Paskal Gosselin
Jour bipolaire
(Patient down for the english version)
Pour passer de Bogotá à Popayan, faut dévaler une cordillère, l'orientale, pour se pédaler la viande toute cuisante sous le soleil de la vallée, remonter une autre cordillère, la centrale, avant de repiquer de la roue dans la vallée de l'autre côté, la suer, la franchir et gravir tranquillement les flancs de la dernière cordillère, l'occidentale. C'est comme de jouer à saute-mouton, mais avec des bêtes de 3000 mètres de haut.
Notre dernière journée en montée de la cordillère centrale se débute à Toche, dans une route rocailleuse. Après quelques bornes, la route serrée et en lacet nous récompense en points de vue stupéfiants sur tout le canyon qu'on grimpe pendant 6 heures ! La Línea, qu'on l'appelle : une route de gravelle sinueuse, qui relie Ibagué à Salento en passant par Toche, un ptit hameau d'une trentaine de maisons dans l'creux des montagnes. Au deux-tiers de la montée, les palmas de cera apparaissent – des palmiers géants qui dépassent le reste de la végétation. L'arbre emblématique de la Colombie. Et cette espèce ne pousse qu'ici, dans cette région. En bonus, on a droit à un ciel bleu profond qui nous les découpe comme une armée de Sideshow Bob végétaux couronnant toute la vallée. On roule à trois dans ce paradis. Joe Sasada, un charmant Britannique rencontré un mois plus tôt dans le Boyaca, nous a rejoint à Ibagué. Tant qu'à aborder une route mythique, autant partager le plaisir entre bonne genses !
Dans le milieux de l'après-midi, on atteint le col, à 3 350 mètres dans les hauteurs. On est brûlés. À cheval sur le point culminant de la route, on sourit. On sait très bien que les vingt prochains kilomètres seront tout en descente. Enfin ! Mais aussitôt, comme pour nous montrer qui décide réellement dans ces montagnes, le temps tourne. Le vent se lève et la pluie commence à grincer. Et nous à grimacer. On sort nos manteaux. Ann et Joe ont leurs beaux habits tous neufs, jaune serin flash, achetés au pays, totalement étanches, même à la respiration. Pratique, que j'me dis, je pourrai les repérer plus facilement dans la colère noire qui se prépare.
Vingt kilomètres de descente. Facile, que vous vous dites ! Une affaire d'une demi-heure ! Pas plus. Cale bien ton cul sur ta selle, repose tes pattes et laisse-toi aller l'menton dans l'vent ! Bein non. Désolé de vous rabattre le fantasme. C'est pas comme ça. Avec tout le poids de l'attirail, dans de la descente rocheuse, ça se passe autrement. Et avec la saison de la mouille qui pleut à pleines gouttes, les routes sont cataractérielles. Celle-ci en manque plusieurs bouts. Disparus dans la coulée, comme ça, du jour au lendemain. Pas pour rien qu'on n'a pas rencontré un seul véhicule depuis le matin. À certains endroits, on peut tout juste passer le vélo: seulement une mince ligne sépare la façade de la montagne qui nous snobe d'un bord et la chute dans le ravin qui nous guette de l'autre. Et puis, quand la route redevient entière, c'est pour se faire ruisseau, quasi rivière. Et pour ajouter un ingrédient à l'ensemble déjà tout jovial, mon bagage arrière a décidé de se lousser jusqu'à vouloir rejoindre la fosse à toutes les dix minutes de valdingue. Faut j'm'arrête donc, faut j'resserre le tout. Mais bon, on l'a choisie, qu'on se dit, on l'a voulue, qu'on se convainc, cette chiasse qui nous tombe dessus. Pis au moins, ça l'a eu le respect d'attendre qu'on soit rendus au sommet avant de s'mettre dans l'idée de nous noyer. Comme ça qu'on se parle dedans la tête. Y nous reste juste ça, on dirait, le dedans de la tête, quand tout l'extérieur est dur à vivre. Le seul endroit où on peut encore respirer. Et c'est pas grand, là-dedans, mais on cherche pareil où c'est qu'on a bein pu la mettre, notre motivation.
