Le rêve du vampire
www.youtube.com/watch?v=GeoYvDLBe-8
Ulf et Jakob avaient survolé les grands lacs et nombre de routes que le jeune homme avait parcourues à pied.
Mais cette fois, assis sur le dos du vampire, il fendait l’air et allait beaucoup plus vite. Cela lui rappelait l’époque où lui aussi volait. Il retrouvait dans la vivacité du vent qui lui battait les joues et les rendait aussi rouges que son habit, l’allégresse du vol. Ulf utilisait comme les rapaces, la brise et les différents courants. De cette façon, il allait vite sans pour autant se fatiguer.
En à peine quelques heures, ils atteignirent la forêt d’Oswald. Jakob aperçut l’enclave de la Vallée Heureuse, éclairée par les vers luisants comme autant de torches vertes dans la nuit.
Et cette vision lui réchauffa le coeur. Profitant de ce que le vampire était absorbé par sa conduite, il se connecta télépathiquement à sa demeure. Aussitôt les clochettes de la chaumière se mirent à tinter et Angelo qui testait un sortilège avec sa baguette magique perché sur une échelle, dressa l’oreille.
- Jakob ? Jakob tu es revenu ?
- Seulement en songe, petit frère. Je survole notre maison sur le dos d’un vampire. Je vais délivrer Marie et notre père.
- Sois prudent ! Mère et Manfred sont à Kalamine pour aider le comte Smiroff. De nous tous, c’est celui qui va le plus mal actuellement.
- Ils ont bien fait. Transmets à Maman et Manfred toute ma tendresse et mon soutien au comte.Pense à moi, pense à nous tous. Et garde bien notre territoire.
- Compte sur moi ! Tu sais que tu peux me faire confiance !
A nouveau, Jakob ressentait l’énergie fraternelle, familiale l’accompagner et si la nuit à nouveau se faisait plus sombre, les sapins et grands chênes plus menaçants, et qu’il sentait l’appréhension monter en son coeur à mesure qu’Ulf les rapprochait de la tour du sorcier maléfique, le jeune homme savait qu’il n’était pas seul.
Le vampire le déposa bientôt au pied de la tour, faisant s’envoler une nuée de papillons nocturnes. La nuit était complète. Jakob pensa aussitôt que Marie devait dormir. Et qu’il ne serait pas à leur habituel rendez-vous. Ulf vit bien la tension sur son visage et sourit :
- Alors ? Comment as-tu trouvé le voyage, petit homme?
- Magnifique ! Mais...vous n’allez pas me laisser monter seul ?
- Non, Matthias, je ne suis pas cruel avec mes amis. Je vais avec toi. De toute façon, il faut que je fasse mon rapport à Oswald. Viens tout contre moi. Je vais nous téléporter dans son laboratoire. C’est là qu’il travaille à cette heure de la nuit.
Et d’un large mouvement de cape bleu nuit, le vampire les fit apparaître près de la grande table aux cornues emplies de liquides visqueux, allant du noir de jais au phosphorescent translucide.
Le sorcier maléfique était très occupé à la fabrication d’une potion étrange à base de jus de limaces, d’yeux de poulpes et d’herbes toutes plus gluantes les unes que les autres.
Lorsqu’il vit paraître Ulf, il considéra le vampire d’un air sévère et dit :
- Alors, quelles nouvelles m’apportes-tu ?
- Des bonnes et de moins bonnes, seigneur.
- Commence par les moins bonnes.
Ulf se râcla la gorge puis il dit :
- L’anneau de feu n’est pas dans les marais des sorcières. Le comte vous a menti. J’ai trouvé différentes choses mais pas la bague que vous cherchez.
- Peste soit de ce perfide. Combien de fois faudra-t-il que j’envahisse son royaume pour qu’enfin, il me dise la vérité ? Il m’a trompé. Il doit avoir l’anneau, forcément...ou savoir comment en disposer. Mais évidemment, il a préféré sacrifier sa fille plutôt que de me le dire.
-Il n’a rien fait. C’est elle qui a insisté.
- Oui...c’est vrai mais...peut-être l’a-t-elle décidé sur ordre paternel ?
- Je ne pense pas. Elle était séparée de son père. Elle a agi seule. Son père avait trop peur pour faire quoi que ce soit pour la sauver.
Cependant...sans l’anneau, à quoi vous sert-elle ?
