Journée typique
(Scroll down for the english version, or try to guess what it's all about. )
En fin d'avant-midi, après 600 mètres de grimpe à s'enfiler des bouttes de grandes routes asphaltées et abrutissantes, on fourche enfin dans un chemin de garvelle plus tranquille qui nous mène tout droit dans une finca de café de luxe ! On profite de l'occase pour se taper notre nouveau repas favori : un déjeuner trad guatémaltèque ! Oeufs à la ranchera, beans noires pilées et salées à souhait, bananes plantains frites, tortillas aussi moelleuses que du pain d'fesse, quelques fruits et, tant qu'à être chez des producteurs de café, une grosse jarre pour deux assoiffés ! En plus, qu'on nous dit, le café produit ici n'est vendu qu'à Taïwan. Ça nous évitera le déplacement.
Après trois tasses chaque, la papille toute lustrée et la pupille bien illuminée, nous voilà remplis de toute la volonté du monde pour attaquer les 1300 mètres de montée sinueuses qui nous séparent encore de Momostenango. La route est parfaite, si vous aimez la montée, bien sûr. Trente kilomètres de chemin sur une crête ascendante, tout du long, avec vue de chaque côté sur les collines et villages voisins. Mais surtout, pour la première fois depuis notre entrée au pays, pas besoin de pousser le vélo, ça se monte à coups de pédale. Suant mais gérable.
En début d'après-midi, une jeune fille descendant la route m'avertit Cuidado!. Mon système d'alarme réagit. Attention à quoi ? La route ? Cuidado! Qu'elle me répète en regardant derrière. Suis pas sûr. Quoi ? Les gens du prochain village ? Sont dangereux ou quoi ? El abuelo! Qu'elle me répond en pointant le vieux sec à 100 mètres derrière elle qui descend aussi le chemin. Ahh la bonne fillette à son papi, que j'me dis en riant : elle me demande de faire attention à son grand-père qui marche tout recroquevillé sur sa canne en plein milieu du chemin. Et moi qui pensait qu'elle m'avertissait d'un danger imminent. Bein oui, j'y ferai attention à ton pépé. Même que je ralentis à son approche, que je freine et que je pose les pieds par terre, pour ne pas l'effrayer, le vieux, recourbé avec tous ses plis qui l'attirent vers le bas, le dos rond sur sa canne, innoffensif devant la force de la gravité qui le ramène tranquillement à la terre. Je le salue avec ce large sourire niais qu'on réserve aux vieux, comme pour ne pas leur rendre la vie encore plus difficile. Et pis c'est à ce moment qu'il lève sa canne dans les airs et l'abat de toutes ses forces restantes sur mon guidon. Et TAC ! Et reTAC ! En double ! Avec dans sa face un vrai sourire de malice débile et un rire emprunté à l'enfer qui, je m'dis, l'attend sûrement bientôt ! HéHéHé Hé ! Qu'il fait le vieux sagouin décrépit, l'ignoble masse de rides séchées ! HéHéHé Hé ! Vieux crisse de singe !, que je lui crie. Et je renfourche mon bécyk en lui suggérant de se planter et de se l'enfoncer bien profonde, sa canne de vieillesse ! Pis moi qui pensait que la fille voulait le protéger, lui, de moi.
