialisés, tels que l’Allemagne (notamment à l’Est) ou la Grande-Bretagne. Pour comprendre le choix de la démolition dans les grands ensembles, il faut se référer au sens que les acteurs décideurs attribuent à cet héritage urbain. Après les décennies de la réhabilitation (années 1980-1990), l’engagement dans la démolition traduit la fin d’un tabou et un changement de regard des autorités à l’égard de cette forme dominante du logement social. Dans le même temps, il faut appréhender le point de vue des habitants concernés, leur vécu de la démolition.LA DÉMOLITION : STIGMATISATION ET VIOLENCE SYMBOLIQUE Placer les grands ensembles sous le signe des démolitions ne peut pas ne pas avoir un effet stigmatisant : nous faisons l’hypothèse que même animées des meilleures intentions, ces opérations peuvent faire violence aux habitants, qui sont déjà pour beaucoup en situation de fragilité sociale (Moncomble, 2002).Si l’ampleur des chantiers engagés dans les grands ensembles est historique, ces démolitions du logement populaire s’inscrivent cependant dans une certaine continuité.Habitat populaire : la logique des démolitions
La démolition dans les grands ensembles s’inscrit dans une succession de grandes vagues de démolitions du logement populaire, que l’on repère depuis au moins l’haussmannisation. Jusque dans les années 1970, des secteurs importants des centres-villes, par leur vétusté, la modicité des loyers et leur peuplement ont représenté un « habitat social de fait ». Cet habitat a été envisagé à travers la problématique des « îlots insalubres » qui a fortement marqué les politiques urbaines au XXe siècle (Lucan, 1992). Comme l’a bien montré Claire Lévy-Vroëlant, l’argumentaire hygiéniste a permis de justifier des démolitions « en bloc », systématiques, alors que les diagnostics d’insalubrité ne désignaient en moyenne pas plus d’un immeuble sur deux (Levy-Vroëlant, 1999). Analysant la législation sur la résorption de l’habitat insalubre (loi du 31 décembre 1958, loi Vivien de 1970), François Tomas montre la charge idéologique qui était présente derrière des instruments apparemment objectifs d’identification des taudis : ce n’est pas seulement une enveloppe architecturale, mais plus largement un contenu social qui était visé (Tomas, 2004). Ces politiques de rénovation, baptisées « rénovation-bulldozer » par l’opinion publique, ont fonctionné à la fois comme outil d’éviction et d’éloignement des catégories populaires, et comme processus d’effacement symbolique de ces populations dans les centres-villes. Alors que les centres-villes français et plus largement européens sont aujourd’hui globalement valorisés et peu concernés par les démolitions, il n’en va pas de même aux États-Unis où les villes centres (inner cities) concentrent les populations pauvres depuis la suburbanisation des classes moyennes. Alors que le fait de démolir était jusqu’alors très mal perçu, des municipalités telles que Philadelphia, Detroit ou Baltimore se sont engagées depuis la fin des années 1990 dans de vastes programmes de démolition censés changer l’image et le profil social de leurs quartiers centraux, caractérisés par la pauvreté de leurs habitants (Favro, 2006). C’est à peu près au même moment que le regard sur la démolition a changé dans le contexte français et européen, dans les quartiers périphériques de grands ensembles.Grands ensembles : de la réhabilitation à la démolition Le ministère de la Construction retient le seuil de 500 logements en 1962. Pierre George parle de (...)Même si cette forme urbaine s’est diffusée ailleurs en Europe, notamment vers les anciens pays de (...)Défini comme un ensemble de plusieurs centaines de logements1 construits dans un temps limité selon un plan cohérent, le grand ensemble est le résultat d’un volontarisme politique affirmé, qui s’est imposé en France2 au milieu des années 1950, dans un contexte de grave pénurie de logements et de forte poussée démographique. La logique économique de l’industrialisation et de la préfabrication du bâtiment, ainsi que les principes fonctionnalistes hérités de la Charte d’Athènes, ont présidé à la standardisation des formes urbanistiques et architecturales, sur l’ensemble du territoire national. Le souci du moindre coût, la logique du chemin de grue, le rejet des formes urbaines traditionnelles (la rue, l’îlot), l’impact des préoccupations hygiénistes et l’adoption du principe de séparation des fonctions urbaines ont donné naissance à une indifférenciation et une monumentalisation du logement (les barres et les tours), ainsi qu’à une tendance à la banalisation des espaces publics. Dans le cadre juridique de la zone à urbaniser en priorité (ZUP), qui favorisait le contrôle du foncier, ces ensembles d’habitat collectif ont été principalement implantés en périphérie urbaine, en marge et en rupture vis-à-vis de la ville centre.Dans le même temps, cette vague de construction a été un terrain d’innovations techniques, architecturales et urbanistique (Monnier, Klein [dir.], 2002) et a vu intervenir certains des architectes les plus réputés de leur temps. Selon Bruno Vayssière, ce sont 5 à 10 millions de logements qui ont été ainsi produits (Vayssière, 2002) et qui ont permis de loger dans des conditions de confort tout à fait nouvelles les mal logés des bidonvilles, les immigrés recrutés par l’industrie, les rapatriés d’Algérie, les familles du baby boom… Comme le rappelle Jean-François Lasnier, le coup de grâce à la mixité sociale dans les grands ense (...)Caractérisés dans les premiers temps par une réelle diversité sociale, ces grands ensembles ont été quittés progressivement par les classes moyennes, incitées à accéder à la propriété à partir de la fin des années 19603. Alors que la circulaire Guichard avait mis fin à leur production en 1973, les grands ensembles sont devenus au cours des années 1970-1980 des espaces de relégation pour les populations frappées par le chômage de masse et la précarité, notamment celles issues de l’immigration. Même si tous les grands ensembles ne sont pas concernés au même titre par l’accumulation des difficultés sociales, cette forme urbaine est aujourd’hui largement stigmatisée. Et les anciennes ZUP ont constitué depuis le début des années 1980 jusqu’à nos jours le terrain privilégié de la territorialisation des politiques publiques et plus particulièrement de ce que l’on a appelé de manière métonymique « la politique de la ville ».La démolition : un tabou jusque dans les années 1990 Le Monde, 15 juillet 1982.
L’idée de démolir les tours et les barres des grands ensembles était déjà présente dès la mise en place de la politique de la ville au début des années 1980, suite aux émeutes urbaines de la banlieue lyonnaise. C’est ainsi que dans son rapport, Hubert Dubedout pose la question liminaire : « faut-il réhabiliter ou démolir » ? (Dubedout, 1983). Mais c’est pour y répondre par la négative, compte tenu du caractère récent de ces grands ensembles (pas encore amortis), du maintien d’une forte demande pour le logement social et d’un scepticisme vis-à-vis de l’efficacité d’une démolition pensée comme solution à des problèmes avant tout d’ordre économique et social. Dans un article du Monde, Pierre Drouin reflète l’état d’esprit de l’époque, en écrivant qu’« avant de faire sauter les “grands ensembles” où l’on voit trop vite l’explication de tous les débordements de violence, ou du moins avant de retaper l’immobilier, il serait sage de “retaper” les individus4 ». Les années 1980 ont donc été les années de la réhabilitation du logement social, du retraitement des façades, de l’isolation phonique et thermique… (Micoud, Roux, 1996). Les opérations de démolitions qui sont alors conduites sont ponctuelles : les textes précisent bien que la démolition doit rester un outil d’exception, qui ne peut se justifier qu’en cas de vacance importante, dans le cadre d’un projet urbain d’ensemble. C’est ainsi que dans le cadre de la réhabilitation de Firminy-Vert, le grand ensemble dans lequel s’inscrivent les édifices Le Corbusier, on détruit aux deux tiers l’immeuble dit « Chicago », particulièrement dégradé et caractérisé par la présence de grands logements et de familles « à problème » (Veschambre, 2000). Les difficultés rencontrées par les « pionniers » de la démolition, tels que le maire de Grande-Synthe de l’époque, René Carême, révèlent combien elle demeure un tabou au niveau national (Lahmini, 2004, 2006).Une inversion du regard au cours des années 1990 Chiffres fournis par le Dictionnaire de l’habitat et du logement pour la période 1982-1998.C’est au cours des années 1990 que l’idée de la démolition finit par s’imposer, même si les passages à l’acte demeurent encore limités : nous en sommes alors à environ 4 000 logements démolis chaque année au niveau national Une première circulaire adressée en 1996 aux préfets de Région, aux préfets de département et aux directeurs départementaux de l’équipement introduit en 1996 l’idée que la démolition est « une étape, un moyen, un levier du projet urbain » et fixe quelques principes concernant leur financement (circulaire n ° 96-46 du 8 juillet 1996).Remis en 1997, le rapport Sueur met au premier plan la problématique de la reconstruction et l’année suivante la Caisse des dépôts crée des prêts « construction-démolition » pour les projets élaborés dans le cadre de la politique de la ville, ce qui marque un tournant décisif dans la doctrine des pouvoirs publics. C’est la circulaire du 26 juillet 2000 (n ° 2000-56) qui entérine ce changement de politique et permet de passer à la vitesse supérieure, en organisant la prise de décision dans le cadre de la décentralisation.Si le tabou de la démolition est tombé, les statistiques ne sont pas encore très accessibles. Ce n (...)
L’augmentation des subventions et l’implication des représentants locaux de l’État fait passer le nombre de logements démolis à 10 000 par an au début des années 2000, ce qui représente plus du double de ce qui était réalisé en moyenne précédemment6. Un tabou est donc bel et bien tombé au tournant des années 1990 et 2000.Associée à la reconstruction, la démolition est présentée comme la seule solution pour redonner une valeur foncière et immobilière à ces espaces, pour inverser le cycle de dévalorisation économique, dans un contexte de rejet croissant de ce type de logement. Les notions d’obsolescence et les difficultés de mise aux normes des logements et des immeubles sont également mises en avant pour justifier un certain nombre de démolitions. C’est ainsi que Paul Chemetov, qui est intervenu aux 4 000 à La Courneuve, explique son changement d’orientation vis-à-vis de la Tour Renoir : « Au départ, j’étais hostile à sa démolition, mais elle s’est imposée économiquement car la dimension des trémies et des cages d’escalier ne correspond plus aux règlements de sécurité » (Diagonal, 2000, p. 44).Dans le même temps, il s’agit à travers une intervention radicale, de modifier en profondeur l’image de ces quartiers d’habitat social, perçus de plus en plus comme des espaces à part, déconnectés du reste de la ville (de Lafargues, 2006). L’idée s’est imposée que tout avait été tenté, à travers la réhabilitation, pour changer la donne et qu’il fallait en désespoir de cause passer à autre chose, de plus radical. Loi du 13 décembre 2000.Ces démolitions sont inscrites dans la problématique et dans la terminologie du « renouvellement », à travers la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU)7 qui entérine l’élargissement des interventions sur le tissu urbain aux secteurs dévalorisés, ceux qui n’intéressent pas les promoteurs, dans le cadre des « Grands projets urbains ».
Un certain nombre de démolitions sont alors médiatisées pour marquer l’engagement des responsables politiques dans une nouvelle ère de la politique de la ville. C’est ainsi que le ministre de la ville de l’époque, Claude Bartolone, prononce un discours programmatique à l’occasion du dynamitage en mai 2000 de la Muraille de Chine de Saint-Étienne, l’une des plus grandes barres d’Europe. Le mois suivant, la destruction de la barre Renoir aux 4 000 à La Courneuve a également fait l’actualité.
Malgré ce virage dans la politique de la ville, la démolition est encore présentée au début des années 2000 comme un pis aller, voire comme un aveu d’échec, comme cela transparaît dans les propos des urbanistes Philippe Panerai et Julien Langé : « Nous démolissons, car nous n’avons pas trouvé d’autres solutions pour marquer de façon nette la volonté publique de ne pas s’accommoder de la situation actuelle. Nous démolissons pour ne pas laisser se créer aujourd’hui dans les périphéries difficiles de la grande ville l’équivalent des îlots insalubres des faubourgs d’autrefois, c’est-à-dire la concentration en un seul lieu d’un bâti obsolète, d’une population paupérisée et de dysfonctionnements sociaux » (Diagonal, 2000, p. 24).Certains responsables de l’époque semblent d’ailleurs conscients d’un certain nombre de pièges inhérents à la démolition. S’il justifie la fin d’un tabou, pour des raisons « d’obsolescence fonctionnelle et sociale », François Delarue, alors directeur général de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction met en garde contre « les effets de mode » et contre le « fait que pour un certain nombre d’acteurs, démolir est vécu comme un exorcisme, un acte magique, permettant de résoudre les problèmes que l’on n’a pas su résoudre » (ibid., p. 32). Dans le même temps il affirme qu’« il faut prêter attention à ne pas stigmatiser davantage des quartiers en difficulté et être attentif à la dignité des habitants, car ce regard négatif que porte la société sur les immeubles où ils ont vécu rejaillit sur eux » (ibid.).Renforcement de la volonté politique de démolir à partir de 2003
Compte tenu des chiffres annuels publiés pour les deux premières années de la période (12 700, 200 (...)Depuis le changement de gouvernement en 2002, la démolition apparaît plus affirmée, plus centrale dans la politique de la ville. La loi du 1er août 2003, dite loi Borloo, du nom du ministre de l’emploi, de la cohésion sociale et du logement, marque un nouveau changement d’échelle en matière de démolition : dans la période 2004-2008, 200 000 logements devaient être démolis, ce qui équivaut à un quart de la production totale des grands ensembles Un établissement public national à caractère industriel et commercial est créé, l’agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), pour piloter le programme national de rénovation et constituer un guichet unique en matière de subventions.Pour de nombreux observateurs, le changement de terminologie et le passage de « renouvellement » à « rénovation » marquent un changement de philosophie. Le mot rénovation nous renvoie à la logique de la tabula rasa affichée par le quatrième plan de 1960, qui prévoyait la démolition de 800 000 logements en 10 ans (Hatzfeld, 2003).
