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La potion mortelle

Mentalement, Alexandre Smiroff espérait qu’Amédée et Erminie, conviés peu de temps avant au mariage de Marie, aient saisi le danger et n’aient pas quitté leur domicile.

Et aussitôt après, il se demanda comment Ygresil, pourtant si rusé, n’avait pu empêcher cette attaque et cette intrusion ? Puis il se rappela les conseils de l’elfe et secoua la tête en murmurant :

 

- Il m’avait pourtant prévenu...mais je n’ai pas voulu tenir compte de ses avis. Et maintenant, la survie toute entière du royaume est menacée, pas seulement ma vie et celle de Marie.

 

Dans ce couloir secret et étroit, résonnaient des cris et des bruits de poursuite, puis l’écroulement de meubles et d’objets brisés. Enfin, il parvint près de l’entrée secrète de la grande salle où était Oswald. Dans une cache, il trouva une dague et plusieurs sortilèges puissants fabriqués par Erminie et Ygresil : remparts de feu, bouclier invisible, chaîne de corde et vent de sol. Si le sorcier et ses vampires tentaient de le tuer, il pourrait au moins se défendre un peu. Il hésitait à actionner le mécanisme qui le livrerait tout entier au sorcier, mais il savait que s’il demeurait terré dans ce corridor, il autoriserait la mise à mort et le pillage de tout ce qui pouvait être féérique et bénéfique dans son royaume. Et cela n’était pas possible. Alors prenant une grande inspiration, il appuya sur le bouton qui fit coulisser le panneau de boiserie et s’avança dans la grande salle.

 

Oswald ne le vit pas tout de suite. D’abord parce qu’il avait mauvaise vue. Ensuite parce qu’il ne pensait pas voir l’ennemi de son grand-père surgir ainsi de nulle part.

Il allait à nouveau haranguer le comte lorsqu’en se tournant légèrement, il l’aperçut, grave et déterminé. Son attitude clairement offensive amusa Oswald.

 

- Enfin, tu daignes te montrer, s’écria le sorcier. Je croyais que tu préférais livrer ton royaume à feu et à sang.

 

- Tu te trompes, Oswald. Que veux-tu ?

 

- Mon épouse. Et je vois que je suis arrivé à temps. Quelle assemblée de jeunes seigneurs avais-tu réunie ! Sans doute pour marier ta fille avant que je ne la réclame. Eh bien ,c’est raté. Et si jamais elle avait jeté son dévolu sur l’un d’eux, sache que je les ai tous transformés en objets domestiques pour mon usage personnel. Ils seront plus utiles qu’en prétendants...Maintenant dis moi, où est donc ma femme ? Où la caches-tu ?

 

- Je ne la cache pas. Marie est libre de ses mouvements et de ses décisions.

 

- Je n’en crois pas un mot. Où est-elle ?

 

- Je n’en sais rien. Nous n’étions pas ensemble.

 

- Vraiment ?

 

- Vraiment. Ma fille est très indépendante et ne se plaît guère au château. Elle préfère une vie plus simple, à mon grand regret.

 

Oswald ricana :

 

- Voilà une nouvelle des plus attrayantes. Si mon épouse aime la simplicité, elle sera servie dans son nouveau domaine. Ulf, alors, tu as trouvé la jeune fille ?

 

- Pas encore ! Nous avons fouillé sa chambre, mais elle n’y était pas. Et il n’y avait rien non plus dans ce que vous savez.

 

- Hummm...tu auras mal cherché. A moins que…Mr le comte nous renseigne ?

 

- A quel propos ?

 

- L’anneau de feu, bien sûr...Il va avec ta fille et était inclus dans le marché que tu as signé de ton sang.

 

- Cet anneau était bien trop dangereux pour que nous le gardions. Je l’ai jeté il y a bien longtemps, peu après la mort d’Héloïse.

 

- Oh le joli mensonge ! Mais qui te va si bien...Ulf a vu ta fille donner cet anneau à un oiseau.

 

- Il aura mal vu !

 

Le vampire sourit :

 

- Possible, mais possible aussi que l’anneau qu’elle a donné était celui que nous cherchons.

Il lui ressemblait en tout cas, et très fortement.

 

- Qu’en savez-vous ? Vous ne l’avez jamais vu.

 

- Oswald m’a montré un croquis que j’ai trouvé plutôt ressemblant avec ce que j’ai vu. Si c’est lui alors votre fille a trouvé celui qu’elle souhaitait épouser et lui a remis l’anneau. Où est cet imposteur ?

 

- Devant vous.

 

- Quoi ? Tu te marierais avec ta propre fille ?

 

- Non. Mais celui qui prétend l’avoir est devant nous, il me semble.