En milieu d'après-midi, on se dégote une tienda avec un congélo rempli de cochonneries glacées. Pause-ravitaille de sucre facile. Dans le coin de la maison, assis à une table, deux hommes dans la quarantaine nous regardent et l'un d'eux s'exclame, moqueur, “Oui Oui Madame, Meussieur”. Ils ont tous les deux passé quatre mois au Québec cet été, à travailler dans les champs pour envoyer l'argent à leur famille, restée ici. Ils ont goûté la poutine, qu'ils m'annoncent. Je sais pas si je dois être fier ou non, mais bon. De fait, beaucoup de Guatémaltèques le font, ce voyage, et beaucoup d'autres veulent le faire. Contrairement au Mexique où plusieurs caressent le fantasme de partir pour les États-Unis, ici, les gens rêvent du Canada. C'est constant. Ça nous frappe. Tous les jours, des gens nous annoncent que l'an prochain, ils partiront pour le pays de neige. Ils savent que c'est froid l'hiver, mais le travail est présent et l'argent est bon. Ils doivent d'abord passer au travers de la paperasse et amasser l'argent nécessaire. Pas facile pour un Centraméricain d'émigrer au Nord. Ça coûte. Je leur recommande le Québec. Le français est beaucoup plus simple à apprendre, j'imagine, pour un hispanophone. Et nous, plutôt que les accepter simplement quatre mois par année pour leur offrir un salaire qu'on juge minimal, pour un emploi qu'on ne veut même plus faire, on devrait ouvrir plus largement la province à l'immigration latine, on aurait fort à gagner. Culturellement, ce serait archi nourrissant ! Ne serait-ce que pour élargir et rehausser notre cuisine nationale gravitant autour de la sempiternelle poutine brune.
Plus loin sur le chemin, des travailleurs refont la route tombée dans le ravin pendant la dernière saison des pluies. Nos deux amigos sont parmi eux. Ils nous aperçoivent et s'empressent d'avertir les autres de nous faire place et de ne pas arroser “Madame” Ann, avant de nous resouhaiter une autre fois un bon voyage.
Vers 4 heures, la fatigue est bien ancrée dans nos cuisses raidies et Momostenango, encore à quelques kilomètres de montée, parait encore trop loin. Passant devant une maison à flanc de montagne, je salue la famille assise devant la porte. Le père se lève et vient à ma rencontre. On échange quelques paroles et, sans vouloir être vu, il glisse en douce de la monnaie à sa fille qui part aussitôt pour revenir plus tard avec deux bouteilles d'eau fraiche. Trop gentil ! Décidément, trop gentil ! Ce qu'il fallait pour nous requinquer : de l'eau froide, oui, mais surtout un aussi beau geste de fraternité ! On continue de jasouiller un quart d'heure. On fait essayer nos gros vélos lourds, sans succès. On se pose des questions sur nos pays respectifs. Superbe moment, comme on les aime, entre purs étrangers. Et le soleil qui s'allonge bientôt nous rappelle au devoir. Si on avait été plus loin du but, on pousserait notre luck à demander l'asile chez cette famille plus qu'hospitalière, mais si près de la fin, on décide de les remercier et de poursuivre.
On arrive à Momos vers 17h30. On se repère une chambrette coquette chez Mario, le premier aubergiste rencontré. Son accueil avenant finit de nous convaincre. On se douche pis repart découvrir le centre de la ville, affamés que nous sommes. On aboutit dans une maisonnée toute simple où la femme nous prépare des pupusas, un genre de tortillas fourrés du Salvador. Juste à côté de nous, un jeune homme à lunettes, casque de moto sur la table, entreprend de nous converser. Il nous parle de sa ville, des gens, répond à nos questions. Et plus ça jase, plus on se delie et plus la conversation tourne à la tentative de conversion. Il nous parle du message de Jésus. Qu'on doit croire en lui si on veut accéder au paradis. Il sort la bible, nous la tend, veut nous la donner. Par chance, voyager à vélo nous offre l'opportunité de décliner plusieurs offres. Manque de place dans nos bagages. Déjà trop de poids. Mais la conversation continue et demeure très intéressante, pour les deux partis. Pas besoin de croire au grand Jésus le tout-barbu pour parler de spiritualité. La spiritualité, c'est bien plus qu'une question de religion. C'est la recherche de sens dans sa vie. Pour moi, le voyage à vélo, c'est de la recherche spirituelle, de la quête de l'Absolu. Toutes ces rencontres qui ont eu lieu aujourd'hui, qui ponctuent cette route toujours nouvelle, tous ces échanges entre inconnus, tous ces rires, ces connivences sous-entendues, tous ces sentiments partagés, ces accolades et ces encouragements, même ces coups d'canne sur le guidon, tout ça nous ramène à ce qui nous unit tous, à notre humanité, à notre élan envers l'autre, à notre quotidien bien terrestre et parfois difficile, à nos liens qui nous relient tous à cette bonne vieille Terre, et nous rendent tous, et pas seulement les humains comme le suggère la Bible, mais toutes les créatures vivantes, méritants d'une certaine dignité. Pas besoin d'une raison supérieure et céleste pour apprécier son prochain, ni de craindre l'éviction d'un paradis de VIP où les élus sont choisis par Saint-Pierre. Juste le fait de découvrir qu'on est tous pareils, au fond, que partout dans le monde, on est des ignorants devant l'ampleur de l'univers, qu'on est sûrs de rien (sauf les cons, bien sûr) et qu'on mijotent tous dans le noir et le chaos total à la recherche d'un sens qui nous échappera toujours, juste de savoir qu'on partage ça, c'est déjà bien assez pour éprouver de l'empathie et apprécier son prochain (sauf les cons, bien sûr). Notre voisin de table semble être d'accord, mais avec quelques réserves. Pas grave. On se serre la main. On se dit mutuellement qu'on a apprécié le moment. On se salue.
