anti-rawafidh
La déroute de Roderic et des Wisigoths devant l'armée Omeyyade
ANNALES DU MAGHREB & DE L'ESPAGNE
IBN EL-ATHIR
LE CALIFAT OMEYYADE
Alors Moûsa fit venir un de ses affranchis, T'ârik' ben Ziyâd, qui commandait l'avant-garde de ses troupes, et lui confia une armée composée de sept mille musulmans, Berbères et affranchis pour la plupart, le très petit nombre étant Arabes.[9] T'ârik' dirigea les vaisseaux qui portaient son corps d'armée vers une montagne élevée qui appartient au continent et y fait saillie ; cet endroit, où il débarqua en redjeb 92 (23 avril 711), a conservé jusqu'à présent le nom de Djebel T'ârik' (Gibraltar). 'Abd el-Moumin (l'Almohade), quand il fut devenu maître du pays, fonda sur cette montagne une ville qu'il appela Medînat el-Fath' (ville de la victoire) ; mais ce nom ne put prévaloir sur le premier, qui continua de rester en usage.
Au moment de son embarquement, T'ârik' se sentit gagner par le sommeil [P. 445] et s'imagina voir le Prophète qui, entouré des Mohâdjir et des Ançâr[10] ceints de leurs épées et armés de leurs arcs, lui parlait ainsi : « Avance hardiment, ô T'ârik', mais use de douceur envers les musulmans et respecte les traités ! » après quoi il vit le Prophète et ses compagnons le précéder en Espagne. Alors il se réveilla tout joyeux et fit part de cet heureux présage à ses compagnons ; lui-même se sentit tout raffermi et dès lors ne douta plus de la victoire.[11]
Une fois toutes ses troupes débarquées sur le promontoire, il s'avança dans la plaine et conquit d'abord Algésiras, où il trouva une vieille femme qui lui dit : « Mon mari, qui avait une profonde connaissance des traditions, a annoncé aux habitants que ce pays serait conquis par un général dont il faisait la description et dont, entre autres traits, il disait qu'il avait la tête grosse et portait sur l'épaule gauche un signe foncé et couvert de poils. » T'ârik' se déshabillant montra qu'il avait le signe en question, et cela servit encore à fortifier son joyeux espoir et celui de ses soldats.
Après être donc entré dans la plaine, il conquit Algésiras et d'autres lieux, et abandonna le fort qui couronnait le promontoire. Sitôt que Roderîk', qui était à ce moment en expédition, apprit l'invasion de ses états par T'ârik', il reconnut la gravité de la situation, revint sur ses pas et réunit une armée qui montait, dit-on, à cent mille hommes. T'ârik', qui en fut informé, réclama des secours à Moûsa : tout en lui disant les conquêtes qu'il avait faites jusqu'alors, il ajoutait que le roi d'Espagne marchait contre lui avec des forces auxquelles il était hors d'état de tenir tête. Moûsa lui expédia cinq mille hommes de renfort, ce qui porta le nombre des soldats musulmans à douze mille hommes ; avec eux se trouvait Julien, qui leur indiquait les endroits vulnérables et les tenait, par ses espions, au courant de ce qui se passait.
Le choc avec l'armée de Roderîk' eut lieu sur la rivière de Bekka[12] dans le territoire de Sidona le 28 ramadan 92 (19 juillet 711), et il y eut une série d'engagements qui durèrent huit jours. Or les deux fils du prédécesseur de Roderîk', qui commandaient l'un l'aile droite et l'autre l'aile gauche de son armée, [13] complotèrent avec d'autres princes de s'enfuir, poussés qu'ils étaient par leur haine contre le roi régnant ; ils étaient d'ailleurs persuadés que les musulmans se retireraient quand ils se seraient gorgés de butin, et qu'alors eux-mêmes recouvreraient la royauté. A la suite de l'exécution de leur projet, Roderîk' et les siens furent mis en déroute, et lui-même se noya dans la rivière. T'ârik' poursuivant les fuyards, arriva jusqu'à la ville d'Ecija, où de nombreux vaincus, soutenus par les habitants de cette ville, se rallièrent [P. 446] et recommencèrent une lutte acharnée, qui se termina par la défaite des Espagnols et qui fut plus terrible qu'aucune de celles que les musulmans eurent encore à soutenir. T'ârik' établit alors son camp auprès d'une source située à quatre mille d'Ecija et qui a conservé jusqu'à ce jour le nom d'Ayn T'ârik'.[14]
Par ces deux défaites successives, Dieu jeta la terreur dans le cœur des Goths, qui s'enfuirent à Tolède, convaincus que le vainqueur allait réaliser les paroles de T'ârik' : celui-ci s'était donné, lui et les siens, comme anthropophages. Leur retraite à Tolède et leur évacuation des autres villes d'Espagne firent que Julien dit au général musulman : « Maintenant l'Espagne est à toi ; envoie des corps de troupes dans les diverses provinces, et marche en personne sur Tolède. » T'ârik' suivit ce conseil : d'Ecija il envoya des détachements à Cordoue, à Grenade, à Malaga, à Todmîr, et lui-même, avec le gros de son armée, marcha sur Jaén dans l'intention de se diriger ensuite sur Tolède. Mais lorsqu'il atteignit cette dernière ville, il la trouva abandonnée par ses habitants, qui s'étaient rendus dans la ville appelée Mâya[15] derrière la montagne.