 

Alors Oswald comprit l’allusion et s’écria :

 

- Je pourrais te figer définitivement en statue de sel pour une telle impudence. Mais j’ai encore besoin de toi. Où est Marie, où est ma femme ? Je te le demande pour la dernière fois.

 

- Je te l’ai dit : je n’en sais rien.

 

- Tu mens…Où est l’anneau de feu ?

 

- Jeté il y a seize ans dans le marais des sorcières. Et je ne sais pas ce qu’elles en ont fait depuis. Mais nul doute que cette maudite bague est mieux là où elle est qu’entre des mains maléfiques.

 

- Je vais te faire regretter tes paroles, Alexandre Smiroff. Je te le promets. Ulf, saisis-toi de lui !

 

Le vampire s’exécuta mais avant qu’il ait pu se jeter sur le dirigeant de Kalamine, un rideau de feu se matérialisa entre lui et sa proie. Le comte avait activé le premier sortilège et se trouvait protégé de toute attaque vampirique et maléfique. Il fixa donc Ulf et Oswald avec la condescendance qui convient et dit :

 

- Vous pensez sincèrement que je me laisserai prendre ?

 

- D’autres qui se croyaient aussi malins que toi, l’ont regretté amèrement. Alors tu ferais mieux de te méfier, répondit Oswald. Sais-tu qui j’ai capturé récemment ? Ton conseiller Philéas. Je l’ai mis comme un petit oiseau en cage. Et depuis, il se lamente dans sa prison, comme une âme en peine.

 

- Vantardise. J’ai vu Philéas il y a un mois à peine.

 

- Voilà près d’un mois qu’il fredonne des complaintes aussi tristes que son âme chaque nuit dans ma tour. Mais assez parlé de ce petit elfe sylvestre et de sa pitoyable famille. Je veux ma femme.

Sinon, je me sers de ton rempart pour mettre le feu à ton château et à toutes les maisons de cette ville. Tu sais que j’en suis capable. Je l’ai déjà fait par l’intermédiaire de mes vampires soldats. Alors dis-moi où est ta fille !

 

- Ici, monsieur le sorcier, répondit une jeune voix tremblante mais néanmoins déterminée.

 

Oswald se retourna et découvrit alors une jeune fille toute vêtue de noir qui le considérait avec dignité et cynisme.

 

- Point n’était besoin , reprit la vicomtesse, de provoquer le chaos au palais et menacer mon père pour me voir. Vous auriez tout aussi bien pu sonner au portail et demander à me parler. Et je serais descendue vous ouvrir.

 

- Mademoiselle, je suis charmé d’une telle attention, mais je doute que votre père et ses amis m’aient laissé une chance de vous approcher. Il me fallait donc forcer votre porte. Vous êtes là, je suppose que vous savez que vous devez honorer la promesse de mariage faite il y a seize ans par votre père.

 

- Je suis au courant, oui. C’est la raison de ma présence ici.

 

- Je m’en réjouis. Cependant, pour être achevé, le contrat stipulait que soit remis l’anneau de feu au mari de la porteuse. Je suis votre époux. La porteuse initiale était votre mère. Vous êtes son héritière donc la nouvelle porteuse et mon épouse. Cet anneau, l’avez-vous ?

 

- Non. Je ne sais même pas à quoi il ressemble.

 

- Comme c’est curieux ! Je vous ai vue le remettre à un oiseau, répliqua Ulf

 

- Vous voulez parler de cet anneau ? Dit la jeune fille en tendant sa main gauche au vampire, où brillait un anneau d’allure similaire mais beaucoup plus simple et sans aucune magie.

 

Oswald poussa son lieutenant, s’avança vers Marie, se pencha, prit la main de la jeune fille et examina l’objet.

 

- Ce n’est pas cet anneau. Il lui ressemble mais le cercle d’or est trop simple, trop fin. En fait, il n’a vraiment rien de celui que je cherche. Comment avez-vous eu celui-ci ?

 

- Ma mère l’avait dans ses affaires. J’en ai hérité l’an dernier. Je l’ai fait arranger par l’orfèvre tout récemment. Une grive est allée le lui porter et me l’a rapporté hier soir.

 

- Ah oui ? Et l’orfèvre est votre amoureux ?

 

Marie éclata de rire :

 

- J’adore ce vieil Alfred depuis mon enfance. Son art me fascine, mais franchement, me marier avec un homme de plus de quatre vingt ans, je n’y ai jamais pensé. Mon père avait d’autres projets pour moi, je pense que vous avez pu le constater.