On repart se coucher pour être frais et dispos pour le lendemain, pour une autre journée en quête de routes sinueuses et de rencontres fortuites et chaleureuses.
…
Typical day
At the end of the morning, after 600 meters of climbing on bits of big asphalted and boring roads, we fork finally in a way of quieter gravel which leads us straight in a finca of luxury coffee! We take advantage of the occasion to order our new favorite meal: a Guatemalan traditional lunch! Eggs a la ranchera, crushed and salted black beans, fried plantains, tortillas as soft as the butt bread, some fruits and, as long as being in producers of coffee, a big jar for two thirsty cyclers! Besides, we are told, this coffee is only sold in Taiwan. That will avoid us the displacement.
After three cups each, our taste buds all shiny and our pupils well illuminated, we are filled with all the will in the world to attack the 1300 meters of winding ascent that still separate us from Momostenango. The road is perfect, if you like the climb, of course. Thirty kilometers of road on an ascending ridge, all the way up, with views on each side of the neighboring hills and villages. But most importantly, for the first time since we entered the country, there is no need to push the bike, it's pedal-powered. Sweaty but manageable.
In the early afternoon, a young girl coming down the road warns me. Cuidado! My alarm system reacts. Watch out for what? The road? Cuidado! she repeats to me, looking back. I am not sure. What? The people of the next village? Are they dangerous or what? El abuelo! She answers me pointing to the old dry man 100 meters behind her who is also going down the path. Ahh the good girl, I say to myself laughing: she asks me to pay attention to her grandfather who walks all curled up on his cane in the middle of the path. And I thought she was warning me of an imminent danger. Well yes, I'll take care of your grandpa. I even slow down at his approach, I brake and put my feet on the ground, so as not to frighten him, the old man, bent over with all his folds that draw him down, his back rounded on his cane, harmless in front of the force of gravity that quietly brings him back to the earth. I greet him with that wide, silly smile that we reserve for old people, as if not to make their lives even more difficult. And that's when he raises his cane in the air and slams it with all his remaining strength on my handlebars. And TAC! And reTAC ! Double charge! With a real smile of stupid malice in his face and a laugh borrowed from the hell that, I tell myself, surely awaits him soon! HeHe He, is doing the decrepit man, the ignoble mass of dried wrinkles! Hehe he, old monkey shit, I shout to him. And I fork my bicycle while suggesting to him to fall on his cane of old age and to stick it well deep ! And me, just a minute ago, thinking that the girl wanted to protect him from me.