Et BAM !!! En un millième de seconde, un tonnerre impossible m'éjecte aussitôt de ma tête pour me la fourrer bien creuse dans les épaules ! Tellement que j'm'écrase presque sur mon vélo, comme une bouillote molle. J'me regonfle et continue à descendre, semi-sonné. Et j'aperçois en avant un des deux serins jaunes qui flotte dans l'océan. C'est Ann. Elle m'attend, la capine sur la tête et les yeux comme fous, malgré tout, de joie. Le plus gros tonnerre de ma vie ! Qu'elle me dit. T'as besoin d'aide pour rattacher ton sac ? Non. Ça va. Que je réponds. Grognon. Et elle renfourche son pédalo, m'annonçant avec un sourire résigné qu'elle sent plus ses orteils. Je me recompose un moral et la suis dans les remous.
On enchaine les buttes formées par le sable des falaises qui s'est effondré sur la route. On traverse des ruisseaux d'bouettes. L'eau nous gicle au corps de tous les bords.
Plus bas, on rejoint Joe sous un arbre qui n'arrive plus vraiment à servir d'abri. Joe a le même sourire contraint que nous. C'est tout ce qui reste à faire devant tout ça. En contrebas, Salento commence à se dessiner, comme en aquarelle coulante derrière le mur d'eau. On se recrinque la carcasse inondée et on rembarque ! Et c'est là, soudainement, qu'on comprend qu'on avait encore rien vu : la grosse pluie pleine se transforme en grêle ! Whaaat ! De toute beauté ! Une finale comme on les aime, ou pas ! Hollywoodienne presque, comme dans les films interminables où la fin est toujours repoussée par un autre revirement encore plus improbable que le dernier. Et on reste pareil. On veut voir la fin. Crisse.
On descend encore. Ça fait déjà plus d'une heure et demie qu'on marine dans l'jus, qu'on se mijote les os dans l'bouillon même pas chaud. La fraicheur s'est dissipée avec la perte d'altitude, mais je suis pas loin de claquer des dents. Encore deux kilomètres.
La grêle s'intensifie, rebondit sur les impers. On a l'air de trois chats qui nagent comme qu'y peuvent pour se sortir d'un gros bain frette, misérables. Quand notre regard croise l'un des deux autres, on sourit. On lance à l'autre: malade, hein ?! Mais dans le dedans de la tête de chacun, ça rit pas pantoute. Ça cherche du renfort. De l'aide. Just take a kayak, me vient en tête. Pourquoi ?! Non, non, non ! Faut pas que je demande pourquoi.. Des plans pour qu'une maudite toune à marde de Céline Daillonne vienne me vriller le cerveau en continu. M'a virer fou, si ça arrive ! J'me fais moine et me concentre sur ma respiration !
La veille, on s'était repéré à l'avance un ptite chambrette cheapette pour pas trop chercher longtemps une fois arrivés sur les lieux. Par chance, on réalise maintenant qu'elle est tout près, tout juste sur les rives du village. On jubile presque. On oeille la rue assez facilement. On crie "Terre" ! On y rame. De chaque côté, des gens recourbés sous des demis-toits nous observent pousser nos grosses montures pleines de bouettes dans cette ruelle-escalier tapissée de grosses roches lisses qui nous déverse le déluge en pleine face. On finit enfin par atteindre le patio à moitié rapiécé de l'auberge, suintant d'un peu partout.
On s'abrite sous le demi-toit et on se retourne pour admirer la puissance de la nature se déchaîner sur le décor. Cette fois, on apprécie, on ne subit plus. On l'a fait. On s'est rendus. On est heureux, pis niaiseux, pis transis comme des radis.
….
To get from Bogotá to Popayan, you have to go down a cordillera, the oriental one, to pedal your cooking meat under the sun of the valley, to go up another cordillera, the central one, before going back to the valley on the other side, to sweat it, to cross it and to climb quietly the slopes of the last cordillera, the occidental one. It's like playing leapfrog, but with amphibians 3000 meters high.
Our last day of climbing the central range starts in Toche, on a rocky road. After a few kilometers, the tight and winding road rewards us with amazing views of the whole canyon that we will climb for 6 hours! La Línea, as it is called, is a winding gravel road that connects Ibagué to Salento, passing through Toche, a small hamlet of about 30 houses in the hollow of the mountains. Two thirds of the way up, the palmas de cera appear - giant palm trees that tower above the rest of the vegetation. The emblematic tree of Colombia. And this species only grows here, in this region. In bonus, we get a deep blue sky which cuts the vegetation like an army of Sideshow Bob plants crowning all the valley. We roll at three in this paradise. Joe Sasada, a charming Briton met a month earlier in Boyaca, joined us in Ibagué. While approaching a mythical road, why not sharing the pleasure between good people!