 

- J’ai vu vos prétendants en effet. Tous d’un ridicule et d’une forfanterie sans pareils. J’ai pensé qu’ils nous seraient plus utiles sous une autre forme.

 

- Je vois, vous les avez transformés. Eh bien je vous en sais gré car aucun ne me plaisait.

 

Oswald incrédule, se mit à rire.

 

- Vraiment aucun ?

 

- Aucun. Vous m’avez délivrée d’un souci immense. Je n’avais aucune intention de me marier. Et je n’en ai toujours aucune. Je ne crois pas dans le mariage. C’est un vieux truc démodé. J’ai du mal à croire que vous, si moderne en soyez toujours à de semblables arrangements…

 

- Vous me flattez, jeune fille. En réalité, mon grand-père a pris cet engagement pour moi il y a bien longtemps pour plusieurs raisons : pour disposer d’une victoire contre votre père, pour m’obtenir une femme qui puisse me donner un fils et enfin, pour disposer des pouvoirs de l’anneau de feu dont votre mère était propriétaire.

 

- Si ce qui vous intéresse est l’anneau, je suis désolée de vous apprendre que je ne l’ai pas.

Et s’il existe encore, je n’ai vraiment aucune idée d’où il se trouve et qui l’a.

Si c’est moi qui vous intéresse, sachez que vous ne m’intéressez pas davantage que les hommes que père m’a présentés. Je ne serai pas une bonne épouse si vous m’enlevez de force. Et de toute façon, vous ne pourrez jamais me toucher. J’ai fait en sorte d’avaler une potion qui empêche qui que ce soit de me faire femme, en dehors de me tenir la main.

 

- Vous oubliez que je suis sorcier, ma toute belle et que je peux annuler les effets de cette potion.

 

- Je doute que vous puissiez annuler celle-ci. Le baiser de la mort...vous devez connaître sa composition et l’absence d’antidote. Tentez quoi que ce soit pour me posséder et vous serez bientôt transformé en statue ou endosserez l’apparence la plus repoussante que vous pouvez imaginer. Si vous tenez à la vie et à trouver ce fameux anneau de feu, je doute que vous choisissiez d’exercer vos droits conjugaux sur ma personne.

 

- L’anneau de feu est indissociable de sa porteuse. Vous êtes sa porteuse. Vous êtes ma femme. Alors vous me suivrez. Et vous m’obéirez si vous tenez à la vie.

 

- Je vous suivrai à condition que mon royaume soit libre comme il l’était jusqu’à présent.

Et que plus jamais père ni aucun citoyen du pays ne soit inquiété par vos manigances ou celles de votre « armée des ombres ». En vous suivant volontairement, je remplis la part du contrat que père a signé avant ma naissance. Vous n’avez donc plus aucune raison d’occuper le territoire de Kalamine.

 

- Vous oubliez l’anneau…

 

- Je vous ai dit que j’ignorais tout de lui et père manifestement n’en sait pas plus à son sujet. Il vous a donné des précisions tout à l’heure sur l’endroit où il l’avait jeté. Notez les et utilisez vos soldats pour enquêter sur cet objet, si vous pensez pouvoir le retrouver. D’ici là, je resterai votre prisonnière, sauf si vous apprenez que l’anneau n’existe plus. En ce cas, vous me rendrez ma liberté et je retournerai à Kalamine.

 

Le ton de voix sévère et déterminé impressionna le sorcier. Cette jeune fille savait ce qu’elle voulait. Elle était décidée à l’obtenir. Si véritablement elle avait avalé la potion du baiser de la mort, jamais un homme ne pourrait la toucher. Cette certitude de n’avoir jamais aucun rival, rassurait le magicien maléfique. Si Marie, même libre, ne pouvait plus aimer sans faire mourir ceux qui l’approchaient, il avait gagné bien plus qu’il ne pouvait l’espérer. Et comme Oswald voyait Alexandre Smiroff en panique devant la décision ferme de sa fille qui, clairement, se sacrifiait pour la sauvegarde du royaume, il acquiesça.

 

- Très bien, madame, qu’il soit fait selon votre volonté. Ulf, rassemble tes hommes ! Nous partons.

Je te laisse le soin désormais de hanter le marais des sorcières et de découvrir si oui ou non l’anneau de feu est en leur possession. Monsieur le comte, j’espère ne plus jamais vous croiser. Hormis pour contempler votre cadavre et ceux de tous vos amis.

 

Et dans un grand mouvement de manteau noir, sans même laisser à Marie et Alexandre le temps de se faire leurs adieux, il enleva la jeune fille et l’entraîna vers les souterrains.

 

www.youtube.com/watch?v=aiS0IZJJiDU

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Uploaded on April 27, 2020
Taken on April 27, 2020