In the middle of the afternoon, we find a tienda with a freezer filled with frozen junk food. Break of easy sugar. In the corner of the house, sitting at a table, two men in their forties look at us and one of them exclaims, mockingly, "Oui Oui Madame, Meussieur". They both spent four months in Quebec this summer, working in the fields to send money back to their families back home. They tasted poutine, they tell me. I don't know if I should be proud or not. In fact, many Guatemalans have made this trip, and many more want to do it. Unlike in Mexico, where many people dream of going to the United States, here people dream of Canada. This is constant. It hits us. Every day, people tell us that next year, they will leave for the land of snow. They know it's cold in winter, but the work is there and the money is good. They have to go through the paperwork and raise the money first. It's not easy for a Central American to migrate north. It costs. I recommend Quebec. French is much easier to learn, I imagine, for a Spanish speaker. Instead of just accepting them for four months a year and offering them a salary that we consider minimal, for a job that we don't even want to do anymore, we should open the province more widely to Latin immigration, we would have much to gain. Culturally, it would be very nourishing! If only to broaden and enhance our national cuisine floating around the flat brown poutine.
Further on the day, workers are rebuilding the road that fell into the ravine during the last rainy season. Our two amigos are among them. They see us and hasten to warn the others to make room for us and not to water "Madame" Ann, before wishing us another good trip.
Around 4 o'clock, the fatigue is well anchored in our stiffened thighs and Momostenango, still a few kilometers away, seems still too far. Passing in front of a house on the side of the mountain, I greet the family sitting in front of the door. The father gets up and comes to meet me. We exchange a few words and, without wanting to be seen, he slips some change to his daughter who leaves to come back later with two bottles of fresh water. Too nice! Definitely, too nice! It was what we need to refresh us: cold water, indeed, but especially such a beautiful gesture of fraternity! We continue to chat for a quarter of hour. The man try our big heavy bikes, without success. We ask ourselves questions on our respective countries. Superb moment, as we like them, between pure strangers. And the sun which will set soon reminds us of the duty. If we had been farther from the goal, we would push our luck to ask for the asylum in this more than hospitable family, but so near the end, we decide to thank them and to continue.
We arrive at Momos around 5:30 pm. We locate a pretty room at Mario's, the first met innkeeper. Its pleasant reception finishes convincing us. We shower and leave to discover the center of the city, hungry that we are. We end up in a very simple house where the woman prepares us pupusas, a kind of filled tortillas of Salvador. Right next to us, a young man with glasses, motorcycle helmet on the table, starts to talk to us. He tells us about his city, about the people, answers our questions. And the more we talk, the more we open and the more the conversation turns into a conversion attempt. He tells us about the message of Jesus. That we must believe in him if we want to get to heaven. He takes out the bible, hands it to us, wants to give it to us. Luckily, traveling by bike gives us the opportunity to decline several offers. Lack of space in our luggage. Already too much weight. But the conversation continues and remains very interesting, for both parties. You don't have to believe in the great Jesus the All-Bearded to talk about spirituality. Spirituality is much more than a question of religion. It is the search for meaning in one's life. For me, the bicycle trip is a spiritual search, a search for the Absolute. All these encounters that took place today, that punctuate this ever new road, all these exchanges between strangers, all these laughs, these implied connivances, all these shared feelings, these hugs and encouragements, even these strokes of the cane on the handlebars, all this brings us back to what unites us all, to our humanity, to our impulse towards others, to our earthly and sometimes difficult daily life, to our links that unite us all to this good old Earth, and make us all, and not only humans, as the Bible suggests, but all living creatures, deserving of a certain dignity. No need for a higher, heavenly reason to appreciate one's fellow man, nor to fear eviction from a VIP paradise where the chosen are chosen by St. Peter. Just the discovery that we are all the same, basically, that all over the world, we are all ignorant of the magnitude of the universe, that we are all sure of nothing (except for the jerks, of course) and that we are all simmering in the dark and in total chaos in search of a meaning that will always escape us, just to know that we all share that, is already enough to feel empathy and appreciate our neighbor (except for the jerks, of course). Our table neighbor seems to agree, but with some reservations. No big deal. We shake hands. We tell each other that we enjoyed the moment. We greet each other.
We leave to lie down to be fresh and available for the next day, for another one in search of sinuous roads and of fortuitous and warm meetings.