In the middle of the afternoon, we reach the pass, at 3 350 meters in the heights. We are exhausted. Straddling the highest point of the road, we smile. We know very well that the next twenty kilometers will be all in descent. Finally! But right there, as to show us who really decides in these mountains, the weather turns. The wind rises and the rain begins to squeak. And we to wince. We take out our coats. Ann and Joe have their beautiful new impers, flashy yellow, bought in Colombia, totally waterproof, even for breathing. Practical, that I say to myself, I will be able to locate them more easily in the black anger which is about to rage.
Twenty kilometers of descent. Easy, you're saying! A matter of half an hour! No more. Put your ass on the saddle, rest your legs and let your chin fly in the wind! Well, no. Sorry to put you off your fantasy. With all the weight of the gear, on a rocky descent, it's not like that. And with the wet season pouring down, the roads are cataracterious. Actually, this one is missing several segments. Disappeared in the ravine, just like that, overnight. Here's the reason why we haven't met a single vehicle since the morning. In some places, we can just pass through with the bike: only a thin line of earth separates the mountain slope that snubs us on one side and the fall into the ravine that threatens us on the other. And then, when the road becomes whole again, it is to become a stream, almost a river. And to add an ingredient to the already jovial situation, my rear luggage decided to slack off to the point where it seems to desire to join the pit every ten minutes. So I have to stop, I have to tighten it up. But hey, we chose it, we say to ourselves, we wanted it, this shit that falls on us. And at least it had the respect to wait until we reached the top before getting into the project of drowning us. That's how we talk to each other inside our heads. That's all we have left, it seems, the inside of our heads, when everything outside is hard to live. The only place where we can still breathe. And it's not big, in there, but enough to still be searching where the fuck could we have hang our motivation.
And BAM!!! In one thousandth of a second, an impossible thunder ejects me at once from my head to stick it well deep in my shoulders! So much so that I almost collapse on my bike, like a deflated balloon's skin. I pump myself up and continue to descend. And I see in front of me one of the two yellow birds floating in the ocean. It is Ann. She is waiting for me, with her hood on her head and her eyes as if she was crazy, despite everything, with joy. The biggest thunder of my life! She says to me. Do you need help to reattach your bag? No. I'm fine. I answer. Grumpy. And she swims back on her pedalo, announcing with a resigned smile that she can't feel her toes. I recompose myself and follow her in the swirls.
We chain the humps formed by the sand of cliffs which fell apart on the road. We cross streams of mud. The water splashes our bodies from all sides.
Further down, we join Joe under a tree which does not know any more how to be a shelter. Joe has the same constrained smile as us. It is all that remains to do in front of all that. Below, Salento begins to take shape, as in watercolor behind the water wall. We shake off our flooded carcasses and we get back on the saddles. And it is there, suddenly, that we understand that we had still seen nothing: the big full rain turns into hail! Whaaat! A beauty! A final as we like them, or not! Hollywood almost, as in the endless films where the end is always pushed back by another turn even more unlikely than the last one. And we keep watching. We want to see the end. Damn.
We go down again. It's already been more than an hour and a half that we've been marinating in that juice, that we've been simmering our bones in that broth that's not even hot. The coolness has dissipated with the loss of altitude, but I am not far from chattering my teeth. Two more kilometers.
The hail intensifies, bouncing off the impers. We look like three cats who swim as they can to get out of the bath, miserable. When our eyes meet one of the other two, we smile. We say : sick, huh?! But in the inside of each one's head, it's no laugh at all. We are looking for support. For help. Just take a kayak, comes to my mind. Why?! No, no, no! Don't ask why. A damn Céline Daillonne crap song could come and screw with my brain continuously. And drive me crazy ! I refuse! So I try being a monk and concentrate on my inner breath!
The day before, we had located in advance a small cheap room to avoid searching too long once arrived. By chance, we realize now that it is very close, just on the banks of the village. We almost gloat. We eye the street rather easily. We shout "Land"! We row there. On each side, people curved under half-roofs observe us pushing our big bikes full of mud in this alley-stairway lined with big smooth rocks which pours us the flood right in the face. We finally reach the half patched patio of the inn, leaking from everywhere.
We take shelter under the roof and we turn over to admire the power of the nature unleashed on the scenery. This time, we appreciate, we do not have to endure it any more. We did it. We are happy, and silly, and soaked to the brain.