- D’otage. Et de garantie. Tôt ou tard l’anneau réapparaîtra. Et il ira la retrouver, d’une façon ou d’une autre puisqu’elle est à présent sa porteuse légitime. Et sur le pacte que Smiroff a signé, elle est ma femme. Alors…je la garde. Mais qu’est-ce que tu caches sous ton manteau ! Ne me dis pas que tu as ramassé un farfadet perdu sur la lande aux vautours.
- Presque, fit Ulf en souriant et dévoilant Jakob. C’est un de vos plus fervents admirateurs et qui souhaitait vous être présenté. Matthias, je te présente Oswald le sorcier.
- Monsieur le grand magicien, je suis honoré, dit Jakob en s’inclinant très bas.
- Vraiment ? Et qui es-tu, petit moucheron, protégé de vampire ?
- Matthias Desylphe.
- Sapristi ! Tu es de la famille de Gontrand ?
- Vous êtes la deuxième personne qui me pose cette question, mais je ne sais même pas qui est ce monsieur.
- Un elfe que j’ai affronté avec mon grand-père, il y a longtemps. Un petit drôle qui nous a roulés dans la farine et parent d’un de mes prisonniers. Un homonyme, certainement puisque tu parais sincèrement ignorer de qui il retourne. Et tu ne sens pas l’elfe...mais le petit gamin bien joufflu.
D’où sors-tu donc ? Habituellement un drôle dans ton genre n’aime ni les magiciens noirs, ni les vampires. Alors que faisais-tu au marais des sorcières ?
- J’ai sauvé la vie de Ulf. Il m’avait demandé de l’accompagner pour faire diversion. Sauf que, les sorcières nous ont séparés et elles lui ont joué un sale tour qui a failli…
- Me tuer. Je n’ai dû mon salut qu’à l’intervention magique de ce petit homme. Alors comme il rêvait de vous rencontrer...je me suis dit que la moindre des choses en remerciement, était de réaliser son rêve.
Oswald considérait avec beaucoup de circonspection le garçon. Il lui trouvait l’air étrange de l’innocent aux mains pleines. D’ailleurs, il empestait l’herbe de bouc. Ce qui pour le magicien-sorcier était un manque irréparable de distinction. Et puis il y avait ce costume rouge qui le faisait ressembler à une pomme d’api ou à une coccinelle. Et ce chapeau tricorne qu’il n’avait même pas pensé à ôter pour le saluer.
« Un gredin mal poli, mais un petit homme plein de ressources, certainement », se dit-il en lui-même.
Puis tout haut, il dit au vampire :
- Très bien. C’est chose faite. Si tu me l’as ramené, c’est que tu penses qu’il vaut quelque chose, n’est-ce pas ? A moins que tu veuilles te faire pardonner ton échec au marais...il pourrait m’aider à quelques préparations qui me répugnent. Me rendre quelques services, par ci, par là. Juste le courant ennuyeux. Qu’en penses-tu, petit ?
- J’en pense que si vous réalisez mon rêve, je serai le plus heureux des apprentis magiciens.
- Parce que tu fais de la magie, en plus ?
Le jeune garçon rougit.
- Un peu...mais rien en comparaison de ce que vous faites. Si vous saviez comme je vous admire, vous et votre grand-père. J’ai suivi toutes vos aventures depuis l’affaire du monstre basilic que vous aviez glissé dans une certaine fosse, vous rappelez-vous ?
- Si je m’en souviens...ah celui-là, je crois qu’il était le monstre le plus merveilleux que j’ai pu créer. Dommage qu’il ait été si timide. Sinon, combien de victimes il aurait pu faire. Je n’ose y rêver car les regrets sont toujours stériles...Mais cette affaire remonte à ma prime jeunesse. Comment toi si petit, peux-tu connaître cette histoire ?
- Eh bien disons que...je fais plus jeune que je n’en ai l’air…
- Je me disais aussi que quelque chose clochait dans ton apparence. Qui donc t’a affligé d’un sort d’éternel enfant ? Une sorcière ?
- Oui. Et de la plus vile espèce. Cependant...je me suis fait à cette image. D’autant qu’elle me permet de me glisser partout et de moins redouter la loi de triple retour après mes rituels de magie noire. Qui penserait à punir un enfant ?
Cette remarque dite avec une perversité angélique amusa Oswald.
- Oh mais tu m’intéresses fort. As-tu des parents ?
- Je ne les ai jamais connus. Ma grand-mère m’a élevé et c’est elle qui m’a appris la magie d’Arvania.
- Tout s’explique. Ton penchant pour le côté obscur des choses vient de là...Arvania est une province étrange. Sa magie n’est ni bonne ni méchante. Et pourtant, j’ai connu bien des êtres maléfiques issus de cette province. Elle a quelque chose dans l’atmosphère qui fait remonter la noirceur des âmes...La présence de Vulcain, peut-être ?