Journée typique
(Scroll down for the english version, or try to guess what it's all about. )
En fin d'avant-midi, après 600 mètres de grimpe à s'enfiler des bouttes de grandes routes asphaltées et abrutissantes, on fourche enfin dans un chemin de garvelle plus tranquille qui nous mène tout droit dans une finca de café de luxe ! On profite de l'occase pour se taper notre nouveau repas favori : un déjeuner trad guatémaltèque ! Oeufs à la ranchera, beans noires pilées et salées à souhait, bananes plantains frites, tortillas aussi moelleuses que du pain d'fesse, quelques fruits et, tant qu'à être chez des producteurs de café, une grosse jarre pour deux assoiffés ! En plus, qu'on nous dit, le café produit ici n'est vendu qu'à Taïwan. Ça nous évitera le déplacement.
Après trois tasses chaque, la papille toute lustrée et la pupille bien illuminée, nous voilà remplis de toute la volonté du monde pour attaquer les 1300 mètres de montée sinueuses qui nous séparent encore de Momostenango. La route est parfaite, si vous aimez la montée, bien sûr. Trente kilomètres de chemin sur une crête ascendante, tout du long, avec vue de chaque côté sur les collines et villages voisins. Mais surtout, pour la première fois depuis notre entrée au pays, pas besoin de pousser le vélo, ça se monte à coups de pédale. Suant mais gérable.
En début d'après-midi, une jeune fille descendant la route m'avertit Cuidado!. Mon système d'alarme réagit. Attention à quoi ? La route ? Cuidado! Qu'elle me répète en regardant derrière. Suis pas sûr. Quoi ? Les gens du prochain village ? Sont dangereux ou quoi ? El abuelo! Qu'elle me répond en pointant le vieux sec à 100 mètres derrière elle qui descend aussi le chemin. Ahh la bonne fillette à son papi, que j'me dis en riant : elle me demande de faire attention à son grand-père qui marche tout recroquevillé sur sa canne en plein milieu du chemin. Et moi qui pensait qu'elle m'avertissait d'un danger imminent. Bein oui, j'y ferai attention à ton pépé. Même que je ralentis à son approche, que je freine et que je pose les pieds par terre, pour ne pas l'effrayer, le vieux, recourbé avec tous ses plis qui l'attirent vers le bas, le dos rond sur sa canne, innoffensif devant la force de la gravité qui le ramène tranquillement à la terre. Je le salue avec ce large sourire niais qu'on réserve aux vieux, comme pour ne pas leur rendre la vie encore plus difficile. Et pis c'est à ce moment qu'il lève sa canne dans les airs et l'abat de toutes ses forces restantes sur mon guidon. Et TAC ! Et reTAC ! En double ! Avec dans sa face un vrai sourire de malice débile et un rire emprunté à l'enfer qui, je m'dis, l'attend sûrement bientôt ! HéHéHé Hé ! Qu'il fait le vieux sagouin décrépit, l'ignoble masse de rides séchées ! HéHéHé Hé ! Vieux crisse de singe !, que je lui crie. Et je renfourche mon bécyk en lui suggérant de se planter et de se l'enfoncer bien profonde, sa canne de vieillesse ! Pis moi qui pensait que la fille voulait le protéger, lui, de moi.