Jour bipolaire
(Patient down for the english version)
Pour passer de Bogotá à Popayan, faut dévaler une cordillère, l'orientale, pour se pédaler la viande toute cuisante sous le soleil de la vallée, remonter une autre cordillère, la centrale, avant de repiquer de la roue dans la vallée de l'autre côté, la suer, la franchir et gravir tranquillement les flancs de la dernière cordillère, l'occidentale. C'est comme de jouer à saute-mouton, mais avec des bêtes de 3000 mètres de haut.
Notre dernière journée en montée de la cordillère centrale se débute à Toche, dans une route rocailleuse. Après quelques bornes, la route serrée et en lacet nous récompense en points de vue stupéfiants sur tout le canyon qu'on grimpe pendant 6 heures ! La Línea, qu'on l'appelle : une route de gravelle sinueuse, qui relie Ibagué à Salento en passant par Toche, un ptit hameau d'une trentaine de maisons dans l'creux des montagnes. Au deux-tiers de la montée, les palmas de cera apparaissent – des palmiers géants qui dépassent le reste de la végétation. L'arbre emblématique de la Colombie. Et cette espèce ne pousse qu'ici, dans cette région. En bonus, on a droit à un ciel bleu profond qui nous les découpe comme une armée de Sideshow Bob végétaux couronnant toute la vallée. On roule à trois dans ce paradis. Joe Sasada, un charmant Britannique rencontré un mois plus tôt dans le Boyaca, nous a rejoint à Ibagué. Tant qu'à aborder une route mythique, autant partager le plaisir entre bonne genses !
Dans le milieux de l'après-midi, on atteint le col, à 3 350 mètres dans les hauteurs. On est brûlés. À cheval sur le point culminant de la route, on sourit. On sait très bien que les vingt prochains kilomètres seront tout en descente. Enfin ! Mais aussitôt, comme pour nous montrer qui décide réellement dans ces montagnes, le temps tourne. Le vent se lève et la pluie commence à grincer. Et nous à grimacer. On sort nos manteaux. Ann et Joe ont leurs beaux habits tous neufs, jaune serin flash, achetés au pays, totalement étanches, même à la respiration. Pratique, que j'me dis, je pourrai les repérer plus facilement dans la colère noire qui se prépare.
Vingt kilomètres de descente. Facile, que vous vous dites ! Une affaire d'une demi-heure ! Pas plus. Cale bien ton cul sur ta selle, repose tes pattes et laisse-toi aller l'menton dans l'vent ! Bein non. Désolé de vous rabattre le fantasme. C'est pas comme ça. Avec tout le poids de l'attirail, dans de la descente rocheuse, ça se passe autrement. Et avec la saison de la mouille qui pleut à pleines gouttes, les routes sont cataractérielles. Celle-ci en manque plusieurs bouts. Disparus dans la coulée, comme ça, du jour au lendemain. Pas pour rien qu'on n'a pas rencontré un seul véhicule depuis le matin. À certains endroits, on peut tout juste passer le vélo: seulement une mince ligne sépare la façade de la montagne qui nous snobe d'un bord et la chute dans le ravin qui nous guette de l'autre. Et puis, quand la route redevient entière, c'est pour se faire ruisseau, quasi rivière. Et pour ajouter un ingrédient à l'ensemble déjà tout jovial, mon bagage arrière a décidé de se lousser jusqu'à vouloir rejoindre la fosse à toutes les dix minutes de valdingue. Faut j'm'arrête donc, faut j'resserre le tout. Mais bon, on l'a choisie, qu'on se dit, on l'a voulue, qu'on se convainc, cette chiasse qui nous tombe dessus. Pis au moins, ça l'a eu le respect d'attendre qu'on soit rendus au sommet avant de s'mettre dans l'idée de nous noyer. Comme ça qu'on se parle dedans la tête. Y nous reste juste ça, on dirait, le dedans de la tête, quand tout l'extérieur est dur à vivre. Le seul endroit où on peut encore respirer. Et c'est pas grand, là-dedans, mais on cherche pareil où c'est qu'on a bein pu la mettre, notre motivation.