Selon Marc Bonneville, la rénovation urbaine « (met) l’accent sur (la) logique d’éradication physique plutôt que sur les composantes du renouvellement après démolition » (Bonneville, 2004, p. 10). Il considère que le changement ne se limite pas à la terminologie mais se traduit par des infléchissements notables des pratiques. Il souligne notamment la focalisation des interventions sur le logement social et sur les sites prioritaires, alors que la politique de la ville était précédemment pensée à l’échelle des agglomérations. En outre, à travers ce discours sur la démolition/rénovation, on note une forte dissociation entre l’intervention sur le bâti et les questions sociales (Gaudin, 2006).Les quartiers concernés par les démolitions dans le cadre de l’ANRUL’esprit de la loi Borloo est de concentrer les interventions sur les quartiers identifiés comme prioritaires et non plus de penser le renouvellement urbain à l’échelle des agglomérations.En 2004, sont identifiés 50 quartiers dont la situation est jugée préoccupante (grand projet de ville : GPV), 112 quartiers en Opération de renouvellement urbain où la situation est un peu moins grave (ORU) et 751 Zones urbaines sensibles (ZUS), soit au total 925 quartiers concernés par les démolitions-reconstructions (Bonneville, 2 005).Au 1er avril 2008, 257 conventions ont été signées avec l’ANRU (359 quartiers, 2,6 million d’habitants), 321 sont en cours de validation (423 quartiers et 3,0 millions d’habitants).La convention pour Angers a été signée en 2004 et concerne l’ensemble des quartiers de la politique de la ville. Comme le souligne la fiche de synthèse éditée par l’ANRU, il s’agit d’une rénovation relativement limitée, avec seulement 892 démolitions prévues sur un total de 12 300 logements (Angers Habitat), par rapport à 870 reconstructions et 2 923 réhabilitations. Ces démolitions sont concentrées dans deux quartiers principaux, le Grand-Pigeon et Belle-Beille, sachant qu’elles avaient commencé à Verneau dès 1999 Les incitations financières mises en place et les orientations données par l’ANRU se traduisent concrètement par une rapide augmentation du nombre de démolitions programmées. Dans le cadre des contrats signés avec les collectivités locales et les bailleurs sociaux, des démolitions sont décidées qui n’étaient initialement pas envisagées par les responsables locaux. C’est ainsi qu’à Angers dans le quartier du Grand-Pigeon, les négociations avec l’ANRU ont abouti à programmer la démolition de 336 logements, alors qu’il n’y en avait que très peu de prévues à l’origine : vont ainsi disparaître les logements les plus anciens et les plus vétustes, les LOPOFA (logements populaires familiaux) qui devaient être initialement réhabilités.Cette politique axée sur la démolition/reconstruction rejoint fondamentalement certains principes qui ont prévalu lors de la construction des grands ensembles. Mettre l’accent sur les démolitions, c’est considérer que c’est en intervenant d’abord sur l’enveloppe architecturale et urbanistique, que l’on peut changer la situation sociale des habitants. De même, la logique de l’urgence qui a présidée à la construction massive du logement social dans les années 1960, se retrouve aujourd’hui dans la mise en place des programmes de démolition. Naji Lahmini parle ainsi du « vent de panique » qui a saisi les responsables locaux à Grande-Synthe au moment de déposer le dossier auprès de l’ANRU (Lahmini, 2004).On peut donc parler avec Michel Bonetti d’une « approche brutaliste du renouvellement urbain » (Bonetti, 2004, p. 40), ce qui nous amène à revenir sur ce que la démolition dans les grands ensembles comporte de vision idéologique et de violence symbolique.Des démolitions qui font sens Parce qu’elles n’avaient pas coûté plus d’un million lors de leur construction au début des années (...)
Il ne s’agit pas de nier qu’il y a des arguments techniques à la démolition de certains immeubles mal construits, très dégradés, frappés d’obsolescence. La recherche du moindre coût et de la rapidité maximale avait trop souvent abouti à l’appauvrissement et à la standardisation des modèles architecturaux et urbanistiques inspirés du mouvement moderniste. Les barres de la cité Verneau, les barres Million LOPOFA du Grand-Pigeon à Angers, ont été construites en urgence, au moindre coût et n’ont pas été entretenues correctement : les démolir pour reconstruire des immeubles de meilleure qualité paraît légitime.Indiquant le montant de la subvention de l’ANRU pour Angers (223 millions d’euros), la CCI soulign (...)Il ne s’agit pas non plus d’occulter les logiques économiques à l’œuvre : l’ANRU, c’est un dispositif qui crée une demande de démolition et de reconstruction et qui offre ainsi de nombreux et vastes chantiers au secteur du bâtiment et qui dans le même temps, par élimination d’une partie du stock de logements et par la reconstruction de logements neufs, permet de revaloriser le patrimoine (au sens gestionnaire du terme) des bailleurs sociaux : cet aspect ressort très fortement dans leur discours (Entreprises sociales pour l’habitat, 2006).Mais si les démolitions sont toujours justifiées par une rationalité technique et gestionnaire, il paraît difficile de s’en tenir à cet argumentaire pour rendre compte de ce que l’on décide de démolir et de l’ampleur des démolitions. Par-delà les discours rationnels, François Plassard et Isabelle Mesnard mettent en évidence la diversité des choix possibles, d’une ville à l’autre, d’un grand ensemble à l’autre : c’est tantôt la vétusté qui est mise en avant, tantôt la vacance, tantôt la volonté de modifier le tissu urbain, tantôt l’intention (souvent masquée) de disséminer des populations « à problème », et pendant que l’on démolit quelque part, on réhabilite ailleurs, dans des situations comparables (Plassard, Mesnard, 2000).
L’Anjou économique, 2005.À Angers, si les démolitions concernent les premières générations du logement social à Verneau et au Grand-Pigeon, ce sont des tours beaucoup plus récentes, construites à la fin des années 1960 et au début des années 1970, qui sont démolies à Belle-Beille. Comme le souligne le journal de la CCI, ces tours « ne répondent pas au stéréotype de la cité dégradée. Pas de façades lépreuses, d’espaces communs à l’abandon, de halls d’immeubles vandalisés… Elles ont normalement vieilli et on trouverait bien pire que leur standard de confort11 ».À Pontanézen, l’un des derniers grands ensembles construits à Brest (1973), Solène Gaudin note que la démolition ne s’imposait pas comme un choix évident, l’OPAC ayant particulièrement bien entretenu les appartements, qui sont spacieux, assez bien insonorisés et dont les parties communes sont peu dégradées : ni l’obsolescence, ni la vétusté ne peuvent ici servir d’arguments (Gaudin, 2006).Ce qui représente le niveau atteint à Angers, où le parc social est de taille sensiblement inférie (...)D’une ville à l’autre, il est frappant de constater la grande variété des choix opérés. Alors qu’une ville comme Grande-Synthe a fait le choix de profiter des aides de l’ANRU pour démolir, la ville de Rennes insiste sur la réhabilitation de l’existant, avec seulement 850 logements promis à la démolition.Si l’on ne peut nier qu’il y a des logiques économiques et gestionnaires qui sont à l’œuvre, les comparaisons entre villes et entre quartiers d’une même ville montrent que ces logiques ne suffisent pas à rendre compte des choix opérés et qu’il y a bien entendu des choix politiques. Si les démolitions « n’apparaissent pas comme l’aboutissement logique d’un raisonnement rigoureux », elles ne sont malgré tout pas sans signification et l’on peut se demander avec François Plassard et Isabelle Mesnard, « si les motivations profondes ne relèvent pas du champ symbolique » (Plassard, Mesnard, 2000, p. 168).Démolir, c’est tourner la page des grands ensembles
Même si l’engagement dans les démolitions est inégal d’une ville à l’autre, les orientations de l’ANRU semblent malgré tout rencontrer un certain écho auprès des aménageurs et des urbanistes, auprès des bailleurs et des élus.À Vénissieux, la presse parle de « boîtes hermétiques », de « tours fantômes », de « gratte-ciel b (...)
36Plusieurs études axées sur les représentations des acteurs de la rénovation urbaine insistent sur la remise en cause des formes urbaines, sur la « stigmatisation des formes architecturales » : « Elles sont vouées à la démolition au nom d’une sorte de délit de faciès d’architecture et d’urbanisme » (Bonneville, 2004, p. 11). À Grande-Synthe, les élus et les techniciens parlent de « bâtiments inhumains », « de bâtiments invivables », « de bâtiments obsolètes », « de bâtiments gigantesques »… (Lahmini, 2006). La démolition concrétise une forte négation de la forme urbanistique et architecturale que représente le grand ensemble, à travers notamment les tours et les barres les plus longues auxquelles on s’attaque en priorité. Comme s’il y avait une volonté d’effacer une forme urbaine rendue responsable de situations sociales difficiles. Selon Catherine Forêt qui a enquêté dans l’agglomération lyonnaise, « la logique de la table rase fait toujours recette dans le milieu des professionnels de l’urbanisme. Nous l’avons constaté une fois de plus lors de cette enquête : il y a […] comme un soulagement de pouvoir enfin « tourner la page » d’une période difficile de l’histoire urbaine » (Foret, 2003, p. 14).Dans sa lecture de l’espace du grand ensemble, Jean-Pierre Fortin a insisté sur l’expression d’une idéologie égalitaire, à travers la rythmique de formes équilibrées et répétitives (Fortin, 1997). Il n’est sans doute pas absurde de voir dans la fin du tabou de la démolition le rejet affirmé d’une logique sociale, d’un urbanisme collectif, voire collectiviste dans le cas des grands ensembles de l’Allemagne de l’Est (Emelianoff, 2 005). D’autant plus que le logement individuel fait figure de modèle dans la reconstruction du logement social.
Plus largement, comme le constate Annie Fourcaut en écrivant l’histoire des grands ensembles, cette architecture des Trente glorieuses est couramment considérée comme une vaste erreur collective, sur laquelle il est tentant de tirer un trait, comme pour réparer la faute de la construction initiale (Dufaux, Fourcaut, 2004).Dans leur analyse des premières générations de démolitions, antérieures au tournant de 1996, François Plassard et Isabelle Mesnard repèrent des mises en scène spectaculaires, sur le modèle de l’implosion de la tour Debussy à La Courneuve (1986). Il s’agit dans l’esprit des promoteurs de ces démolitions de « marquer les esprits », de délivrer un message aux habitants : à travers la démolition, la puissance publique affiche sa volonté de réinvestir ces quartiers et de les remodeler, dans une logique de marquage de l’espace. Au-delà des intentions affichées, les auteurs repèrent plus profondément « une action symbolique révélant d’étranges similitudes avec les exécutions capitales qui étaient autrefois réalisées en public » (Plassard, Mesnard, 2000, p. 169). Ces démolitions pratiquées par foudroyage ont pu exprimer cette négation symbolique d’une forme urbanistique, d’une histoire de l’urbanisme, voire d’une population : « et si derrière la mise à mort à grand spectacle des tours, c’était la banlieue et ses habitants que l’on cherchait à faire disparaître ? » (ibid., p. 171). Sans que cela soit explicitement formulé, on sent la volonté, à travers la politique de démolition, de « casser les ghettos » (Péré, 2 005).La série « implosions » du photographe Mathieu Pernot« Ces images de démolitions d’immeubles par l’explosif ont été réalisées dans les banlieues de quelques grandes villes françaises. Les photographies, prises au moment où l’édifice vacille, évoquent la vulnérabilité de sa structure en même temps que la fragilité sociale de ceux qui l’habitaient. Le caractère festif et spectaculaire que les édiles locaux confèrent volontiers à ces manifestations publiques dissimule mal le fait qu’avec l’immeuble c’est toute une mémoire du quartier qui disparaît ». www.documentsdartistes.org/artistes/pernot/ De la démolition spectacle à la déconstruction : une logique d’euphémisation À l’occasion de l’un des « foudroyages » qu’ils ont observé, François Plassard et Isabelle Mesnard ont collecté cette parole d’une habitante de Montfermeil : « ça nous fait pitié de voir le bâtiment descendre… c’est comme une personne qui meurt » (Plassard, Mesnard, p. 170). En utilisant le terme « descendre », cette dame a retrouvé exactement l’étymologie du terme démolition, cette idée de mise à bas (non pas ici d’une statue mais d’un immeuble), qui est si fortement associée à l’idée de mise à mort.Ces témoignages sont récurrents lors des démolitions à grand spectacle qui ont caractérisé les premières vagues des années 1990 et du début des années 2000. Outre la violence à caractère symbolique que représentent de tels « foudroyages » (pour reprendre le terme technique), il faut souligner que la logique de stigmatisation en sort renforcée. Interrogé par Solène Gaudin, un habitant d’une cité de l’agglomération de Saint-Brieuc déplore « cette façon de raser, de dire ça vaut plus rien ! » (Gaudin, 2006, p. 124). Du point de vue symbolique, la démolition est bien le contraire de la réhabilitation.Les démolitions sont devenues aujourd’hui beaucoup plus modestes et discrètes. Comme si les décideurs avaient pris conscience de leur impact sur les habitants. C’est ainsi qu’à Vandœuvre près de Nancy, la démolition partielle de la barre des Cormorans qui a eu lieu en 2000 a été effectuée « à la pince » et non à l’explosif, jugé trop rapide et traumatisant par la municipalité (Comme la ville, 2004).
Comme on peut le lire dans le dossier « Oser la déconstruction » de la revue Diagonal, « il est cl (...)À Verneau (Angers), si le premier immeuble a fait l’objet d’une démolition classique, en 1999, les immeubles suivants ont été « déconstruits ». Ce terme de « déconstruction », qui s’est imposé aujourd’hui dans le vocabulaire de la rénovation est à la fois le reflet d’une évolution technique et l’expression euphémisée d’une démolition.
Une autre tendance est d’associer de manière systématique les deux termes reconstruction et démolition, à la fois pour mettre l’accent sur le volet reconstruction mais aussi pour atténuer l’impact symbolique du mot démolition. Dans sa communication, la ville de Rennes parle ainsi de « reconstruction/démolition », en insistant sur le fait que les reconstructions ont précisément lieu avant même les démolitions, de façon à pouvoir reloger les habitants au préalable. À travers cette association systématique entre les deux termes, on cherche à faire passer l’idée que la démolition n’est que la première étape d’une reconstruction et non une fin en soi.
La déconstruction correspond de fait à un changement de pratique : il s’agit en effet de trier les matériaux étape par étape et non plus d’abattre un édifice d’un seul coup. Depuis 2002, la loi du 13 juillet 1992 sur l’élimination des déchets et la récupération des matériaux s’applique aux chantiers de démolitions : les démolitions par foudroyage, ou par l’usage de vérins, qui produisent des tas de gravats, sont désormais caduques. Du point de vue technique, la démolition ne constitue plus que la dernière étape d’une opération, c’est-à-dire l’abattage mécanique de la carcasse, réalisé de haut en bas par une pelle mécanique : on parle alors de « grignotage ». Cette technique de la déconstruction est volontiers articulée à la logique du développement durable, ce qui est une manière de légitimer les démolitions.
Il faut 4 mois pour déconstruire une barre LOPOFA au Grand Pigeon à Angers.