- C’est possible. Mais je n’y suis jamais allé. Seule ma grand-mère y avait vécu.
Elle m’a seulement appris quelques tours de là-bas. Que je réussis plutôt bien. Je pourrai vous montrer si vous voulez.
- Plus tard. Quand je te connaîtrai mieux. En attendant, va donc te sustenter en cuisine avec ton nouvel ami. Vous avez dû faire une longue route sans manger. Et si tu comptes me servir, autant avoir le ventre plein. Mais ne touchez pas à la fiole verte. C’est une formule spéciale voyage parallèle, et je ne sais pas si elle est encore très au point. Il faut la laisser reposer. Est-ce compris, monsieur Ulf ? Je t’interpelle parce que je sais que tu as un sérieux penchant pour la boisson. Non que cela me déplaise, mais cette fois-ci, je préférerais que tu t’abstiennes.
- Bien, seigneur ! Allez, viens, Matthias ! Je suis sûr qu’une médianoche nous fera le plus grand bien après toutes nos aventures.
Puis plus bas, il ajouta avec un clin d’oeil complice :
- Tu verras, la tour est triste, mais la nourriture y est toujours délicieuse.
Ils filèrent donc en cuisine où Chariot leur prépara un dîner plantureux malgré l’heure tardive.
Puis, la digestion venant, alors que le serviteur était parti se coucher sous l’appentis qui lui servait de chambre, le vampire et son jeune ami avaient commencé à deviser ensemble autour d’un bon verre de vin.
- Alors, maintenant que tu es dans les murs, c’est quoi ton rêve, Matthias ?
- Devenir indispensable à Oswald, bien sûr !
- Je ne me fais pas de souci pour ça. Tu y parviendras. Mais plus concrètement, qu’est-ce qui te ferait envie ? Allez...entre nous...maintenant qu’on est copains, tu peux bien me le dire…
Le jeune garçon rougit.
- Devenir le plus grand sorcier de tous les temps.Mais il faut que je travaille pour ça, bien entendu ! Il faut que je fasse mes preuves.
- Tu penses pas avoir les bases pour l’être déjà un peu?
- Oui. Mais il faut encore que je découvre certaines formules pour être un magicien au-dessus de la moyenne. Sans compter les spécialisations. Et ça ne viendra que si réellement Oswald estime que j’en suis digne. C’est toujours comme ça en magie noire de toute façon. Le maître dit, l’élève suit. Il y a des étapes incontournables et je ne dois pas les rater si je veux pouvoir progresser et faire honneur à mon professeur.
Le vampire rit sous cape. Tant de servilité, de candeur et de naïveté l’amusaient. Lui qui ne fixait quasiment que ses règles en dehors des rapines qu’il rapportait au sorcier, avait envie de jouer un tour canaille, histoire de dessaler le petit Matthias. S’il voulait réellement surclasser Oswald, il fallait qu’il devienne aussi retors que lui. Et désobéissant. Transgresser les règles, manifestement, ce jeune homme n’avait jamais osé. C’était peut-être l’occasion idéale de lui montrer le chemin. Après tout, le petit voulait devenir maléfique et puissant. Alors autant lui en donner une première occasion. Avec malice, le vampire s’écria :
- Tu sais, je pensais à un truc. Un truc pour t’aider évidemment ! On pourrait accélérer ton apprentissage en goûtant la production locale, qu’en penses-tu ? Dit-il d’un air complice en lorgnant le grand pichet contenant un liquide fluorescent.
Jakob regarda le vampire sans comprendre, puis réalisant qu’il lui suggérait de tester la potion maléfique d’Oswald, il protesta.
- Ah non ! Ce serait trahir mon futur maître. Et ça, je ne peux pas. Tu me ferais mettre dehors avant même d’avoir commencé.Dis moi plutôt ton rêve à toi. Ce sera beaucoup moins dangereux.
Ulf sourit, sirota la fin de son verre de vin et d’un air mystérieux répondit :
- Moi, je rêve de partir à cheval loin,très loin, dans un pays sauvage. Et d’y découvrir un trésor. Un jour, que je hantais le futur à la recherche de nouvelles proies, je suis tombé sur un livre et tu sais quoi ? On y parlait d’une contrée fabuleuse avec de grandes prairies vertes, remplies de chevaux sauvages et de vaches à grandes cornes. Des montagnes à perte de vue, avec des rapaces aussi gros que des vampires. Et dans l’histoire, figure-toi que le héros s’appelait Hulf avec un H ! Il me ressemblait du reste.Si, si, je t’assure. Rigole pas. Ca m’a bluffé tellement la ressemblance était grande. Du coup, ça m’a mis le doute. Le dessinateur avait dû me connaître dans une autre vie.
