Cortinarius luteofuscus Peck / Cortinaire à disque noir
= Cortinarius luteo-fuscus Peck (1872)
Séquence ITS obtenue. Celle du type n'est pas disponible pour comparaison.
YL4406 (fongarium personnel).
Repentigny (Lanaudière-Sud), 3 octobre 2018.
Écologie: grégaire, en terrain humide, sur sol argileux et calcaire, sous caryer et tilleul, avec hêtre, chêne, charme et ostryer à proximité. Altitude: 14 mètres. Temps très pluvieux pendant les trois semaines précédant la récolte.
NOTES DE RÉCOLTE
(et observations sur les basidiomes vus en forêt pendant les deux semaines précédentes)
Chapeau un peu irrégulier, 30-60 (-80) mm de diamètre, glabre ou à fibrilles innées sous le gluten, parfois moucheté, noirâtre au centre, jaune olivacé vers la marge.
Chair blanche, jaunâtre près du cortex stipital.
Pied 30-70 (-90) x 5-10 (-13) mm, égal, plein, sec, subfibrilleux, blanchâtre à jaunâtre; souvent terminé par un bulbe arrondi et orné de fibrilles brun-noir à brun violacé foncé (probablement des restes du voile). Le bulbe des basidiomes matures atteint 8-20 mm de largeur (il s'amincit alors que le pied s'allonge).
Lames adnées, plutôt étroites et serrées, pâles, argillacées à crème jaunâtre (jaunâtres dans la trame lamellaire), puis brun rouille, dégageant une odeur sucrée-fruitée (observée aussi par ma Douce).
Saveur faible, non distinctive.
Sporée brun roussâtre.
Mycélium blanc.
Spores citriformes, grossièrement verruqueuses,
11-13 x 7-7,5 (-8) µm, surtout 12-12,5 x 7-7,5 µm.
Q= 1,57-1,88; Qe= 1,66.
KOH 20 %: réaction vive et rapide, vert émeraude sur les parties foncées (chapeau et fibrilles brun noirâtre à la base du pied); jaunâtre pâle ailleurs.
Couleurs des exsiccatas:
Chapeau vert olive foncé, à disque noirâtre. Pied pâle, teinté de jaune citrin. Chair blanche. Lames brunâtres. (Voyez la photo ci-dessous.)
La forme et l’ornementation des spores, l’odeur fruitée et la réaction verte à la potasse sont des caractères typiques des espèces du sous-genre Phlegmacium, section Percomes, suivant la classification moderne (Brandrud et al., 2018). Dans la CFP (1990-2012), l’espèce se range dans la section Fulvi.
Le fait que la trame lamellaire (chair des lames) possédait une teinte jaunâtre, surtout au pourtour du chapeau, suggère que les lames étaient jaunes dans le jeune âge. (En effet, il ne semble pas exister, ni en Europe ni en Amérique du Nord, de Phlegmacium à lames blanchâtres ou grisâtres-brunâtres dans le jeune âge, possédant les caractères présents ici, soit un chapeau virant au vert à la potasse, une odeur fruitée et de grandes spores citriformes et grossièrement verruqueuses. En toute logique, à moins d’avoir réalisé une découverte magistrale, on peut conclure que les lames étaient jaunes chez les jeunes.)
Les mouchetures noirâtres présentes sur certains chapeaux sont des restes du voile enrobés dans le gluten piléique. On peut les observer, en grossissant la photo, sur le chapeau du petit basidiome en bas à droite.
— CORTINARIUS LUTEOFUSCUS —
UNE ESPÈCE FANTÔME RETROUVÉE?
Cortinarius luteofuscus Peck semble être ce qu’on appelle une espèce fantôme. On désigne ainsi une espèce découverte par son auteur il y a très longtemps, et qui n’a jamais été retrouvée depuis. On n'en discute donc jamais dans les ouvrages modernes.
La présente récolte pourrait ainsi être la toute première depuis la découverte de l’espèce, il y a 150 ans.
-----
J'ai observé cette espèce pendant deux semaines, par temps très pluvieux, avant de pouvoir la récolter. Puisque les chapeaux étaient toujours sombres et petits (5 cm ou moins), je ne parvenais jamais à en trouver suffisamment pour en faire une belle cueillette.
Une fois de plus, ma patience a été récompensée. Après plusieurs visites sur le même site, j’ai enfin trouvé une dizaine de magnifiques spécimens, dont certains plutôt gros pour l’espèce. Leur grande taille s’expliquait facilement par les pluies abondantes reçues durant les semaines précédentes. Le temps était enfin venu d’en faire une récolte.