Et BAM !!! En un millième de seconde, un tonnerre impossible m'éjecte aussitôt de ma tête pour me la fourrer bien creuse dans les épaules ! Tellement que j'm'écrase presque sur mon vélo, comme une bouillote molle. J'me regonfle et continue à descendre, semi-sonné. Et j'aperçois en avant un des deux serins jaunes qui flotte dans l'océan. C'est Ann. Elle m'attend, la capine sur la tête et les yeux comme fous, malgré tout, de joie. Le plus gros tonnerre de ma vie ! Qu'elle me dit. T'as besoin d'aide pour rattacher ton sac ? Non. Ça va. Que je réponds. Grognon. Et elle renfourche son pédalo, m'annonçant avec un sourire résigné qu'elle sent plus ses orteils. Je me recompose un moral et la suis dans les remous.
On enchaine les buttes formées par le sable des falaises qui s'est effondré sur la route. On traverse des ruisseaux d'bouettes. L'eau nous gicle au corps de tous les bords.
Plus bas, on rejoint Joe sous un arbre qui n'arrive plus vraiment à servir d'abri. Joe a le même sourire contraint que nous. C'est tout ce qui reste à faire devant tout ça. En contrebas, Salento commence à se dessiner, comme en aquarelle coulante derrière le mur d'eau. On se recrinque la carcasse inondée et on rembarque ! Et c'est là, soudainement, qu'on comprend qu'on avait encore rien vu : la grosse pluie pleine se transforme en grêle ! Whaaat ! De toute beauté ! Une finale comme on les aime, ou pas ! Hollywoodienne presque, comme dans les films interminables où la fin est toujours repoussée par un autre revirement encore plus improbable que le dernier. Et on reste pareil. On veut voir la fin. Crisse.
On descend encore. Ça fait déjà plus d'une heure et demie qu'on marine dans l'jus, qu'on se mijote les os dans l'bouillon même pas chaud. La fraicheur s'est dissipée avec la perte d'altitude, mais je suis pas loin de claquer des dents. Encore deux kilomètres.
La grêle s'intensifie, rebondit sur les impers. On a l'air de trois chats qui nagent comme qu'y peuvent pour se sortir d'un gros bain frette, misérables. Quand notre regard croise l'un des deux autres, on sourit. On lance à l'autre: malade, hein ?! Mais dans le dedans de la tête de chacun, ça rit pas pantoute. Ça cherche du renfort. De l'aide. Just take a kayak, me vient en tête. Pourquoi ?! Non, non, non ! Faut pas que je demande pourquoi.. Des plans pour qu'une maudite toune à marde de Céline Daillonne vienne me vriller le cerveau en continu. M'a virer fou, si ça arrive ! J'me fais moine et me concentre sur ma respiration !
La veille, on s'était repéré à l'avance un ptite chambrette cheapette pour pas trop chercher longtemps une fois arrivés sur les lieux. Par chance, on réalise maintenant qu'elle est tout près, tout juste sur les rives du village. On jubile presque. On oeille la rue assez facilement. On crie "Terre" ! On y rame. De chaque côté, des gens recourbés sous des demis-toits nous observent pousser nos grosses montures pleines de bouettes dans cette ruelle-escalier tapissée de grosses roches lisses qui nous déverse le déluge en pleine face. On finit enfin par atteindre le patio à moitié rapiécé de l'auberge, suintant d'un peu partout.
On s'abrite sous le demi-toit et on se retourne pour admirer la puissance de la nature se déchaîner sur le décor. Cette fois, on apprécie, on ne subit plus. On l'a fait. On s'est rendus. On est heureux, pis niaiseux, pis transis comme des radis.
….
To get from Bogotá to Popayan, you have to go down a cordillera, the oriental one, to pedal your cooking meat under the sun of the valley, to go up another cordillera, the central one, before going back to the valley on the other side, to sweat it, to cross it and to climb quietly the slopes of the last cordillera, the occidental one. It's like playing leapfrog, but with amphibians 3000 meters high.
Our last day of climbing the central range starts in Toche, on a rocky road. After a few kilometers, the tight and winding road rewards us with amazing views of the whole canyon that we will climb for 6 hours! La Línea, as it is called, is a winding gravel road that connects Ibagué to Salento, passing through Toche, a small hamlet of about 30 houses in the hollow of the mountains. Two thirds of the way up, the palmas de cera appear - giant palm trees that tower above the rest of the vegetation. The emblematic tree of Colombia. And this species only grows here, in this region. In bonus, we get a deep blue sky which cuts the vegetation like an army of Sideshow Bob plants crowning all the valley. We roll at three in this paradise. Joe Sasada, a charming Briton met a month earlier in Boyaca, joined us in Ibagué. While approaching a mythical road, why not sharing the pleasure between good people!