Parce que son personnage me ressemblait vraiment.
Et alors, il évoluait dans ce pays fantastique comme un dieu ailé. Tu vois ce que je veux dire ?
Jakob acquiesça en souriant. Il avait terriblement envie de rire mais il n’osait pas vexer son nouvel ami. D’abord, parce que ça ne se fait pas quand l’amitié est toute récente. Et Jakob était du genre bien élevé. Mais aussi, parce qu’il imaginait son acolyte dans ce genre de décor. Finalement, avec son château sur les monts chauves, le vampire avait en partie réalisé son rêve. Peut-être d’ailleurs avait-il à l’esprit le souvenir de ce livre dont il parlait avec tant de ferveur.
A l'écouter, le jeune homme aurait presque eu envie de connaître cette étrange contrée.
Ulf, voyant le jeune garçon intéressé, crut bon d’en rajouter :
- Ah ce pays,j’aurais adoré y aller et t’emmener avec moi. On aurait pu vivre une aventure fabuleuse ensemble. Peuplée de chevauchées, de déserts arides, de cactus, de bandits et de jolies filles encore plus envoûtantes que Mila et Ilma réunies…Et la fortune, mon ami, la fortune ! Des pièces d’or par milliers dans un coffre vermoulu enterré dans le sable. Ah,je m’y vois déjà, faisant sonner les pièces sous mes doigts griffus ! C’est ça mon rêve. Mais je ne le réaliserai jamais. Car bien sûr, ce genre de pays, c’est juste dans les livres.
- Pas forcément...tu sais ce qu’un jour m’a dit ma grand-mère ? Fais que le rêve dévore ta vie avant que la vie ne dévore ton rêve.
- Waouh! Quelle belle formule et tellement vraie en plus ! Une sainte femme à n’en pas douter, ta mère-grand ! Si seulement j’en avais eu une comme ça ! Ecoute, Matthias ! Moi je serais d’avis de suivre le conseil de ta mamie. Et de vivre ce rêve ensemble. Maintenant,avec une petite lichette de la potion d’Oswald.
- Non,je t’ai dit non ! Tu m’énerves à insister comme ça ! Non, c’est non.
- Oh allez, juste un demi verre ! Je t’assure qu’à ce stade, ça nous fera juste planer un peu. Et au moins, après, tu en sauras un peu plus sur cette potion. Tu pourras noter les ingrédients, voir ses défauts.Et même faire des suggestions à Oswald pour l’améliorer, ajouta Ulf avec un air entendu.
Jakob hocha la tête.
- Décidément, tu n’es pas seulement un chef vampire mais un redoutable tentateur.
- Je suis juste Hülf avec un H...hein ! C’est franchement mieux qu’avec un banal U. Le H, ça me grandit, tu trouves pas ? Allez, proteste pas...je te sers une larmichette, pour le goût. Et on trinque, dit-il en versant la même dose dans son verre vide. A nous et à notre rêve d’aventures au western ! Santé, mon gars !
Jakob sourit et choqua son verre contre celui de son camarade. Mais il n’osa pas boire le liquide. Quelque chose le retenait.Peur de ne plus contrôler les choses, brutalement. Ulf, c’était le genre mauvais génie. Qui pouvait l’entraîner à la catastrophe. Jakob voulait à tout prix rester maître de lui, de son projet de délivrer Marie, son père et les prétendants. S’il suivait Ulf, il finirait par se détourner de sa route. Ca sonnerait comme une trahison de tous ses idéaux. Alors il attendait de voir comment le vampire réagirait à la potion.
Ulf avait avalé cul-sec le breuvage, mais en vain. La macération ne devait pas être assez concentrée.
- Tu ne bois pas ? Parce que tu vois, c’est de la piquette son truc. Ca tourne un peu la tête sur le moment, mais au final, que dalle. Je me ressers un peu, vue la quantité.Mais bois, allez ! Promis, je te ressers pas ! Je te laisse ta dose enfantine,on ne sait jamais, ajouta-t-il avec un clin d’oeil.
Cette provoc eut raison de Jakob. Après tout, aussi peu de potion ne ferait que les griser. Mais ce qu’il ne savait pas, c’était que le voyage allait les entraîner bien plus loin qu’un rêve.