-----
En 1872, le botaniste Charles H. Peck a publié la description de deux petits cortinaires, à chapeau de 3-6 cm de diamètre: C. olivaceus et C. luteofuscus. Dans les deux cas, les types provenaient de l’État de New York (pas si loin d'ici!).
Peck, pionnier de la mycologie moderne en Amérique, semble avoir commencé à s’intéresser aux champignons vers 1869. Il en était donc à ses tout débuts lorsqu’il a publié sa description de C. luteofuscus. Son peu d’expérience à l'époque explique sans doute certaines omissions ou imprécisions dans ses descriptions. À titre d’exemple, pour C. luteofuscus, il ne fait aucune mention du caractère visqueux ou laqué du chapeau.
Heureusement, Kauffman (1914) reproduit les diagnoses de Peck dans sa monographie "Les Champignons à lames du Michigan et de la région des Grands Lacs". Il y indique qu'il a eu l'occasion d'étudier les types de C. olivaceus et de C. luteofuscus. L'auteur précise quelques caractères importants et discute de leur position taxonomique dans le genre Cortinarius. Selon lui, les deux espèces possèdent de grandes spores grossièrement verruqueuses, typiques du sous-genre Phlegmacium. Il ajoute que ces espèces sont très proches l’une de l’autre par leur stature, leur habitat et leurs spores.
Kauffman considérant que C. luteofuscus est un Phlegmacium, il choisit, par seule déduction, d’ajouter un caractère à sa description: le chapeau est visqueux (rappelons qu’il n’a jamais vu l’espèce à l'état frais.)
Puisque Cortinarius olivaceus a été décrit avec des lames "dark olivaceous", il ne peut pas s'agir de l’espèce ci-dessus. Par contre, C. luteofuscus a été décrit avec des lames jaunes, et selon Kauffman, les spores du type mesurent 12-13 x 6-7,5 µm. Ces mensurations sont quasi exactement les mêmes que celles que j'ai indiquées pour ma récolte.
Bien sûr, mes notes sur les espèces que je récolte sont toujours prises AVANT de consulter la littérature pertinente. C'est la seule façon de ne pas être biaisé quand vient le temps de trouver un nom dans la littérature scientifique. Sinon, on ne verra inévitablement que ce que l'on veut bien voir… ou presque!
En conclusion, les petits Phlegmacium sont très rares et il semble bien que C. luteofuscus soit l'espèce que j'aie retrouvée cet automne à Repentigny, près de 150 ans après sa découverte. J'adopte donc ce nom pour ma récolte. Je tenterai de retrouver l'espèce pour vérifier la couleur des jeunes lames et d'autres caractères des primordiums si possible.
Puisque cette récolte devrait faire l’objet d'une analyse phylogénétique cet hiver, cela devrait nous aider à la situer dans la classification moderne, à savoir s’il s’agit réellement d’une espèce de la section Percomes.
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Sincères remerciements à Jacques Landry pour l’accès à la littérature scientifique récente sous forme électronique. Également à Louise Rocheleau pour la correction du texte.
OUVRAGES CONSULTÉS
BRANDRUD, T. E., H. LINDSTRÖM, H. MARKLUND, J. MELOT & S. MUSKOS, 1990-2012. «Cortinarius, flora photographica (version française), parties 1-5.» Publié par les auteurs.
BRANDRUD, T. E., SCHMIDT-STOHN, G., LIIMAITANEN, K., et al., 2018. «Cortinarius sect. Riederi: taxonomy and phylogeny of the new section with European and North American distribution.». Mycol. Prog. 32 p. doi: 10.1007/s11557-018-1443-0
CONSIGLIO, G., D. ANTONINI & M. ANTONINI , 2003-12. «Il genere Cortinarius in Italia, Parte 1-6.» A. M. B., Trento.
KAUFFMAN, C. H., 1918. «The Agaricaceae of Michigan. Vol. 1».
Mich. Geol. Biol. Surv., 26:1–924.
KAUFFMAN, C. H., 1932. «Cortinarius.» North Amer. Flora, 10: 282-348.
PECK, C. H., 1870 [1872]. «Report of the State Botanist.» Ann. Rep. Reg. N. Y. St. Mus., 23: 106.
SOOP, K., 2017 (15e Éd.). «Cortinarius in Sweden.» Scientrix, Mora, 112 p.