En milieu d'après-midi, on se dégote une tienda avec un congélo rempli de cochonneries glacées. Pause-ravitaille de sucre facile. Dans le coin de la maison, assis à une table, deux hommes dans la quarantaine nous regardent et l'un d'eux s'exclame, moqueur, “Oui Oui Madame, Meussieur”. Ils ont tous les deux passé quatre mois au Québec cet été, à travailler dans les champs pour envoyer l'argent à leur famille, restée ici. Ils ont goûté la poutine, qu'ils m'annoncent. Je sais pas si je dois être fier ou non, mais bon. De fait, beaucoup de Guatémaltèques le font, ce voyage, et beaucoup d'autres veulent le faire. Contrairement au Mexique où plusieurs caressent le fantasme de partir pour les États-Unis, ici, les gens rêvent du Canada. C'est constant. Ça nous frappe. Tous les jours, des gens nous annoncent que l'an prochain, ils partiront pour le pays de neige. Ils savent que c'est froid l'hiver, mais le travail est présent et l'argent est bon. Ils doivent d'abord passer au travers de la paperasse et amasser l'argent nécessaire. Pas facile pour un Centraméricain d'émigrer au Nord. Ça coûte. Je leur recommande le Québec. Le français est beaucoup plus simple à apprendre, j'imagine, pour un hispanophone. Et nous, plutôt que les accepter simplement quatre mois par année pour leur offrir un salaire qu'on juge minimal, pour un emploi qu'on ne veut même plus faire, on devrait ouvrir plus largement la province à l'immigration latine, on aurait fort à gagner. Culturellement, ce serait archi nourrissant ! Ne serait-ce que pour élargir et rehausser notre cuisine nationale gravitant autour de la sempiternelle poutine brune.
Plus loin sur le chemin, des travailleurs refont la route tombée dans le ravin pendant la dernière saison des pluies. Nos deux amigos sont parmi eux. Ils nous aperçoivent et s'empressent d'avertir les autres de nous faire place et de ne pas arroser “Madame” Ann, avant de nous resouhaiter une autre fois un bon voyage.
Vers 4 heures, la fatigue est bien ancrée dans nos cuisses raidies et Momostenango, encore à quelques kilomètres de montée, parait encore trop loin. Passant devant une maison à flanc de montagne, je salue la famille assise devant la porte. Le père se lève et vient à ma rencontre. On échange quelques paroles et, sans vouloir être vu, il glisse en douce de la monnaie à sa fille qui part aussitôt pour revenir plus tard avec deux bouteilles d'eau fraiche. Trop gentil ! Décidément, trop gentil ! Ce qu'il fallait pour nous requinquer : de l'eau froide, oui, mais surtout un aussi beau geste de fraternité ! On continue de jasouiller un quart d'heure. On fait essayer nos gros vélos lourds, sans succès. On se pose des questions sur nos pays respectifs. Superbe moment, comme on les aime, entre purs étrangers. Et le soleil qui s'allonge bientôt nous rappelle au devoir. Si on avait été plus loin du but, on pousserait notre luck à demander l'asile chez cette famille plus qu'hospitalière, mais si près de la fin, on décide de les remercier et de poursuivre.
On arrive à Momos vers 17h30. On se repère une chambrette coquette chez Mario, le premier aubergiste rencontré. Son accueil avenant finit de nous convaincre. On se douche pis repart découvrir le centre de la ville, affamés que nous sommes. On aboutit dans une maisonnée toute simple où la femme nous prépare des pupusas, un genre de tortillas fourrés du Salvador. Juste à côté de nous, un jeune homme à lunettes, casque de moto sur la table, entreprend de nous converser. Il nous parle de sa ville, des gens, répond à nos questions. Et plus ça jase, plus on se delie et plus la conversation tourne à la tentative de conversion. Il nous parle du message de Jésus. Qu'on doit croire en lui si on veut accéder au paradis. Il sort la bible, nous la tend, veut nous la donner. Par chance, voyager à vélo nous offre l'opportunité de décliner plusieurs offres. Manque de place dans nos bagages. Déjà trop de poids. Mais la conversation continue et demeure très intéressante, pour les deux partis. Pas besoin de croire au grand Jésus le tout-barbu pour parler de spiritualité. La spiritualité, c'est bien plus qu'une question de religion. C'est la recherche de sens dans sa vie. Pour moi, le voyage à vélo, c'est de la recherche spirituelle, de la quête de l'Absolu. Toutes ces rencontres qui ont eu lieu aujourd'hui, qui ponctuent cette route toujours nouvelle, tous ces échanges entre inconnus, tous ces rires, ces connivences sous-entendues, tous ces sentiments partagés, ces accolades et ces encouragements, même ces coups d'canne sur le guidon, tout ça nous ramène à ce qui nous unit tous, à notre humanité, à notre élan envers l'autre, à notre quotidien bien terrestre et parfois difficile, à nos liens qui nous relient tous à cette bonne vieille Terre, et nous rendent tous, et pas seulement les humains comme le suggère la Bible, mais toutes les créatures vivantes, méritants d'une certaine dignité. Pas besoin d'une raison supérieure et céleste pour apprécier son prochain, ni de craindre l'éviction d'un paradis de VIP où les élus sont choisis par Saint-Pierre. Juste le fait de découvrir qu'on est tous pareils, au fond, que partout dans le monde, on est des ignorants devant l'ampleur de l'univers, qu'on est sûrs de rien (sauf les cons, bien sûr) et qu'on mijotent tous dans le noir et le chaos total à la recherche d'un sens qui nous échappera toujours, juste de savoir qu'on partage ça, c'est déjà bien assez pour éprouver de l'empathie et apprécier son prochain (sauf les cons, bien sûr). Notre voisin de table semble être d'accord, mais avec quelques réserves. Pas grave. On se serre la main. On se dit mutuellement qu'on a apprécié le moment. On se salue.