Le rêve du vampire
www.youtube.com/watch?v=GeoYvDLBe-8
Ulf et Jakob avaient survolé les grands lacs et nombre de routes que le jeune homme avait parcourues à pied.
Mais cette fois, assis sur le dos du vampire, il fendait l’air et allait beaucoup plus vite. Cela lui rappelait l’époque où lui aussi volait. Il retrouvait dans la vivacité du vent qui lui battait les joues et les rendait aussi rouges que son habit, l’allégresse du vol. Ulf utilisait comme les rapaces, la brise et les différents courants. De cette façon, il allait vite sans pour autant se fatiguer.
En à peine quelques heures, ils atteignirent la forêt d’Oswald. Jakob aperçut l’enclave de la Vallée Heureuse, éclairée par les vers luisants comme autant de torches vertes dans la nuit.
Et cette vision lui réchauffa le coeur. Profitant de ce que le vampire était absorbé par sa conduite, il se connecta télépathiquement à sa demeure. Aussitôt les clochettes de la chaumière se mirent à tinter et Angelo qui testait un sortilège avec sa baguette magique perché sur une échelle, dressa l’oreille.
- Jakob ? Jakob tu es revenu ?
- Seulement en songe, petit frère. Je survole notre maison sur le dos d’un vampire. Je vais délivrer Marie et notre père.
- Sois prudent ! Mère et Manfred sont à Kalamine pour aider le comte Smiroff. De nous tous, c’est celui qui va le plus mal actuellement.
- Ils ont bien fait. Transmets à Maman et Manfred toute ma tendresse et mon soutien au comte.Pense à moi, pense à nous tous. Et garde bien notre territoire.
- Compte sur moi ! Tu sais que tu peux me faire confiance !
A nouveau, Jakob ressentait l’énergie fraternelle, familiale l’accompagner et si la nuit à nouveau se faisait plus sombre, les sapins et grands chênes plus menaçants, et qu’il sentait l’appréhension monter en son coeur à mesure qu’Ulf les rapprochait de la tour du sorcier maléfique, le jeune homme savait qu’il n’était pas seul.
Le vampire le déposa bientôt au pied de la tour, faisant s’envoler une nuée de papillons nocturnes. La nuit était complète. Jakob pensa aussitôt que Marie devait dormir. Et qu’il ne serait pas à leur habituel rendez-vous. Ulf vit bien la tension sur son visage et sourit :
- Alors ? Comment as-tu trouvé le voyage, petit homme?
- Magnifique ! Mais...vous n’allez pas me laisser monter seul ?
- Non, Matthias, je ne suis pas cruel avec mes amis. Je vais avec toi. De toute façon, il faut que je fasse mon rapport à Oswald. Viens tout contre moi. Je vais nous téléporter dans son laboratoire. C’est là qu’il travaille à cette heure de la nuit.
Et d’un large mouvement de cape bleu nuit, le vampire les fit apparaître près de la grande table aux cornues emplies de liquides visqueux, allant du noir de jais au phosphorescent translucide.
Le sorcier maléfique était très occupé à la fabrication d’une potion étrange à base de jus de limaces, d’yeux de poulpes et d’herbes toutes plus gluantes les unes que les autres.
Lorsqu’il vit paraître Ulf, il considéra le vampire d’un air sévère et dit :
- Alors, quelles nouvelles m’apportes-tu ?
- Des bonnes et de moins bonnes, seigneur.
- Commence par les moins bonnes.
Ulf se râcla la gorge puis il dit :
- L’anneau de feu n’est pas dans les marais des sorcières. Le comte vous a menti. J’ai trouvé différentes choses mais pas la bague que vous cherchez.
- Peste soit de ce perfide. Combien de fois faudra-t-il que j’envahisse son royaume pour qu’enfin, il me dise la vérité ? Il m’a trompé. Il doit avoir l’anneau, forcément...ou savoir comment en disposer. Mais évidemment, il a préféré sacrifier sa fille plutôt que de me le dire.
-Il n’a rien fait. C’est elle qui a insisté.
- Oui...c’est vrai mais...peut-être l’a-t-elle décidé sur ordre paternel ?
- Je ne pense pas. Elle était séparée de son père. Elle a agi seule. Son père avait trop peur pour faire quoi que ce soit pour la sauver.
Cependant...sans l’anneau, à quoi vous sert-elle ?