Quant à Cordoue, le détachement qui avait été envoyé de ce côté s'en empara en y pénétrant par une brèche existant dans la muraille et qui fut signalée par un berger.[16]
Les troupes qui marchèrent contre Todmîr [Theudimer ou Théodemir] — c'est la ville d'Orihuela qui avait pris le nom du prince qui y régnait — eurent à combattre le prince de cette ville, qui, à la tête d'une armée considérable, leur livra un combat acharné ; mais il fut battu et laissa un grand nombre des siens sur le champ de bataille. Alors il fit armer les femmes et put ainsi faire la paix avec les musulmans.[17] Les autres corps d'armée se rendirent maîtres des pays qu'ils attaquèrent.
Quant à Târik', comme il trouva la ville de Tolède abandonnée, il y installa les Juifs[18] avec un certain nombre de ses soldats, et marcha en personne contre Guadalajara, [19] puis franchit la montagne par un défilé qui porte encore aujourd'hui le nom de Feddj T'ârik'[20] et arriva par delà à la ville dite de la Table (medînat elmâ'ida), où il trouva la table de Salomon fils de David, qui est en béryl vert ; les bords et les pieds, ceux-ci au nombre de trois cent soixante, sont en la même matière, enrichie de perles, de corail, de yâkoût, etc. De là il alla dans la ville de Mâya, qu'il pilla, puis retourna à Tolède en 93 (18 oct. 711). On dit aussi qu'il se jeta sur la Djâlîkiyya (Galice), qu'il ravagea, et pénétra jusqu'à la ville d'Astorga, [21] d'où il rentra à Tolède ; il y fut rejoint par les troupes qu'il avait envoyées d'Ecija [P. 447] et qui avaient accompli la mission de conquêtes qu'il leur avait confiée.
Moûsa ben Noçayr entra en Espagne en ramad'ân 93 (comm. le 10 juin 712), avec une nombreuse armée, car le récit des exploits de T'ârik' avait excité sa jalousie. Lors de son débarquement à Algésiras, il n'écouta pas le conseil qu'on lui donnait de suivre la même route que T'ârik', et les guides s'offrirent à le mener par une route préférable à la sienne et qui passait par des villes non encore conquises. Inquiet comme il l'était de ce qu'avait fait T'ârik', il accueillit avec joie la promesse de succès importants que lui fit le comte Julien. On le mena d'abord à Medînat ibn es-Selîm,[22] qu'il prit de vive force, puis il marcha sur Carmona, la ville la plus forte du pays. Julien et ses affidés s'y présentèrent d'abord, se donnant comme des fugitifs, mais munis de leurs armes ; ils furent reçus par les habitants, puis Moûsa envoya des cavaliers, à qui ils ouvrirent les portes pendant la nuit, de sorte que les musulmans purent s'emparer de la ville. De là Moûsa se dirigea sur Séville, l'une des villes d'Espagne qui comptait le plus d'habitations et l'une des plus remarquables par ses antiquités. Il s'en empara après plusieurs mois de siège et y installa les Juifs pour remplacer les habitants qui s'étaient enfuis. Il alla ensuite assiéger Mérida ; les habitants ayant opéré une sortie et lui ayant livré une sanglante bataille, il dressa pendant la nuit une embuscade dans les défilés des montagnes, et quand, le matin, les infidèles sortirent comme d'habitude pour combattre, ils se trouvèrent entourés de toutes parts par les musulmans sortis de leur cachette ; comme ils ne pouvaient échapper, ils furent surpris par la mort, à laquelle quelques-uns purent se soustraire en se sauvant dans la ville. Moûsa assiégea celle-ci, qui était bien fortifiée, pendant plusieurs mois, et parvint, à l'aide d'une tour mobile (debbâba), à ouvrir une brèche dans les murs ; les habitants tentèrent alors une sortie et massacrèrent des musulmans auprès de la tour, qu'on appelle encore aujourd'hui Tour des martyrs (bordj