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Visages urbains : Jean

Comme vous êtes sages, une petite histoire pour vous bercer ce soir......

 

Jean, 65 ans, a toujours été un grand lecteur…

Depuis sa plus tendre enfance, il dévore les livres. Il n’a pas vraiment de genre préféré. Ce qui le fascine, ce sont les mots et la façon dont l’auteur se les approprie pour en faire le vecteur de ses idées. Certes, il a bien conscience que, parfois, ces mots ont été aseptisés de la patte de l’écrivain, à force de réécritures par les petites mains du monde de l’édition qui, comme des couturières, brodent autour du fil originel ou, au contraire, l’effilent quand il est trop grossier. Mais ils conservent tout de même une musicalité qu’il écoute en les lisant tout fort…. Oui… Jean a la manie de lire à voix haute. Et, avec sa voix grave à la Jean-Pierre Marielle, il excelle en cet exercice. D’ailleurs, ses petits-enfants adorent quand il leur raconte des histoires. Ils ont l’impression que le souffle chaud qui porte les mots hors de la bouche de leur grand-père, insuffle vie aux personnages de l’histoire.

Du temps où il travaillait, cela n’était pas évident de se livrer ainsi à une lecture phonique dans le métro. Il avait bien essayé à voix basse… mais les chuchotements étouffaient trop cette musique, la dénaturant comme quand son fils jouait du piano, en mettant la pédale de sourdine pour ne pas déranger les voisins. Le son ouatiné qui en sortait n’avait plus grand chose à voir avec la mélodie née sous les doigts du compositeur…

Quand les livres sonores ont fait leur apparition, il s’en était réjoui… mais il avait vite déchanté. Au mieux, ce sont des pièces phonographiques, comme celles qu’écoutaient jadis son père, quand il était enfant et que la radio était la seule distraction des samedis soirs pluvieux. Les voix ne sont alors pas là pour porter les mots mais pour mettre en relief les scènes que ces derniers décrivent… Au pire, c’est une voix qui les ânonne comme autant de fausses notes dans une symphonie que l’on jouerait en oubliant d’appliquer les dièses ou les bémols indiqués en début de portée.

 

Jean, 70 ans, avait toujours été un grand lecteur….

Jusqu’à ce dimanche de mai où il perdit la vue suite à une chute stupide dans l’escalier du perron de sa maison où Jacob, le fils de sa fille aînée, avait laissé traîner une de ses petites voitures.

Souvent, Sarah, la kiné chargée de la rééducation de son bras gauche, cassé lors de la chute, le trouve dans sa bibliothèque, assis sur son fauteuil, un livre ouvert sur les genoux, dont les pages, au contenu désormais inaccessible à Jean, sont imbibées de ses larmes. Quand, voulant le tirer de cette morosité, elle lui offrit le dernier livre de son auteur préféré en lui proposant de lui en faire la lecture, il ne supporta pas que ses mots tant chéris soient effleurés par d’autres lèvres que les siennes… Alors, Sarah eut une idée…. Quelques jours plus tard, elle vint accompagnée d’un homme. Quand celui-ci glissa, entre les mains de Jean, le livre qu’il avait apporté, ce dernier eut pour premier réflexe de s’en saisir afin de le jeter loin de lui, comme si son contact le brulait…. Mais quelque chose l’arrêta dans son élan. Sous ses doigts, il avait senti comme des aspérités… mais il ne s’agissait pas de défauts sur la couverture… Les minuscules points en relief que maintenant ses doigts caressaient attentifs, s’alignaient bien ordonnés….

 

Jean, 71 ans, est toujours un grand lecteur…

Il ne maudit plus sa cécité car elle lui a permis de donner corps aux mots qu’il chérit tant. Il ressentait leur âme au travers de leur musicalité, il les sent désormais se livrer physiquement sous ses doigts… Il connaissait déjà le plaisir sensuel du contact avec les pages sur lesquelles il aimait laisser glisser ses doigts, il découvre dorénavant celui de caresser leurs reliefs généreux….

2,4,5 - 1,5 - 1 - 1,3,4,5…. Son prénom sculpté en braille…

 

 

 

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Uploaded on December 2, 2016
Taken on April 27, 2016