- D’otage. Et de garantie. Tôt ou tard l’anneau réapparaîtra. Et il ira la retrouver, d’une façon ou d’une autre puisqu’elle est à présent sa porteuse légitime. Et sur le pacte que Smiroff a signé, elle est ma femme. Alors…je la garde. Mais qu’est-ce que tu caches sous ton manteau ! Ne me dis pas que tu as ramassé un farfadet perdu sur la lande aux vautours.
- Presque, fit Ulf en souriant et dévoilant Jakob. C’est un de vos plus fervents admirateurs et qui souhaitait vous être présenté. Matthias, je te présente Oswald le sorcier.
- Monsieur le grand magicien, je suis honoré, dit Jakob en s’inclinant très bas.
- Vraiment ? Et qui es-tu, petit moucheron, protégé de vampire ?
- Matthias Desylphe.
- Sapristi ! Tu es de la famille de Gontrand ?
- Vous êtes la deuxième personne qui me pose cette question, mais je ne sais même pas qui est ce monsieur.
- Un elfe que j’ai affronté avec mon grand-père, il y a longtemps. Un petit drôle qui nous a roulés dans la farine et parent d’un de mes prisonniers. Un homonyme, certainement puisque tu parais sincèrement ignorer de qui il retourne. Et tu ne sens pas l’elfe...mais le petit gamin bien joufflu.
D’où sors-tu donc ? Habituellement un drôle dans ton genre n’aime ni les magiciens noirs, ni les vampires. Alors que faisais-tu au marais des sorcières ?
- J’ai sauvé la vie de Ulf. Il m’avait demandé de l’accompagner pour faire diversion. Sauf que, les sorcières nous ont séparés et elles lui ont joué un sale tour qui a failli…
- Me tuer. Je n’ai dû mon salut qu’à l’intervention magique de ce petit homme. Alors comme il rêvait de vous rencontrer...je me suis dit que la moindre des choses en remerciement, était de réaliser son rêve.
Oswald considérait avec beaucoup de circonspection le garçon. Il lui trouvait l’air étrange de l’innocent aux mains pleines. D’ailleurs, il empestait l’herbe de bouc. Ce qui pour le magicien-sorcier était un manque irréparable de distinction. Et puis il y avait ce costume rouge qui le faisait ressembler à une pomme d’api ou à une coccinelle. Et ce chapeau tricorne qu’il n’avait même pas pensé à ôter pour le saluer.
« Un gredin mal poli, mais un petit homme plein de ressources, certainement », se dit-il en lui-même.
Puis tout haut, il dit au vampire :
- Très bien. C’est chose faite. Si tu me l’as ramené, c’est que tu penses qu’il vaut quelque chose, n’est-ce pas ? A moins que tu veuilles te faire pardonner ton échec au marais...il pourrait m’aider à quelques préparations qui me répugnent. Me rendre quelques services, par ci, par là. Juste le courant ennuyeux. Qu’en penses-tu, petit ?
- J’en pense que si vous réalisez mon rêve, je serai le plus heureux des apprentis magiciens.
- Parce que tu fais de la magie, en plus ?
Le jeune garçon rougit.
- Un peu...mais rien en comparaison de ce que vous faites. Si vous saviez comme je vous admire, vous et votre grand-père. J’ai suivi toutes vos aventures depuis l’affaire du monstre basilic que vous aviez glissé dans une certaine fosse, vous rappelez-vous ?
- Si je m’en souviens...ah celui-là, je crois qu’il était le monstre le plus merveilleux que j’ai pu créer. Dommage qu’il ait été si timide. Sinon, combien de victimes il aurait pu faire. Je n’ose y rêver car les regrets sont toujours stériles...Mais cette affaire remonte à ma prime jeunesse. Comment toi si petit, peux-tu connaître cette histoire ?
- Eh bien disons que...je fais plus jeune que je n’en ai l’air…
- Je me disais aussi que quelque chose clochait dans ton apparence. Qui donc t’a affligé d’un sort d’éternel enfant ? Une sorcière ?
- Oui. Et de la plus vile espèce. Cependant...je me suis fait à cette image. D’autant qu’elle me permet de me glisser partout et de moins redouter la loi de triple retour après mes rituels de magie noire. Qui penserait à punir un enfant ?
Cette remarque dite avec une perversité angélique amusa Oswald.
- Oh mais tu m’intéresses fort. As-tu des parents ?
- Je ne les ai jamais connus. Ma grand-mère m’a élevé et c’est elle qui m’a appris la magie d’Arvania.
- Tout s’explique. Ton penchant pour le côté obscur des choses vient de là...Arvania est une province étrange. Sa magie n’est ni bonne ni méchante. Et pourtant, j’ai connu bien des êtres maléfiques issus de cette province. Elle a quelque chose dans l’atmosphère qui fait remonter la noirceur des âmes...La présence de Vulcain, peut-être ?