À Angers, le parti a été adopté de grillager les chantiers, de sorte que les habitants puissent su (...)Mais les habitants ne sont pas forcément dupes de ce changement de terminologie dans la communication des bailleurs et des municipalités. Comme nous l’a dit une habitante du Grand-Pigeon à Angers : « Le mot démolition est jamais dit. Ils parlent de déconstruction. Moi, je dis il faut appeler un chat un chat ! » Et comme nous avons pu le constater dans ce quartier ainsi que dans celui de Verneau, la technique de la déconstruction, si elle est effectivement moins brutale, moins violente, présente l’inconvénient de durer. Les immeubles murés puis progressivement déconstruits, créent ainsi une ambiance de désolation pendant des mois, ce qui accentue dans les quartiers les plus stigmatisés l’impression de destroy bien décrit par Paulette Duarte (2000). Nous avons entendu des habitants nous parler de « Beyrouth » ou nous dire « on a l’impression que c’est la guerre » (Verneau).Mais au-delà de l’intervention sur le bâti et de son impact symbolique, c’est plus largement la disparition de leur habitat et de leurs repères existentiels qui constitue une souffrance pour les habitants.Le vécu de la démolition et du déménagement : des expressions de souffranceDans ce cas-là, les bailleurs parlent d’immeubles qui « fonctionnent bien ». En l’occurrence, on n (...)Dans la cité Verneau une réunion « en pied d’immeubles » a été organisée en septembre 2002 avec la chef de projet du contrat de ville qui a permis de faire remonter un certain nombre de plaintes, d’hostilités et d’incompréhensions face aux démolitions. Pourquoi cet immeuble où les gens sont installés depuis longtemps et s’entendent très bien est-il démoli ? Pourquoi on ne nous demande pas notre avis ? Où est-ce que l’on va être relogés ? Ont alors été évoquées des souffrances physiques, des troubles psychologiques chez certaines personnes âgées notamment, qui font écho aux portraits d’expropriés réalisés par Fabienne Cavaillé (1999).À la permanence des tours Hamon, dans le quartier Belle-Beille à Angers, on entend également des gens exprimer leurs inquiétudes et leur souffrance. Permanence « Hamon tour’ne la page » : entretien collectif avec des habitantes ayant déménagé (avr (...)Après 36 ans de tours, une habitante qui venait de déménager nous a dit : « Ils ne savent pas le mal qu’ils nous font. On laisse tous nos souvenirs, on laisse toutes nos joies et nos peines, on nous arrache quelque chose quoi18 … » Comme nous l’a confirmé l’animatrice de la permanence, ce sont les habitants les plus anciennement installés, qui se sont appropriés le plus fortement leur appartement, qui vivent le plus mal la démolition et le déménagement, synonymes de pertes de repères.Un des pôles majeurs de la démolition dans le logement social angevin : les tours Hamon
La construction des tours Hamon a été liée à l’arrivée de Bull à Angers sur le site de Belle-Beille dans le cadre de la décentralisation industrielle. Ce sont 7 tours qui ont été construites sur 8 ans (1967-1975) représentant 315 logements. Les témoignages des premiers habitants décrivent un processus classique. Leur arrivée dans des logements modernes et appréciés, la vie collective conviviale. Puis la dégradation de l’ambiance et des conditions matérielles d’existence avec le départ des populations les plus aisées et l’arrivée de populations plus pauvres. Dans ces témoignages, la métaphore de la « dégradation/détérioration » est récurrente pour dire tout autant (sinon plus) le changement de population et de climat social que l’évolution des logements et des parties communes.À partir des années 1980, les actes de délinquance se sont multipliés dans les environs des tours. Leur réputation s’est considérablement dégradée, ce qui n’est sans doute pas étranger à la décision d’Angers Habitat de les démolir en totalité, dans le cadre de l’ANRU, même si ce sont des arguments techniques qui ont été mis en avant, ces constructions n’étant plus aux normes (armatures métalliques, escalier central sans issue de secours …).
Par rapport aux démolitions menées à Verneau, le bailleur a pris conscience du traumatisme causé par les démolitions et a mis en place un dispositif d’information et d’accompagnement sous la forme d’une permanence, assurée par la CLCV (Consommation, logement et cadre de vie), association de défense des locataires, au rez-de-chaussée de l’une des tours. On peut y trouver une fois par semaine des informations et une publication recto verso « Hamon tour’ne la page » éditée par le bailleur.La démolition doit s’étaler sur 7 ans, et durer pratiquement aussi longtemps que la construction (2003-2010). À Verneau, 80 % des locataires relogés ont demandé à rester dans le quartier et 60 % ont pu y être (...)« Les gens n’ont pas compris » : le responsable des études et du développement à Angers Habitat n’a pu que confirmer cette incompréhension et le fait que le bailleur avait sous-estimé cet attachement des habitants, les plus âgés d’entre eux notamment, à leur logement et leur immeuble, aussi dépréciés soient-ils. À Verneau, comme dans les tours Hamon, la plupart des locataires ont d’ailleurs demandé à être relogés sur place ou à proximité immédiate Dans leur perception des grands ensembles, les responsables de la rénovation urbaine ont tout simplement occulté l’idée que malgré les difficultés du quotidien, la stigmatisation, les violences, les habitants trouvent un ancrage dans leur quartier, s’approprient les lieux, ne serait-ce qu’à travers leur logement.Les enquêtes réalisées dans le cadre des démolitions soulignent à la fois cet attachement et la déstabilisation, la perte des repères qui s’en suivent (Taboury, 2004, Foret, 2005, Bonetti, 2004). Cette déstabilisation est d’autant plus forte que les démolitions touchent généralement les populations les plus fragilisées du parc social : à Belle-Beille (tours Hamon), au Grand Pigeon (LOPOFA) ou à Allonnes (SECOS), les immeubles démolis sont précisément ceux où ont été concentrées les populations les plus pauvres et les plus marginalisées. Avec la démolition d’un habitat au sens large, c’est le support d’une identification (la place dans un collectif) et en même temps le capital social des habitants (entraide, solidarité) qui est détruit (Cavaillé, 1999).
Brutalement, c’est tout un vécu, toute une histoire à la fois individuelle et collective qui disparaît : pour Mario Bonetti, « le fait de vouloir démolir brutalement ces quartiers revient à éradiquer leur historicité » (Bonetti, 2004, p. 40).Au-delà de l’acte de démolition en lui-même et de son caractère traumatisant, c’est la question du relogement qui préoccupe les habitants. Pour des populations qui fonctionnent bien souvent dans la proximité, qui sortent peu de leur quartier, dont l’échelle de référence est généralement réduite, ce déménagement peut être très mal vécu. Plus largement, des associations (AC ! Droit au logement), des acteurs du renouvellement urbain, des chercheurs ont souligné les difficultés de ces relogements, bien souvent réalisés dans des logements plus petits et/ou plus chers, et pas forcément à proximité de l’immeuble démoli..Si la souffrance, l’incompréhension, voire le traumatisme sont les effets qui ressortent le plus nettement dans ce contexte de démolition et de relogement, il ne faut pas en faire une lecture univoque. À côté des réactions d’hostilité aux démolitions, et parfois chez les mêmes personnes qui expriment leur désarroi, dans un sentiment d’ambivalence assez compréhensible, on note la satisfaction de pouvoir quitter un immeuble, un quartier « pourri », d’avoir « l’occasion de faire autre chose ». Une locataire des tours Hamon nous a déclaré : « Au début, quand ils ont parlé de déconstruction, ça m’a fait quelque chose… à la fin, j’avais hâte de partir20. » Dans ses enquêtes à Pontanézen (Brest), Solène Gaudin constate qu’il y a des projets de démolitions particulièrement bien accueillis comme ceux de la tour Watteau et de la Tour des Célibataires, surnommée la « Tour infernale » par les habitants (Gaudin, 2006).
Quand les opérations de relogement font l’objet d’une attention et d’un effort particulier de la part du bailleur, quand la programmation laisse le temps nécessaire, l’opération apparaît mieux vécue. C’est ce que nous avons constaté aux tours Hamon, par rapport à ce qui s’était passé à la cité Verneau : une charte du relogement y a été négociée avec l’association de locataires.
Alors que dans la cité Verneau et dans les tours Hamon on trouve des T3 autour de 250 euros par mo (...)Mais étant donné que les reconstructions sont synonymes d’élévation des loyers et des charges, seuls les ménages les moins défavorisés ont véritablement le choix dans le cadre du relogement. Comme nous avons pu le constater à Verneau, les différences sociales en matière de rapport à la mobilité et les inégalités de revenu se cumulent pour aboutir à une concentration sur place des ménages les plus démunis, dans les immeubles restants. Ce sont les effets pervers de ces opérations de démolitions/reconstruction qui éliminent généralement des bâtiments anciens aux loyers peu élevés, pour offrir de nouveaux logements, certes plus confortables, mais également plus coûteux. Séminaire groupe « patrimoine » de l’UMR ESO (Nantes, 27 mars 2006).Si la durée peut être un atout dans la gestion des déménagements, elle peut être également vécue comme un stress, notamment si l’information circule mal et si les habitants n’ont pas de lieux pour s’exprimer et être entendus. C’est ainsi que lors d’une rencontre aux Dervallières à Nantes, une habitante nous a dit : « On ne sait pas quand est-ce qu’on va être démolis … » Ce que l’on peut entendre comme l’expression forte d’une identification à un habitat et par contrecoup d’une violence subie. Des architectes ont ainsi dénoncé le « climat anxiogène » suscité par l’annonce des démolitions dans certains quartiers (Le Moniteur, 2005).À travers les différentes opérations que nous avons pu observer ou les différents travaux que nous avons pu lire, il ressort très nettement que la violence à caractère symbolique de ces opérations ne doit pas être négligée. Violence perceptible chez certains décideurs qui voient dans ces programmes de démolition l’occasion d’effacer des formes urbaines jugées « criminogènes », voire de se « débarrasser » de certaines populations, dispersées à la faveur des relogements (Gaudin, 2006). Violence vécue par les habitants qui ressentent fréquemment la démolition comme une ultime dévalorisation, comme une perte de repères, comme la négation d’un vécu. Occultée ou sous-estimée dans les premières opérations, cette violence et ce « préjudice moral » semblent aujourd’hui mieux reconnus. Nous aurons l’occasion en troisième partie de revenir sur les dispositifs d’écoute des habitants et de collecte de mémoire qui ont été progressivement mis en place, ainsi que de nous interroger sur leur logique.Malgré ces réticences face aux démolitions que l’on retrouve dans chaque opération, rares sont les oppositions organisées, les conflits. On peut y voir le reflet d’une difficulté plus grande des populations démunies, fragilisées par la précarité, à se regrouper et à s’opposer collectivement aux décisions. On peut également identifier une forme de violence symbolique au sens bourdieusien du terme. Comme le rapporte Solène Gaudin à propos de ses terrains bretons, même si les habitants reconnaissent que la réputation de leur quartier est largement infondée, ils n’opposent pas de résistance particulière aux démolitions, finissant bien souvent par admettre le caractère obsolète des édifices choisis, surtout s’ils ne sont pas directement concernés.Ces conflits ont été évoqués respectivement dans le Journal du dimanche (16 mai 2004), sur le site (...)
62Pour autant, comme le souligne Pierre Bourdieu, les dominés ne se laissent pas toujours faire. Soutenus par des associations qui refusent le principe de la démolition dans un contexte de crise du logement et de précarisation accrue, des habitants se font entendre pour « refuser la destruction », à Poissy dans le quartier de La Coudray, à Sartrouville dans la Cité des Indes ou à Genevilliers où s’est exprimée une « coordination anti-démolition des quartiers populaires d’Ile-de-France23 ». À Lorient, des habitants du quartier de Kervénanec se sont opposés avec succès aux démolitions envisagées : le quartier a été finalement réhabilité par le cabinet Castro (Gaudin, 2006). Ces habitants ont pris conscience que ce qui se jouait de manière exacerbée à travers les démolitions, c’était tout simplement la maîtrise de leur espace de vie : l’absence de réelle concertation avant la décision de démolir est ainsi fortement contestée, à l’heure où l’on parle de plus en plus de participation.Mais les oppositions les plus médiatisées sont encore celles où interviennent des personnes bien dotées en capitaux sociaux et culturels, capables de se faire entendre et venues souvent de l’extérieur du grand ensemble. En 2004, un projet de démolition d’un ensemble d’immeubles signés Jean Renaudie à Villetaneuse, appartenant à deux sociétés HLM, a suscité des réactions particulièrement vives. Rapidement des architectes se sont mobilisés, autour notamment de son fils Serge Renaudie et ont réussi à médiatiser leur position et à se faire entendre auprès des plus hautes autorités. Ils ont mis l’accent sur le fait que Jean Renaudie s’était justement démarqué d’une conception standardisée et appauvrie du logement, en introduisant par exemple des angles aigus, sur des plans en étoile et en cherchant à concilier appropriation individuelle et vie collective. Pour un certain nombre d’opposants à ces démolitions, c’est un symbole, le principe même de l’habitat social de qualité, que l’on voulait ainsi faire disparaître.Si l’on en croit les chiffres publiés par l’ANRU, la démolition ne remporte pas tout à fait succès (...)
64Dans le prolongement de cette mobilisation, des architectes, des professionnels de la politique de la ville, des élus ont lancé un appel intitulé « que démolit-on ? Et qui démolit-on ? » pour dénoncer les risques de la « prime à la destruction » (Vincendon, 2 005). Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent ainsi pour contester cette conception de la rénovation prônée par l’ANRU24.
Cf. Le Monde, 6 décembre 2005, p. 3. Cette prise de position est intéressante chez quelqu’un qui a (...)
65Avec des approches différentes, des architectes et urbanistes comme Paul Chemetov, Christian de Porzamparc ou Roland Castro se retrouvent pour refuser la démolition comme mode d’intervention systématique. Pour Roland Castro, « la mémoire des lieux est fondamentale » et « la politique de la table rase est humiliante, traumatisante pour les habitants d’un quartier25 ».
La démolition pose effectivement cette question de la reconnaissance et de la valorisation symbolique d’une forme architecturale et urbanistique, d’un héritage de l’histoire de l’urbanisation, mais aussi des habitants qui s’y sont succédés. Pour le couple Pinçon, la cause est entendue : « Le destin quelque peu tragique de ces tours ou de ces barres de logement HLM disparaissant par implosion dans un nuage de poussière est significatif de la valeur patrimoniale de cet habitat : nulle. Il y a dans ces destructions une violence symbolique d’une grande brutalité. Elles signifient l’absence de valeur sociale de ces lieux de vie qui ne peuvent même pas être réhabilités » (Pinçon, Pinçon-Charlot, 2003, p. 323).
Nous allons tout de même poser cette question qui peut paraître incongrue et déplacée : les démolitions sont-elles de nature à faire évoluer le regard porté sur ces héritages et à induire un processus de patrimonialisation ?
GRANDS ENSEMBLES ET LOGEMENT SOCIAL : LA PATRIMONIALISATION IMPOSSIBLE ?