On repart se coucher pour être frais et dispos pour le lendemain, pour une autre journée en quête de routes sinueuses et de rencontres fortuites et chaleureuses.
…
Typical day
At the end of the morning, after 600 meters of climbing on bits of big asphalted and boring roads, we fork finally in a way of quieter gravel which leads us straight in a finca of luxury coffee! We take advantage of the occasion to order our new favorite meal: a Guatemalan traditional lunch! Eggs a la ranchera, crushed and salted black beans, fried plantains, tortillas as soft as the butt bread, some fruits and, as long as being in producers of coffee, a big jar for two thirsty cyclers! Besides, we are told, this coffee is only sold in Taiwan. That will avoid us the displacement.
After three cups each, our taste buds all shiny and our pupils well illuminated, we are filled with all the will in the world to attack the 1300 meters of winding ascent that still separate us from Momostenango. The road is perfect, if you like the climb, of course. Thirty kilometers of road on an ascending ridge, all the way up, with views on each side of the neighboring hills and villages. But most importantly, for the first time since we entered the country, there is no need to push the bike, it's pedal-powered. Sweaty but manageable.
In the early afternoon, a young girl coming down the road warns me. Cuidado! My alarm system reacts. Watch out for what? The road? Cuidado! she repeats to me, looking back. I am not sure. What? The people of the next village? Are they dangerous or what? El abuelo! She answers me pointing to the old dry man 100 meters behind her who is also going down the path. Ahh the good girl, I say to myself laughing: she asks me to pay attention to her grandfather who walks all curled up on his cane in the middle of the path. And I thought she was warning me of an imminent danger. Well yes, I'll take care of your grandpa. I even slow down at his approach, I brake and put my feet on the ground, so as not to frighten him, the old man, bent over with all his folds that draw him down, his back rounded on his cane, harmless in front of the force of gravity that quietly brings him back to the earth. I greet him with that wide, silly smile that we reserve for old people, as if not to make their lives even more difficult. And that's when he raises his cane in the air and slams it with all his remaining strength on my handlebars. And TAC! And reTAC ! Double charge! With a real smile of stupid malice in his face and a laugh borrowed from the hell that, I tell myself, surely awaits him soon! HeHe He, is doing the decrepit man, the ignoble mass of dried wrinkles! Hehe he, old monkey shit, I shout to him. And I fork my bicycle while suggesting to him to fall on his cane of old age and to stick it well deep ! And me, just a minute ago, thinking that the girl wanted to protect him from me.