YL
Cortinarius luteofuscus Peck / Cortinaire à disque noir
= Cortinarius luteo-fuscus Peck (1872)
Séquence ITS obtenue. Celle du type n'est pas disponible pour comparaison.
YL4406 (fongarium personnel).
Repentigny (Lanaudière-Sud), 3 octobre 2018.
Écologie: grégaire, en terrain humide, sur sol argileux et calcaire, sous caryer et tilleul, avec hêtre, chêne, charme et ostryer à proximité. Altitude: 14 mètres. Temps très pluvieux pendant les trois semaines précédant la récolte.
NOTES DE RÉCOLTE
(et observations sur les basidiomes vus en forêt pendant les deux semaines précédentes)
Chapeau un peu irrégulier, 30-60 (-80) mm de diamètre, glabre ou à fibrilles innées sous le gluten, parfois moucheté, noirâtre au centre, jaune olivacé vers la marge.
Chair blanche, jaunâtre près du cortex stipital.
Pied 30-70 (-90) x 5-10 (-13) mm, égal, plein, sec, subfibrilleux, blanchâtre à jaunâtre; souvent terminé par un bulbe arrondi et orné de fibrilles brun-noir à brun violacé foncé (probablement des restes du voile). Le bulbe des basidiomes matures atteint 8-20 mm de largeur (il s'amincit alors que le pied s'allonge).
Lames adnées, plutôt étroites et serrées, pâles, argillacées à crème jaunâtre (jaunâtres dans la trame lamellaire), puis brun rouille, dégageant une odeur sucrée-fruitée (observée aussi par ma Douce).
Saveur faible, non distinctive.
Sporée brun roussâtre.
Mycélium blanc.
Spores citriformes, grossièrement verruqueuses,
11-13 x 7-7,5 (-8) µm, surtout 12-12,5 x 7-7,5 µm.
Q= 1,57-1,88; Qe= 1,66.
KOH 20 %: réaction vive et rapide, vert émeraude sur les parties foncées (chapeau et fibrilles brun noirâtre à la base du pied); jaunâtre pâle ailleurs.
Couleurs des exsiccatas:
Chapeau vert olive foncé, à disque noirâtre. Pied pâle, teinté de jaune citrin. Chair blanche. Lames brunâtres. (Voyez la photo ci-dessous.)
La forme et l’ornementation des spores, l’odeur fruitée et la réaction verte à la potasse sont des caractères typiques des espèces du sous-genre Phlegmacium, section Percomes, suivant la classification moderne (Brandrud et al., 2018). Dans la CFP (1990-2012), l’espèce se range dans la section Fulvi.
Le fait que la trame lamellaire (chair des lames) possédait une teinte jaunâtre, surtout au pourtour du chapeau, suggère que les lames étaient jaunes dans le jeune âge. (En effet, il ne semble pas exister, ni en Europe ni en Amérique du Nord, de Phlegmacium à lames blanchâtres ou grisâtres-brunâtres dans le jeune âge, possédant les caractères présents ici, soit un chapeau virant au vert à la potasse, une odeur fruitée et de grandes spores citriformes et grossièrement verruqueuses. En toute logique, à moins d’avoir réalisé une découverte magistrale, on peut conclure que les lames étaient jaunes chez les jeunes.)
Les mouchetures noirâtres présentes sur certains chapeaux sont des restes du voile enrobés dans le gluten piléique. On peut les observer, en grossissant la photo, sur le chapeau du petit basidiome en bas à droite.
— CORTINARIUS LUTEOFUSCUS —
UNE ESPÈCE FANTÔME RETROUVÉE?
Cortinarius luteofuscus Peck semble être ce qu’on appelle une espèce fantôme. On désigne ainsi une espèce découverte par son auteur il y a très longtemps, et qui n’a jamais été retrouvée depuis. On n'en discute donc jamais dans les ouvrages modernes.
La présente récolte pourrait ainsi être la toute première depuis la découverte de l’espèce, il y a 150 ans.
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J'ai observé cette espèce pendant deux semaines, par temps très pluvieux, avant de pouvoir la récolter. Puisque les chapeaux étaient toujours sombres et petits (5 cm ou moins), je ne parvenais jamais à en trouver suffisamment pour en faire une belle cueillette.
Une fois de plus, ma patience a été récompensée. Après plusieurs visites sur le même site, j’ai enfin trouvé une dizaine de magnifiques spécimens, dont certains plutôt gros pour l’espèce. Leur grande taille s’expliquait facilement par les pluies abondantes reçues durant les semaines précédentes. Le temps était enfin venu d’en faire une récolte.