26 Lyon, le 24 avril 2001.
« La société française qui n’est pas fière d’une partie de son patrimoine éprouve l’envie de l’effacer » : cette déclaration liminaire, prononcée par le délégué interministériel à la Ville lors du colloque « les grands ensembles entre histoire et mémoire26 », résume assez bien le contexte d’une patrimonialisation sinon impossible, du moins difficile à concevoir.
Alors que l’on cherche au contraire aujourd’hui à protéger les principaux témoins du Mur de l’Atla (...)Nous avons pointé derrière ces démolitions la volonté plus ou moins affirmée et consciente d’en finir avec une forme urbaine assimilée trop rapidement aux difficultés sociales de ses habitants. Cette connotation sociale n’est pas forcément présente dans le jugement porté par certains historiens de l’art, qui rejettent cette période de la création urbanistique et architecturale. Mais de tels jugements s’inscrivent dans ce que nous avons qualifié d’approche élitiste dans la partie précédente, et expliquent la faible présence de certains héritages, l’habitat populaire notamment, dans le patrimoine institutionnalisé. C’est ainsi que Françoise Choay critique vivement la « patrimonialisation des ratés du logement social » (Choay, 1992 p. 186). Dans l’histoire de la France urbaine, elle rejette le simple fait de réhabiliter les grands ensembles et porte un jugement systématique sur cet héritage : « Ce qui est raisonnable à l’échelle des corons semble pour le moins discutable dans le cas de ces masses de béton qui ont réduit au même dénominateur de banalité les paysages périurbains de la France. Ne serait-il pas plutôt souhaitable de trouver les moyens techniques et financiers permettant de faire disparaître cette chape de hideur répandue sur l’ensemble du pays depuis les années 1950 ? Ce n’est pas là espoir impossible. Après tout les blockhaus du Mur de l’Atlantique commencent bien à se désagréger27 … » (Choay, 1985, p. 279).
Chiffres Ministère de la culture (2000).
70Nous avons déjà souligné l’effet de filtre induit par cette conception de l’histoire de l’art qui demeure bien présente. Alors que les édifices du XXe siècle ne représentent déjà que 2,5 % de l’ensemble des édifices protégés et que parmi ceux-là, moins de 10 % sont postérieurs à 194528, les immeubles d’habitat collectif reconnus comme monuments historiques constituent l’exception. Il s’agit principalement des quatre Unités d’habitation Le Corbusier, reconnues comme monuments historiques entre 1964 et 1993. Comme le souligne Sylvette Denèfle, il s’agit tout d’abord de la reconnaissance d’un nom, celui du maître à penser de l’architecture moderne, l’Unité de Marseille ayant d’ailleurs été classée de son vivant et celle de Rezé quelques jours seulement après sa mort, en 1965 (Denèfle, 2 005).Et si l’on prend plus spécifiquement l’entrée logement social, la protection apparaît quasiment inexistante (Mengin, 1998). Nous pouvons donc considérer que jusqu’à présent « la patrimonialisation s’arrête aux portes des quartiers d’habitat social » (Carballo et Emelianoff, 2002).
Selon Jean-Louis Kerouanton, historien de l’art spécialiste du patrimoine XXe siècle, quand il n’y a pas rejet de ces formes urbaines, il y a tout simplement ignorance, absence de regard, de prise en considération d’une architecture jugée a priori « sans qualité » : « Entre la réhabilitation […] et le dynamitage pur et simple, il semblerait que ce qui constitue la moitié du bâti français installé entre 1950 et 1975 soit victime d’une pure et simple absence de regard, un peu comme si cela n’existait pas » (Kerouanton, 1995). Il est significatif de constater que dans les rubriques « grand ensemble » ou « ZUP », qui sont prévues dans le lexique de l’Inventaire général, ne figure à l’heure actuelle aucun élément sélectionné.
Le Corbusier : patrimonialisation et statut du logementSelon le couple Pinçon, « habiter une maison Le Corbusier ou de Franck Lloyd Wright, c’est depuis quelques décennies déjà, habiter le patrimoine » (Pinçon, 2002, p. 322). C’est incontestable en ce qui concerne les maisons individuelles produites par l’architecte, légitimées par les revues d’art et pour certaines reconnues au titre des monuments historiques. C’est également vrai pour les Maisons radieuses de Marseille ou de Rezé, protégées dès le milieu des années 1960, comme chefs d’œuvre de l’architecture contemporaine. Même s’il faut nuancer pour ce qui concerne l’Unité de Rezé où le sentiment patrimonial est inégalement partagé selon le statut des habitants (Denèfle, 2005). En revanche, pour ce qui concerne celles de Briey ou de Firminy, beaucoup moins étudiées que les deux premières, la reconnaissance a été plus longue à venir, avec une protection au titre des monuments historiques qui ne date que de 1993.Selon Jean-François Lasnier, ces différences de fonctionnement et de reconnaissance entre Unités sont inhérentes à la taille des communes d’accueil (Lasnier, 2000). Il faudrait selon nous plutôt mettre l’accent d’une part sur les différences de profil social entre des métropoles régionales et des communes industrielles et ouvrières et d’autre part sur les différences de statut du logement entre copropriétés partielles ou totales (Rezé, Marseille) et locatif HLM (Briey, Firminy).
Le Pays haut et la vallée de l’Ondaine ont connu une forte désindustrialisation à partir des années 1970, ce qui a aggravé la vacance dans des Unités qui ont été d’emblée discréditées au plan local. Dans un tel contexte social et économique, ces deux immeubles ont connu un rejet certain et une fermeture partielle (Firminy) ou totale (Briey) au début des années 1980. Un lent processus de revalorisation et de patrimonialisation, avec un temps fort correspondant au centenaire de la naissance de Le Corbusier (1987), a permis la renaissance de ces deux Unités (Veschambre, 2000, 2008, Monnier, 2002).
Même si toutes ces Unités ont été conçues comme habitat populaire et ont fonctionné plus ou moins longtemps comme logement social, il est frappant de constater qu’elles ont toutes changé, partiellement ou complètement, de statut : depuis celle de Marseille ou les logements ont été d’emblée vendus aux locataires jusqu’à celle de Firminy où sont aujourd’hui vendus les appartements dans l’aile anciennement fermée, en passant par Rezé où les deux statuts cohabitent et Briey où la réouverture s’est faite sous le signe de la copropriété et de la diversification des fonctions. Comme si le principe de l’habitat social était progressivement remis en cause par la patrimonialisation.La démolition : facteur d’un changement de regard ?Compte tenu de la relation dialectique qui existe entre démolition et patrimonialisation, il est intéressant d’envisager si l’intensification des démolitions dans les grands ensembles est susceptible de modifier le regard et d’introduire la problématique patrimoniale Comme cela se vérifie dans le processus de patrimonialisation en général, ce sont des spécialistes, architectes, urbanistes, historiens de l’art qui sont les premiers à tenir un discours patrimonial, discours que l’on voit apparaître dans le même temps où s’impose la démolition dans la politique de la ville.Bruno Vayssière a été l’un des premiers à se démarquer de la stigmatisation des grands ensembles, à partir du travail qu’il a mené sur 80 000 photos trouvées au Ministère du logement, dans lequel il analyse la transformation de l’espace urbain et de la pratique de la ville (Vayssière, 1988). Dans plusieurs articles du début des années 2000 (Vayssière 2001, 2002), il prône une « patrimonialisation » délibérée, considérant que « les grands ensembles […] constituent le plus gros patrimoine architectural existant en France, hormis les forêts ou le territoire lui-même » et que « l’on ne peut donc pas le jeter à la poubelle en bloc » (Vayssière, 2002, p. 77). Il met en garde contre une « haine du grand ensemble » qu’il juge dangereuse et insiste sur l’idée d’un bien collectif hérité dont on ne peut faire abstraction. Ce qui renvoie pour lui très clairement à la responsabilité de la puissance publique dans l’entretien et la réhabilitation de cet héritage.Jean-François Lasnier va dans le même sens en rappelant ce que les grands ensembles ont pu incarner comme projet progressiste de mixité sociale et comme progrès dans les conditions de logement. Il souligne également que c’était la première fois dans l’histoire que des architectes reconnus en venaient à s’intéresser à l’habitat populaire. Il va même plus loin en proposant une typologie pour aider à faire le tri dans une production dont il souligne qu’elle n’est pas si uniforme qu’on veut bien le croire : « les grands ensembles qui présentent une qualité architecturale, ceux qui valent par la qualité du projet, ceux relevant de procédés importants qui ont disparu et enfin ceux qui ont marqué l’histoire, comme Sarcelles. Par ailleurs les ensembles les plus intéressants sont situés dans les années 1947-1965 et 1972-1978, après le lancement du plan Construction » (Lasnier, 2000, p. 19). En terme de « patrimonialisation par le haut », on peut sentir également quelques prémices depuis la fin des années 1990.L’une des premières études spécifiques lancées par le ministère de la Culture a été rendue en 1996, au moment même où la démolition faisait son entrée dans la politique de la ville. 8 000 grands ensembles sont alors répertoriés pour la période 1945-1975, parmi lesquels 130 sont sélectionnés pour leur valeur.À la demande de François Barré, une liste indicative d’édifices du XXe siècle a été dressée en septembre 2000 où figurent 407 éléments « présentant un intérêt architectural ou urbain majeur pouvant justifier une protection au titre des monuments historiques ou des Zones de protection du patrimoine architectural urbain et paysager ». Dans cette liste, nous avons noté la présence d’une quinzaine d’immeubles (logiques du MH), de cités ou de grands ensembles d’habitat social (logiques de la ZPPAUP) postérieurs à 1950. C’est la première fois que la notion de grand ensemble apparaît ainsi associée à l’idée de protection.Le grand ensemble est labellisé depuis 2003 « patrimoine XXe siècle ».
Firminy-Vert vient de faire l’objet en 2006 d’une protection au titre de ZPPAUP, ce qui en fait à notre connaissance le premier grand ensemble ainsi reconnu et protégé29. Faut-il y voir un exemple pionnier ou une exception ? Ce grand ensemble de taille moyenne (1 300 logements) voulu par Eugène Claudius-Petit reste très lié au passage de Le Corbusier qui, même s’il ne l’a pas conçu, a profondément influencé ses concepteurs, tout en signant les éléments phares (Veschambre, 2000). Il faut également souligner que Firminy-Vert a connu une reconnaissance immédiate avec le prix de l’urbanisme pour l’année 1961 Mis en place en 1999 pour marquer le changement de siècle et sensibiliser nos contemporains, le label patrimoine XXe siècle se veut moins contraignant que la protection, puisqu’il n’implique pas d’obligation de conservation. La liste en est cependant arrêtée par les Commissions régionales de protection des sites (CRPS), comme pour les inscriptions à l’inventaire supplémentaire. Ce label, qui doit se concrétiser par la pose d’une plaque, a d’abord une vocation pédagogique mais peut donner lieu par la suite à des protections.
Cette proposition n’a finalement pas été retenue, l’immeuble ayant été jugé trop dénaturé par sa r (...)