In the middle of the afternoon, we find a tienda with a freezer filled with frozen junk food. Break of easy sugar. In the corner of the house, sitting at a table, two men in their forties look at us and one of them exclaims, mockingly, "Oui Oui Madame, Meussieur". They both spent four months in Quebec this summer, working in the fields to send money back to their families back home. They tasted poutine, they tell me. I don't know if I should be proud or not. In fact, many Guatemalans have made this trip, and many more want to do it. Unlike in Mexico, where many people dream of going to the United States, here people dream of Canada. This is constant. It hits us. Every day, people tell us that next year, they will leave for the land of snow. They know it's cold in winter, but the work is there and the money is good. They have to go through the paperwork and raise the money first. It's not easy for a Central American to migrate north. It costs. I recommend Quebec. French is much easier to learn, I imagine, for a Spanish speaker. Instead of just accepting them for four months a year and offering them a salary that we consider minimal, for a job that we don't even want to do anymore, we should open the province more widely to Latin immigration, we would have much to gain. Culturally, it would be very nourishing! If only to broaden and enhance our national cuisine floating around the flat brown poutine.
Further on the day, workers are rebuilding the road that fell into the ravine during the last rainy season. Our two amigos are among them. They see us and hasten to warn the others to make room for us and not to water "Madame" Ann, before wishing us another good trip.
Around 4 o'clock, the fatigue is well anchored in our stiffened thighs and Momostenango, still a few kilometers away, seems still too far. Passing in front of a house on the side of the mountain, I greet the family sitting in front of the door. The father gets up and comes to meet me. We exchange a few words and, without wanting to be seen, he slips some change to his daughter who leaves to come back later with two bottles of fresh water. Too nice! Definitely, too nice! It was what we need to refresh us: cold water, indeed, but especially such a beautiful gesture of fraternity! We continue to chat for a quarter of hour. The man try our big heavy bikes, without success. We ask ourselves questions on our respective countries. Superb moment, as we like them, between pure strangers. And the sun which will set soon reminds us of the duty. If we had been farther from the goal, we would push our luck to ask for the asylum in this more than hospitable family, but so near the end, we decide to thank them and to continue.
We arrive at Momos around 5:30 pm. We locate a pretty room at Mario's, the first met innkeeper. Its pleasant reception finishes convincing us. We shower and leave to discover the center of the city, hungry that we are. We end up in a very simple house where the woman prepares us pupusas, a kind of filled tortillas of Salvador. Right next to us, a young man with glasses, motorcycle helmet on the table, starts to talk to us. He tells us about his city, about the people, answers our questions. And the more we talk, the more we open and the more the conversation turns into a conversion attempt. He tells us about the message of Jesus. That we must believe in him if we want to get to heaven. He takes out the bible, hands it to us, wants to give it to us. Luckily, traveling by bike gives us the opportunity to decline several offers. Lack of space in our luggage. Already too much weight. But the conversation continues and remains very interesting, for both parties. You don't have to believe in the great Jesus the All-Bearded to talk about spirituality. Spirituality is much more than a question of religion. It is the search for meaning in one's life. For me, the bicycle trip is a spiritual search, a search for the Absolute. All these encounters that took place today, that punctuate this ever new road, all these exchanges between strangers, all these laughs, these implied connivances, all these shared feelings, these hugs and encouragements, even these strokes of the cane on the handlebars, all this brings us back to what unites us all, to our humanity, to our impulse towards others, to our earthly and sometimes difficult daily life, to our links that unite us all to this good old Earth, and make us all, and not only humans, as the Bible suggests, but all living creatures, deserving of a certain dignity. No need for a higher, heavenly reason to appreciate one's fellow man, nor to fear eviction from a VIP paradise where the chosen are chosen by St. Peter. Just the discovery that we are all the same, basically, that all over the world, we are all ignorant of the magnitude of the universe, that we are all sure of nothing (except for the jerks, of course) and that we are all simmering in the dark and in total chaos in search of a meaning that will always escape us, just to know that we all share that, is already enough to feel empathy and appreciate our neighbor (except for the jerks, of course). Our table neighbor seems to agree, but with some reservations. No big deal. We shake hands. We tell each other that we enjoyed the moment. We greet each other.
We leave to lie down to be fresh and available for the next day, for another one in search of sinuous roads and of fortuitous and warm meetings.