ech-chohadâ). Le jour de la Rupture du jeûne, dernier de ramadan 94 (28 juin 713), la ville capitula en reconnaissant aux musulmans la propriété des biens de ceux qui avaient été tués le jour de l'embuscade et de ceux qui avaient fui en Galice, ainsi que des biens et des bijoux appartenant aux églises. Mais alors les Sévillans, ayant organisé un complot, se rendirent (de nouveau) maîtres de cette ville et mirent à mort les musulmans qui s'y trouvaient. Moûsa l'envoya assiéger par une armée que commandait son fils 'Abd el-'Azîz, qui s'en empara de vive force et tua ceux des habitants qui y étaient encore ; puis 'Abd el-'Azîz alla conquérir les villes de Niébla et de Bâdja (Béja), et retourna [P. 448] à Séville.
Au mois de chawwâl (juillet), son père Moûsa partit de Mérida pour se rendre à Tolède. T'ârik' sortit à sa rencontre et mit pied à terre sitôt qu'il l'aperçut. Moûsa le frappa de son fouet à la tête, en lui reprochant sa désobéissance, puis l'emmena avec lui à Tolède. Il s'enquit du butin qu'il avait fait, ainsi que de la table de Salomon ; celle-ci, sur sa demande, lui fut apportée, mais un pied en avait été enlevé par T'ârik' et manquait. « J'ignore, répondit cet officier interrogé, ce qu'il est devenu ; c'est dans cet état que j'ai trouvé la table. » Alors Moûsa en fit faire un en or pour remplacer le manquant.
Moûsa alla conquérir Saragosse et les villes qui en dépendent ; puis il pénétra dans le pays des Francs, où il parvint jusqu'à une vaste plaine déserte, mais où se trouvaient des monuments, entre autres une idole debout, sur laquelle étaient gravés ces mots : «Fils d'Ismâ'îl, c'est ici votre point extrême, et il vous faut retourner. Si vous demandez à quel lieu vous retournez, je vous répondrai que c'est aux discussions relativement à ce qui vous concerne, si bien que vous vous couperez la tête les uns aux autres, ce qui a eu lieu déjà. » Il revint alors sur ses pas. et rencontra un messager que lui envoyait le khalife El-Welîd avec l'ordre de quitter l'Espagne et de venir le trouver ; mais, mécontent de cet ordre, il différa de répondre à l'envoyé et attaqua l'ennemi par un autre point que celui où se trouvait l'idole, tuant et pillant tout, détruisant les églises et brisant les cloches. Il parvint ainsi jusqu'au rocher de Belây[23] sur l'Océan, [24] lieu élevé et dont la situation est forte. Alors un second messager d'El-Welîd vint insister sur l'urgence de son départ, et saisit même la bride de sa mule pour le faire partir. Cela eut lieu dans la ville de Loukk, [25] en Galice, d'où il partit par le col dit Feddj Moûsa ; il fut rejoint par T'ârik', venant de la Frontière supérieure (Aragon) ; il se fit accompagner de ce chef, et tous deux partirent ensemble.
Moûsa laissa pour gouverner l'Espagne son fils 'Abd el-'Azîz ben Moûsa ; après être débarqué à Ceuta, il nomma gouverneur de cette ville, de Tanger et de la région avoisinante, un autre de ses fils, 'Abd el-Melik, et il plaça à la tête de l’Ifrîkiyya et de ses dépendances, son fils aîné 'Abd Allâh. Alors il se dirigea sur la Syrie porteur du butin, des trésors et de la table conquis en Espagne, et emmenant avec lui, outre trente mille vierges, filles des rois et des principaux Goths, une quantité innombrable de marchandises et de pierres précieuses. A son arrivée en Syrie, Welîd ben 'Abd el-Melik était mort et remplacé par Soleymân ben 'Abd el-Melik. Le nouveau prince, mal disposé [P. 449] pour Moûsa ben Noçayr, le destitua de toutes ses fonctions et le bannit de sa présence ; puis il le fit jeter-en prison et lui infligea des amendes telles que ce général fut obligé de mendier sa nourriture.