En Pays de la Loire, sur les 30 éléments proposés par la DRAC à la CRPS du 14 mai 2003, il y avait trois éléments correspondant à notre thématique : deux immeubles isolés (l’Unité d’habitation de Rezé et un immeuble Le Couteur au Mans30) et la partie ancienne du grand ensemble de Belle-Beille à Angers (1953-1956), l’un des six premiers construits en France à l’initiative du ministre de la reconstruction, E. Claudius-Petit, dans le cadre du Plan habitat construction (Tomas, 2004, p. 209)L’analyse de la liste publiée en juillet 2005 dans la Région Rhône-Alpes, particulièrement bien dotée en grands ensembles et immeubles de cette époque, donne à peu près la même proportion : sur 226 éléments figurent 16 ensembles (cités, ZUP, ZAC…) et 8 immeubles (tout type de statut confondu), soit un peu plus de 10 % des éléments labellisés. Même si cette proportion reste modeste, ce sont donc au niveau national des dizaines de cités, ZUP, ZAC des années 1950 à 1980 qui font ainsi l’objet d’une première reconnaissance, ce qui n’est pas négligeable.Les limites de la patrimonialisation Ce que l’on peut interpréter comme les prémisses d’une plus grande attention à cet héritage demeure malgré tout très fragile. Si nous avons souligné un certain volontarisme dans un contexte qui est celui du patrimoine XXe siècle, il faut noter que ces listes demeurent prospectives ou pédagogiques : le label XXe siècle n’est pas une garantie pour l’accès au « conservatoire de l’espace ». La Cité Billardon, qui figurait sur la liste de 2000, était labellisée patrimoine XXe siècle et qui a malgré tout été démolie en 2003, en constitue un bon exemple (Taboury, 2004). Cette barre de 250 logements, qui était la première construite à Dijon entre 1953 et 1955, avait été identifiée pour son procédé de préfabrication révolutionnaire. Mais la patrimonialisation par désignation n’a pas été relayée par les responsables locaux, ni même par la plupart des habitants du quartier, pour lesquels elle était inconcevable. Cet immeuble où se concentraient les locataires les plus pauvres et les phénomènes de violence était devenu un symbole à abattre. STETIENNE Beaulieu constitue l’envers du quartier voisin de Monchovet, celui de la Muraille de Chine où l’on (...)Cet exemple pose de manière exacerbée la question de la réception de ce genre de patrimonialisation par désignation. Par rapport au label patrimoine XXe siècle, les réactions des autorités locales, élus ou bailleurs sont très variables. On peut ainsi comparer deux grands ensembles de même génération et de taille comparable, labellisés en même temps en 2003 comme faisant partie des six premiers grands ensembles de France : Beaulieu à Saint-Étienne31 et Belle-Beille à Angers.À Beaulieu, STETIENNE les acteurs locaux ont décidé de jouer la carte de la revalorisation symbolique, en engageant une campagne de médiatisation, en mettant en place une signalétique et en reconstituant un appartement des années 1950 ouvert au public (Kaddour, 2 005). Dans cet exemple, la patrimonialisation est conçue comme un outil de la politique de la ville : comme le dit Rachid Kaddour, « la patrimonialisation peut être un levier de gestion du parc, d’un point de vue matériel et social : la reconsidération du bâti et de l’histoire peut rejaillir positivement sur ses occupants, peut enclencher des phénomènes d’appropriation symbolique, donner une image nouvelle, concourir à enrayer la vacance… » (Kaddour, 2005). Pour reprendre les termes de Sylvette Denèfle, on peut considérer que « le patrimoine est appelé ici au secours de la stigmatisation sociale » (Denèfle, 2005, p. 60).Dans le même temps à Belle-Beille, aucune comm
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twitter.com/Memoire2cite La démolition dans les grands ensembles : une action qui n’est pas neutre @ Comme le dit Bernard Toulier à propos des démolitions engagées dans les grands ensembles, « c’est la première fois en France que des constructions sont aussi brutalement détruites pour des raisons internes (et non suite à une guerre) » (Toulier, 2005). Même si l’on est loin d’une démolition systématique et généralisée, une telle ampleur fait sens : apparaît ainsi la volonté d’effacer une forme du tissu urbain, une période de l’urbanisme, ce qui semble effectivement nouveau dans l’histoire des villes. Ce processus est également engagé dans bon nombre de pays anciennement industrialisés, tels que l’Allemagne (notamment à l’Est) ou la Grande-Bretagne. Pour comprendre le choix de la démolition dans les grands ensembles, il faut se référer au sens que les acteurs décideurs attribuent à cet héritage urbain. Après les décennies de la réhabilitation (années 1980-1990), l’engagement dans la démolition traduit la fin d’un tabou et un changement de regard des autorités à l’égard de cette forme dominante du logement social. Dans le même temps, il faut appréhender le point de vue des habitants concernés, leur vécu de la démolition.LA DÉMOLITION : STIGMATISATION ET VIOLENCE SYMBOLIQUE Placer les grands ensembles sous le signe des démolitions ne peut pas ne pas avoir un effet stigmatisant : nous faisons l’hypothèse que même animées des meilleures intentions, ces opérations peuvent faire violence aux habitants, qui sont déjà pour beaucoup en situation de fragilité sociale (Moncomble, 2002).Si l’ampleur des chantiers engagés dans les grands ensembles est historique, ces démolitions du logement populaire s’inscrivent cependant dans une certaine continuité.Habitat populaire : la logique des démolitions
La démolition dans les grands ensembles s’inscrit dans une succession de grandes vagues de démolitions du logement populaire, que l’on repère depuis au moins l’haussmannisation. Jusque dans les années 1970, des secteurs importants des centres-villes, par leur vétusté, la modicité des loyers et leur peuplement ont représenté un « habitat social de fait ». Cet habitat a été envisagé à travers la problématique des « îlots insalubres » qui a fortement marqué les politiques urbaines au XXe siècle (Lucan, 1992). Comme l’a bien montré Claire Lévy-Vroëlant, l’argumentaire hygiéniste a permis de justifier des démolitions « en bloc », systématiques, alors que les diagnostics d’insalubrité ne désignaient en moyenne pas plus d’un immeuble sur deux (Levy-Vroëlant, 1999). Analysant la législation sur la résorption de l’habitat insalubre (loi du 31 décembre 1958, loi Vivien de 1970), François Tomas montre la charge idéologique qui était présente derrière des instruments apparemment objectifs d’identification des taudis : ce n’est pas seulement une enveloppe architecturale, mais plus largement un contenu social qui était visé (Tomas, 2004). Ces politiques de rénovation, baptisées « rénovation-bulldozer » par l’opinion publique, ont fonctionné à la fois comme outil d’éviction et d’éloignement des catégories populaires, et comme processus d’effacement symbolique de ces populations dans les centres-villes. Alors que les centres-villes français et plus largement européens sont aujourd’hui globalement valorisés et peu concernés par les démolitions, il n’en va pas de même aux États-Unis où les villes centres (inner cities) concentrent les populations pauvres depuis la suburbanisation des classes moyennes. Alors que le fait de démolir était jusqu’alors très mal perçu, des municipalités telles que Philadelphia, Detroit ou Baltimore se sont engagées depuis la fin des années 1990 dans de vastes programmes de démolition censés changer l’image et le profil social de leurs quartiers centraux, caractérisés par la pauvreté de leurs habitants (Favro, 2006). C’est à peu près au même moment que le regard sur la démolition a changé dans le contexte français et européen, dans les quartiers périphériques de grands ensembles.Grands ensembles : de la réhabilitation à la démolition Le ministère de la Construction retient le seuil de 500 logements en 1962. Pierre George parle de (...)Même si cette forme urbaine s’est diffusée ailleurs en Europe, notamment vers les anciens pays de (...)Défini comme un ensemble de plusieurs centaines de logements1 construits dans un temps limité selon un plan cohérent, le grand ensemble est le résultat d’un volontarisme politique affirmé, qui s’est imposé en France2 au milieu des années 1950, dans un contexte de grave pénurie de logements et de forte poussée démographique. La logique économique de l’industrialisation et de la préfabrication du bâtiment, ainsi que les principes fonctionnalistes hérités de la Charte d’Athènes, ont présidé à la standardisation des formes urbanistiques et architecturales, sur l’ensemble du territoire national. Le souci du moindre coût, la logique du chemin de grue, le rejet des formes urbaines traditionnelles (la rue, l’îlot), l’impact des préoccupations hygiénistes et l’adoption du principe de séparation des fonctions urbaines ont donné naissance à une indifférenciation et une monumentalisation du logement (les barres et les tours), ainsi qu’à une tendance à la banalisation des espaces publics. Dans le cadre juridique de la zone à urbaniser en priorité (ZUP), qui favorisait le contrôle du foncier, ces ensembles d’habitat collectif ont été principalement implantés en périphérie urbaine, en marge et en rupture vis-à-vis de la ville centre.Dans le même temps, cette vague de construction a été un terrain d’innovations techniques, architecturales et urbanistique (Monnier, Klein [dir.], 2002) et a vu intervenir certains des architectes les plus réputés de leur temps. Selon Bruno Vayssière, ce sont 5 à 10 millions de logements qui ont été ainsi produits (Vayssière, 2002) et qui ont permis de loger dans des conditions de confort tout à fait nouvelles les mal logés des bidonvilles, les immigrés recrutés par l’industrie, les rapatriés d’Algérie, les familles du baby boom… Comme le rappelle Jean-François Lasnier, le coup de grâce à la mixité sociale dans les grands ense (...)Caractérisés dans les premiers temps par une réelle diversité sociale, ces grands ensembles ont été quittés progressivement par les classes moyennes, incitées à accéder à la propriété à partir de la fin des années 19603. Alors que la circulaire Guichard avait mis fin à leur production en 1973, les grands ensembles sont devenus au cours des années 1970-1980 des espaces de relégation pour les populations frappées par le chômage de masse et la précarité, notamment celles issues de l’immigration. Même si tous les grands ensembles ne sont pas concernés au même titre par l’accumulation des difficultés sociales, cette forme urbaine est aujourd’hui largement stigmatisée. Et les anciennes ZUP ont constitué depuis le début des années 1980 jusqu’à nos jours le terrain privilégié de la territorialisation des politiques publiques et plus particulièrement de ce que l’on a appelé de manière métonymique « la politique de la ville ».La démolition : un tabou jusque dans les années 1990 Le Monde, 15 juillet 1982.
L’idée de démolir les tours et les barres des grands ensembles était déjà présente dès la mise en place de la politique de la ville au début des années 1980, suite aux émeutes urbaines de la banlieue lyonnaise. C’est ainsi que dans son rapport, Hubert Dubedout pose la question liminaire : « faut-il réhabiliter ou démolir » ? (Dubedout, 1983). Mais c’est pour y répondre par la négative, compte tenu du caractère récent de ces grands ensembles (pas encore amortis), du maintien d’une forte demande pour le logement social et d’un scepticisme vis-à-vis de l’efficacité d’une démolition pensée comme solution à des problèmes avant tout d’ordre économique et social. Dans un article du Monde, Pierre Drouin reflète l’état d’esprit de l’époque, en écrivant qu’« avant de faire sauter les “grands ensembles” où l’on voit trop vite l’explication de tous les débordements de violence, ou du moins avant de retaper l’immobilier, il serait sage de “retaper” les individus4 ». Les années 1980 ont donc été les années de la réhabilitation du logement social, du retraitement des façades, de l’isolation phonique et thermique… (Micoud, Roux, 1996). Les opérations de démolitions qui sont alors conduites sont ponctuelles : les textes précisent bien que la démolition doit rester un outil d’exception, qui ne peut se justifier qu’en cas de vacance importante, dans le cadre d’un projet urbain d’ensemble. C’est ainsi que dans le cadre de la réhabilitation de Firminy-Vert, le grand ensemble dans lequel s’inscrivent les édifices Le Corbusier, on détruit aux deux tiers l’immeuble dit « Chicago », particulièrement dégradé et caractérisé par la présence de grands logements et de familles « à problème » (Veschambre, 2000). Les difficultés rencontrées par les « pionniers » de la démolition, tels que le maire de Grande-Synthe de l’époque, René Carême, révèlent combien elle demeure un tabou au niveau national (Lahmini, 2004, 2006).Une inversion du regard au cours des années 1990 Chiffres fournis par le Dictionnaire de l’habitat et du logement pour la période 1982-1998.C’est au cours des années 1990 que l’idée de la démolition finit par s’imposer, même si les passages à l’acte demeurent encore limités : nous en sommes alors à environ 4 000 logements démolis chaque année au niveau national Une première circulaire adressée en 1996 aux préfets de Région, aux préfets de département et aux directeurs départementaux de l’équipement introduit en 1996 l’idée que la démolition est « une étape, un moyen, un levier du projet urbain » et fixe quelques principes concernant leur financement (circulaire n ° 96-46 du 8 juillet 1996).Remis en 1997, le rapport Sueur met au premier plan la problématique de la reconstruction et l’année suivante la Caisse des dépôts crée des prêts « construction-démolition » pour les projets élaborés dans le cadre de la politique de la ville, ce qui marque un tournant décisif dans la doctrine des pouvoirs publics. C’est la circulaire du 26 juillet 2000 (n ° 2000-56) qui entérine ce changement de politique et permet de passer à la vitesse supérieure, en organisant la prise de décision dans le cadre de la décentralisation.Si le tabou de la démolition est tombé, les statistiques ne sont pas encore très accessibles. Ce n (...)
L’augmentation des subventions et l’implication des représentants locaux de l’État fait passer le nombre de logements démolis à 10 000 par an au début des années 2000, ce qui représente plus du double de ce qui était réalisé en moyenne précédemment6. Un tabou est donc bel et bien tombé au tournant des années 1990 et 2000.Associée à la reconstruction, la démolition est présentée comme la seule solution pour redonner une valeur foncière et immobilière à ces espaces, pour inverser le cycle de dévalorisation économique, dans un contexte de rejet croissant de ce type de logement. Les notions d’obsolescence et les difficultés de mise aux normes des logements et des immeubles sont également mises en avant pour justifier un certain nombre de démolitions. C’est ainsi que Paul Chemetov, qui est intervenu aux 4 000 à La Courneuve, explique son changement d’orientation vis-à-vis de la Tour Renoir : « Au départ, j’étais hostile à sa démolition, mais elle s’est imposée économiquement car la dimension des trémies et des cages d’escalier ne correspond plus aux règlements de sécurité » (Diagonal, 2000, p. 44).Dans le même temps, il s’agit à travers une intervention radicale, de modifier en profondeur l’image de ces quartiers d’habitat social, perçus de plus en plus comme des espaces à part, déconnectés du reste de la ville (de Lafargues, 2006). L’idée s’est imposée que tout avait été tenté, à travers la réhabilitation, pour changer la donne et qu’il fallait en désespoir de cause passer à autre chose, de plus radical. Loi du 13 décembre 2000.Ces démolitions sont inscrites dans la problématique et dans la terminologie du « renouvellement », à travers la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU)7 qui entérine l’élargissement des interventions sur le tissu urbain aux secteurs dévalorisés, ceux qui n’intéressent pas les promoteurs, dans le cadre des « Grands projets urbains ».
Un certain nombre de démolitions sont alors médiatisées pour marquer l’engagement des responsables politiques dans une nouvelle ère de la politique de la ville. C’est ainsi que le ministre de la ville de l’époque, Claude Bartolone, prononce un discours programmatique à l’occasion du dynamitage en mai 2000 de la Muraille de Chine de Saint-Étienne, l’une des plus grandes barres d’Europe. Le mois suivant, la destruction de la barre Renoir aux 4 000 à La Courneuve a également fait l’actualité.
Malgré ce virage dans la politique de la ville, la démolition est encore présentée au début des années 2000 comme un pis aller, voire comme un aveu d’échec, comme cela transparaît dans les propos des urbanistes Philippe Panerai et Julien Langé : « Nous démolissons, car nous n’avons pas trouvé d’autres solutions pour marquer de façon nette la volonté publique de ne pas s’accommoder de la situation actuelle. Nous démolissons pour ne pas laisser se créer aujourd’hui dans les périphéries difficiles de la grande ville l’équivalent des îlots insalubres des faubourgs d’autrefois, c’est-à-dire la concentration en un seul lieu d’un bâti obsolète, d’une population paupérisée et de dysfonctionnements sociaux » (Diagonal, 2000, p. 24).Certains responsables de l’époque semblent d’ailleurs conscients d’un certain nombre de pièges inhérents à la démolition. S’il justifie la fin d’un tabou, pour des raisons « d’obsolescence fonctionnelle et sociale », François Delarue, alors directeur général de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction met en garde contre « les effets de mode » et contre le « fait que pour un certain nombre d’acteurs, démolir est vécu comme un exorcisme, un acte magique, permettant de résoudre les problèmes que l’on n’a pas su résoudre » (ibid., p. 32). Dans le même temps il affirme qu’« il faut prêter attention à ne pas stigmatiser davantage des quartiers en difficulté et être attentif à la dignité des habitants, car ce regard négatif que porte la société sur les immeubles où ils ont vécu rejaillit sur eux » (ibid.).Renforcement de la volonté politique de démolir à partir de 2003
Compte tenu des chiffres annuels publiés pour les deux premières années de la période (12 700, 200 (...)Depuis le changement de gouvernement en 2002, la démolition apparaît plus affirmée, plus centrale dans la politique de la ville. La loi du 1er août 2003, dite loi Borloo, du nom du ministre de l’emploi, de la cohésion sociale et du logement, marque un nouveau changement d’échelle en matière de démolition : dans la période 2004-2008, 200 000 logements devaient être démolis, ce qui équivaut à un quart de la production totale des grands ensembles Un établissement public national à caractère industriel et commercial est créé, l’agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), pour piloter le programme national de rénovation et constituer un guichet unique en matière de subventions.Pour de nombreux observateurs, le changement de terminologie et le passage de « renouvellement » à « rénovation » marquent un changement de philosophie. Le mot rénovation nous renvoie à la logique de la tabula rasa affichée par le quatrième plan de 1960, qui prévoyait la démolition de 800 000 logements en 10 ans (Hatzfeld, 2003).