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En 1872, le botaniste Charles H. Peck a publié la description de deux petits cortinaires, à chapeau de 3-6 cm de diamètre: C. olivaceus et C. luteofuscus. Dans les deux cas, les types provenaient de l’État de New York (pas si loin d'ici!).
Peck, pionnier de la mycologie moderne en Amérique, semble avoir commencé à s’intéresser aux champignons vers 1869. Il en était donc à ses tout débuts lorsqu’il a publié sa description de C. luteofuscus. Son peu d’expérience à l'époque explique sans doute certaines omissions ou imprécisions dans ses descriptions. À titre d’exemple, pour C. luteofuscus, il ne fait aucune mention du caractère visqueux ou laqué du chapeau.
Heureusement, Kauffman (1914) reproduit les diagnoses de Peck dans sa monographie "Les Champignons à lames du Michigan et de la région des Grands Lacs". Il y indique qu'il a eu l'occasion d'étudier les types de C. olivaceus et de C. luteofuscus. L'auteur précise quelques caractères importants et discute de leur position taxonomique dans le genre Cortinarius. Selon lui, les deux espèces possèdent de grandes spores grossièrement verruqueuses, typiques du sous-genre Phlegmacium. Il ajoute que ces espèces sont très proches l’une de l’autre par leur stature, leur habitat et leurs spores.
Kauffman considérant que C. luteofuscus est un Phlegmacium, il choisit, par seule déduction, d’ajouter un caractère à sa description: le chapeau est visqueux (rappelons qu’il n’a jamais vu l’espèce à l'état frais.)
Puisque Cortinarius olivaceus a été décrit avec des lames "dark olivaceous", il ne peut pas s'agir de l’espèce ci-dessus. Par contre, C. luteofuscus a été décrit avec des lames jaunes, et selon Kauffman, les spores du type mesurent 12-13 x 6-7,5 µm. Ces mensurations sont quasi exactement les mêmes que celles que j'ai indiquées pour ma récolte.
Bien sûr, mes notes sur les espèces que je récolte sont toujours prises AVANT de consulter la littérature pertinente. C'est la seule façon de ne pas être biaisé quand vient le temps de trouver un nom dans la littérature scientifique. Sinon, on ne verra inévitablement que ce que l'on veut bien voir… ou presque!
En conclusion, les petits Phlegmacium sont très rares et il semble bien que C. luteofuscus soit l'espèce que j'aie retrouvée cet automne à Repentigny, près de 150 ans après sa découverte. J'adopte donc ce nom pour ma récolte. Je tenterai de retrouver l'espèce pour vérifier la couleur des jeunes lames et d'autres caractères des primordiums si possible.
Puisque cette récolte devrait faire l’objet d'une analyse phylogénétique cet hiver, cela devrait nous aider à la situer dans la classification moderne, à savoir s’il s’agit réellement d’une espèce de la section Percomes.
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Sincères remerciements à Jacques Landry pour l’accès à la littérature scientifique récente sous forme électronique. Également à Louise Rocheleau pour la correction du texte.
OUVRAGES CONSULTÉS
BRANDRUD, T. E., H. LINDSTRÖM, H. MARKLUND, J. MELOT & S. MUSKOS, 1990-2012. «Cortinarius, flora photographica (version française), parties 1-5.» Publié par les auteurs.
BRANDRUD, T. E., SCHMIDT-STOHN, G., LIIMAITANEN, K., et al., 2018. «Cortinarius sect. Riederi: taxonomy and phylogeny of the new section with European and North American distribution.». Mycol. Prog. 32 p. doi: 10.1007/s11557-018-1443-0
CONSIGLIO, G., D. ANTONINI & M. ANTONINI , 2003-12. «Il genere Cortinarius in Italia, Parte 1-6.» A. M. B., Trento.
KAUFFMAN, C. H., 1918. «The Agaricaceae of Michigan. Vol. 1».
Mich. Geol. Biol. Surv., 26:1–924.
KAUFFMAN, C. H., 1932. «Cortinarius.» North Amer. Flora, 10: 282-348.
PECK, C. H., 1870 [1872]. «Report of the State Botanist.» Ann. Rep. Reg. N. Y. St. Mus., 23: 106.
SOOP, K., 2017 (15e Éd.). «Cortinarius in Sweden.» Scientrix, Mora, 112 p.
YL