D'après une autre version, il arriva en Syrie du vivant d'El-Welîd, à qui dans ses lettres il s'était donné comme le conquérant de l'Espagne, en même temps qu'il avait parlé de la table. A son arrivée, il étala son butin, la table comprise. Comme Târik', qui l'accompagnait, prétendait qu'elle figurait parmi les dépouilles dont il s'était rendu maître, Moûsa lui donna un démenti ; T'ârik' dit alors à El-Welîd : « Demande-lui ce qu'est devenu le pied manquant. » A cette question, Moûsa ne put répondre, car il n'en savait rien. Alors T'ârik' le fit voir, en ajoutant qu'il l'avait caché avec cette arrière-pensée, et El-Welîd reconnut que c'était lui qui disait vrai. Il n'avait agi ainsi que parce qu'il avait été emprisonné et battu (par Moûsa), car il ne recouvra la liberté que grâce à l'arrivée d'un message d'El-Welîd. Selon d'autres, T'ârik' ne fut pas emprisonné.
On dit qu'il existait dans les possessions des chrétiens (Roûm), depuis leur entrée en Espagne, une maison à laquelle chaque nouveau prince ajoutait une serrure. Devenus maîtres du pays, les Goths continuèrent d'en faire autant. Roderîk', à son avènement, voulut ouvrir ces serrures et passa outre à l'opposition des grands du royaume ; alors on vit, dans la maison ouverte, des images d'Arabes porteurs de turbans rouges et montés sur des chevaux gris, avec cette inscription : « Quand cette maison sera ouverte, les gens que voici entreront dans ce pays. » Or l'Espagne fut conquise cette année-là.[26]
En voilà assez sur la conquête de ce pays ; nous dirons le reste à mesure que les événements se dérouleront, d'après le plan que nous nous sommes tracé.
La déroute de Roderic et des Wisigoths devant l'armée Omeyyade
ANNALES DU MAGHREB & DE L'ESPAGNE
IBN EL-ATHIR
LE CALIFAT OMEYYADE
Alors Moûsa fit venir un de ses affranchis, T'ârik' ben Ziyâd, qui commandait l'avant-garde de ses troupes, et lui confia une armée composée de sept mille musulmans, Berbères et affranchis pour la plupart, le très petit nombre étant Arabes.[9] T'ârik' dirigea les vaisseaux qui portaient son corps d'armée vers une montagne élevée qui appartient au continent et y fait saillie ; cet endroit, où il débarqua en redjeb 92 (23 avril 711), a conservé jusqu'à présent le nom de Djebel T'ârik' (Gibraltar). 'Abd el-Moumin (l'Almohade), quand il fut devenu maître du pays, fonda sur cette montagne une ville qu'il appela Medînat el-Fath' (ville de la victoire) ; mais ce nom ne put prévaloir sur le premier, qui continua de rester en usage.
Au moment de son embarquement, T'ârik' se sentit gagner par le sommeil [P. 445] et s'imagina voir le Prophète qui, entouré des Mohâdjir et des Ançâr[10] ceints de leurs épées et armés de leurs arcs, lui parlait ainsi : « Avance hardiment, ô T'ârik', mais use de douceur envers les musulmans et respecte les traités ! » après quoi il vit le Prophète et ses compagnons le précéder en Espagne. Alors il se réveilla tout joyeux et fit part de cet heureux présage à ses compagnons ; lui-même se sentit tout raffermi et dès lors ne douta plus de la victoire.[11]
Une fois toutes ses troupes débarquées sur le promontoire, il s'avança dans la plaine et conquit d'abord Algésiras, où il trouva une vieille femme qui lui dit : « Mon mari, qui avait une profonde connaissance des traditions, a annoncé aux habitants que ce pays serait conquis par un général dont il faisait la description et dont, entre autres traits, il disait qu'il avait la tête grosse et portait sur l'épaule gauche un signe foncé et couvert de poils. » T'ârik' se déshabillant montra qu'il avait le signe en question, et cela servit encore à fortifier son joyeux espoir et celui de ses soldats.