Selon Marc Bonneville, la rénovation urbaine « (met) l’accent sur (la) logique d’éradication physique plutôt que sur les composantes du renouvellement après démolition » (Bonneville, 2004, p. 10). Il considère que le changement ne se limite pas à la terminologie mais se traduit par des infléchissements notables des pratiques. Il souligne notamment la focalisation des interventions sur le logement social et sur les sites prioritaires, alors que la politique de la ville était précédemment pensée à l’échelle des agglomérations. En outre, à travers ce discours sur la démolition/rénovation, on note une forte dissociation entre l’intervention sur le bâti et les questions sociales (Gaudin, 2006).Les quartiers concernés par les démolitions dans le cadre de l’ANRUL’esprit de la loi Borloo est de concentrer les interventions sur les quartiers identifiés comme prioritaires et non plus de penser le renouvellement urbain à l’échelle des agglomérations.En 2004, sont identifiés 50 quartiers dont la situation est jugée préoccupante (grand projet de ville : GPV), 112 quartiers en Opération de renouvellement urbain où la situation est un peu moins grave (ORU) et 751 Zones urbaines sensibles (ZUS), soit au total 925 quartiers concernés par les démolitions-reconstructions (Bonneville, 2 005).Au 1er avril 2008, 257 conventions ont été signées avec l’ANRU (359 quartiers, 2,6 million d’habitants), 321 sont en cours de validation (423 quartiers et 3,0 millions d’habitants).La convention pour Angers a été signée en 2004 et concerne l’ensemble des quartiers de la politique de la ville. Comme le souligne la fiche de synthèse éditée par l’ANRU, il s’agit d’une rénovation relativement limitée, avec seulement 892 démolitions prévues sur un total de 12 300 logements (Angers Habitat), par rapport à 870 reconstructions et 2 923 réhabilitations. Ces démolitions sont concentrées dans deux quartiers principaux, le Grand-Pigeon et Belle-Beille, sachant qu’elles avaient commencé à Verneau dès 1999 Les incitations financières mises en place et les orientations données par l’ANRU se traduisent concrètement par une rapide augmentation du nombre de démolitions programmées. Dans le cadre des contrats signés avec les collectivités locales et les bailleurs sociaux, des démolitions sont décidées qui n’étaient initialement pas envisagées par les responsables locaux. C’est ainsi qu’à Angers dans le quartier du Grand-Pigeon, les négociations avec l’ANRU ont abouti à programmer la démolition de 336 logements, alors qu’il n’y en avait que très peu de prévues à l’origine : vont ainsi disparaître les logements les plus anciens et les plus vétustes, les LOPOFA (logements populaires familiaux) qui devaient être initialement réhabilités.Cette politique axée sur la démolition/reconstruction rejoint fondamentalement certains principes qui ont prévalu lors de la construction des grands ensembles. Mettre l’accent sur les démolitions, c’est considérer que c’est en intervenant d’abord sur l’enveloppe architecturale et urbanistique, que l’on peut changer la situation sociale des habitants. De même, la logique de l’urgence qui a présidée à la construction massive du logement social dans les années 1960, se retrouve aujourd’hui dans la mise en place des programmes de démolition. Naji Lahmini parle ainsi du « vent de panique » qui a saisi les responsables locaux à Grande-Synthe au moment de déposer le dossier auprès de l’ANRU (Lahmini, 2004).On peut donc parler avec Michel Bonetti d’une « approche brutaliste du renouvellement urbain » (Bonetti, 2004, p. 40), ce qui nous amène à revenir sur ce que la démolition dans les grands ensembles comporte de vision idéologique et de violence symbolique.Des démolitions qui font sens Parce qu’elles n’avaient pas coûté plus d’un million lors de leur construction au début des années (...)
Il ne s’agit pas de nier qu’il y a des arguments techniques à la démolition de certains immeubles mal construits, très dégradés, frappés d’obsolescence. La recherche du moindre coût et de la rapidité maximale avait trop souvent abouti à l’appauvrissement et à la standardisation des modèles architecturaux et urbanistiques inspirés du mouvement moderniste. Les barres de la cité Verneau, les barres Million LOPOFA du Grand-Pigeon à Angers, ont été construites en urgence, au moindre coût et n’ont pas été entretenues correctement : les démolir pour reconstruire des immeubles de meilleure qualité paraît légitime.Indiquant le montant de la subvention de l’ANRU pour Angers (223 millions d’euros), la CCI soulign (...)Il ne s’agit pas non plus d’occulter les logiques économiques à l’œuvre : l’ANRU, c’est un dispositif qui crée une demande de démolition et de reconstruction et qui offre ainsi de nombreux et vastes chantiers au secteur du bâtiment et qui dans le même temps, par élimination d’une partie du stock de logements et par la reconstruction de logements neufs, permet de revaloriser le patrimoine (au sens gestionnaire du terme) des bailleurs sociaux : cet aspect ressort très fortement dans leur discours (Entreprises sociales pour l’habitat, 2006).Mais si les démolitions sont toujours justifiées par une rationalité technique et gestionnaire, il paraît difficile de s’en tenir à cet argumentaire pour rendre compte de ce que l’on décide de démolir et de l’ampleur des démolitions. Par-delà les discours rationnels, François Plassard et Isabelle Mesnard mettent en évidence la diversité des choix possibles, d’une ville à l’autre, d’un grand ensemble à l’autre : c’est tantôt la vétusté qui est mise en avant, tantôt la vacance, tantôt la volonté de modifier le tissu urbain, tantôt l’intention (souvent masquée) de disséminer des populations « à problème », et pendant que l’on démolit quelque part, on réhabilite ailleurs, dans des situations comparables (Plassard, Mesnard, 2000).
L’Anjou économique, 2005.À Angers, si les démolitions concernent les premières générations du logement social à Verneau et au Grand-Pigeon, ce sont des tours beaucoup plus récentes, construites à la fin des années 1960 et au début des années 1970, qui sont démolies à Belle-Beille. Comme le souligne le journal de la CCI, ces tours « ne répondent pas au stéréotype de la cité dégradée. Pas de façades lépreuses, d’espaces communs à l’abandon, de halls d’immeubles vandalisés… Elles ont normalement vieilli et on trouverait bien pire que leur standard de confort11 ».À Pontanézen, l’un des derniers grands ensembles construits à Brest (1973), Solène Gaudin note que la démolition ne s’imposait pas comme un choix évident, l’OPAC ayant particulièrement bien entretenu les appartements, qui sont spacieux, assez bien insonorisés et dont les parties communes sont peu dégradées : ni l’obsolescence, ni la vétusté ne peuvent ici servir d’arguments (Gaudin, 2006).Ce qui représente le niveau atteint à Angers, où le parc social est de taille sensiblement inférie (...)D’une ville à l’autre, il est frappant de constater la grande variété des choix opérés. Alors qu’une ville comme Grande-Synthe a fait le choix de profiter des aides de l’ANRU pour démolir, la ville de Rennes insiste sur la réhabilitation de l’existant, avec seulement 850 logements promis à la démolition.Si l’on ne peut nier qu’il y a des logiques économiques et gestionnaires qui sont à l’œuvre, les comparaisons entre villes et entre quartiers d’une même ville montrent que ces logiques ne suffisent pas à rendre compte des choix opérés et qu’il y a bien entendu des choix politiques. Si les démolitions « n’apparaissent pas comme l’aboutissement logique d’un raisonnement rigoureux », elles ne sont malgré tout pas sans signification et l’on peut se demander avec François Plassard et Isabelle Mesnard, « si les motivations profondes ne relèvent pas du champ symbolique » (Plassard, Mesnard, 2000, p. 168).Démolir, c’est tourner la page des grands ensembles
Même si l’engagement dans les démolitions est inégal d’une ville à l’autre, les orientations de l’ANRU semblent malgré tout rencontrer un certain écho auprès des aménageurs et des urbanistes, auprès des bailleurs et des élus.À Vénissieux, la presse parle de « boîtes hermétiques », de « tours fantômes », de « gratte-ciel b (...)
36Plusieurs études axées sur les représentations des acteurs de la rénovation urbaine insistent sur la remise en cause des formes urbaines, sur la « stigmatisation des formes architecturales » : « Elles sont vouées à la démolition au nom d’une sorte de délit de faciès d’architecture et d’urbanisme » (Bonneville, 2004, p. 11). À Grande-Synthe, les élus et les techniciens parlent de « bâtiments inhumains », « de bâtiments invivables », « de bâtiments obsolètes », « de bâtiments gigantesques »… (Lahmini, 2006). La démolition concrétise une forte négation de la forme urbanistique et architecturale que représente le grand ensemble, à travers notamment les tours et les barres les plus longues auxquelles on s’attaque en priorité. Comme s’il y avait une volonté d’effacer une forme urbaine rendue responsable de situations sociales difficiles. Selon Catherine Forêt qui a enquêté dans l’agglomération lyonnaise, « la logique de la table rase fait toujours recette dans le milieu des professionnels de l’urbanisme. Nous l’avons constaté une fois de plus lors de cette enquête : il y a […] comme un soulagement de pouvoir enfin « tourner la page » d’une période difficile de l’histoire urbaine » (Foret, 2003, p. 14).Dans sa lecture de l’espace du grand ensemble, Jean-Pierre Fortin a insisté sur l’expression d’une idéologie égalitaire, à travers la rythmique de formes équilibrées et répétitives (Fortin, 1997). Il n’est sans doute pas absurde de voir dans la fin du tabou de la démolition le rejet affirmé d’une logique sociale, d’un urbanisme collectif, voire collectiviste dans le cas des grands ensembles de l’Allemagne de l’Est (Emelianoff, 2 005). D’autant plus que le logement individuel fait figure de modèle dans la reconstruction du logement social.
Plus largement, comme le constate Annie Fourcaut en écrivant l’histoire des grands ensembles, cette architecture des Trente glorieuses est couramment considérée comme une vaste erreur collective, sur laquelle il est tentant de tirer un trait, comme pour réparer la faute de la construction initiale (Dufaux, Fourcaut, 2004).Dans leur analyse des premières générations de démolitions, antérieures au tournant de 1996, François Plassard et Isabelle Mesnard repèrent des mises en scène spectaculaires, sur le modèle de l’implosion de la tour Debussy à La Courneuve (1986). Il s’agit dans l’esprit des promoteurs de ces démolitions de « marquer les esprits », de délivrer un message aux habitants : à travers la démolition, la puissance publique affiche sa volonté de réinvestir ces quartiers et de les remodeler, dans une logique de marquage de l’espace. Au-delà des intentions affichées, les auteurs repèrent plus profondément « une action symbolique révélant d’étranges similitudes avec les exécutions capitales qui étaient autrefois réalisées en public » (Plassard, Mesnard, 2000, p. 169). Ces démolitions pratiquées par foudroyage ont pu exprimer cette négation symbolique d’une forme urbanistique, d’une histoire de l’urbanisme, voire d’une population : « et si derrière la mise à mort à grand spectacle des tours, c’était la banlieue et ses habitants que l’on cherchait à faire disparaître ? » (ibid., p. 171). Sans que cela soit explicitement formulé, on sent la volonté, à travers la politique de démolition, de « casser les ghettos » (Péré, 2 005).La série « implosions » du photographe Mathieu Pernot« Ces images de démolitions d’immeubles par l’explosif ont été réalisées dans les banlieues de quelques grandes villes françaises. Les photographies, prises au moment où l’édifice vacille, évoquent la vulnérabilité de sa structure en même temps que la fragilité sociale de ceux qui l’habitaient. Le caractère festif et spectaculaire que les édiles locaux confèrent volontiers à ces manifestations publiques dissimule mal le fait qu’avec l’immeuble c’est toute une mémoire du quartier qui disparaît ». www.documentsdartistes.org/artistes/pernot/ De la démolition spectacle à la déconstruction : une logique d’euphémisation À l’occasion de l’un des « foudroyages » qu’ils ont observé, François Plassard et Isabelle Mesnard ont collecté cette parole d’une habitante de Montfermeil : « ça nous fait pitié de voir le bâtiment descendre… c’est comme une personne qui meurt » (Plassard, Mesnard, p. 170). En utilisant le terme « descendre », cette dame a retrouvé exactement l’étymologie du terme démolition, cette idée de mise à bas (non pas ici d’une statue mais d’un immeuble), qui est si fortement associée à l’idée de mise à mort.Ces témoignages sont récurrents lors des démolitions à grand spectacle qui ont caractérisé les premières vagues des années 1990 et du début des années 2000. Outre la violence à caractère symbolique que représentent de tels « foudroyages » (pour reprendre le terme technique), il faut souligner que la logique de stigmatisation en sort renforcée. Interrogé par Solène Gaudin, un habitant d’une cité de l’agglomération de Saint-Brieuc déplore « cette façon de raser, de dire ça vaut plus rien ! » (Gaudin, 2006, p. 124). Du point de vue symbolique, la démolition est bien le contraire de la réhabilitation.Les démolitions sont devenues aujourd’hui beaucoup plus modestes et discrètes. Comme si les décideurs avaient pris conscience de leur impact sur les habitants. C’est ainsi qu’à Vandœuvre près de Nancy, la démolition partielle de la barre des Cormorans qui a eu lieu en 2000 a été effectuée « à la pince » et non à l’explosif, jugé trop rapide et traumatisant par la municipalité (Comme la ville, 2004).
Comme on peut le lire dans le dossier « Oser la déconstruction » de la revue Diagonal, « il est cl (...)À Verneau (Angers), si le premier immeuble a fait l’objet d’une démolition classique, en 1999, les immeubles suivants ont été « déconstruits ». Ce terme de « déconstruction », qui s’est imposé aujourd’hui dans le vocabulaire de la rénovation est à la fois le reflet d’une évolution technique et l’expression euphémisée d’une démolition.
Une autre tendance est d’associer de manière systématique les deux termes reconstruction et démolition, à la fois pour mettre l’accent sur le volet reconstruction mais aussi pour atténuer l’impact symbolique du mot démolition. Dans sa communication, la ville de Rennes parle ainsi de « reconstruction/démolition », en insistant sur le fait que les reconstructions ont précisément lieu avant même les démolitions, de façon à pouvoir reloger les habitants au préalable. À travers cette association systématique entre les deux termes, on cherche à faire passer l’idée que la démolition n’est que la première étape d’une reconstruction et non une fin en soi.
La déconstruction correspond de fait à un changement de pratique : il s’agit en effet de trier les matériaux étape par étape et non plus d’abattre un édifice d’un seul coup. Depuis 2002, la loi du 13 juillet 1992 sur l’élimination des déchets et la récupération des matériaux s’applique aux chantiers de démolitions : les démolitions par foudroyage, ou par l’usage de vérins, qui produisent des tas de gravats, sont désormais caduques. Du point de vue technique, la démolition ne constitue plus que la dernière étape d’une opération, c’est-à-dire l’abattage mécanique de la carcasse, réalisé de haut en bas par une pelle mécanique : on parle alors de « grignotage ». Cette technique de la déconstruction est volontiers articulée à la logique du développement durable, ce qui est une manière de légitimer les démolitions.
Il faut 4 mois pour déconstruire une barre LOPOFA au Grand Pigeon à Angers.
