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La papaya

(Be a good boy and scroll down for the english part)

 

Grosse, oblongue et oranjaunâtre, la papaye est le fruit chéri de la Colombie. On en trouve partout pour quelques pesos. Les premières bouchées m'ont souvent laissé un goût de vomi sous l'palais, mais j'ai fini par m'habituer et même à vraiment apprécier la subtilité de la papaya. En fait, elle est tellement douce sur la langue qu'elle en vient à passer au travers et à s'infiltrer à même le language pour réapparaitre dans plusieurs expressions populaires. Donner la papaye, par exemple, signifie qu'on rend la chose facile, même qu'on donne trop d'opportunités, jusqu'à signifier le fait d'être négligent, voire imprudent.

 

Pour les Colombiens, cette expression qualifie une manière de se comporter. C'est le principe de la papaye. Le fruit représente ce qui compte pour une personne. Que ce soit ton cash, ton téléphone cellulaire, ton vélo, c'est ce qui vaut cher à tes yeux. Et ça, ça n'appartient qu'à toi de le protéger. Si ton téléphone t'importe, le laisse pas dépasser de tes poches: ça voudrait alors dire que tu t'en fous. Tu offres la papaye. Quelqu'un qui en aura plus besoin se fera un plaisir de s'en occuper. Et à l'inverse, si tu vois une papaye qui traîne, comme ça, sans surveillance, c'est qu'elle ne compte pour personne, alors pourquoi te retenir de la prendre.

 

Faut comprendre ici que si tu te fais voler, c'est ta faute ! Rien de plus ! T'en prenais pas assez soin, de ta papaye. Va pas perdre ton temps à expliquer ton drame en long pis en large à la police, c'est juste ta faute ! Si tu chéris, protège ! Le téléphone laissé sur la table qui n'y est plus à ton retour des toilettes : ta faute ! La caméra brandie sur la place publique et arrachée de tes mains : ton problème ! Les pesos qui disparaissent de tes poches lousses dans le transport public : tu culpa, amigo ! ¡No llores sobre la crueldad del mundo, tío !

 

Le système de pensée qu'apporte ce principe diffère de ce qu'on est habitué de concevoir. La culpabilité du vol n'est plus seulement dans les mains du voleur: elle se trouve à quelque part sur la route entre le détroussé et le détrousseur, plus près du premier, même. Aquérir un objet en l'achetant ou en le recevant en héritage ou autre n'est plus la garantie de sa possession permanente: ça indique seulement que la personne l'ayant présentement en main en est “responsable”. À lui de voir s'il le mérite, l'objet, s'il peut le conserver. Le concept de propriété s'élargit, devient flou, vaporeux.

 

Mmmm.. Intéressant. Est-ce qu'on peut même encore utiliser la notion de propriété dans ce cas-ci ? Si un objet ne nous appartient plus indéfiniment, qu'il nous est accordé tant que l'on s'en occupe bien, qu'on doit le protéger jusqu'à ce qu'un autre puisse le faire mieux que nous, on devrait donc changer d'appellation. Ce qu'on nomme “propriété” ou “bien privé” ou “possession” devrait plutôt s'appeler “responsabilité”.

 

Peut-être qu'on en viendrait alors à considérer les choses différemment? Peut-être passerait-on plus de temps à maintenir et à préserver les objets dont on est “responsable”, plutôt que de les jeter et les remplacer au premier signe de vieillissement ? Peut-être qu'on en viendrait à en diminuer la quantité afin d'éviter de s'encombrer, nous et le monde autour, d'encore plus de cochonneries inutiles ?

 

Peut-être, et dis-je bien, peut-être qu'on se rendrait compte que plus on a de “responsabilités” à entretenir, moins on a de temps pour ce qui compte vraiment ? Et le terme "responsabilité" est tellement plus lourd que "possession". Peut-être alors qu'on verrait mieux comment ceux qui ont de plus grandes et plus nombreuses “responsabilités” en deviennent eux-mêmes les possessions de leurs “responsabilités” et qu'ils en souffrent ? Peut-être en arriverions-nous plus facilement à vouloir aider ces grands “responsables” en les soulageant de leur immenses “responsabilités” pour les redistribuer plus équitablement entre ceux qui n'en ont presque pas, de “responsabilités” ? Aidons les riches en les débarrassant de leur fardeau ! Beau slogan.

 

Qui sait ? Faudrait voir. Pour l'instant, je la laisse traîner cette idée, j'offre la papaye.

 

 

….

 

 

Large, oblong and yellowish-orange, the papaya is the cherished fruit of Colombia. You can find it everywhere for a few pesos. The first bites often left me with a taste of vomit under the palate, but I eventually got used to it and even really appreciate the subtlety of the papaya. In fact, it is so soft on the tongue that it gets to pass through and infiltrate the language to reappear in many popular expressions. To give the papaya, for example, means to ease thing, even giving too many opportunities, to the point of being negligent, even careless.

 

For Colombians, this expression qualifies a way of behaving. It is the principle of the papaya. The fruit represents what is important to a person. Whether it's your cash, your cell phone, your bike : it's what you value. And that's yours to protect. If your phone is important to you, don't let it stick out of your pockets: for others, it would mean that you don't care. You offer the papaya. Someone who needs it more will be happy to take care of it. And on the other hand, if you see a papaya lying around, unattended, it means that it doesn't matter to anyone, so why hold back from taking it.

 

You have to understand here that if you get robbed, it's your fault! Nothing more! You didn't take enough care of your papaya. Don't waste your time explaining your drama to the police, it's just your fault, dude! If you cherish, protect! The phone left on the table that is no longer there when you return from the bathroom: your fault! The camera brandished in the public square and ripped from your hands: your problem! The pesos that disappear from your pockets on public transport: tu culpa, amigo! No llores sobre la crueldad del mundo, tío!

 

The system of thought brought by this principle differs from what we are used to conceive. The guilt of the theft is no longer only in the hands of the thief: it is somewhere on the road between the robbed and the robber, even closer to the former. Acquiring an object by buying it or receiving it as an inheritance or otherwise is no longer a guarantee of its permanent possession: it only indicates that the person currently in possession of it is "responsible" for it. It is up to him to see if he deserves it, if he can keep it. The concept of ownership is expanding, becoming fuzzy, vaporous.

 

Mmmm... Interesting. Can we even use the notion of property in this case? If an object no longer belongs to us indefinitely, that it is granted to us as long as we take good care of it, that we must protect it until someone else can do it better than us, then we should change the name. What we call "ownership" or "private property" or "possession" should instead be called "responsibility".

 

Perhaps we would then come to see things differently? Perhaps we would spend more time maintaining and preserving the objects we are "responsible" for, rather than throwing them away and replacing them at the first sign of aging? Maybe we would reduce the amount of things we own to avoid taking on even more "responsibilities", freeing our lives and the world around us of useless shit ?

 

Perhaps, and I mean perhaps, we would realize that the more "responsibilities" we have to maintain, the less time we have for what really matters? And even the name "responsibility" is heavier than "possession", so perhaps we would see more clearly how those who have greater and more "responsibilities" become themselves the possessions of their "responsibilities" and that they suffer as a result? Perhaps we would come more easily to want to help these great " responsibles " by relieving them of their immense " responsibilities " to redistribute them more equitably among those who have almost no " responsibilities "? Let's help the rich by freeing them of their burden ! Nice slogan.

 

Who knows? We'll have to see. For the moment, I'll let this idea linger, I'll offer the papaya.

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Uploaded on May 4, 2023