Après être donc entré dans la plaine, il conquit Algésiras et d'autres lieux, et abandonna le fort qui couronnait le promontoire. Sitôt que Roderîk', qui était à ce moment en expédition, apprit l'invasion de ses états par T'ârik', il reconnut la gravité de la situation, revint sur ses pas et réunit une armée qui montait, dit-on, à cent mille hommes. T'ârik', qui en fut informé, réclama des secours à Moûsa : tout en lui disant les conquêtes qu'il avait faites jusqu'alors, il ajoutait que le roi d'Espagne marchait contre lui avec des forces auxquelles il était hors d'état de tenir tête. Moûsa lui expédia cinq mille hommes de renfort, ce qui porta le nombre des soldats musulmans à douze mille hommes ; avec eux se trouvait Julien, qui leur indiquait les endroits vulnérables et les tenait, par ses espions, au courant de ce qui se passait.
Le choc avec l'armée de Roderîk' eut lieu sur la rivière de Bekka[12] dans le territoire de Sidona le 28 ramadan 92 (19 juillet 711), et il y eut une série d'engagements qui durèrent huit jours. Or les deux fils du prédécesseur de Roderîk', qui commandaient l'un l'aile droite et l'autre l'aile gauche de son armée, [13] complotèrent avec d'autres princes de s'enfuir, poussés qu'ils étaient par leur haine contre le roi régnant ; ils étaient d'ailleurs persuadés que les musulmans se retireraient quand ils se seraient gorgés de butin, et qu'alors eux-mêmes recouvreraient la royauté. A la suite de l'exécution de leur projet, Roderîk' et les siens furent mis en déroute, et lui-même se noya dans la rivière. T'ârik' poursuivant les fuyards, arriva jusqu'à la ville d'Ecija, où de nombreux vaincus, soutenus par les habitants de cette ville, se rallièrent [P. 446] et recommencèrent une lutte acharnée, qui se termina par la défaite des Espagnols et qui fut plus terrible qu'aucune de celles que les musulmans eurent encore à soutenir. T'ârik' établit alors son camp auprès d'une source située à quatre mille d'Ecija et qui a conservé jusqu'à ce jour le nom d'Ayn T'ârik'.[14]
Par ces deux défaites successives, Dieu jeta la terreur dans le cœur des Goths, qui s'enfuirent à Tolède, convaincus que le vainqueur allait réaliser les paroles de T'ârik' : celui-ci s'était donné, lui et les siens, comme anthropophages. Leur retraite à Tolède et leur évacuation des autres villes d'Espagne firent que Julien dit au général musulman : « Maintenant l'Espagne est à toi ; envoie des corps de troupes dans les diverses provinces, et marche en personne sur Tolède. » T'ârik' suivit ce conseil : d'Ecija il envoya des détachements à Cordoue, à Grenade, à Malaga, à Todmîr, et lui-même, avec le gros de son armée, marcha sur Jaén dans l'intention de se diriger ensuite sur Tolède. Mais lorsqu'il atteignit cette dernière ville, il la trouva abandonnée par ses habitants, qui s'étaient rendus dans la ville appelée Mâya[15] derrière la montagne.
Quant à Cordoue, le détachement qui avait été envoyé de ce côté s'en empara en y pénétrant par une brèche existant dans la muraille et qui fut signalée par un berger.[16]
Les troupes qui marchèrent contre Todmîr [Theudimer ou Théodemir] — c'est la ville d'Orihuela qui avait pris le nom du prince qui y régnait — eurent à combattre le prince de cette ville, qui, à la tête d'une armée considérable, leur livra un combat acharné ; mais il fut battu et laissa un grand nombre des siens sur le champ de bataille. Alors il fit armer les femmes et put ainsi faire la paix avec les musulmans.[17] Les autres corps d'armée se rendirent maîtres des pays qu'ils attaquèrent.