- C’est possible. Mais je n’y suis jamais allé. Seule ma grand-mère y avait vécu.
Elle m’a seulement appris quelques tours de là-bas. Que je réussis plutôt bien. Je pourrai vous montrer si vous voulez.
- Plus tard. Quand je te connaîtrai mieux. En attendant, va donc te sustenter en cuisine avec ton nouvel ami. Vous avez dû faire une longue route sans manger. Et si tu comptes me servir, autant avoir le ventre plein. Mais ne touchez pas à la fiole verte. C’est une formule spéciale voyage parallèle, et je ne sais pas si elle est encore très au point. Il faut la laisser reposer. Est-ce compris, monsieur Ulf ? Je t’interpelle parce que je sais que tu as un sérieux penchant pour la boisson. Non que cela me déplaise, mais cette fois-ci, je préférerais que tu t’abstiennes.
- Bien, seigneur ! Allez, viens, Matthias ! Je suis sûr qu’une médianoche nous fera le plus grand bien après toutes nos aventures.
Puis plus bas, il ajouta avec un clin d’oeil complice :
- Tu verras, la tour est triste, mais la nourriture y est toujours délicieuse.
Ils filèrent donc en cuisine où Chariot leur prépara un dîner plantureux malgré l’heure tardive.
Puis, la digestion venant, alors que le serviteur était parti se coucher sous l’appentis qui lui servait de chambre, le vampire et son jeune ami avaient commencé à deviser ensemble autour d’un bon verre de vin.
- Alors, maintenant que tu es dans les murs, c’est quoi ton rêve, Matthias ?
- Devenir indispensable à Oswald, bien sûr !
- Je ne me fais pas de souci pour ça. Tu y parviendras. Mais plus concrètement, qu’est-ce qui te ferait envie ? Allez...entre nous...maintenant qu’on est copains, tu peux bien me le dire…
Le jeune garçon rougit.
- Devenir le plus grand sorcier de tous les temps.Mais il faut que je travaille pour ça, bien entendu ! Il faut que je fasse mes preuves.
- Tu penses pas avoir les bases pour l’être déjà un peu?
- Oui. Mais il faut encore que je découvre certaines formules pour être un magicien au-dessus de la moyenne. Sans compter les spécialisations. Et ça ne viendra que si réellement Oswald estime que j’en suis digne. C’est toujours comme ça en magie noire de toute façon. Le maître dit, l’élève suit. Il y a des étapes incontournables et je ne dois pas les rater si je veux pouvoir progresser et faire honneur à mon professeur.
Le vampire rit sous cape. Tant de servilité, de candeur et de naïveté l’amusaient. Lui qui ne fixait quasiment que ses règles en dehors des rapines qu’il rapportait au sorcier, avait envie de jouer un tour canaille, histoire de dessaler le petit Matthias. S’il voulait réellement surclasser Oswald, il fallait qu’il devienne aussi retors que lui. Et désobéissant. Transgresser les règles, manifestement, ce jeune homme n’avait jamais osé. C’était peut-être l’occasion idéale de lui montrer le chemin. Après tout, le petit voulait devenir maléfique et puissant. Alors autant lui en donner une première occasion. Avec malice, le vampire s’écria :
- Tu sais, je pensais à un truc. Un truc pour t’aider évidemment ! On pourrait accélérer ton apprentissage en goûtant la production locale, qu’en penses-tu ? Dit-il d’un air complice en lorgnant le grand pichet contenant un liquide fluorescent.
Jakob regarda le vampire sans comprendre, puis réalisant qu’il lui suggérait de tester la potion maléfique d’Oswald, il protesta.
- Ah non ! Ce serait trahir mon futur maître. Et ça, je ne peux pas. Tu me ferais mettre dehors avant même d’avoir commencé.Dis moi plutôt ton rêve à toi. Ce sera beaucoup moins dangereux.
Ulf sourit, sirota la fin de son verre de vin et d’un air mystérieux répondit :
- Moi, je rêve de partir à cheval loin,très loin, dans un pays sauvage. Et d’y découvrir un trésor. Un jour, que je hantais le futur à la recherche de nouvelles proies, je suis tombé sur un livre et tu sais quoi ? On y parlait d’une contrée fabuleuse avec de grandes prairies vertes, remplies de chevaux sauvages et de vaches à grandes cornes. Des montagnes à perte de vue, avec des rapaces aussi gros que des vampires. Et dans l’histoire, figure-toi que le héros s’appelait Hulf avec un H ! Il me ressemblait du reste.Si, si, je t’assure. Rigole pas. Ca m’a bluffé tellement la ressemblance était grande. Du coup, ça m’a mis le doute. Le dessinateur avait dû me connaître dans une autre vie.