À Angers, le parti a été adopté de grillager les chantiers, de sorte que les habitants puissent su (...)Mais les habitants ne sont pas forcément dupes de ce changement de terminologie dans la communication des bailleurs et des municipalités. Comme nous l’a dit une habitante du Grand-Pigeon à Angers : « Le mot démolition est jamais dit. Ils parlent de déconstruction. Moi, je dis il faut appeler un chat un chat ! » Et comme nous avons pu le constater dans ce quartier ainsi que dans celui de Verneau, la technique de la déconstruction, si elle est effectivement moins brutale, moins violente, présente l’inconvénient de durer. Les immeubles murés puis progressivement déconstruits, créent ainsi une ambiance de désolation pendant des mois, ce qui accentue dans les quartiers les plus stigmatisés l’impression de destroy bien décrit par Paulette Duarte (2000). Nous avons entendu des habitants nous parler de « Beyrouth » ou nous dire « on a l’impression que c’est la guerre » (Verneau).Mais au-delà de l’intervention sur le bâti et de son impact symbolique, c’est plus largement la disparition de leur habitat et de leurs repères existentiels qui constitue une souffrance pour les habitants.Le vécu de la démolition et du déménagement : des expressions de souffranceDans ce cas-là, les bailleurs parlent d’immeubles qui « fonctionnent bien ». En l’occurrence, on n (...)Dans la cité Verneau une réunion « en pied d’immeubles » a été organisée en septembre 2002 avec la chef de projet du contrat de ville qui a permis de faire remonter un certain nombre de plaintes, d’hostilités et d’incompréhensions face aux démolitions. Pourquoi cet immeuble où les gens sont installés depuis longtemps et s’entendent très bien est-il démoli ? Pourquoi on ne nous demande pas notre avis ? Où est-ce que l’on va être relogés ? Ont alors été évoquées des souffrances physiques, des troubles psychologiques chez certaines personnes âgées notamment, qui font écho aux portraits d’expropriés réalisés par Fabienne Cavaillé (1999).À la permanence des tours Hamon, dans le quartier Belle-Beille à Angers, on entend également des gens exprimer leurs inquiétudes et leur souffrance. Permanence « Hamon tour’ne la page » : entretien collectif avec des habitantes ayant déménagé (avr (...)Après 36 ans de tours, une habitante qui venait de déménager nous a dit : « Ils ne savent pas le mal qu’ils nous font. On laisse tous nos souvenirs, on laisse toutes nos joies et nos peines, on nous arrache quelque chose quoi18 … » Comme nous l’a confirmé l’animatrice de la permanence, ce sont les habitants les plus anciennement installés, qui se sont appropriés le plus fortement leur appartement, qui vivent le plus mal la démolition et le déménagement, synonymes de pertes de repères.Un des pôles majeurs de la démolition dans le logement social angevin : les tours Hamon
La construction des tours Hamon a été liée à l’arrivée de Bull à Angers sur le site de Belle-Beille dans le cadre de la décentralisation industrielle. Ce sont 7 tours qui ont été construites sur 8 ans (1967-1975) représentant 315 logements. Les témoignages des premiers habitants décrivent un processus classique. Leur arrivée dans des logements modernes et appréciés, la vie collective conviviale. Puis la dégradation de l’ambiance et des conditions matérielles d’existence avec le départ des populations les plus aisées et l’arrivée de populations plus pauvres. Dans ces témoignages, la métaphore de la « dégradation/détérioration » est récurrente pour dire tout autant (sinon plus) le changement de population et de climat social que l’évolution des logements et des parties communes.À partir des années 1980, les actes de délinquance se sont multipliés dans les environs des tours. Leur réputation s’est considérablement dégradée, ce qui n’est sans doute pas étranger à la décision d’Angers Habitat de les démolir en totalité, dans le cadre de l’ANRU, même si ce sont des arguments techniques qui ont été mis en avant, ces constructions n’étant plus aux normes (armatures métalliques, escalier central sans issue de secours …).
Par rapport aux démolitions menées à Verneau, le bailleur a pris conscience du traumatisme causé par les démolitions et a mis en place un dispositif d’information et d’accompagnement sous la forme d’une permanence, assurée par la CLCV (Consommation, logement et cadre de vie), association de défense des locataires, au rez-de-chaussée de l’une des tours. On peut y trouver une fois par semaine des informations et une publication recto verso « Hamon tour’ne la page » éditée par le bailleur.La démolition doit s’étaler sur 7 ans, et durer pratiquement aussi longtemps que la construction (2003-2010). À Verneau, 80 % des locataires relogés ont demandé à rester dans le quartier et 60 % ont pu y être (...)« Les gens n’ont pas compris » : le responsable des études et du développement à Angers Habitat n’a pu que confirmer cette incompréhension et le fait que le bailleur avait sous-estimé cet attachement des habitants, les plus âgés d’entre eux notamment, à leur logement et leur immeuble, aussi dépréciés soient-ils. À Verneau, comme dans les tours Hamon, la plupart des locataires ont d’ailleurs demandé à être relogés sur place ou à proximité immédiate Dans leur perception des grands ensembles, les responsables de la rénovation urbaine ont tout simplement occulté l’idée que malgré les difficultés du quotidien, la stigmatisation, les violences, les habitants trouvent un ancrage dans leur quartier, s’approprient les lieux, ne serait-ce qu’à travers leur logement.Les enquêtes réalisées dans le cadre des démolitions soulignent à la fois cet attachement et la déstabilisation, la perte des repères qui s’en suivent (Taboury, 2004, Foret, 2005, Bonetti, 2004). Cette déstabilisation est d’autant plus forte que les démolitions touchent généralement les populations les plus fragilisées du parc social : à Belle-Beille (tours Hamon), au Grand Pigeon (LOPOFA) ou à Allonnes (SECOS), les immeubles démolis sont précisément ceux où ont été concentrées les populations les plus pauvres et les plus marginalisées. Avec la démolition d’un habitat au sens large, c’est le support d’une identification (la place dans un collectif) et en même temps le capital social des habitants (entraide, solidarité) qui est détruit (Cavaillé, 1999).
Brutalement, c’est tout un vécu, toute une histoire à la fois individuelle et collective qui disparaît : pour Mario Bonetti, « le fait de vouloir démolir brutalement ces quartiers revient à éradiquer leur historicité » (Bonetti, 2004, p. 40).Au-delà de l’acte de démolition en lui-même et de son caractère traumatisant, c’est la question du relogement qui préoccupe les habitants. Pour des populations qui fonctionnent bien souvent dans la proximité, qui sortent peu de leur quartier, dont l’échelle de référence est généralement réduite, ce déménagement peut être très mal vécu. Plus largement, des associations (AC ! Droit au logement), des acteurs du renouvellement urbain, des chercheurs ont souligné les difficultés de ces relogements, bien souvent réalisés dans des logements plus petits et/ou plus chers, et pas forcément à proximité de l’immeuble démoli..Si la souffrance, l’incompréhension, voire le traumatisme sont les effets qui ressortent le plus nettement dans ce contexte de démolition et de relogement, il ne faut pas en faire une lecture univoque. À côté des réactions d’hostilité aux démolitions, et parfois chez les mêmes personnes qui expriment leur désarroi, dans un sentiment d’ambivalence assez compréhensible, on note la satisfaction de pouvoir quitter un immeuble, un quartier « pourri », d’avoir « l’occasion de faire autre chose ». Une locataire des tours Hamon nous a déclaré : « Au début, quand ils ont parlé de déconstruction, ça m’a fait quelque chose… à la fin, j’avais hâte de partir20. » Dans ses enquêtes à Pontanézen (Brest), Solène Gaudin constate qu’il y a des projets de démolitions particulièrement bien accueillis comme ceux de la tour Watteau et de la Tour des Célibataires, surnommée la « Tour infernale » par les habitants (Gaudin, 2006).
Quand les opérations de relogement font l’objet d’une attention et d’un effort particulier de la part du bailleur, quand la programmation laisse le temps nécessaire, l’opération apparaît mieux vécue. C’est ce que nous avons constaté aux tours Hamon, par rapport à ce qui s’était passé à la cité Verneau : une charte du relogement y a été négociée avec l’association de locataires.
Alors que dans la cité Verneau et dans les tours Hamon on trouve des T3 autour de 250 euros par mo (...)Mais étant donné que les reconstructions sont synonymes d’élévation des loyers et des charges, seuls les ménages les moins défavorisés ont véritablement le choix dans le cadre du relogement. Comme nous avons pu le constater à Verneau, les différences sociales en matière de rapport à la mobilité et les inégalités de revenu se cumulent pour aboutir à une concentration sur place des ménages les plus démunis, dans les immeubles restants. Ce sont les effets pervers de ces opérations de démolitions/reconstruction qui éliminent généralement des bâtiments anciens aux loyers peu élevés, pour offrir de nouveaux logements, certes plus confortables, mais également plus coûteux. Séminaire groupe « patrimoine » de l’UMR ESO (Nantes, 27 mars 2006).Si la durée peut être un atout dans la gestion des déménagements, elle peut être également vécue comme un stress, notamment si l’information circule mal et si les habitants n’ont pas de lieux pour s’exprimer et être entendus. C’est ainsi que lors d’une rencontre aux Dervallières à Nantes, une habitante nous a dit : « On ne sait pas quand est-ce qu’on va être démolis … » Ce que l’on peut entendre comme l’expression forte d’une identification à un habitat et par contrecoup d’une violence subie. Des architectes ont ainsi dénoncé le « climat anxiogène » suscité par l’annonce des démolitions dans certains quartiers (Le Moniteur, 2005).À travers les différentes opérations que nous avons pu observer ou les différents travaux que nous avons pu lire, il ressort très nettement que la violence à caractère symbolique de ces opérations ne doit pas être négligée. Violence perceptible chez certains décideurs qui voient dans ces programmes de démolition l’occasion d’effacer des formes urbaines jugées « criminogènes », voire de se « débarrasser » de certaines populations, dispersées à la faveur des relogements (Gaudin, 2006). Violence vécue par les habitants qui ressentent fréquemment la démolition comme une ultime dévalorisation, comme une perte de repères, comme la négation d’un vécu. Occultée ou sous-estimée dans les premières opérations, cette violence et ce « préjudice moral » semblent aujourd’hui mieux reconnus. Nous aurons l’occasion en troisième partie de revenir sur les dispositifs d’écoute des habitants et de collecte de mémoire qui ont été progressivement mis en place, ainsi que de nous interroger sur leur logique.Malgré ces réticences face aux démolitions que l’on retrouve dans chaque opération, rares sont les oppositions organisées, les conflits. On peut y voir le reflet d’une difficulté plus grande des populations démunies, fragilisées par la précarité, à se regrouper et à s’opposer collectivement aux décisions. On peut également identifier une forme de violence symbolique au sens bourdieusien du terme. Comme le rapporte Solène Gaudin à propos de ses terrains bretons, même si les habitants reconnaissent que la réputation de leur quartier est largement infondée, ils n’opposent pas de résistance particulière aux démolitions, finissant bien souvent par admettre le caractère obsolète des édifices choisis, surtout s’ils ne sont pas directement concernés.Ces conflits ont été évoqués respectivement dans le Journal du dimanche (16 mai 2004), sur le site (...)
62Pour autant, comme le souligne Pierre Bourdieu, les dominés ne se laissent pas toujours faire. Soutenus par des associations qui refusent le principe de la démolition dans un contexte de crise du logement et de précarisation accrue, des habitants se font entendre pour « refuser la destruction », à Poissy dans le quartier de La Coudray, à Sartrouville dans la Cité des Indes ou à Genevilliers où s’est exprimée une « coordination anti-démolition des quartiers populaires d’Ile-de-France23 ». À Lorient, des habitants du quartier de Kervénanec se sont opposés avec succès aux démolitions envisagées : le quartier a été finalement réhabilité par le cabinet Castro (Gaudin, 2006). Ces habitants ont pris conscience que ce qui se jouait de manière exacerbée à travers les démolitions, c’était tout simplement la maîtrise de leur espace de vie : l’absence de réelle concertation avant la décision de démolir est ainsi fortement contestée, à l’heure où l’on parle de plus en plus de participation.Mais les oppositions les plus médiatisées sont encore celles où interviennent des personnes bien dotées en capitaux sociaux et culturels, capables de se faire entendre et venues souvent de l’extérieur du grand ensemble. En 2004, un projet de démolition d’un ensemble d’immeubles signés Jean Renaudie à Villetaneuse, appartenant à deux sociétés HLM, a suscité des réactions particulièrement vives. Rapidement des architectes se sont mobilisés, autour notamment de son fils Serge Renaudie et ont réussi à médiatiser leur position et à se faire entendre auprès des plus hautes autorités. Ils ont mis l’accent sur le fait que Jean Renaudie s’était justement démarqué d’une conception standardisée et appauvrie du logement, en introduisant par exemple des angles aigus, sur des plans en étoile et en cherchant à concilier appropriation individuelle et vie collective. Pour un certain nombre d’opposants à ces démolitions, c’est un symbole, le principe même de l’habitat social de qualité, que l’on voulait ainsi faire disparaître.Si l’on en croit les chiffres publiés par l’ANRU, la démolition ne remporte pas tout à fait succès (...)
64Dans le prolongement de cette mobilisation, des architectes, des professionnels de la politique de la ville, des élus ont lancé un appel intitulé « que démolit-on ? Et qui démolit-on ? » pour dénoncer les risques de la « prime à la destruction » (Vincendon, 2 005). Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent ainsi pour contester cette conception de la rénovation prônée par l’ANRU24.
Cf. Le Monde, 6 décembre 2005, p. 3. Cette prise de position est intéressante chez quelqu’un qui a (...)
65Avec des approches différentes, des architectes et urbanistes comme Paul Chemetov, Christian de Porzamparc ou Roland Castro se retrouvent pour refuser la démolition comme mode d’intervention systématique. Pour Roland Castro, « la mémoire des lieux est fondamentale » et « la politique de la table rase est humiliante, traumatisante pour les habitants d’un quartier25 ».
La démolition pose effectivement cette question de la reconnaissance et de la valorisation symbolique d’une forme architecturale et urbanistique, d’un héritage de l’histoire de l’urbanisation, mais aussi des habitants qui s’y sont succédés. Pour le couple Pinçon, la cause est entendue : « Le destin quelque peu tragique de ces tours ou de ces barres de logement HLM disparaissant par implosion dans un nuage de poussière est significatif de la valeur patrimoniale de cet habitat : nulle. Il y a dans ces destructions une violence symbolique d’une grande brutalité. Elles signifient l’absence de valeur sociale de ces lieux de vie qui ne peuvent même pas être réhabilités » (Pinçon, Pinçon-Charlot, 2003, p. 323).
Nous allons tout de même poser cette question qui peut paraître incongrue et déplacée : les démolitions sont-elles de nature à faire évoluer le regard porté sur ces héritages et à induire un processus de patrimonialisation ?