Quant à Târik', comme il trouva la ville de Tolède abandonnée, il y installa les Juifs[18] avec un certain nombre de ses soldats, et marcha en personne contre Guadalajara, [19] puis franchit la montagne par un défilé qui porte encore aujourd'hui le nom de Feddj T'ârik'[20] et arriva par delà à la ville dite de la Table (medînat elmâ'ida), où il trouva la table de Salomon fils de David, qui est en béryl vert ; les bords et les pieds, ceux-ci au nombre de trois cent soixante, sont en la même matière, enrichie de perles, de corail, de yâkoût, etc. De là il alla dans la ville de Mâya, qu'il pilla, puis retourna à Tolède en 93 (18 oct. 711). On dit aussi qu'il se jeta sur la Djâlîkiyya (Galice), qu'il ravagea, et pénétra jusqu'à la ville d'Astorga, [21] d'où il rentra à Tolède ; il y fut rejoint par les troupes qu'il avait envoyées d'Ecija [P. 447] et qui avaient accompli la mission de conquêtes qu'il leur avait confiée.
Moûsa ben Noçayr entra en Espagne en ramad'ân 93 (comm. le 10 juin 712), avec une nombreuse armée, car le récit des exploits de T'ârik' avait excité sa jalousie. Lors de son débarquement à Algésiras, il n'écouta pas le conseil qu'on lui donnait de suivre la même route que T'ârik', et les guides s'offrirent à le mener par une route préférable à la sienne et qui passait par des villes non encore conquises. Inquiet comme il l'était de ce qu'avait fait T'ârik', il accueillit avec joie la promesse de succès importants que lui fit le comte Julien. On le mena d'abord à Medînat ibn es-Selîm,[22] qu'il prit de vive force, puis il marcha sur Carmona, la ville la plus forte du pays. Julien et ses affidés s'y présentèrent d'abord, se donnant comme des fugitifs, mais munis de leurs armes ; ils furent reçus par les habitants, puis Moûsa envoya des cavaliers, à qui ils ouvrirent les portes pendant la nuit, de sorte que les musulmans purent s'emparer de la ville. De là Moûsa se dirigea sur Séville, l'une des villes d'Espagne qui comptait le plus d'habitations et l'une des plus remarquables par ses antiquités. Il s'en empara après plusieurs mois de siège et y installa les Juifs pour remplacer les habitants qui s'étaient enfuis. Il alla ensuite assiéger Mérida ; les habitants ayant opéré une sortie et lui ayant livré une sanglante bataille, il dressa pendant la nuit une embuscade dans les défilés des montagnes, et quand, le matin, les infidèles sortirent comme d'habitude pour combattre, ils se trouvèrent entourés de toutes parts par les musulmans sortis de leur cachette ; comme ils ne pouvaient échapper, ils furent surpris par la mort, à laquelle quelques-uns purent se soustraire en se sauvant dans la ville. Moûsa assiégea celle-ci, qui était bien fortifiée, pendant plusieurs mois, et parvint, à l'aide d'une tour mobile (debbâba), à ouvrir une brèche dans les murs ; les habitants tentèrent alors une sortie et massacrèrent des musulmans auprès de la tour, qu'on appelle encore aujourd'hui Tour des martyrs (bordj ech-chohadâ). Le jour de la Rupture du jeûne, dernier de ramadan 94 (28 juin 713), la ville capitula en reconnaissant aux musulmans la propriété des biens de ceux qui avaient été tués le jour de l'embuscade et de ceux qui avaient fui en Galice, ainsi que des biens et des bijoux appartenant aux églises. Mais alors les Sévillans, ayant organisé un complot, se rendirent (de nouveau) maîtres de cette ville et mirent à mort les musulmans qui s'y trouvaient. Moûsa l'envoya assiéger par une armée que commandait son fils 'Abd el-'Azîz, qui s'en empara de vive force et tua ceux des habitants qui y étaient encore ; puis 'Abd el-'Azîz alla conquérir les villes de Niébla et de Bâdja (Béja), et retourna [P. 448] à Séville.
Au mois de chawwâl (juillet), son père Moûsa partit de Mérida pour se rendre à Tolède. T'ârik' sortit à sa rencontre et mit pied à terre sitôt qu'il l'aperçut. Moûsa le frappa de son fouet à la tête, en lui reprochant sa désobéissance, puis l'emmena avec lui à Tolède. Il s'enquit du butin qu'il avait fait, ainsi que de la table de Salomon ; celle-ci, sur sa demande, lui fut apportée, mais un pied en avait été enlevé par T'ârik' et manquait. « J'ignore, répondit cet officier interrogé, ce qu'il est devenu ; c'est dans cet état que j'ai trouvé la table. » Alors Moûsa en fit faire un en or pour remplacer le manquant.