Parce que son personnage me ressemblait vraiment.
Et alors, il évoluait dans ce pays fantastique comme un dieu ailé. Tu vois ce que je veux dire ?
Jakob acquiesça en souriant. Il avait terriblement envie de rire mais il n’osait pas vexer son nouvel ami. D’abord, parce que ça ne se fait pas quand l’amitié est toute récente. Et Jakob était du genre bien élevé. Mais aussi, parce qu’il imaginait son acolyte dans ce genre de décor. Finalement, avec son château sur les monts chauves, le vampire avait en partie réalisé son rêve. Peut-être d’ailleurs avait-il à l’esprit le souvenir de ce livre dont il parlait avec tant de ferveur.
A l'écouter, le jeune homme aurait presque eu envie de connaître cette étrange contrée.
Ulf, voyant le jeune garçon intéressé, crut bon d’en rajouter :
- Ah ce pays,j’aurais adoré y aller et t’emmener avec moi. On aurait pu vivre une aventure fabuleuse ensemble. Peuplée de chevauchées, de déserts arides, de cactus, de bandits et de jolies filles encore plus envoûtantes que Mila et Ilma réunies…Et la fortune, mon ami, la fortune ! Des pièces d’or par milliers dans un coffre vermoulu enterré dans le sable. Ah,je m’y vois déjà, faisant sonner les pièces sous mes doigts griffus ! C’est ça mon rêve. Mais je ne le réaliserai jamais. Car bien sûr, ce genre de pays, c’est juste dans les livres.
- Pas forcément...tu sais ce qu’un jour m’a dit ma grand-mère ? Fais que le rêve dévore ta vie avant que la vie ne dévore ton rêve.
- Waouh! Quelle belle formule et tellement vraie en plus ! Une sainte femme à n’en pas douter, ta mère-grand ! Si seulement j’en avais eu une comme ça ! Ecoute, Matthias ! Moi je serais d’avis de suivre le conseil de ta mamie. Et de vivre ce rêve ensemble. Maintenant,avec une petite lichette de la potion d’Oswald.
- Non,je t’ai dit non ! Tu m’énerves à insister comme ça ! Non, c’est non.
- Oh allez, juste un demi verre ! Je t’assure qu’à ce stade, ça nous fera juste planer un peu. Et au moins, après, tu en sauras un peu plus sur cette potion. Tu pourras noter les ingrédients, voir ses défauts.Et même faire des suggestions à Oswald pour l’améliorer, ajouta Ulf avec un air entendu.
Jakob hocha la tête.
- Décidément, tu n’es pas seulement un chef vampire mais un redoutable tentateur.
- Je suis juste Hülf avec un H...hein ! C’est franchement mieux qu’avec un banal U. Le H, ça me grandit, tu trouves pas ? Allez, proteste pas...je te sers une larmichette, pour le goût. Et on trinque, dit-il en versant la même dose dans son verre vide. A nous et à notre rêve d’aventures au western ! Santé, mon gars !
Jakob sourit et choqua son verre contre celui de son camarade. Mais il n’osa pas boire le liquide. Quelque chose le retenait.Peur de ne plus contrôler les choses, brutalement. Ulf, c’était le genre mauvais génie. Qui pouvait l’entraîner à la catastrophe. Jakob voulait à tout prix rester maître de lui, de son projet de délivrer Marie, son père et les prétendants. S’il suivait Ulf, il finirait par se détourner de sa route. Ca sonnerait comme une trahison de tous ses idéaux. Alors il attendait de voir comment le vampire réagirait à la potion.
Ulf avait avalé cul-sec le breuvage, mais en vain. La macération ne devait pas être assez concentrée.
- Tu ne bois pas ? Parce que tu vois, c’est de la piquette son truc. Ca tourne un peu la tête sur le moment, mais au final, que dalle. Je me ressers un peu, vue la quantité.Mais bois, allez ! Promis, je te ressers pas ! Je te laisse ta dose enfantine,on ne sait jamais, ajouta-t-il avec un clin d’oeil.
Cette provoc eut raison de Jakob. Après tout, aussi peu de potion ne ferait que les griser. Mais ce qu’il ne savait pas, c’était que le voyage allait les entraîner bien plus loin qu’un rêve.