GRANDS ENSEMBLES ET LOGEMENT SOCIAL : LA PATRIMONIALISATION IMPOSSIBLE ?
26 Lyon, le 24 avril 2001.
« La société française qui n’est pas fière d’une partie de son patrimoine éprouve l’envie de l’effacer » : cette déclaration liminaire, prononcée par le délégué interministériel à la Ville lors du colloque « les grands ensembles entre histoire et mémoire26 », résume assez bien le contexte d’une patrimonialisation sinon impossible, du moins difficile à concevoir.
Alors que l’on cherche au contraire aujourd’hui à protéger les principaux témoins du Mur de l’Atla (...)Nous avons pointé derrière ces démolitions la volonté plus ou moins affirmée et consciente d’en finir avec une forme urbaine assimilée trop rapidement aux difficultés sociales de ses habitants. Cette connotation sociale n’est pas forcément présente dans le jugement porté par certains historiens de l’art, qui rejettent cette période de la création urbanistique et architecturale. Mais de tels jugements s’inscrivent dans ce que nous avons qualifié d’approche élitiste dans la partie précédente, et expliquent la faible présence de certains héritages, l’habitat populaire notamment, dans le patrimoine institutionnalisé. C’est ainsi que Françoise Choay critique vivement la « patrimonialisation des ratés du logement social » (Choay, 1992 p. 186). Dans l’histoire de la France urbaine, elle rejette le simple fait de réhabiliter les grands ensembles et porte un jugement systématique sur cet héritage : « Ce qui est raisonnable à l’échelle des corons semble pour le moins discutable dans le cas de ces masses de béton qui ont réduit au même dénominateur de banalité les paysages périurbains de la France. Ne serait-il pas plutôt souhaitable de trouver les moyens techniques et financiers permettant de faire disparaître cette chape de hideur répandue sur l’ensemble du pays depuis les années 1950 ? Ce n’est pas là espoir impossible. Après tout les blockhaus du Mur de l’Atlantique commencent bien à se désagréger27 … » (Choay, 1985, p. 279).
Chiffres Ministère de la culture (2000).
70Nous avons déjà souligné l’effet de filtre induit par cette conception de l’histoire de l’art qui demeure bien présente. Alors que les édifices du XXe siècle ne représentent déjà que 2,5 % de l’ensemble des édifices protégés et que parmi ceux-là, moins de 10 % sont postérieurs à 194528, les immeubles d’habitat collectif reconnus comme monuments historiques constituent l’exception. Il s’agit principalement des quatre Unités d’habitation Le Corbusier, reconnues comme monuments historiques entre 1964 et 1993. Comme le souligne Sylvette Denèfle, il s’agit tout d’abord de la reconnaissance d’un nom, celui du maître à penser de l’architecture moderne, l’Unité de Marseille ayant d’ailleurs été classée de son vivant et celle de Rezé quelques jours seulement après sa mort, en 1965 (Denèfle, 2 005).Et si l’on prend plus spécifiquement l’entrée logement social, la protection apparaît quasiment inexistante (Mengin, 1998). Nous pouvons donc considérer que jusqu’à présent « la patrimonialisation s’arrête aux portes des quartiers d’habitat social » (Carballo et Emelianoff, 2002).
Selon Jean-Louis Kerouanton, historien de l’art spécialiste du patrimoine XXe siècle, quand il n’y a pas rejet de ces formes urbaines, il y a tout simplement ignorance, absence de regard, de prise en considération d’une architecture jugée a priori « sans qualité » : « Entre la réhabilitation […] et le dynamitage pur et simple, il semblerait que ce qui constitue la moitié du bâti français installé entre 1950 et 1975 soit victime d’une pure et simple absence de regard, un peu comme si cela n’existait pas » (Kerouanton, 1995). Il est significatif de constater que dans les rubriques « grand ensemble » ou « ZUP », qui sont prévues dans le lexique de l’Inventaire général, ne figure à l’heure actuelle aucun élément sélectionné.
Le Corbusier : patrimonialisation et statut du logementSelon le couple Pinçon, « habiter une maison Le Corbusier ou de Franck Lloyd Wright, c’est depuis quelques décennies déjà, habiter le patrimoine » (Pinçon, 2002, p. 322). C’est incontestable en ce qui concerne les maisons individuelles produites par l’architecte, légitimées par les revues d’art et pour certaines reconnues au titre des monuments historiques. C’est également vrai pour les Maisons radieuses de Marseille ou de Rezé, protégées dès le milieu des années 1960, comme chefs d’œuvre de l’architecture contemporaine. Même s’il faut nuancer pour ce qui concerne l’Unité de Rezé où le sentiment patrimonial est inégalement partagé selon le statut des habitants (Denèfle, 2005). En revanche, pour ce qui concerne celles de Briey ou de Firminy, beaucoup moins étudiées que les deux premières, la reconnaissance a été plus longue à venir, avec une protection au titre des monuments historiques qui ne date que de 1993.Selon Jean-François Lasnier, ces différences de fonctionnement et de reconnaissance entre Unités sont inhérentes à la taille des communes d’accueil (Lasnier, 2000). Il faudrait selon nous plutôt mettre l’accent d’une part sur les différences de profil social entre des métropoles régionales et des communes industrielles et ouvrières et d’autre part sur les différences de statut du logement entre copropriétés partielles ou totales (Rezé, Marseille) et locatif HLM (Briey, Firminy).
Le Pays haut et la vallée de l’Ondaine ont connu une forte désindustrialisation à partir des années 1970, ce qui a aggravé la vacance dans des Unités qui ont été d’emblée discréditées au plan local. Dans un tel contexte social et économique, ces deux immeubles ont connu un rejet certain et une fermeture partielle (Firminy) ou totale (Briey) au début des années 1980. Un lent processus de revalorisation et de patrimonialisation, avec un temps fort correspondant au centenaire de la naissance de Le Corbusier (1987), a permis la renaissance de ces deux Unités (Veschambre, 2000, 2008, Monnier, 2002).
Même si toutes ces Unités ont été conçues comme habitat populaire et ont fonctionné plus ou moins longtemps comme logement social, il est frappant de constater qu’elles ont toutes changé, partiellement ou complètement, de statut : depuis celle de Marseille ou les logements ont été d’emblée vendus aux locataires jusqu’à celle de Firminy où sont aujourd’hui vendus les appartements dans l’aile anciennement fermée, en passant par Rezé où les deux statuts cohabitent et Briey où la réouverture s’est faite sous le signe de la copropriété et de la diversification des fonctions. Comme si le principe de l’habitat social était progressivement remis en cause par la patrimonialisation.La démolition : facteur d’un changement de regard ?Compte tenu de la relation dialectique qui existe entre démolition et patrimonialisation, il est intéressant d’envisager si l’intensification des démolitions dans les grands ensembles est susceptible de modifier le regard et d’introduire la problématique patrimoniale Comme cela se vérifie dans le processus de patrimonialisation en général, ce sont des spécialistes, architectes, urbanistes, historiens de l’art qui sont les premiers à tenir un discours patrimonial, discours que l’on voit apparaître dans le même temps où s’impose la démolition dans la politique de la ville.Bruno Vayssière a été l’un des premiers à se démarquer de la stigmatisation des grands ensembles, à partir du travail qu’il a mené sur 80 000 photos trouvées au Ministère du logement, dans lequel il analyse la transformation de l’espace urbain et de la pratique de la ville (Vayssière, 1988). Dans plusieurs articles du début des années 2000 (Vayssière 2001, 2002), il prône une « patrimonialisation » délibérée, considérant que « les grands ensembles […] constituent le plus gros patrimoine architectural existant en France, hormis les forêts ou le territoire lui-même » et que « l’on ne peut donc pas le jeter à la poubelle en bloc » (Vayssière, 2002, p. 77). Il met en garde contre une « haine du grand ensemble » qu’il juge dangereuse et insiste sur l’idée d’un bien collectif hérité dont on ne peut faire abstraction. Ce qui renvoie pour lui très clairement à la responsabilité de la puissance publique dans l’entretien et la réhabilitation de cet héritage.Jean-François Lasnier va dans le même sens en rappelant ce que les grands ensembles ont pu incarner comme projet progressiste de mixité sociale et comme progrès dans les conditions de logement. Il souligne également que c’était la première fois dans l’histoire que des architectes reconnus en venaient à s’intéresser à l’habitat populaire. Il va même plus loin en proposant une typologie pour aider à faire le tri dans une production dont il souligne qu’elle n’est pas si uniforme qu’on veut bien le croire : « les grands ensembles qui présentent une qualité architecturale, ceux qui valent par la qualité du projet, ceux relevant de procédés importants qui ont disparu et enfin ceux qui ont marqué l’histoire, comme Sarcelles. Par ailleurs les ensembles les plus intéressants sont situés dans les années 1947-1965 et 1972-1978, après le lancement du plan Construction » (Lasnier, 2000, p. 19). En terme de « patrimonialisation par le haut », on peut sentir également quelques prémices depuis la fin des années 1990.L’une des premières études spécifiques lancées par le ministère de la Culture a été rendue en 1996, au moment même où la démolition faisait son entrée dans la politique de la ville. 8 000 grands ensembles sont alors répertoriés pour la période 1945-1975, parmi lesquels 130 sont sélectionnés pour leur valeur.À la demande de François Barré, une liste indicative d’édifices du XXe siècle a été dressée en septembre 2000 où figurent 407 éléments « présentant un intérêt architectural ou urbain majeur pouvant justifier une protection au titre des monuments historiques ou des Zones de protection du patrimoine architectural urbain et paysager ». Dans cette liste, nous avons noté la présence d’une quinzaine d’immeubles (logiques du MH), de cités ou de grands ensembles d’habitat social (logiques de la ZPPAUP) postérieurs à 1950. C’est la première fois que la notion de grand ensemble apparaît ainsi associée à l’idée de protection.Le grand ensemble est labellisé depuis 2003 « patrimoine XXe siècle ».
Firminy-Vert vient de faire l’objet en 2006 d’une protection au titre de ZPPAUP, ce qui en fait à notre connaissance le premier grand ensemble ainsi reconnu et protégé29. Faut-il y voir un exemple pionnier ou une exception ? Ce grand ensemble de taille moyenne (1 300 logements) voulu par Eugène Claudius-Petit reste très lié au passage de Le Corbusier qui, même s’il ne l’a pas conçu, a profondément influencé ses concepteurs, tout en signant les éléments phares (Veschambre, 2000). Il faut également souligner que Firminy-Vert a connu une reconnaissance immédiate avec le prix de l’urbanisme pour l’année 1961 Mis en place en 1999 pour marquer le changement de siècle et sensibiliser nos contemporains, le label patrimoine XXe siècle se veut moins contraignant que la protection, puisqu’il n’implique pas d’obligation de conservation. La liste en est cependant arrêtée par les Commissions régionales de protection des sites (CRPS), comme pour les inscriptions à l’inventaire supplémentaire. Ce label, qui doit se concrétiser par la pose d’une plaque, a d’abord une vocation pédagogique mais peut donner lieu par la suite à des protections.
Cette proposition n’a finalement pas été retenue, l’immeuble ayant été jugé trop dénaturé par sa r (...)
En Pays de la Loire, sur les 30 éléments proposés par la DRAC à la CRPS du 14 mai 2003, il y avait trois éléments correspondant à notre thématique : deux immeubles isolés (l’Unité d’habitation de Rezé et un immeuble Le Couteur au Mans30) et la partie ancienne du grand ensemble de Belle-Beille à Angers (1953-1956), l’un des six premiers construits en France à l’initiative du ministre de la reconstruction, E. Claudius-Petit, dans le cadre du Plan habitat construction (Tomas, 2004, p. 209)L’analyse de la liste publiée en juillet 2005 dans la Région Rhône-Alpes, particulièrement bien dotée en grands ensembles et immeubles de cette époque, donne à peu près la même proportion : sur 226 éléments figurent 16 ensembles (cités, ZUP, ZAC…) et 8 immeubles (tout type de statut confondu), soit un peu plus de 10 % des éléments labellisés. Même si cette proportion reste modeste, ce sont donc au niveau national des dizaines de cités, ZUP, ZAC des années 1950 à 1980 qui font ainsi l’objet d’une première reconnaissance, ce qui n’est pas négligeable.Les limites de la patrimonialisation Ce que l’on peut interpréter comme les prémisses d’une plus grande attention à cet héritage demeure malgré tout très fragile. Si nous avons souligné un certain volontarisme dans un contexte qui est celui du patrimoine XXe siècle, il faut noter que ces listes demeurent prospectives ou pédagogiques : le label XXe siècle n’est pas une garantie pour l’accès au « conservatoire de l’espace ». La Cité Billardon, qui figurait sur la liste de 2000, était labellisée patrimoine XXe siècle et qui a malgré tout été démolie en 2003, en constitue un bon exemple (Taboury, 2004). Cette barre de 250 logements, qui était la première construite à Dijon entre 1953 et 1955, avait été identifiée pour son procédé de préfabrication révolutionnaire. Mais la patrimonialisation par désignation n’a pas été relayée par les responsables locaux, ni même par la plupart des habitants du quartier, pour lesquels elle était inconcevable. Cet immeuble où se concentraient les locataires les plus pauvres et les phénomènes de violence était devenu un symbole à abattre. STETIENNE Beaulieu constitue l’envers du quartier voisin de Monchovet, celui de la Muraille de Chine où l’on (...)Cet exemple pose de manière exacerbée la question de la réception de ce genre de patrimonialisation par désignation. Par rapport au label patrimoine XXe siècle, les réactions des autorités locales, élus ou bailleurs sont très variables. On peut ainsi comparer deux grands ensembles de même génération et de taille comparable, labellisés en même temps en 2003 comme faisant partie des six premiers grands ensembles de France : Beaulieu à Saint-Étienne31 et Belle-Beille à Angers.À Beaulieu, STETIENNE les acteurs locaux ont décidé de jouer la carte de la revalorisation symbolique, en engageant une campagne de médiatisation, en mettant en place une signalétique et en reconstituant un appartement des années 1950 ouvert au public (Kaddour, 2 005). Dans cet exemple, la patrimonialisation est conçue comme un outil de la politique de la ville : comme le dit Rachid Kaddour, « la patrimonialisation peut être un levier de gestion du parc, d’un point de vue matériel et social : la reconsidération du bâti et de l’histoire peut rejaillir positivement sur ses occupants, peut enclencher des phénomènes d’appropriation symbolique, donner une image nouvelle, concourir à enrayer la vacance… » (Kaddour, 2005). Pour reprendre les termes de Sylvette Denèfle, on peut considérer que « le patrimoine est appelé ici au secours de la stigmatisation sociale » (Denèfle, 2005, p. 60).Dans le même temps à Belle-Beille, aucune comm