In the middle of the afternoon, we reach the pass, at 3 350 meters in the heights. We are exhausted. Straddling the highest point of the road, we smile. We know very well that the next twenty kilometers will be all in descent. Finally! But right there, as to show us who really decides in these mountains, the weather turns. The wind rises and the rain begins to squeak. And we to wince. We take out our coats. Ann and Joe have their beautiful new impers, flashy yellow, bought in Colombia, totally waterproof, even for breathing. Practical, that I say to myself, I will be able to locate them more easily in the black anger which is about to rage.
Twenty kilometers of descent. Easy, you're saying! A matter of half an hour! No more. Put your ass on the saddle, rest your legs and let your chin fly in the wind! Well, no. Sorry to put you off your fantasy. With all the weight of the gear, on a rocky descent, it's not like that. And with the wet season pouring down, the roads are cataracterious. Actually, this one is missing several segments. Disappeared in the ravine, just like that, overnight. Here's the reason why we haven't met a single vehicle since the morning. In some places, we can just pass through with the bike: only a thin line of earth separates the mountain slope that snubs us on one side and the fall into the ravine that threatens us on the other. And then, when the road becomes whole again, it is to become a stream, almost a river. And to add an ingredient to the already jovial situation, my rear luggage decided to slack off to the point where it seems to desire to join the pit every ten minutes. So I have to stop, I have to tighten it up. But hey, we chose it, we say to ourselves, we wanted it, this shit that falls on us. And at least it had the respect to wait until we reached the top before getting into the project of drowning us. That's how we talk to each other inside our heads. That's all we have left, it seems, the inside of our heads, when everything outside is hard to live. The only place where we can still breathe. And it's not big, in there, but enough to still be searching where the fuck could we have hang our motivation.
And BAM!!! In one thousandth of a second, an impossible thunder ejects me at once from my head to stick it well deep in my shoulders! So much so that I almost collapse on my bike, like a deflated balloon's skin. I pump myself up and continue to descend. And I see in front of me one of the two yellow birds floating in the ocean. It is Ann. She is waiting for me, with her hood on her head and her eyes as if she was crazy, despite everything, with joy. The biggest thunder of my life! She says to me. Do you need help to reattach your bag? No. I'm fine. I answer. Grumpy. And she swims back on her pedalo, announcing with a resigned smile that she can't feel her toes. I recompose myself and follow her in the swirls.
We chain the humps formed by the sand of cliffs which fell apart on the road. We cross streams of mud. The water splashes our bodies from all sides.
Further down, we join Joe under a tree which does not know any more how to be a shelter. Joe has the same constrained smile as us. It is all that remains to do in front of all that. Below, Salento begins to take shape, as in watercolor behind the water wall. We shake off our flooded carcasses and we get back on the saddles. And it is there, suddenly, that we understand that we had still seen nothing: the big full rain turns into hail! Whaaat! A beauty! A final as we like them, or not! Hollywood almost, as in the endless films where the end is always pushed back by another turn even more unlikely than the last one. And we keep watching. We want to see the end. Damn.
We go down again. It's already been more than an hour and a half that we've been marinating in that juice, that we've been simmering our bones in that broth that's not even hot. The coolness has dissipated with the loss of altitude, but I am not far from chattering my teeth. Two more kilometers.
The hail intensifies, bouncing off the impers. We look like three cats who swim as they can to get out of the bath, miserable. When our eyes meet one of the other two, we smile. We say : sick, huh?! But in the inside of each one's head, it's no laugh at all. We are looking for support. For help. Just take a kayak, comes to my mind. Why?! No, no, no! Don't ask why. A damn Céline Daillonne crap song could come and screw with my brain continuously. And drive me crazy ! I refuse! So I try being a monk and concentrate on my inner breath!
The day before, we had located in advance a small cheap room to avoid searching too long once arrived. By chance, we realize now that it is very close, just on the banks of the village. We almost gloat. We eye the street rather easily. We shout "Land"! We row there. On each side, people curved under half-roofs observe us pushing our big bikes full of mud in this alley-stairway lined with big smooth rocks which pours us the flood right in the face. We finally reach the half patched patio of the inn, leaking from everywhere.
We take shelter under the roof and we turn over to admire the power of the nature unleashed on the scenery. This time, we appreciate, we do not have to endure it any more. We did it. We are happy, and silly, and soaked to the brain.