Moûsa alla conquérir Saragosse et les villes qui en dépendent ; puis il pénétra dans le pays des Francs, où il parvint jusqu'à une vaste plaine déserte, mais où se trouvaient des monuments, entre autres une idole debout, sur laquelle étaient gravés ces mots : «Fils d'Ismâ'îl, c'est ici votre point extrême, et il vous faut retourner. Si vous demandez à quel lieu vous retournez, je vous répondrai que c'est aux discussions relativement à ce qui vous concerne, si bien que vous vous couperez la tête les uns aux autres, ce qui a eu lieu déjà. » Il revint alors sur ses pas. et rencontra un messager que lui envoyait le khalife El-Welîd avec l'ordre de quitter l'Espagne et de venir le trouver ; mais, mécontent de cet ordre, il différa de répondre à l'envoyé et attaqua l'ennemi par un autre point que celui où se trouvait l'idole, tuant et pillant tout, détruisant les églises et brisant les cloches. Il parvint ainsi jusqu'au rocher de Belây[23] sur l'Océan, [24] lieu élevé et dont la situation est forte. Alors un second messager d'El-Welîd vint insister sur l'urgence de son départ, et saisit même la bride de sa mule pour le faire partir. Cela eut lieu dans la ville de Loukk, [25] en Galice, d'où il partit par le col dit Feddj Moûsa ; il fut rejoint par T'ârik', venant de la Frontière supérieure (Aragon) ; il se fit accompagner de ce chef, et tous deux partirent ensemble.
Moûsa laissa pour gouverner l'Espagne son fils 'Abd el-'Azîz ben Moûsa ; après être débarqué à Ceuta, il nomma gouverneur de cette ville, de Tanger et de la région avoisinante, un autre de ses fils, 'Abd el-Melik, et il plaça à la tête de l’Ifrîkiyya et de ses dépendances, son fils aîné 'Abd Allâh. Alors il se dirigea sur la Syrie porteur du butin, des trésors et de la table conquis en Espagne, et emmenant avec lui, outre trente mille vierges, filles des rois et des principaux Goths, une quantité innombrable de marchandises et de pierres précieuses. A son arrivée en Syrie, Welîd ben 'Abd el-Melik était mort et remplacé par Soleymân ben 'Abd el-Melik. Le nouveau prince, mal disposé [P. 449] pour Moûsa ben Noçayr, le destitua de toutes ses fonctions et le bannit de sa présence ; puis il le fit jeter-en prison et lui infligea des amendes telles que ce général fut obligé de mendier sa nourriture.
D'après une autre version, il arriva en Syrie du vivant d'El-Welîd, à qui dans ses lettres il s'était donné comme le conquérant de l'Espagne, en même temps qu'il avait parlé de la table. A son arrivée, il étala son butin, la table comprise. Comme Târik', qui l'accompagnait, prétendait qu'elle figurait parmi les dépouilles dont il s'était rendu maître, Moûsa lui donna un démenti ; T'ârik' dit alors à El-Welîd : « Demande-lui ce qu'est devenu le pied manquant. » A cette question, Moûsa ne put répondre, car il n'en savait rien. Alors T'ârik' le fit voir, en ajoutant qu'il l'avait caché avec cette arrière-pensée, et El-Welîd reconnut que c'était lui qui disait vrai. Il n'avait agi ainsi que parce qu'il avait été emprisonné et battu (par Moûsa), car il ne recouvra la liberté que grâce à l'arrivée d'un message d'El-Welîd. Selon d'autres, T'ârik' ne fut pas emprisonné.
On dit qu'il existait dans les possessions des chrétiens (Roûm), depuis leur entrée en Espagne, une maison à laquelle chaque nouveau prince ajoutait une serrure. Devenus maîtres du pays, les Goths continuèrent d'en faire autant. Roderîk', à son avènement, voulut ouvrir ces serrures et passa outre à l'opposition des grands du royaume ; alors on vit, dans la maison ouverte, des images d'Arabes porteurs de turbans rouges et montés sur des chevaux gris, avec cette inscription : « Quand cette maison sera ouverte, les gens que voici entreront dans ce pays. » Or l'Espagne fut conquise cette année-là.[26]
En voilà assez sur la conquête de ce pays ; nous dirons le reste à mesure que les événements se dérouleront, d'après le plan que nous nous sommes tracé.